Volume II

Chapitre 43

DR

« Il n’y a rien de pire que les honnêtes
gens dans les crises politiques
lorsqu’ils ont leur conscience
fascinée par de fausses idées. »

Napoléon

Nous avons terminé le chapitre précédent en écrivant que, dans cette affaire d’Espagne, l’erreur première de Napoléon avait été de méconnaître le peuple espagnol et de le jauger abstraitement au travers de ses souverains dégénérés.

Jetons maintenant un regard sur le pays dans lequel va se jouer une longue tragédie, un regard qui sera celui des hommes qui, pendant cinq années, vont s’user sur la terre d’Espagne.

UN PAYS DE CONTRASTES ET DE RUDESSE

Bien qu’habitué aux « voyages musclés » dans des pays étrangers, le troupier français, qui franchit le ruban invisible de la frontière franco-espagnole, est confronté à un dépaysement total et immédiat. Par le paysage d’abord.

C’est dans ce décor austère, inquiétant et tourmenté, où le danger se cachera derrière chaque arbre, chaque buisson, chaque rocher que se déroulera la tragique campagne d’Espagne avec ses horreurs qui ont fait date dans l’Histoire. Les meilleures troupes françaises et leurs chefs s’y useront.

Cette Espagne dans laquelle il pénètre n’est pas un pays amène comme sait l’être l’Italie avec ses paysages charmeurs et ses habitants – surtout ses habitantes, dont tous les soldats français ont gardé un souvenir à la fois égrillard et ému – mais un pays de contrastes et de rudesse, avec ses chaînes de montagnes grises, noires ou rougeâtres, striées de vallées étroites entre lesquelles s’étalent de hauts plateaux austères fouettés par des vents brutaux. Quelques-uns, plus lettrés ou raffinés, y verront des beautés que la plupart, immergés dans la violence et le sang, ne discerneront même pas.

L’insuffisance des routes isole chaque province d’Espagne, renforçant les particularismes des habitants, car, séparés les uns des autres, ils ne se connaissent guère d’une province à l’autre, ce qui ne les empêchera pas, le moment venu, de s’entendre sur le dos des Français « impies ».

Cette impression, non d’étranger, mais d’étrangeté, tombe sur l’intrus telle une chape dès la frontière franchie :

« Déjà, nous étions frappés du changement dans les mœurs et le costume des habitants, de l’air sombre et sauvage des hommes, de la saleté et de la pauvreté des maisons », écrit un soldat qui, précise-t-il, gîte à Jartzun (en fait, plus certainement Gartzain), à seulement une trentaine de kilomètres de la France.

Même avis défavorable pour Hernani, pas plus éloignée, qu’un jeune officier de cavalerie légère, Maurice de Tascher, cousin éloigné de l’Impératrice Joséphine, voit comme « sale et mal bâtie » avec des habitants dont la malpropreté est jugée « révoltante » :

« Dans ce pays qui semble, sous ce rapport, deux siècles en arrière du nôtre, on ne connaît aucune des facilités de la vie ».

D’évidence, le regard que les soldats mémorialistes français vont jeter sur l’Espagne et les Espagnols manquera parfois d’objectivité, mais les faits relatés se recoupent tellement que, dans l’ensemble, on ne saurait leur dénier tout crédit.

RICANEMENTS ET RÉPULSION

Le pire, pour ces soldats républicains dans l’âme, devenus, peut-être pas tous mais la plupart, athées, ce sont les simagrées religieuses qui les laissent ahuris.

Certains des spectacles que voient leurs yeux incrédules les font ricaner, d’autres les dégoûtent, d’autres encore les révoltent.


Effectivement, comment ces soldats du plus moderne des chefs d’État de ce temps (et sans doute de tous les temps) n’auraient-ils pas ricané à la vue de ces silhouettes étranges qui hantaient les paysages, la tête surmontée d’un énorme feutre de plus de deux pieds aux ailes démesurées, le corps engoncé dans une sorte de houppelande naguère de couleur noire et maintenant verdie de crasse et de sueur, déambulant d’un air farouche comme pour s’en aller délivrer les plus funestes présages ?

