Volume II

CHAPITRE 41

 

Vue ancienne de la maison de la famille Bonaparte à Ajaccio (DR)

« Mes frères ont été beaucoup plus rois que moi !
Ils ont eu les jouissances de la royauté ,
je n'en ai eu que les fatigues. »

Napoléon

Cette citation de Napoléon que nous avons placée en exergue résume parfaitement, dans sa brièveté même, la nature des relations entre Napoléon et ses frères : Joseph, Lucien, Louis et Jérôme.

 

Joseph (1768-1844)

Élève du collège d'Autun grâce à une bourse obtenue par le père, Charles Bonaparte, Joseph devint avocat. En 1788, il quitta la Corse pour Marseille, où il se maria avec la fille d'un riche négociant, Julie Clary (sa sœur, Désirée, un temps courtisée par le général Bonaparte, épousera le maréchal Bernadotte, et deviendra reine par l'accession de son mari au trône de Suède).

Nommé ambassadeur à Rome après la première Campagne d'Italie, puis ministre plénipotentiaire, c'est lui qui apposa sa signature au bas des traités de Lunéville (9 février 1801) et d'Amiens (25 mars 1802) qui mirent respectivement fin à la deuxième Coalition, et – très provisoirement - à l'état de guerre avec l'Angleterre.

Napoléon qui avait – et aura toujours trop – le sens de la famille, conféra à Joseph, devenu à la proclamation de l'Empire, premier prince du sang, la dignité de Grand Électeur. Étrangement, le bénéficiaire ne sembla pas apprécier ces honneurs parce que « ce titre [de Grand Électeur] et celui d'Altesse sont très inconvenants » !

Joseph, un frère jamais satisfait des dignités accordées par Napoléon

Réaction courroucée (et justifiée) de Napoléon :

« Joseph ne veut pas être prince. Est-ce qu'il prétend que l'État lui donne deux millions pour se promener dans les rues de Paris en frac brun et chapeau rond ?... Il est bien facile à M. Joseph de me faire des scènes ! Quand il m'a fait celle de l'autre jour, il n'a eu qu'à s'en aller à Mortefontaine chasser et s'amuser, et moi, en le quittant j'avais devant moi toute l'Europe comme ennemie. »

Le même en tenue d'apparat de souverain d'un pays à jamais hostile : l'Espagne

Aucun des frères Bonaparte n'avait conscience que la présence de Napoléon sur le trône de France n'était pas le résultat de cette passation magique des pouvoirs de « droit divin », mais à ses victoires et au travail accompli pour tirer la France de l'ornière révolutionnaire. De ce fait, eux, les frères, ne devaient pas être ces princes inutiles et profiteurs, incarnation de l'ancien régime, mais des individus responsables tenus de participer à la bonne marche de l'Empire, en secondant leur frère dans sa tâche. Cela ne fut jamais.

Toujours sens de la famille obligeant, Joseph fut « fait » roi de Naples en 1806. Pour Napoléon, cette nomination n'était qu'un début, pour Joseph, elle était un achèvement. Le nouveau souverain ne s'intéressa pas aux affaires de son royaume.

 

En 1808, malgré ses insuffisances criantes, l'Empereur, point découragé, mit Joseph sur le trône d'Espagne, où l'aîné ne manifesta pas plus de talent. Cela dura jusqu'en 1813, date de l'évacuation du pays par les troupes françaises. Si Napoléon avait été, y compris avec ses frères, la brute que l'on dépeint ordinairement, il n'eût pas hésité à sacrifier ce frère icompétent. Au contraire. À une lettre de récriminations et de justifications peu convaincantes envoyée par Joseph, Napoléon répondit :

« … Lorsque vous êtes convaincu que l'on ne pouvait mieux faire que ce que vous avez fait, je dois vous laisser dans votre croyance et ne pas vous affliger, puisque le passé est toujours sans remède. »

En 1814, nommé lieutenant-général de l'Empire, Joseph perdant tout sang-froid, quitta – ce qui fut une grave erreur – la capitale pour suivre l'Impératrice Marie-Louise, puis il se retira en Suisse. Il en revint aux Cent-Jours, et, la défaite consommée, il partit aux Etats-Unis, où il vécut sous le nom de comte de Survilliers.

