Volume II CHAPITRE 41
Vue ancienne de la maison de la famille Bonaparte à Ajaccio (DR) « Mes frères ont été beaucoup plus rois que moi ! Napoléon Cette citation de Napoléon que nous avons placée en exergue résume parfaitement, dans sa brièveté même, la nature des relations entre Napoléon et ses frères : Joseph, Lucien, Louis et Jérôme.
Joseph (1768-1844) Élève du collège d'Autun grâce à une bourse obtenue par le père, Charles Bonaparte, Joseph devint avocat. En 1788, il quitta la Corse pour Marseille, où il se maria avec la fille d'un riche négociant, Julie Clary (sa sur, Désirée, un temps courtisée par le général Bonaparte, épousera le maréchal Bernadotte, et deviendra reine par l'accession de son mari au trône de Suède).
Réaction courroucée (et justifiée) de Napoléon : « Joseph ne veut pas être prince. Est-ce qu'il prétend que l'État lui donne deux millions pour se promener dans les rues de Paris en frac brun et chapeau rond ?... Il est bien facile à M. Joseph de me faire des scènes ! Quand il m'a fait celle de l'autre jour, il n'a eu qu'à s'en aller à Mortefontaine chasser et s'amuser, et moi, en le quittant j'avais devant moi toute l'Europe comme ennemie. »
En 1808, malgré ses insuffisances criantes, l'Empereur, point découragé, mit Joseph sur le trône d'Espagne, où l'aîné ne manifesta pas plus de talent. Cela dura jusqu'en 1813, date de l'évacuation du pays par les troupes françaises. Si Napoléon avait été, y compris avec ses frères, la brute que l'on dépeint ordinairement, il n'eût pas hésité à sacrifier ce frère icompétent. Au contraire. À une lettre de récriminations et de justifications peu convaincantes envoyée par Joseph, Napoléon répondit : « Lorsque vous êtes convaincu que l'on ne pouvait mieux faire que ce que vous avez fait, je dois vous laisser dans votre croyance et ne pas vous affliger, puisque le passé est toujours sans remède. » En 1814, nommé lieutenant-général de l'Empire, Joseph perdant tout sang-froid, quitta ce qui fut une grave erreur la capitale pour suivre l'Impératrice Marie-Louise, puis il se retira en Suisse. Il en revint aux Cent-Jours, et, la défaite consommée, il partit aux Etats-Unis, où il vécut sous le nom de comte de Survilliers.
Lucien (1775-1840) Celui-ci fut, au moins une fois, utile à Napoléon.
Après l'avoir obligé à donner sa démission, le Premier Consul nomma Lucien ambassadeur à Madrid. Où il s'enrichit encore une fois frauduleusement en servant d'intermédiaire entre l'Espagne et le Portugal lors de tractations diplomatiques qui aboutirent en 1801 au traité de Badajoz. Trente millions passèrent ainsi dans les poches de Lucien ! Le grand frère dut faire silence pour éviter le scandale.
Autre source de discorde entre les deux frères : marié une première fois en 1795 avec Christine Boyer, Lucien, au décès de celle-ci, se remaria avec Alexandrine de Bleschamps, veuve d'un agent de change. Ce qui ne fut pas du tout du goût de l'Empereur. Joseph n'ayant pas de descendants mâles, au moment où l'Empire allait être proclamé, Napoléon eût été amené à présenter à la France et aux monarchies européennes hostiles, pour son héritier direct et naturel, un fils de son frère né d'une liaison irrégulière et légitimé seulement par un mariage tardif. Quoiqu'en ait dit Lucien (et les détracteurs habituels de Napoléon), seule la raison d'État qui devait être d'autant plus intransigeante que le pouvoir était neuf, donc encore fragile détermina Napoléon à se montrer intransigeant sur ce mariage. Lucien aggrava encore son cas lorsque, retiré à Rome - où le pape lui conféra le titre de prince de Canino (nom d'une ville du Latium), il ne cessa de lancer des diatribes contre le régime impérial. Pour le plus grand plaisir d'une Europe déjà portée à contester la réalité de l'Empire et à admettre ce qu'elle ne fera de toute façon jamais - la légitimité de Napoléon. Capturé par les Anglais en 1810, alors qu'il se rendait aux États-Unis, Lucien ne put revenir à Rome qu'en 1814. Ce n'est qu'en 1815, au moment des Cent-Jours que Lucien, se souvenant de sa position, se rapprochera de son frère et le soutiendra. Après la catastrophe de Waterloo, il échouera à relancer Napoléon dans la bataille, celui-ci se refusant avec horreur à une guerre civile. Lucien repartit alors à Rome, où il restera jusqu'à son décès, passant son temps à rédiger ses Mémoires.