Hélas, cet épouvantail sera écouté avec d’autant plus de crédulité que, dans ce pays alors totalement arriéré, un instituteur est moins payé qu’un journalier, et bien moins considéré. Mais il importait de garder le peuple espagnol dans l’abrutissement de la religion, car la connaissance balaie l’obscurantisme.

Cette soumission absolue des masses populaires à un clergé aussi fanatique que pervers et vicieux les moines espagnols de ce temps sont restés dans l’Histoire comme les archétypes de ce qu’une religion obtuse peut sécréter de plus abject et de plus néfaste allait se révéler un mélange explosif d’une extrême dangerosité. Une dangerosité qui se mesure avec un chiffre : à la fin du 18è siècle, ils étaient quelque 63 000 à régenter le pays.

Pour ces moines, dont les moins pleutres se feront chefs de bande, fauteurs de massacres ou massacreurs fous eux-mêmes, les plus lâches ou les plus vieux préférant prêcher la violence et l’appel à la « guerre sainte », l’arrivée, dans cette Espagne qu’ils dominent, de la France napoléonienne moderne, escortée de ses Droits de l’Homme, ne peut avoir qu’une conséquence : la fin de leur prépotence sur toutes ces âmes frustes et asservies, et, partant, la disparition de tous les scandaleux avantages qu’ils retiraient de cette situation révoltante.

Image bien idéalisée d’un départ de conscrits pour la campagne dans la péninsule ibérique. Sans expérience de la guerre, ils seront des proies faciles pour les impitoyables guérillas.

Après les ricanements, que l’on peut éventuellement regretter tout en les comprenant, comment ne pas concevoir également la répulsion éprouvée par les soldats devant le spectacle de ces églises, où il est d’usage d’enterrer les morts – le cimetière n’est bon que pour les mécréants – sous le maître-autel.

Lorsque ce surprenant sépulcre déborde, les fossoyeurs, pour faire de la place, évacuent les actuels occupants, déterrent leurs os et les suspendent aux voûtes du saint lieu. Spectacle certes courant à Paris au charnier des Innocents, mais au … XVè siècle !

D’où des odeurs pestilentielles qui font des églises des lieux méphitiques, et, pire, des épidémies, dont la dernière en date ne remontait pas plus loin que 1781, à Pasajes, au pays basque espagnol.

« ON SE CROIT TRANSPORTÉ AU XIIE SIÈCLE »

Stupeur devant le spectacle de cet homme, certes un malandrin, nu jusqu’à la ceinture, juché sur un âne, les pieds liés à une planche qui passe sous le ventre de l’animal. À chaque arrêt, le bourreau qui l’accompagne le flagelle avec un fouet fait de trois lames de cuir qui lui déchirent la peau, le nombre de coups étant proportionnel à la gravité de la faute.

Le trajet de ce pauvre diable est un authentique chemin de croix. Commentaire d’un pharmacien militaire français, témoin de la scène :

« Il faut voir ce bourreau porter ses mains dégouttantes de sang sur un poron [une sorte de cruche] et boire à la régalade ; il faut entendre les grossières injures, les éclats de rire insolents d’une populace qui jette de la boue sur le patient [!] et veut ainsi prendre part à la vengeance de la société. On se croit alors transporté au XIIè siècle. »

Illustration allégorique d’un tribunal de l’Inquisition. La prochaine étape était le bûcher

Rappelons pour mémoire que l’Espagne est aussi le pays de la sinistre Inquisition (voir l’illustration d’ouverture due à Goya. Mais soyons juste, cette repoussante institution sévit également dans d’autres pays, notamment en Italie), dont l’incontestable et infâme vedette reste le sinistre Tomás de Torquemada (1420-1498) : son fanatisme et sa cruauté étaient tels que, pour « modérer » son zèle – à lui seul, il fit envoyer au bûcher 8 000 victimes –, le pape Alexandre VI le flanqua de quatre « inquisiteurs adjoints » !

Et l’on dit, écrit et répète que Napoléon est un barbare !



Comme nous avons fait son portrait, pas toujours flatteur dans le chapitre 41, soulignons que c’est à Joseph Bonaparte que reviendra l’honneur de faire abolir en 1808, sous son règne, cette honte de l’humanité.

Abstraction faite de celui des souverains – qui ne sont pas dignes de ce nom – l’unique vrai pouvoir en Espagne est donc celui de l’église, pouvoir d’ailleurs plus temporel que spirituel, puisqu’elle possède à elle seule plus du quart des terres cultivables du pays.