 

Lucien (1775-1840)

Celui-ci fut, au moins une fois, utile à Napoléon.

Alors que le futur empereur, chahuté, était sur le point d'être mis hors la loi par les membres du Conseil des Cinq-Cents, Lucien, qui en assurait alors la présidence, fit appel aux grenadiers de Murat qui expulsèrent tous les députés manu militari. Sans cette action, il n'y aurait jamais eu de 18-Brumaire ni de Premier Empire, et la France fût restée engoncée dans sa chienlit post-révolutionnaire. Une nomination de ministre de l'Intérieur récompensa Lucien. Un ministre peu honnête, qui profita de son poste pour s'enrichir en trafiquant sur des licences d'exportations de blé avec … l'Angleterre !

Lucien, peut-être le plus malhonnête financièrement de la fratrie Bonaparte

Après l'avoir obligé à donner sa démission, le Premier Consul nomma Lucien ambassadeur à Madrid. Où il s'enrichit encore une fois frauduleusement en servant d'intermédiaire entre l'Espagne et le Portugal lors de tractations diplomatiques qui aboutirent en 1801 au traité de Badajoz. Trente millions passèrent ainsi dans les poches de Lucien !

Le grand frère dut faire silence pour éviter le scandale.


DR

Autre source de discorde entre les deux frères : marié une première fois en 1795 avec Christine Boyer, Lucien, au décès de celle-ci, se remaria avec Alexandrine de Bleschamps, veuve d'un agent de change. Ce qui ne fut pas du tout du goût de l'Empereur. Joseph n'ayant pas de descendants mâles, au moment où l'Empire allait être proclamé, Napoléon eût été amené à présenter à la France et aux monarchies européennes hostiles, pour son héritier direct et naturel, un fils de son frère né d'une liaison irrégulière et légitimé seulement par un mariage tardif.

Quoiqu'en ait dit Lucien (et les détracteurs habituels de Napoléon), seule la raison d'État – qui devait être d'autant plus intransigeante que le pouvoir était neuf, donc encore fragile –détermina Napoléon à se montrer intransigeant sur ce mariage.

Lucien aggrava encore son cas lorsque, retiré à Rome - où le pape lui conféra le titre de prince de Canino (nom d'une ville du Latium), il ne cessa de lancer des diatribes contre le régime impérial. Pour le plus grand plaisir d'une Europe déjà portée à contester la réalité de l'Empire et à admettre – ce qu'elle ne fera de toute façon jamais - la légitimité de Napoléon.

Capturé par les Anglais en 1810, alors qu'il se rendait aux États-Unis, Lucien ne put revenir à Rome qu'en 1814.

Ce n'est qu'en 1815, au moment des Cent-Jours que Lucien, se souvenant de sa position, se rapprochera de son frère et le soutiendra. Après la catastrophe de Waterloo, il échouera à relancer Napoléon dans la bataille, celui-ci se refusant avec horreur à une guerre civile. Lucien repartit alors à Rome, où il restera jusqu'à son décès, passant son temps à rédiger ses Mémoires.

 

Louis (1778-1846)

Pour Louis, Napoléon fut bien plus qu'un frère, véritablement un père, prenant sur sa maigre solde de petit lieutenant d'artillerie à Auxonne où il était en garnison, pour assurer l'instruction et l'entretien de Louis.

Pour le garder sous sa protection, Bonaparte en fit son aide de camp lors des campagnes d'Italie et d'Égypte. En 1802, croyant bien faire une fois encore, il le maria avec sa belle-fille Hortense, à la fois pour être agréable à Joséphine, et pour assurer le bonheur de Louis. Erreur sur tous les plans.

En 1804, devenu général par la grâce de Napoléon, Louis entra, toujours par la grâce du même, au Conseil d'État pour parfaire son instruction dans tous les domaines de l'administration. L'année suivante, il fut nommé gouverneur de Paris, et, enfin, en 1806, comble de la faveur, roi de Hollande.

Nous avons écrit plus haut que l'Empereur avait fait erreur sur tous les plans.