Louis (1778-1846) Pour Louis, Napoléon fut bien plus qu'un frère, véritablement un père, prenant sur sa maigre solde de petit lieutenant d'artillerie à Auxonne où il était en garnison, pour assurer l'instruction et l'entretien de Louis.
C'est tout à fait juste. Sur le plan conjugal, Louis se révéla un détestable mari, méfiant et maladivement jaloux, au point que Napoléon, alors en pleine campagne de Pologne, lui écrivit le 4 avril 1807 : « Vous traitez une jeune femme comme on mènerait un régiment. Vous avez la meilleure femme et la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la danser tant qu'elle veut, c'est de son âge. J'ai une femme qui a quarante ans : du champ de bataille, je lui écris d'aller au bal, et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions, vive dans un cloître, soit comme une nourrice, toujours à laver son enfant Rendez heureuse la mère de vos enfants ; vous n'avez qu'un moyen, c'est de lui témoigner beaucoup d'estime et de confiance. » Ces mots resteront sans effet. Sur la plan de sa « royauté » maintenant. Comme son aîné Joseph, Louis se croyant un « vrai » roi, et estimant ne rien devoir à son frère, donc à son pays d'origine, se lança dans des agissements qui indisposèrent Napoléon, et surtout, lui nuisirent gravement. Ainsi, il n'hésita pas à mener, discrètement, des tractations avec l'Angleterre qui le conduisirent, lui français et frère de Napoléon, à violer le Blocus continental. D'où cette admonestation brutale mais justifiée de Napoléon : « Êtes-vous l'allié de la France ou de l'Angleterre, je l'ignore ? »
Là encore, Napoléon fut contraint d'étouffer cette déplorable affaire, et, au lieu d'accabler Louis, il donna pour instructions au ministre des Relations extérieures d'envoyer une circulaire qui devait « tendre toute entière à excuser le roi de Hollande, qui, par suite d'une maladie chronique n'était pas l'homme qui convenait. » Napoléon prit donc sur lui les inexcusables errements de son calamiteux frère. Pour tout remerciement, Louis resta muré dans son délire de persécution. Il se retira en Italie et mourut à Livourne.
Jérôme (1784-1860) S'il fut fantasque, il ne s'opposa jamais gravement à son aîné, qu'il ne connut que sous l'aspect d'un homme déjà arrivé aux plus hautes fonctions. D'où un réel respect que n'éprouvèrent jamais Joseph, Lucien et Louis. Comme il ne connut point les privations qui affectèrent la famille Bonaparte des débuts, les goûts de luxe lui furent aussi naturels qu'extravagants. Un exemple bien ordinaire : le Premier Consul (furieux) reçut un jour, du grand orfèvre Biennais, une facture de 16 000 francs pour un nécessaire complet de rasage en vermeil et en argent. La célèbre mémorialiste, Laure Junot, duchesse d'Abrantès, note spirituellement : « Il ne manquait à ce nécessaire que la barbe, afin que son acquéreur pût s'en servir. Il avait alors quinze ans. » Pour lui donner le sens des réalités, Napoléon en fit d'abord un marin.
Dernière élévation et non la moindre, Jérôme devint roi de Westphalie, royaume constitué avec les territoires enlevés à la Prusse après sa défaite du 14 octobre 1806 à Iéna. Il s'y montra tel qu'en lui-même : follement dépensier, ruinant le pays par ses folies et ses extravagances, et, pire, trompant sa femme pourtant très attachée à lui, de façon scandaleuse, tout en étant très tendre avec elle.
Jérôme est le seul de la famille Bonaparte qui mourut sur le sol de la France.
Admiratif et reconnaissant, Napoléon rendra un juste hommage à la noble Catherine que, de son propre aveu il aima comme sa fille : « Cette princesse s'est inscrite de ses propres mains dans l'Histoire. » En résumé, ces frères Bonaparte ne furent pour l'Empereur qu'une nuisance, ce qu'il a fort bien résumé de cette formule : « Mes frères ne me secondent pas. Ils n'ont des princes que la sotte vanité et aucun talent, point d'énergie. Il faut que je gouverne pour eux. »
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