Véritable criminel, Torquemada incarne à lui seul l’horreur de l’Inquisition espagnole.

 

 

« JE FRÉMIS ENCORE AU SOUVENIR
D’AVOIR VU DE PAREILLES HORREURS… »


Dans ses Souvenirs, un officier suisse au service de la France, le capitaine Gaspard Schumacher, évoque cent dix-sept « malheureux » qui sont emprisonnés dans les geôles de l’Inquisition de Tolède. Ce n’est pas tant leur nombre qui doit choquer que le motif de leur incarcération : ils croupissaient dans des cachots infects pour avoir refusé, écrit le mémorialiste, de « livrer leurs jeunes femmes ou leurs filles à la lubricité des moines ; ceux-ci, qui sont pour ainsi dire les maîtres du pays, s’arrogent tous les droits sur les jeunes femmes et les belles filles. »

Ne soyons donc pas surpris par cet extrait d’un autre mémorialiste, bien plus connu que le précédent : le célèbre (futur) capitaine Coignet, homme fruste mais sain et sans imagination, ce qui fait de lui un témoin fiable garde en mémoire le dégoût ressenti en découvrant ce qu’il décrit dans ce passage, consacré à l’Espagne, de ses célèbres Cahiers, dont chaque amateur du Premier Empire possède au moins un exemplaire :

« Les couvents étaient déserts, et nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les jeunes filles de l’âge de douze à dix-huit ans jusqu’à l’âge d’être mariées. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de fusil pour trouver les cachettes des moines ; ils furent bien surpris de trouver à chaque pas des enfants, nouveau-nés, en terre à deux ou trois pieds de profondeur dans le jardin même. Je frémis encore au souvenir d’avoir vu de pareilles horreurs ; elles donnent un aperçu de ce qui se passait dans ce pays. »

Il suffit de lire les Mémoires et autres Souvenirs laissés par des soldats et officiers de la Grande Armée pour se pénétrer de la juste répulsion que ces moines, « sales à faire vomir » la remarque est du chirurgien de la Grande Armée, Percy inspirent à des hommes qui ne sont pourtant pas des anges.

Qui douterait de la véracité de ces traits – et il en est de pires n’aurait qu’à se reporter aux dessins, estampes et gravures de Goya, dont tout l’œuvre exsude ce climat de folie mortifère.

Telle est, crûment, mais justement, décrite par les soldats, cette « lèpre monacale » l’expression appartient à l’une de leurs victimes que les Espagnol(e)s idolâtrent stupidement et qu’ils suivront aveuglément dans leurs appels furieux au massacre des soldats de la Grande Armée.

Il convient cependant de reconnaître que, dans ce pays fou de superstition, l’image d’une France révolutionnaire, devenue censément athée, et qui plus est conduite par un « antéchrist » : Napoléon, plus l’impiété, poussée parfois jusqu’à la provocation, des soldats français, allaient malheureusement fournir à tous ces sinistres auxiliaires du Créateur un combustible de choix pour créer de toutes pièces une guerre dite de religion.

À l’instar de toutes ses semblables, elle allait déboucher sur des atrocités sans nom. Et sur leur corollaire presque obligé : les représailles.

LE «SHOW » RATÉ DE JUNOT EN ESPAGNE

Dans le chapitre précédent, nous avons fait mention des troupes de Junot stationnées autour de Bayonne, et qui se préparaient à marcher vers le Portugal pour gagner la capitale, Lisbonne. Rappelons une fois encore que, pour Napoléon l’enjeu était de toute première importance, puisque la prise du Portugal, et l’alliance, qu’il espérait solide, avec l’Espagne devaient lui permettre de rendre – enfin – hermétique son dispositif de Blocus continental.

Junot s’était mis en route le 17 octobre.

Dès qu’elles eurent franchi la frontière, les troupes françaises furent reçues avec beaucoup de sympathie – certains écrivent même d’enthousiasme de la part du peuple espagnol.

Un portait de Junot jeune (1771-1813). Il sera toute sa vie protégé par Napoléon dont il avait partagé les années difficiles.

