Volume II

CHAPITRE 45

« LES PEUPLES CONQUIS NE DEVIENNENT
SUJETS DU VAINQUEUR QUE PAR UN
MÉLANGE DE POLITIQUE ET DE SÉVÉRITÉ,
ET PAR LEUR AMALGAME AVEC L’ARMÉE.
CES CHOSES ONT MANQUÉ EN ESPAGNE. »

(Napoléon, analysant les causes de l’échec espagnol)

Depuis le 17 avril, Napoléon avait déserté le palais du Gouverneur que les autorités de la ville de Bayonne (cf. chapitre précédent) lui avaient destiné pour s’installer dans le petit château de Marracq (*) (ou Marrac), tout près de la ville, sur la route de Biarritz.

Il était serein : de bonne foi semble-t-il, il pensait que la question espagnole était, à quelques détails près, sur le point d’être définitivement réglée. Ainsi écrivait-il à Talleyrand le 25 avril 1808 :

« Cette tragédie, si je ne me trompe, est au cinquième acte ; le dénouement va paraître. »

La déconvenue allait être brutale, et le dénouement pas celui qu’il espérait.


Le 5 mai, vers 14 heures, alors qu’il se promenait à cheval, en compagnie de Savary, sur la route de Saint-Jean-de-Luz, Napoléon vit venir à lui un courrier porteur d’une dépêche. Datée de Madrid, elle l’informait de ce qui s’était passé trois jours plus tôt dans la capitale de l’Espagne …

L’OPTIMISME BÉAT DE MURAT

Dans sa suffisance – l’accueil des Madrilènes, ignorants des projets français, lui avait tourné la tête, et, chose facile, faussé un jugement peu sûr – Murat croyait, lui aussi, que tout était (bien) joué :

« Votre Majesté peut s’en rapporter à moi, il n’arrivera rien à Madrid », avait-il écrit à l’Empereur le 12 avril.

Deux jours plus tard, même sérénité :

« Nous continuons à jouir de la plus grande tranquillité. »

Et le 1er mai, alors que tous les témoignages attestent que ce jour-là, qui était jour de marché à Madrid, l’agitation était à son comble :

« Toutes les affaires d’Espagne sont terminées. »

On va en juger.

Ce que ni Napoléon ni Murat ne savaient c’est que, derrière sa fausse soumission, derrière son humilité de façade, Ferdinand VII, ce « sournois » comme Napoléon l’avait dépeint à Talleyrand, envoyait secrètement des émissaires à Madrid, où ils faisaient courir les bruits les plus alarmants et dénués, comme on peut s’en douter, de tout fondement : lui Ferdinand, héritier du trône d’Espagne était l’objet de maltraitances, et l’on murmurait même que Napoléon n’envisageait rien moins que de faire passer de vie à trépas les Bourbons espagnols.

RUMEURS INCENDIAIRES

À Madrid, ce genre de rumeurs était comme une mèche attachée à un baril de poudre. Il ne manquait que le détonateur.

Napoléon avait donné ordre à Murat de faire partir pour Bayonne les infants François et Marie-Louise qui étaient restés à Madrid.

Déjà surchauffée par les faux bruits répandus par les envoyés de Ferdinand, et rendue (justement, tout de même) méfiante des véritables raisons du départ de leur nouveau roi pour Bayonne, la populace de Madrid veillait.

Le 2 mai – c’était un lundi – vers huit heures du matin, deux carrosses vinrent se ranger devant le palais royal où se trouvaient les infants.

La foule s’élança sur la berline et coupa les traits des chevaux pour l’immobiliser.

Un officier français se présenta pour voir ce qui se passait. Grande tenue : pelisse blanche et pantalon cramoisi, c’était Auguste Lagrange, aide de camp de Murat. Au moment où les infants allaient sortir du palais, il s’avança pour les saluer.

Des témoignages disent que lorsque la foule vit paraître l’infant François, on entendit les cris de :
« Aux armes ! On enlève l’infant ! »

Puis, immédiatement, des cris de mort destinés à l’aide de camp :

« Tuez-le ! Tuez-le ! »

Lagrange n’eut pas le temps d’esquisser son salut que la foule se précipita vers lui pour lui faire un mauvais sort, et il eût été massacré si un piquet de grenadiers ne s’était porté à son secours, le sauvant de justesse.

