VOLUME II
CHAPITRE 44

Vue de Madrid, par Goya (DR)

« La malheureuse guerre d’Espagne
a divisé mes forces, multiplié
mes efforts, attaqué ma moralité
en Europe. Mais pourtant, on ne
pouvait laisser la Péninsule aux
machinations des Anglais et aux
intrigues des Bourbons. »

 

Le chapitre précédent s’est clos sur l’évocation d’une querelle au sein de la famille royale espagnole, querelle dans laquelle il est possible de voir l’origine des événements sanglants qui se produiront le 2 mai 1808 à Madrid, puis s’étendront à toute l’Espagne pour ne s’achever qu’en 1814 avec le retour de Ferdinand VII sur le trône d’Espagne.

Nous avons vu dans le chapitre 42 les relations très peu filiales que Ferdinand, prince des Asturies et héritier présomptif du trône d’Espagne, entretenait avec ses étranges géniteurs – qui le lui rendaient bien d’ailleurs : Charles IV, souverain en titre, et la reine Marie-Louise de Parme. Entre eux, si l’on ose écrire, le favori de la souveraine, Godoy, m’as-tu-vu jouisseur et véreux, mais tout puissant, qui accumulait sur sa tête toutes les haines, tant du petit peuple espagnol que de la noblesse et de Ferdinand. Mais ce dernier, comme tous les lâches, ne faisait rien d’autre que de ruminer sournoisement sa rancœur et ses ambitions refoulées.

En attendant.

L’HÉRITIER PRÉSOMPTIF ARRÊTÉ


Mais il n’était pas seul à attendre. Être faible et pleurnichard, Ferdinand était entouré d’une bande d’intrigants qui voyaient dans sa lâcheté même le moyen de le manœuvrer à leur guise afin de se faire, pour eux, une place au soleil espagnol.

La stratégie des « comploteurs » était simple : organiser une émeute à Madrid pour faire peur au roi et l’obliger à se défaire de ce Godoy honni, et donner à Ferdinand les rênes du pouvoir, sous la direction, tout de même, de son père.

Hélas pour eux, Godoy avait eu vent de la menace, et comme il se savait protégé par le roi, qui ne l’appelait que « mon ami Manuel », et par la reine, qui lui accordait ses peu enviables faveurs, le favori avait fait arrêter le prince dans ses appartements du palais de l’Escurial, et l’y avait retenu prisonnier afin de le faire juger pour complot contre la couronne espagnole et contre ses parents.

Le piteux héritier de la couronne n’avait pas résisté longtemps aux menaces paternelles, et, pressé de questions, il avait livré les noms de ses complices. Godoy s’était empressé de jouer les grands seigneurs miséricordieux et d’intercéder – en apparence du moins – auprès du roi.

Pour le favori, l’affaire était bonne : n’était-ce pas là un moyen de déconsidérer ce Ferdinand si populaire en montrant au bon peuple que l’on ne pouvait faire aucune confiance à un personnage qui, à la première alerte, dénonce ceux qui l’ont aidé dans son action.

Mais les ennemis de Godoy (à droite), eux, craignaient, et non sans raison, que, l’héritier de la couronne une fois écarté, le favori ne confisquât le trône à son profit.

Lorsqu’il avait eu connaissance de la manœuvre ourdie par son fils et ses complices, Charles IV, outré, avait envoyé une lettre à Napoléon pour lui dévoiler le mécanisme de l’affaire, lui faire part de son irritation contre « un fils dénaturé », et lui demander qu’il « l’aidât à révoquer la loi qui appelait Ferdinand au trône. »

Tout aurait pu en rester à cette simple, quoique sordide, querelle bien en accord avec la famille qu’elle avait déchirée, si, dans le même temps, Ferdinand n’avait, à son tour, empoigné sa plume pour adresser une lettre à Napoléon, mais d’un tout autre tonneau, il va de soi.

