Volume II

CHAPITRE 39

« Treize mille quatre cents lieues de
routes construites ou réparées,
dix-huit fleuves rendus navigables,
des montagnes traversées, des ponts
construits, des canaux creusés, Paris
embelli, n'étaient que le prélude
de ce que l'Empereur méditait. »

Pierre Émile Levasseur (1828-1911), économiste

 

Le 27 juillet 1807, revenant de Tilsit, après être passé par Königsberg, Posen, Glogau, Bautzen, Dresde, Leipzig, Weimar et Francfort, l'Empereur retrouvait la France et le château de Saint-Cloud. Son absence avait duré dix mois. Jamais, il n'était resté si longtemps absent.

Mais quels mois !

Des mois marqués de souffrances, et de batailles sanglantes. Mais aussi de victoires, dont la plus belle était sans aucun doute celle, toute diplomatique, remportée à Tilsit, qui lui permettait de rentrer en triomphateur et en homme de paix.

Aussi, lorsqu'on lui demandait à quelle période de son règne il s'était senti le plus heureux, n'est-ce pas sans raison que Napoléon répondait :

« Peut-être que c'est à Tilsit. »

 

L'OPINION PUBLIQUE RASSURÉE

Les craintes suscitées par le carnage d'Eylau avaient été balayées par le triomphe de Friedland et par l'accord, d'apparence éternelle, signée avec le tsar Alexandre.

L'opinion publique française était satisfaite. Rassurée. S'il en fallait une preuve, la Bourse, ce baromètre sans âme, avait bondi pour atteindre un cours de 93,40 francs. À titre de comparaison, ce que l'on appelait également la « rente » était à 11 francs huit ans auparavant, au terme du Directoire. Un chiffre qui en dit long sur la confiance du pays en celui qui présidait à ses destinées.

Confiance que renforçait d'autant la vue de tous les chantiers dont Paris et le reste de la France se couvraient.

UN COMBAT TOUT PACIFIQUE

Des quais continuaient de s'édifier le long de la Seine, les rues de Rivoli, de Castiglione et de la Paix de se percer, et les travaux de la colonnade du Louvre de se poursuivre.

Au centre de la capitale, le bâtiment de la Bourse commençait à montrer de solides fondations ;

Avec ses architectes, généraux tout pacifiques, Napoléon ambitionnait de faire de Paris une véritable « ville lumière » et bien aérée de larges voies.

il en était de même pour le « Temple de la Victoire  », qui allait devenir notre moderne église de la Madeleine, et de l'Arc de l'Étoile, bien connu aujourd'hui des touristes sous le nom d'Arc de Triomphe, qui « culmine » au sommet de l'avenue des Champs-Élysées.

C'est un combat bien pacifique qui animait les rues de la capitale de l'Empire, un combat dont les généraux étaient des architectes, les Percier, Fontaine, Vignon et autres Brongniart. Une vision de l'avenir voulu par Napoléon que résume parfaitement cette formule :

« Ce ne sont pas des conquêtes que l'Empereur projette ; il a épuisé la gloire militaire. Perfectionner l'administration, en faire pour son peuple la source d'un bonheur durable et d'une prospérité croissante et, de ses actes, l'exemple d'une morale pure et élevée. Telle est la gloire qu'il ambitionne. »

Napoléon dans le rôle qu'il préférait : celui de général d'une armée d'architectes et de bâtisseurs

Curieux programme pour un supposé va-t-en-guerre !

Le reste du pays n'était pas en reste de prospérité, et s'il n'en fallait donner qu'un exemple, celui de Lyon serait le plus représentatif avec ces deux simples chiffres : 3 500 métiers à tisser étaient en activité au début du Consulat ; près de 10 000 l'étaient en 1807.

Ils seront 10 720 en 1808.

Aussi, comment ne pas citer ici cette phrase d'un historien de l'économie, Pierre Émile Levasseur, qui écrivit :

« Treize mille quatre cents lieues de routes construites ou réparées, dix-huit fleuves rendus navigables, des montagnes traversées, des ponts construits, des canaux creusés, Paris embelli, n'étaient que le prélude de ce que l'Empereur méditait. »

Nous avons donné, par le détail, la liste de ces travaux de titan dans le chapitre 4 : « Au travail avec l'Empereur ».