« MORT AUX FRANÇAIS ! »…

Des coups de feu partirent des rangs des émeutiers ; les soldats français ripostèrent.
Lagrange, couvert de sang, se rendit en hâte auprès de Murat pour lui faire un rapport sur les événements graves auxquels il venait d’être mêlé.

Sur place, la colère s’enfla, et avec elle, la haine. Des cris de « Mort aux Français !» se firent entendre.

La foule s’arma de haches, de couteaux, de gourdins, de piques, de barres de fer…
Malheur, à ce moment, au soldat français isolé !

Ici, c’est un inoffensif caporal chargé de porter une dépêche qui fut égorgé par une foule en délire asticotée par les moines qui l’incitaient au carnage. Ailleurs, c’est un soldat malade laissé dans un hôpital qui subit un sort identique. Ailleurs encore, les hommes d’une corvée envoyée au ravitaillement furent massacrés jusqu’au dernier…

Massacres isolés et faciles, car, pris de court, les soldats français, répartis dans plusieurs quartiers de la ville, restèrent un moment sans instructions précises sur la manière dont ils devaient répondre à l’émeute. Deux ministres espagnols, Azenza et O’Farril, tentèrent au péril de leur vie, de mettre fin à ces massacres. Eux aussi n’échappèrent que par miracle de la folie meurtrière.


Prenant conscience que cette tranquillité de Madrid sur laquelle il tablait n’était qu’un leurre dont on l’avait abusé, Murat réagissant enfin, envoya ce qu’il avait d’immédiatement de disponible : un bataillon, des chevau-légers polonais et deux pièces d’artillerie, qui prirent position devant le palais royal.

À peine arrivés, les soldats furent insultés par la foule d’où partit un coup de feu. La réplique ne tarda pas : une première salve fut tirée en l’air pour disperser la foule, qui répondit par une exaspération de violence.

La deuxième salve, à mitraille, fit mouche. Les émeutiers s’enfuirent et se répandirent dans la ville en appelant la population aux armes.

… ET AUX MAMELUKS

Des renforts français avancèrent vers le cœur de l’émeute, sur la Puerta del Sol. Parmi les habitants, au numéro 9 de la place, un peintre assista à toute la scène : c’était Goya.

La frénésie meurtrière atteignit son paroxysme lorsque les Madrilènes aperçurent, au milieu des escadrons français, de magnifiques cavaliers aux culottes rouges et turbans blancs : les célèbres Mameluks !

La vue de cette troupe d’élite, en un clin d’œil, ramena les Espagnols au temps de l’occupation de leur pays par les Arabes détestés.

Sur fond de tocsin, l’émeute tourna alors à la boucherie frénétique, les insurgés sautant sur la croupe du cheval et, jetant le cavalier à terre, ils le poignardaient sauvagement. Sinon, ils se glissaient sous le cheval dont ils crevaient le poitrail d’un coup de couteau pour désarçonner le cavalier. L’œuvre de Goya que nous avons utilisée en ouverture, et dont nous avons extrait les gros plans qui émaillent le texte, dit toute cette cruauté, cette haine féroce, mieux que ne le feraient les mots les plus choisis.

Femmes et enfants prirent une part active dans l'atroce tuerie du 2 mai

Mais les Mameluks n’étant point hommes à se laisser massacrer sans réagir, malheur alors aux occupants des maisons d’où avaient été tirés des coups de feu !

Voyant un de leurs camarades agoniser devant un monastère, les Mameluks investirent la bâtisse et firent justice des moines à leur manière : après avoir massacré les assassins, ils jetèrent les têtes par les fenêtres.

Inutile de continuer l’énumération des atrocités commises au cours de cette sinistre et démente journée.

Pressés de toutes part par les troupes françaises, qui arrivaient sans cesse plus nombreuses, les émeutiers, progressivement, plièrent.

« PAIX, CITOYENS, TOUT EST FINI ! »

Vers deux heures de l’après-midi, les deux ministres espagnols cités plus haut demandèrent à Murat de cesser la lutte pour tenter de ramener le calme.

Accédant à leur demande, il leur adjoignit le général Harispe, chef d’état-major du maréchal Moncey, et tous trois, accompagnés de quelques officiers espagnols et français, et escortés d’une patrouille de cavalerie française, s’en allèrent par les rues en agitant un mouchoir blanc :

« Paix, paix, citoyens, tout est fini ! »

Effectivement, tout aurait pu être fini, et d’autant plus rapidement que cette patrouille mixte de bonne volonté réussit à délivrer un nombre important de prisonniers espagnols.