Il s’y décrivait comme victime de la haine d’un misérable intrigant à qui il avait été livré par des parents aveuglés par leur attachement à ce Godoy, ce personnage sans scrupules, et il demandait la protection de « l’empereur des Français ».

Pour faire bonne mesure, il était même allé jusqu’à solliciter « l’honneur de s’allier à une princesse de son auguste famille », et, très conciliant, il s’en était remis à Napoléon pour choisir celle qui serait l’heureuse (?) élue. La lamentable maison royale espagnole venait, d’une certaine manière, de demander à Napoléon d’intervenir dans ses affaires de famille. Ce qui, en d’autres termes, revenait à l’inviter à venir s’immiscer dans les affaires du royaume.

INQUIÉTUDES ESPAGNOLES DEVANT
L’ARRIVÉE DES FRANÇAIS

Pendant ce temps, les armées françaises continuaient de se diriger vers l’Espagne et de s’infiltrer dans le pays, prenant par surprise – ce qui n’est pas glorieux, du moins en ce temps – plusieurs places fortes de première importance comme Figueras, Barcelone, Pampelune, Saint-Sébastien…


La traversée de l’Espagne par les troupes françaises placées sous le haut
commandement de Murat, nommé pour la circonstance lieutenant général
de Napoléon, se fit sans difficultés ni animosité particulières

Toutes ces occupations militaires que rien, en apparence, ne justifiait commencèrent à alarmer le pays. La France n’avait-elle pas pour projet de mettre la main sur le pays pour en faire une sorte de province de l’empire napoléonien ?

Mais l’Espagne, qui n’avait guère plus d’une trentaine de milliers d’hommes immédiatement disponibles, ne pouvait résister.

Quant à Godoy, si, dans ce contexte troublé, il avait eu besoin d’une preuve supplémentaire de son impopularité, le verdict rendu lors du jugement des complices du « putsch » de Ferdinand eût suffi pour la lui fournir : tous avaient été acquittés malgré les pressions exercées par Charles IV et la reine – ce qui avait satisfait et le peuple et l’aristocratie, tous deux unis dans une même détestation du favori, qu’ils rendaient responsable de l’irruption sur le territoire espagnol de troupes étrangères dont on ne discernait pas les intentions précises.

Il y avait de quoi d’autant plus alarmer Godoy que, depuis la déplorable affaire de l’Escurial, la rue, à Madrid, s’échauffait de plus en plus. Inquiet il savait bien qu’à la première émeute, il serait mis en pièces par la populace – et tout entier préoccupé de sa survie, le favori avait soumis à Charles IV et à la reine un projet auquel les intéressés s’étaient ralliés sans réticence : suivre l’exemple des Bragances, et fuir vers les colonies espagnoles d’Amérique.

Une idée qui enchantait Napoléon. Ce serait un trône vacant qui s’offrirait alors à la France, car il pensait qu’à l’instar des Français, qui s’étaient détachés de Louis XVI au moment de sa fuite pour Varennes, les Espagnols feraient de même après le départ du roi et de la reine.

Ce que Napoléon ignorait, parmi bien d’autres choses sur ce pays, c’est que les Espagnols, quel que fût le nom du souverain, étaient très attachés à la monarchie. Toute la différence était là.

Pour donner le change, et ne pas éveiller les soupçons sur l’imminence d’un départ, il fut décidé que l’étrange famille royale ferait une étape dans sa résidence d’Aranjuez, à une quarantaine de kilomètres au sud de Madrid avant de s’embarquer dans le port de Cadix. En compagnie, bien sûr, du « taureau » (selon le mot de Napoléon), c’est-à-dire du favori royal, Godoy.

FUITE ÉVENTÉE ET RÉVOLTE À ARANJUEZ

Mais la maladresse des domestiques parmi lesquels se trouvaient quelques espions à la solde de Ferdinand – qui ne surent, ou ne voulurent pas, dissimuler les préparatifs, alarma le peuple. Une telle agitation ne pouvait signifier qu’une chose : « le misérable Godoy » faisait préparer ses bagages pour partir aux Amériques avec les souverains, et y mettre son or à l’abri.