Le pays n’était pas encore agité d’un quelconque mouvement de rejet de la présence française, et cet enthousiasme, bien réel ou légèrement amplifié, donne une idée du gâchis que sera cette affaire de la guerre d’Espagne.

N’oublions pas non plus de préciser, car cela ne fait plus aucun doute chez les gens de bonne foi, que les agents de l’Angleterre auront à cœur de « chauffer à blanc » une population déjà rugueuse et prompte à s’emporter.

Mais cette traversée de l’Espagne par le corps d’armée de Junot ne fut pas un« show » de la meilleure qualité. La majeure partie de la Grande Armée étant encore retenue en Allemagne après les deux campagnes de Prusse et de Pologne, les soldats de Junot, trop jeunes, mal équipés, et peu entraînés, n’étaient que des « bleus » sans expérience, sinon de l’armée, du moins d’une campagne de guerre.

Arrivé devant Lisbonne avec un reste d’armée épuisée par une marche entreprise dans des conditions difficiles, il est probable que Junot se fût trouvé en difficulté si les Portugais avaient décidé de s’opposer à son avance dans le royaume. Ce ne fut pas le cas.

En outre, sans contester l’allant, ni la bravoure de Junot – mais qui ne l’était parmi les chefs de la Grande Armée ? – il était, lui, aussi étranger que possible au bien-être des ses hommes.

Il les fit marcher trop vite, sans se préoccuper le moins du monde de les nourrir. Arriva ce qui devait arriver : son corps d’armée ne tarda pas à s’effilocher au fils des chemins, et il y eut bientôt plus de soldats hors rangs que de soldats dans le rang.

Ce pays encore allié, du moins nominalement, se trouva traité comme un pays conquis. Sans excès notables cependant. Mais l’impression laissée fut fâcheuse pour les armes de l’Empereur.

C’était donc cela, l’armée qui avait triomphé des Russes et des Autrichiens ? Cette bande de gamins efflanqués loqueteux et maraudeurs ?

Si peu martiale qu’elle fût, cette entrée, et ce qu’il faut bien appeler un pillage alimentaire qui n’était même pas justifié par le combat, firent une impression détestable sur la population espagnole.

LE CHANTAGE ANGLAIS AU RÉGENT DU PORTUGAL

Nul ne sait ce qu’il aurait pu advenir si les Portugais avaient décidé de résister, car Junot, sur le point d’arriver devant Lisbonne, n’était accompagné que d’une poignée hommes : guère plus de 5 000.

Lisbonne au XVIIIè siècle, à l’embouchure du Tage. Ravagée par un violent tremblement de terre en 1755, qui avait provoqué des tsunamis, la ville comptait 360 000 habitants en 1807
Heureusement pour lui, l’Angleterre avait « encouragé » la famille régnante à s’enfuir. Et encouragé à sa manière ordinaire : alors que le régent du Portugal (le futur Jean VI) exprimait le souhait d’attendre les troupes française pour traiter avec leur chef, l’amiral Parker, qui commandait la flotte anglaise, lui répondit que, dans ce cas, il avait reçu l’ordre de son gouvernement d’entrer dans le Tage et de s’emparer de l’escadre portugaise, de bombarder et de brûler la capitale.

Une réédition, mais en plus « grandiose », de la honteuse destruction de Copenhague par la Royal Navy (cf. chapitre 39).

Pour épargner la vie de ses sujets, le malheureux prince fut contraint de se soumettre aux injonctions anglaises, et le 29 novembre, l’escadre portugaise, ayant à son bord la famille royale, mit à la voile. Destination : le Brésil.

Avec la tristesse hypocrite que l’on peut imaginer chez un pareil personnage, un royaliste français réfugié au Portugal, le marquis de Toustain, qui, à l’instar de tous ses pairs de ce temps, n’avait plus de français que le nom, conclut de manière imagée à défaut d’être honnête :

« … Le Portugal eut la honte d’être subjugué par une poignée de malades et de mourants. »

Malgré tout, jusqu’à présent, et malgré les « bavures » des soldats de Junot, tout se déroulait de manière à peu près satisfaisante.

Mais une affaire qui agita la peu reluisante famille royale espagnole vint tout gâcher, et l’on peut considérer que les malheurs qui marquèrent cette campagne sortirent de cette sordide querelle intestine.

À suivre