CHAPITRE 42
« Les affaires d'Espagne n'ont tenu
Après les deux parenthèses consacrées à la visite que nous avons rendue à cette fratrie Bonaparte, dont les membres, à la notable exception de Pauline, furent nuisibles à ce grand frère auquel ils devaient tout, et avant de retrouver Napoléon dans ce rôle hélas familier, mais qu'il détestait, de chef militaire, il convient de mentionner très brièvement deux réalisations de son œuvre d'administrateur civil : - La publication du Code du Commerce, le 11 septembre ; - La création, le 16 du même mois, de la Cour des Comptes, juridiction administrative chargée d'assister le Parlement et le gouvernement dans le contrôle de la gestion des deniers publics et des opérations financières de l'État, et de porter des jugements sur la gestion des comptables publics. Cette vocation, qui est toujours sienne de nos jours, démontre, s'il en était besoin, toute la modernité et la continuité de l'œuvre civile de l'Empereur. Une vérité toujours bonne à dire, et utile à rappeler, principalement alors que 2007 en marque le 200è anniversaire ! Cette année 1807 vit également la publication d'un décret portant sur le statut des Juifs, qui les reconnaissait comme des citoyens à part entière, et par la réunion à Paris du Grand Sanhédrin, institution suprême, politique, religieuse et judiciaire du peuple d'Israël, qui ne s'était pas réuni depuis la destruction, en 70 de notre ère, du temple de Jérusalem par les légions de l'empereur romain Titus. Un thème que nous ne traiterons pas dans le cadre de cette « Vie de Napoléon » puisqu'il fait l'objet d'une étude particulière sur ce site.
Débarrasser le Continent
Mais, surtout, 1807 marque la résolution de Napoléon d'en finir avec la présence, sur le Continent, fût-ce d'un seul représentant de la détestable et nuisible Angleterre de ce temps. Or, cette détestable Angleterre était, justement, bien présente sur le Continent. Plus précisément au Portugal, qui, déjà repaire d'émigrés français hystériquement hostiles au régime impérial, était devenu - et c'est bien pire – une simple colonie de Londres, qui, à sa guise, agitait bras et jambes de la dynastie des Bragance régnant sur le pays. Pour Napoléon, cette présence anglaise au Portugal était une énorme béance dans le flanc du Blocus continental, et pour cette raison - vitale dans sa lutte contre Albion - il estimait qu'il lui fallait engager une action pour l'en débarrasser. Juste après Tilsit, il avait écrit au roi d'Espagne qu'il voulait « avant tout arracher le Portugal à l'alliance anglaise. »
« La maison de Bragance La cour de Lisbonne, au début du mois de septembre, avait donc reçu de celle des Tuileries la proposition formelle d'adhérer au Blocus continental, mais elle lui signifiait également qu'en cas de refus elle serait tenue pour ennemie de la France. À la fin du mois d'octobre 1807, le représentant du Portugal en France, le comte de Lima, s'entendit dire par Napoléon devant le corps diplomatique : « Je ne souffrirai pas qu'il y ait un envoyé anglais en Europe. Si le Portugal ne fait pas ce que je veux, la maison de Bragance ne règnera plus en Europe dans deux mois. » Le diplomate s'était, bien évidemment, montré fort troublé de cette mise en demeure. Quoique brutale, et peu habituelle dans les usages diplomatiques, l'admonestation restait néanmoins dans des règles (relativement) acceptables, et il convient de la mettre en parallèle avec l'attaque barbare de Copenhague par la flotte anglaise (cf. chapitre 39). Que voulait donc Napoléon ? Que le Portugal fermât hermétiquement ses ports aux navires de commerce battant pavillon anglais !
Rappelons à ceux de nos visiteurs qui l'auraient oublié que, pour l'Empereur, cette volonté quasi obsessionnelle de vouloir réduire Albion à la portion congrue, n'était rien d'autre que la conséquence des refus réitérés opposés à ses offres de paix, et, notamment, à celle formulée dans une lettre du 2 janvier 1805 adressée au roi George III et qui, bien évidemment, était restée sans réponse positive (cf. chapitre 9). Devant l'impossibilité de se séparer de l'Angleterre, dont il était entièrement dépendant, et de résister à son puissant antagoniste, il ne restait au Portugal qu'à se préparer à ce qui n'allait pas manquer de se produire : l'entrée sur son territoire des 22 000 hommes de Junot rassemblés autour de Bayonne.
L'Espagne : allié consentant mais douteux L'Espagne, elle, était consentante à cette invasion : Napoléon avait signé avec Charles IV une clause secrète négociée par le représentant diplomatique espagnol en France, et portant, justement, sur l'invasion du Portugal. Par cette convention, l'Espagne s'engageait à fournir deux divisions, l'une devant se diriger vers Porto, l'autre au sud du Tage, à charge pour l'armée de Junot d'occuper le point stratégique : Lisbonne. En échange de cette « coopération », la partie nord du pays serait donné à la reine d'Étrurie, fille des souverains espagnols, dont Napoléon venait de saisir le petit royaume pour le donner à l'une de ses sœurs, Elisa, la partie sud deviendrait une principauté au profit de Manuel Godoy, la destinée de la partie centrale, la plus importante géographiquement, restant en suspens. Peu soucieux de donner à cet accord la moindre publicité, Napoléon le garda secret. Pour une raison simple : il se méfiait de cet allié trop complaisant pour être parfaitement sincère. Et pour cause. Au moment de la troisième Coalition, l'Espagne était, cela est vrai, l'alliée de la France, et, sur mer, ce fut pour le pire, la flotte espagnole ayant été décimée, en même temps que son homologue française, au large du cap Trafalgar, le 21 octobre 1805, par les vaisseaux de la Royal Navy commandés par l'amiral Nelson, qui trouva la mort dans la bataille. Alors, pourquoi cette suspicion après ce sacrifice commun ? En 1806, alors qu'il venait d'écraser la Prusse à Iéna, Napoléon avait découvert, dans château de Charlottenbourg, tout récemment déserté par Frédéric-Guillaume et la reine Louise, les preuves écrites (cf. chapitre 26) d'une collusion entre les Russes, les Prussiens et le « Prince de la Paix » Godoy, et, pire, une lettre personnelle de Charles IV à Frédéric-Guillaume par laquelle il s'engageait à attaquer la France dans le dos. Bref, un bel et bon allié !