Alors, pour empêcher le départ, la population de Madrid se porta en masse sur Aranjuez, et submergea la résidence royale.

Une révolte éclata. Paniqué, Charles IV dans un premier temps, révoqua ses ordres de départ et prit l’engagement de destituer Godoy et de lui retirer toutes ses charges et ses privilèges.

Ce fut insuffisant pour calmer la colère populaire.

La foule se dirigea vers la maison du favori honni et la mit à sac. On chercha Godoy partout. En vain d’abord. Puis, après être resté deux jours enfermé dans une soupente, il fut découvert à la suite de la trahison de l’un de ses domestiques à qui, mourant littéralement de soif, il avait demandé un verre d’eau.

Un officier rapporta que Godoy « était dans un état à faire compassion à ses plus grands ennemis, la figure ensanglantée et tellement affaibli par le sang qui coulait de sa cuisse qu’il ne pouvait se soutenir. »

Ainsi placée entre les mains d’une populace déchaînée, dont la violence n’avait pas encore atteint son paroxysme, la vie du « taureau » ne tenait plus qu’à un fil.

Alors, le 19 mars 1808, pour sauver son « ami Manuel » et amant de sa femme, Charles IV, qui, lui aussi, craignait pour sa vie, se résigna à abdiquer en faveur de son « bien aimé fils, le prince des Asturies ».

Dans sa lettre d’abdication, il évoquait ses « infirmités habituelles qui [ne lui] permettent pas de supporter plus longtemps le poids important du gouvernement de [son] royaume… »

À l’annonce de cette nouvelle, le pays tout entier explosa de joie.

LES INCERTITUDES DE MURAT

À l’annonce des événements d’Aranjuez,
Murat ne sut quelle conduite adopter

Murat, nommé le 20 février précédent commandant en chef de toutes les troupes françaises d’Espagne avec le titre de « lieutenant général de l’Empereur », eut connaissance de la nouvelle alors qu’à petites journées il s’approchait de Madrid, comme Napoléon le lui avait ordonné.

Il y fit son entrée le 23. Il fut bien reçu car la population pensait qu’il venait apporter le soutien du grand empereur des Français au prince des Asturies, devenu Ferdinand VII.

Mais Murat était sans ordre sur la conduite à tenir dans cette situation nouvelle et imprévue. Dans cette incertitude, le grand-duc de Berg, qui n’avait ni l’âme ni l’envergure d’un diplomate, prit le parti d’ignorer le nouveau roi que les Espagnols s’étaient donné, et de faire comme si les souverains « légitimes » n’avaient pas abdiqué, au moins jusqu’à ce que Napoléon lui eût fait connaître sa décision.

Un refus qui avait mis du baume au cœur de Charles IV, qui se voyait déjà reprendre une couronne qu’il estimait, non sans raison, lui avoir été arrachée sous la contrainte.

Ne restait à Ferdinand qu’une possibilité : aller plaider sa cause auprès de Napoléon – sous le prétexte d’une visite aux départements du Midi, celui-ci avait quitté le château de Saint-Cloud le 2 avril pour gagner Bayonne et le convaincre de la légitimité de sa couronne toute neuve.

 

LA DOUCHE FROIDE DE FERDINAND


Quand Charles IV et Marie-Louise apprirent que Ferdinand partait pour rencontrer Napoléon, ce fut la consternation. Ce fils « dénaturé » allait certainement les perdre dans l’esprit de l’empereur des Français. Alors, adieu le retour sur ces têtes sans noblesse de la couronne du grand Philippe II.

Ils obtinrent satisfaction, et ils se mirent en route, après avoir reçu l’assurance que Godoy les y rejoindrait.

Il avait été convenu entre Ferdinand et Murat que la rencontre avec Napoléon aurait lieu en territoire espagnol.

Mais à Burgos ?

Personne.

À Vitoria ?

Toujours pas de Napoléon.