Pour Louis, Napoléon eut des attentions de père. Il assura son instruction et son entretien.
Le bénéficiaire ne s'en montra pas plus reconnaissant pour autant

C'est tout à fait juste. Sur le plan conjugal, Louis se révéla un détestable mari, méfiant et maladivement jaloux, au point que Napoléon, alors en pleine campagne de Pologne, lui écrivit le 4 avril 1807 :

« Vous traitez une jeune femme comme on mènerait un régiment. Vous avez la meilleure femme et la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la danser tant qu'elle veut, c'est de son âge. J'ai une femme qui a quarante ans : du champ de bataille, je lui écris d'aller au bal, et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions, vive dans un cloître, soit comme une nourrice, toujours à laver son enfant… Rendez heureuse la mère de vos enfants ; vous n'avez qu'un moyen, c'est de lui témoigner beaucoup d'estime et de confiance. »

Ces mots resteront sans effet.

Sur la plan de sa « royauté » maintenant. Comme son aîné Joseph, Louis se croyant un « vrai » roi, et estimant ne rien devoir à son frère, donc à son pays d'origine, se lança dans des agissements qui indisposèrent Napoléon, et surtout, lui nuisirent gravement.

Ainsi, il n'hésita pas à mener, discrètement, des tractations avec l'Angleterre qui le conduisirent, lui français et frère de Napoléon, à violer le Blocus continental. D'où cette admonestation brutale mais justifiée de Napoléon :

« Êtes-vous l'allié de la France ou de l'Angleterre, je l'ignore ? »

Pour conjurer le danger, Napoléon réunit la Hollande à la France.

Louis abandonna alors son poste – ou son trône – en toute simplicité, et en toute discrétion puisque ce n'est que neuf jours plus tard que Napoléon retrouva sa trace : il était à Teplice, en Bohême sur les terres du beau-père autrichien de l'Empereur.

En imbécile inconscient et ingrat qu'il était, Louis avait bafoué aux yeux de l'Europe et le souverain et la france.

Là encore, Napoléon fut contraint d'étouffer cette déplorable affaire, et, au lieu d'accabler Louis, il donna pour instructions au ministre des Relations extérieures d'envoyer une circulaire qui devait « tendre toute entière à excuser le roi de Hollande, qui, par suite d'une maladie chronique n'était pas l'homme qui convenait. »

Napoléon prit donc sur lui les inexcusables errements de son calamiteux frère. Pour tout remerciement, Louis resta muré dans son délire de persécution. Il se retira en Italie et mourut à Livourne.

 

Jérôme (1784-1860)

S'il fut fantasque, il ne s'opposa jamais gravement à son aîné, qu'il ne connut que sous l'aspect d'un homme déjà arrivé aux plus hautes fonctions. D'où un réel respect que n'éprouvèrent jamais Joseph, Lucien et Louis.

Comme il ne connut point les privations qui affectèrent la famille Bonaparte des débuts, les goûts de luxe lui furent aussi naturels qu'extravagants. Un exemple bien ordinaire : le Premier Consul (furieux) reçut un jour, du grand orfèvre Biennais, une facture de 16 000 francs pour un… nécessaire complet de rasage en vermeil et en argent. La célèbre mémorialiste, Laure Junot, duchesse d'Abrantès, note spirituellement :

« Il ne manquait à ce nécessaire que la barbe, afin que son acquéreur pût s'en servir. Il avait alors quinze ans. »

Pour lui donner le sens des réalités, Napoléon en fit d'abord un marin.

Mais pas un marin choyé sous le prétexte qu'il était le frère du Premier Consul.

« Je vous recommande Jérôme, écrivit le Premier Consul au contre-amiral Gantheaume, non pour que vous lui procuriez ses aises, mais pour que vous le fassiez travailler. »

Reconnaissons-lui ce mérite : malgré ses dix-sept ans, l'aspirant de 2è classe Jérôme Bonaparte fit preuve de bravoure. Cela ne dura guère. Devenu lieutenant de vaisseau, il abandonna son bord le 20 juillet 1803 à la suite d'un différend avec son chef, l'amiral de Villaret de Joyeuse, et se rendit en Amérique, à Baltimore, où il tomba fou amoureux d'une jeune Américaine, Miss Elizabeth Paterson qu'il épousa derechef, alors qu'il n'était pas majeur, et sans aucun consentement familial.