Mais, malheureusement, Murat ne l’entendit pas de cette oreille, qui voulut faire un exemple. On vit alors apparaître au coin des rues cette proclamation, dont voici un extrait :

« … Le sang français a été versé ; il crie vengeance ; en conséquence, j’ai arrêté ce qui suit :

« Le général Grouchy convoquera cette nuit la commission militaire. Tous ceux qui auront été pris dans les troubles et les armes à la main seront fusillés. La junte est chargée de faire opérer le désarmement des habitants de Madrid. Quiconque, après l’exécution de cet ordre, serait trouvé armé ou conserverait des armes sans permission spéciale, sera fusillé…

« Fait en notre quartier général de Madrid, le 2 mai 1808.

« Signé : Joachim [Murat]. »

C’est à ce genre de décision que l’on prend la mesure des erreurs de jugements de Napoléon sur ses plus proches lieutenants, car, une fois appliquée, loin d’éteindre l’incendie, cette proclamation ne fit que l’attiser.

Au moment où la ville commençait à panser ses plaies, les Madrilènes entendirent, dans le soir, l’écho lointain de coups de feu. C’étaient les condamnés de la commission militaire qui tombaient sous les balles des pelotons d’exécution de Murat.

UNE RÉVOLTE FAUSSEMENT SPONTANÉE

La spontanéité appelant toujours la sympathie, on a donc toujours, et pour des raisons évidentes, présenté cette émeute de Madrid comme une révolte spontanée à la présence de l’envahisseur français. Théorie généreuse, mais apparemment fausse.

En effet, il semble bien qu’une Saint-Barthélemy antifrançaise avait été soigneusement programmée. Un officier des chevau-légers polonais, le capitaine Chlapowski, écrit dans ses Mémoires que tous les officiers français de la garnison de Madrid devaient être assassinés le 3 mai au cours d’une grande corrida à laquelle ils auraient été conviés. Mais, le complot ayant été ébruité, il avait fallu avancer d’une journée la date du massacre, et c’est ainsi, écrit le même Chlapowski, « qu’à l’aube du 2 mai, quelques milliers d’insurgés se ruèrent sur la ville. »

Il convient maintenant d’évoquer le nombre des victimes, chaque parti ayant à cœur de grossir ou de minimiser leur nombre.

Comme on peut aisément s’en douter, des chiffres extravagants furent publiés, y compris un comble ! dans le Moniteur, ce Journal Officiel de l’époque, qui évoque «plusieurs milliers » de victimes ; le mémorialiste bien connu Marbot – qui était sur place – annonce « mille deux cents à mille cinq cents tués », chiffre également cité par d’autres sources, espagnoles celles-là.

En ce qui concerne les victimes françaises, les autorités espagnoles ne manquèrent pas de verser dans la surenchère. S’adressant à Napoléon, la junte de Valence lui lancera ainsi avec emphase, sinon avec exactitude :

« Un soulèvement du peuple de Madrid, qui s’était armé de couteaux, t’a coûté cinq mille soldats ! »

La réalité est différente, et un document qu’on ne saurait mettre en doute puisqu’il est espagnol, « le Manifeste de Castille », fait état de 104 tués et de 54 blessés.
Même s’il convient de se méfier des chiffres trop précis, on est donc bien loin de la répression barbare imputée aux troupes françaises, et, à ce sujet, il convient de souligner que, malgré leur grande supériorité numérique environ 25 000 hommes elles n’abusèrent pas de la situation : dans ce contexte insurrectionnel, il eût été facile à Murat de leur laisser la bride sur le cou, et le nombre des victimes dans les rangs des émeutiers eût alors été considérable.

En revanche, les pertes chez les Français, qui, presque tous, furent surpris et massacrés sans défense dans les rues, s’élevèrent à plus de 500 morts et blessés grièvement.

Cette émeute de Madrid fait également justice de l’un de ces mensonges pieusement colportés depuis cette époque : ce ne sont pas les Français, mais bien les Espagnols, qui commirent les premières atrocités. La manière abjecte et barbare dont les soldats français furent massacrés – et il est inutile d’en donner les détails – suffit à établir le fait.

Contrairement à ce que Napoléon avait écrit à Talleyrand, la tragédie n’en était pas à son dénouement.

Le rideau venait seulement de se lever sur le premier acte. Son titre : Dos de Mayo.


À suivre

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(*) L'illustration montrant les restes du château provient
du site: napoleonabayonne.monsite.wanadoo.fr