En fait de territoire espagnol, ce fut Bayonne, à 897 kilomètres de Paris (distance de l’époque), chef-lieu de sous-préfecture des Basses-Pyrénées, comme on le disait alors (aujourd’hui : Pyrénées-Atlantiques), et déjà célèbre pour ses … jambons « renommés ».

Vue générale du port de Bayonne au début du 19è siècle. D'une certaine manière,
on peut écrire que la guerre d'Espagne, qui fit tant de mal à Napoléon,
a pris naissance dans cette ville fortifiée par Vauban


Ferdinand ne tarda pas à recevoir une douche froide : Savary (ci-contre à gauche), sur ordre de Napoléon, lui fit savoir – après tout, ce sont bien les parents et le fils qui avaient appelé l’Empereur à trancher le différend que ce dernier ne voulait pas reconnaître d’autre roi d’Espagne que Charles IV. Mais il était précisé que si Ferdinand renonçait à ses droits à la couronne, il recevrait en échange le royaume d’Étrurie.

L’intéressé refusa.


UNE SCÈNE VIOLENTE ET PÉNIBLE

Lorsque les parents et le fils furent mis en présence les uns des autres, il se produisit une scène violente et pénible, sordide en un mot, au cours de laquelle Charles IV et sa femme accablèrent leur fils de reproches particulièrement violents.

Après les avoir bien observés dans la nudité de leur avilissement, Napoléon ne put tirer qu’une conclusion : ces Bourbons dégénérés n’étaient plus dignes de régner sur l’Espagne.

Les sentiments de Napoléon envers le nouveau souverain espagnol se retrouvent dans les termes d’une lettre qu’il adressa à Talleyrand – à cette époque, le prince de Bénévent n’était plus ministre des Relations extérieures, mais simple (et dangereux) conseiller :

« Il est bête au point que je n’ai pu en tirer un mot ; quelque chose qu’on lui dise, il ne répond pas : qu’on le tance ou qu’on lui fasse des compliments, il ne change jamais de visage. Pour qui le voit, son caractère se dépeint par un seul mot : un sournois. »


Représentation allégorique de l’entrevue orageuse entre les souverains espagnols
et leur fils aîné Ferdinand en présence de Napoléon. En médaillon, le
chanoine Escoïquiz, qui, en toute sincérité semble-t-il,
conseilla au prince des Asturies de se rendre à Bayonne pour
demander l’arbitrage de Napoléon

S’il consentait à le laisser sur le trône d’Espagne, ce « sournois » inconsistant ne tarderait guère à n’être plus qu’un hochet entre les mains du gouvernement anglais, et représenterait une menace permanente pour le Blocus continental.

Un risque que Napoléon ne pouvait s’autoriser.

L’ERREUR TRAGIQUE DE NAPOLÉON

Il nous chagrine de le dire sur ce site, mais, en l’occurrence, la conduite Napoléon fut indigne d’un si grand homme, car de quoi s’agit-il si ce n’est d’un guet-apens, et cela quel que soit le mépris, voire le dégoût, qu’inspirent ceux qui en furent les « victimes » ? Une conduite, en revanche, qui eût été parfaitement conforme à celle, ordinaire, des politiciens anglais de ce temps et ce n’est vraiment pas faire compliment à l’Empereur que d’établir semblable comparaison.

Mais, de même qu’au début des années trente, tout eût été et fut bon – et justifié – pour détruire l’Allemagne nazie, de même, pour Napoléon, tout était bon – et justifié – pour abattre l’Angleterre qui, elle, ne se faisait pas scrupule d’envoyer au massacre des dizaines de milliers d’hommes pour permettre à son commerce de dominer le Continent, et donc la France.

Il n’en reste pas moins vrai que l’épisode de Bayonne fut, au sens plein du terme, un guet-apens, et que c’est bien ainsi que les Espagnols le ressentirent.

La conséquence de cet acte, que les ennemis de Napoléon ne manquèrent pas d’exploiter, porte un nom devenu célèbre dans l’Histoire : « Le 2 mai ».

À suivre