Il fallut l'inconcevable indulgence de Napoléon pour endurer toutes les
bévues de ce frère inconsistant



Miss Elisabeth Paterson

Le mariage déclaré nul, la charmante Américaine reçut, en dédommagement, une pension de 60 000 francs par an qui lui fut régulièrement versée jusqu'en 1815 – à la grande satisfaction du père, qui avait été l'un des plus ardents partisans de cette singulière union.

Toujours faible avec ce cadet, l'Empereur le fit prince impérial et général de brigade – poste dans lequel il ne brilla guère par ses talents ; Napoléon dixit - et, le 23 août 1807, il le maria à une princesse allemande, Catherine, fille du roi (par la grâce de Napoléon) du Wurtemberg.

Dernière élévation et non la moindre, Jérôme devint roi de Westphalie, royaume constitué avec les territoires enlevés à la Prusse après sa défaite du 14 octobre 1806 à Iéna.

Il s'y montra tel qu'en lui-même : follement dépensier, ruinant le pays par ses folies et ses extravagances, et, pire, trompant sa femme pourtant très attachée à lui, de façon scandaleuse, tout en étant très tendre avec elle.

Inconsistant et léger, Jérôme, pour qui Napoléon
eut toutes les faiblesses, affectionnait les
tenues extravagantes, ce qui n'était pas
du goût austère
de son auguste frère

Au passif déjà lourd de Jérôme, lors de la campagne de Russie, il abandonna son commandement pour revenir à Cassel, mais, pendant les Cent-Jours, il se battit courageusement, sinon intelligemment, à Waterloo.

D'une certaine manière, on peut écrire qu'avec sa sœur Pauline, il est le seul à ne pas avoir trahi l'Empereur. Il fut, néanmoins, comme les autres, un boulet pesant et inutile. Devenu l'empereur Napoléon III, son neveu en fit d'abord un gouverneur des Invalides en 1848, puis un maréchal de France en 1850, et enfin un président du Sénat à partir de 1852. Honorable fin de « carrière ».

Jérôme est le seul de la famille Bonaparte qui mourut sur le sol de la France.

Puisque nous avons clos ce chapitre avec Jérôme, et parce que, devant une telle mascarade familiale, il est toujours agréable d'honorer une mémoire, ce sera celle de Catherine de Wurtemberg, reine de Westphalie (elle mourra le 30 novembre 1835).

Lorsque son père, comme tous les autres roitelets de la Confédération du Rhin – à l'exception notable du roi de Saxe (cf. chapitre 29) – incitera sa fille à abandonner son mari et Napoléon, voici ce qu'elle lui répondit le 17 avril 1814 :

Le mariage de Jérôme Bonaparte avec Catherine, princesse de Wurtemberg

« Qu'elles qu'aient été toute ma vie, mon cher père, ma tendresse et ma soumission à la moindre de vos volontés, vous ne pouvez vous-même me blâmer si, dans une circonstance aussi importante, je me vois obligée de n'écouter que ce que le devoir et l'honneur me dictent. Unie à mon mari par des liens qu'a d'abord formés la politique, je ne veux pas rappeler ici le bonheur que je lui ai dû pendant sept ans ; mais eût-il été pour moi le plus mauvais époux, si vous ne consultez, mon père, que ce que les vrais principes me dictent, vous me direz vous-même que je ne puis l'abandonner lorsqu'il devient malheureux, et surtout lorsqu'il n'est pas cause de son malheur. »

Cette vision idyllique de la fidélité conjugale ne correspond guère à la réalité, car Jérôme ne cessa jamais de tromper cette femme exemplaire qu'il ne méritait pas

Admiratif et reconnaissant, Napoléon rendra un juste hommage à la noble Catherine que, de son propre aveu il aima comme sa fille :

« Cette princesse s'est inscrite de ses propres mains dans l'Histoire. »

En résumé, ces frères Bonaparte ne furent pour l'Empereur qu'une nuisance, ce qu'il a fort bien résumé de cette formule :

« Mes frères ne me secondent pas. Ils n'ont des princes que la sotte vanité et aucun talent, point d'énergie. Il faut que je gouverne pour eux. »