Donc, qui aurait pu douter que le ciel serein de 1807 n'était pas appelé à durer ?

Et pourtant.

 

LA RANCUNE DE TALLEYRAND

Pourtant, des nuages, sournoisement, commençaient à se former, projetant, sur l'Empire, des ombres qui iraient s'épaississant.

D'où venaient ces nuages ?

D'abord, et même si cela peut sembler dérisoire, du ministre des Relations extérieures, Talleyrand. Un Talleyrand mortifié de ne pas avoir été fait « archi » quelque chose, à l'instar, par exemple, de Cambacérès, que Napoléon avait fait archichancelier de l'Empire.

Or, il était dans les principes de Napoléon qu'aucun de ses ministres ne cumulerait jamais un portefeuille de ministre avec une grande charge, toute honorifique qu'elle fût, car cette situation l'eût placé au-dessus des ses collègues qui n'eussent guère apprécié une telle prééminence

En 1808, lors de l'entrevue d'Erfurt, l'inadmissible rancœur de Talleyrand coûtera très cher à Napoléon

Pour services rendus, Napoléon concéda à Talleyrand le titre de vice Grand Électeur, le Grand Électeur en titre étant l'un des frères de l'Empereur, Joseph, et pour respecter le principe qu'il entendait suivre, il avait retiré à Talleyrand son portefeuille ministériel. Mais pas ses ressources financières, qui étaient immenses.

La phrase de Fouché est bien connue, qui salua de cette phrase la nomination de Talleyrand :

« C'était le seul vice qui lui manquât. »

Dès lors, Talleyrand allait nourrir vis-à-vis de Napoléon une rancune tenace, dont nous verrons les effets dévastateurs en 1808.

Petite cause, grands effets.

 

LE PORTUGAL, COLONIE ANGLAISE

De l'autre côté de la Manche, la rancœur enflait.

La raison ? Le Blocus continental, qui, en théorie, du moins, fermait hermétiquement, tous les ports d'Europe continentale au commerce anglais. N'oublions pas que l'Angleterre, dont la piraterie maritime était l'une des marques de cette époque, estimait détenir seule le droit d'exercer un blocus : rappelons, en effet, que le Blocus continental décrété par Napoléon à Berlin en 1806 ne fut rien d'autre que sa réponse à un ordre du Conseil britannique du mois de mai de la même année qui avait décrété le blocus de tous les ports et côtes du Continent, de Brest à l'embouchure de l'Elbe.

Une seule porte était restée ouverte aux négociants anglais : le Portugal.

Pour une raison simple : sous la dynastie des Bragance, le Portugal, loin d'être un pays souverain, n'était plus, et depuis longtemps, qu'une manière de colonie anglaise, entièrement dépendante d'Albion, tant sur le plan économique que sur le plan politique. Le pays était littéralement infesté d'Anglais, qui, sous le masque commode de négociants, étaient en fait des agitateurs anti-français.

Lorsque, à l'instar de beaucoup de généraux, le futur maréchal Lannes (ci-contre à gauche) avait été nommé ambassadeur à Lisbonne en mars 1802, il avait écrit au Premier Consul une lettre dont voici un extrait :

« En arrivant à Lisbonne, j'y ai trouvé une armée anglaise, un ministre choisi et appelé par l'Angleterre, des généraux anglais commandant les troupes portugaises, la factorerie française

dépossédée, dispersée, désorganisée, la factorerie anglaise en possession de tous les ateliers, magasins, fabriques. J'ai senti que c'était moins avec le cabinet de Lisbonne qu'avec celui de Londres que j'avais à combattre. »

En 1807, la situation n'avait pas évolué, qui était identique à ce qu'elle était cinq années auparavant.