Une famille de dégénérés
Quelles que soient les sources auxquelles on se réfère, Charles IV d'Espagne est décrit comme gros homme hébété, d'intelligence nulle, paresseux et « gourmand jusqu'à la goinfrerie ».
Fille de Philippe, duc de Parme, sa femme, Marie-Louise de Bourbon, qui était aussi sa cousine, avait alors cinquante-sept ans. Elle était, dit-on, « laide à miracle » (l'expression est belle, qui parle d'elle-même), et, qui pis est, fort portée sur une volupté que sa laideur rendait encore, disons courtoisement, plus « pittoresque ». Le « taureau » de la reine d'espagne
Le comble : en 1795, après que l'armée espagnole eut été vaincue par les troupes de la Convention, Godoy, qui avait négocié avec la France le traité de Bâle, qui était rien moins qu'avantageux pour son pays – il avait dû, entre autres, céder Saint-Domingue - reçut le prestigieux ordre de la Toison d'Or, et le titre de « Prince de la Paix » !
Pourtant, d'autres sources disent de Godoy qu'il connaissait les mathématiques, la philosophie moderne, et le français, qu'il s'était fait le protecteur des sociétés d'économie, et qu'il était en outre un mécène généreux. Et les mêmes le décrivent aussi travailleur infatigable, d'esprit ouvert et curieux. Alors ? Nommé Premier ministre en 1792, Godoy aspirait ainsi à relever son pays, en le tirant de son archaïsme, à sortir les paysans de leur misère noire par la distribution des terres de la couronne, et à mettre à mal cette monstrueuse et sordide Inquisition toujours en vigueur. Mais, dans ce pays abruti par la religion la plus stupidement bornée, et dans lequel des moines et des curés aussi dégénérés que leurs souverains régnaient sur des âmes frustes, une telle initiative ne pouvait manquer d'attirer au novateur l'animosité de tous ces profiteurs malfaisants. Nous en verrons des exemples précis dans les chapitres à venir. Si l'on ajoute au crédit de Godoy qu'il ambitionnait également, dit-on, d'amener le roi à abolir le servage, on prendra alors toute la mesure de la dangerosité du personnage ! Mais ce Godoy, qui va jouer un rôle déterminant dans l'emballement de la crise qui conduira Napoléon à cette catastrophique affaire d'Espagne, avait aussi des défauts rédhibitoires : sa cupidité et sa malhonnêteté étaient aussi proverbiales que ses mœurs étaient dissolues, car la reine, qui apparaît, dans le portrait sinistre de la famille légué par Goya, avec sa « tête de mégère », ne suffisait pas à ses appétits. Ce qui se peut concevoir. Pas rancunière, et peut-être aussi pour garder son « taureau » dans son giron, la souveraine l'avait marié à l'une des nièces du roi, l'infante Marie-Thérèse d'Espagne.
Haine et mépris
L'image se suffit. Le digne fils de ses parents, eux aussi immortalisés – et sur leur demande ! – par Goya, qui réalisa en 1800 le chef-d'œuvre d'impitoyable exactitude que nous avons montré plus haut. Ses parents ? Ferdinand les méprisait – et ceux-ci le lui rendaient bien. Quant au parvenu Godoy, il le haïssait. Mais avec une crainte hypocrite, car il savait le favori puissant et protégé. C'est ce mépris et cette haine réciproques qui allaient être le terreau sur lequel devait prospérer le drame espagnol. L'erreur de Napoléon Après plusieurs siècles de grandeur, l'Espagne de cette époque était devenue un pays misérable dont la tête était en pleine décomposition, et dans lequel Godoy, dirions-nous aujourd'hui, faisait tache par l'insolence de ses richesses étalées sans vergogne, richesses qui n'étaient rien d'autre que le fruit de la passion malsaine que la femmes de Charles IV nourrissait pour lui. En résumé : le roi gouvernait derrière la reine, et la reine derrière Godoy, qui était, de fait, le seul vrai maître officieux de l'Espagne. Tel est, succinctement esquissé, le portrait de cette repoussante famille royale espagnole que Napoléon, homme d'ordre et par certains côtés, « petit bourgeois » - curieuse expression appliquée à un si grand personnage, mais, somme toute assez juste – avait sous les yeux, et, pour dire crûment le choses, qui ne pouvait que le dégoûter. Devant pareil exemple, l'Empereur finira par croire qu'un peuple placé sous la sujétion d'un roi et d'une reine aussi lamentables ne pouvait que leur ressembler, et ce faisant, il faisait une confusion entre les souverains espagnols, qu'il ne connaissait que trop bien, et le peuple espagnol dont il ne savait rien. Ce sera son erreur.
À suivre
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