Comme il fallait, pour que le Blocus fût efficace, qu'il n'y eut aucune fissure dans cette barricade qu'il avait voulu édifier contre le commerce anglais, Napoléon envisageait de dépêcher sans retard une armée vers ce Portugal esclave d'Albion pour le fermer aux Anglais.

Le Blocus, quel choc pour Messieurs les négociants anglais et leur roi
(à droite) !

C'est cette expédition qui débouchera sur ce que l'on appelle communément et fort à-propos, le « guêpier espagnol », et qui deviendra à terme une blessure mortelle au flanc de l'empire napoléonien.

Déjà parfaitement justifiée, l'idée du Blocus était tout aussi défendable, car elle était le seul moyen par lequel il était éventuellement possible de mettre à genou la malfaisante Angleterre, et l'inquiétude qu'elle avait générée dans ce pays montrait assez sa pertinence. Mais elle portait en elle-même sa faiblesse : Napoléon allait être obligé de proposer, voire d'imposer, des alliances de plus en plus nombreuses pour, justement, garantir cette étanchéité.

 

LA DESTRUCTION DE COPENHAGUE

L'Angleterre avait cependant voulu montrer qu'en dépit du Blocus sa détermination maléfique était intacte. Elle en fit la démonstration cette même année 1807 à sa manière ordinaire : brutale et lâche par le bombardement, sans sommation et sans déclaration de guerre, de Copenhague. Comme, d'ailleurs, elle l'avait déjà fait en 1801. Elle soupçonnait le Danemark neutre de vouloir passer dans le giron de Napoléon, ce qui, pour elle, justifiait tout.

Les 3 et 4 août 1807, trente-cinq vaisseaux de ligne, douze frégates et un important convoi de transport de troupes – 26 000 hommes – avaient appareillé des différents ports d'Angleterre. Cap sur Copenhague. Notons, par comparaison, que les effectifs de l'armée danoise ne dépassaient pas 5 000 hommes.

 


Parce qu'elle le soupçonnait – le soupçonnait seulement – de vouloir s'allier avec la
France de Napoléon, l'Angleterre, sans déclaration de guerre, lança une expédition
punitive contre le Danemark neutre. La flotte anglaise s'approche ici de
Copenhague. Compte tenu du nombre de victimes innocentes, c'est véritablement
le pavillon de la honte qui flotte au-dessus de l'escadre de la Royal Navy

Le 8, la légation anglaise s'était rendue auprès du prince royal du Danemark pour lui « proposer » au nom du roi d'Angleterre une alliance défensive et offensive, qui, pour les Danois, devait se concrétiser par la remise immédiate… de leur flotte de guerre, de la forteresse gardant l'entrée de la capitale, et de Copenhague elle-même aux troupes anglaises. Rien de plus ! Cette demande rejetée, le bombardement commença le 1er septembre : vingt pièces d'artillerie de siège, et quarante-huit mortiers et obusiers, soutenus par tous les canons de la flotte, avaient ouvert le feu sur la ville. Ce premier bombardement dura onze heures, avant de reprendre avec la même violence le 3.

Le 7 septembre, pour éviter que Copenhague, en flammes, ne fût entièrement détruite, le gouverneur se résigna à signer avec ses agresseurs sur la base des seules exigences anglaises, une convention qui livrait aux Anglais la citadelle, l'arsenal, et les chantiers de la marine ainsi que tous les navires avec leurs équipements de guerre.

Cet acte de piraterie, sans équivalent dans les usages militaires de l'époque avait fait plusieurs centaines de victimes civiles.

L'année précédente, en juin 1806, pour, en quelque sorte, se faire la main, les Anglais avaient bombardé le port de Boulogne – sans motif et sans sommation, alors qu'il était tenu de facto pour un port neutre, et de ce fait n'était pas défendu, puisque c'est par lui que transitaient tous les représentants diplomatiques anglais !

L'Angleterre n'était donc pas décidée à chercher une quelconque voie de conciliation avec Napoléon.


Et voici le résultat de l'agression anglaise contre Copenhague.
Soulignons, « pour l'anecdote », que les Anglais s'étaient
« fait la main » l'année précédente sur le port de
Boulogne, et que la malheureuse capitale danoiseavait
subi un sort identique en 1801. Imaginons les réactions,
y compris
et surtout celles d'aujourd'hui, si Napoléon
s'était conduit de même !


LA GRANDE ILLUSION DE TILSIT

Il est un autre nuage, dont Napoléon, tout à son bonheur de Tilsit, ne pouvait apercevoir. Ce nuage se formait dans le ciel de la Russie.

Si le tsar, soucieux de conserver tous les avantages acquis par sa signature au bas du traité, était, lui, bien décidé à en observer les termes à la lettre, ses ministres n'étaient pas dans des dispositions identiques. Ainsi, l'ambassadeur de Russie à Londres, Woronzov, déclarait sans ambages qu'il se sentait « avili » par les engagements pris par son pays à Tilsit.

Une aubaine pour les ministres anglais qui pouvaient, par ce simple mot, tester la solidité réelle de l'alliance franco-russe !

Pour résumer d'une phrase l'accord de Tilsit, il suffirait d'écrire que c'était une alliance entre deux souverains, ce qui n'entraînait pas ipso facto le rapprochement de deux peuples. Si le tsar faisait au moins semblant de nourrir une amitié et une estime particulières pour son grand vainqueur, il n'en allait de même dans son entourage. Toute la Russie, du haut en bas de l'échelle sociale, était furieusement hostile à Napoléon : la cour, le peuple, les négociants, dont les affaires se faisaient exclusivement avec les Anglais, et qui craignaient de pâtir de Tilsit, et, bien sûr, les prêtres, maîtres dans l'art d'abrutir les esprits simples, qui ne se privaient pas, comme le feront bientôt leurs homologues espagnols, de psalmodier des prières haineuses contre l' Antéchrist, Napoléon.

Cet Antéchrist supposé n'était-il pas l'homme qui avait restauré la paix religieuse en France et ramené les fidèles dans les églises ?

En 1812, lors de la retraite de Russie, on verra le résultat des ces prêches venimeux.

Le document qui suit permettra d'ailleurs de prendre la mesure des sentiments des Russes sur l'accord signé à Tilsit. Il s'agit de l'extrait d'une lettre écrite à Alexandre par son ministre de la Police, Balachov :

« Le traité de Tilsit ne peut être considéré que comme un armistice, qui sera plus ou moins prolongé selon les vues ambitieuses de Napoléon. Il a blessé [!] la nation russe ; il le sait ; tout indique qu'il est dans l'intention de l'humilier encore : telle est la tendance de sa politique, résultat de ses desseins gigantesques. Il s'est ménagé des prétextes, il saura bientôt faire naître l'occasion d'une rupture pour attaquer de nouveau Votre Majesté. Tous les soins de Votre Majesté doivent tendre, dès cet instant à se tenir prête à cet événement et à préparer sans relâche ses moyens de défense… »

Résumons la « pensée » du personnage : en 1805, c'est Napoléon qui a attaqué la paisible Russie, dont les armées s'étaient retrouvées sur le champ de bataille d'Austerlitz tout à fait par hasard, comme elles s'étaient retrouvées, une fois encore par hasard, en 1807 sur celui de Friedland, où elles tombèrent sous les coups de « l'agresseur » français.


Le 17 mai 1807, l'épée et les décorations du Grand Frédéric, ainsi que les drapeaux et les étendards prussiens, furent transférées en l'église des Invalides. Ces trophées avaient été rapportés, pieusement tant était grande l'admiration de Napoléon pour le défunt roi de Prusse, après la défaite prussienne à Iéna-Auerstedt le 14 octobre 1806. Et après la victoire de Friedland, le 14 juin de cette même année 1807, le ciel s'annonçait serein au-dessus de la France impériale.


Mais, pour le moment, tout à son bonheur de Tilsit, dont, espérait-il, allait enfin sortir la paix grâce à l'élimination économique du malfaisant et arrogant voisin d'Outre-Manche, ces nuages qui se formaient dans son ciel serein de 1807, Napoléon ne les voyait pas encore.

 

 

 

À suivre