Volume II CHAPITRE 39
« Treize mille quatre cents lieues de
Le 27 juillet 1807, revenant de Tilsit, après être passé par Königsberg, Posen, Glogau, Bautzen, Dresde, Leipzig, Weimar et Francfort, l'Empereur retrouvait la France et le château de Saint-Cloud. Son absence avait duré dix mois. Jamais, il n'était resté si longtemps absent. Mais quels mois ! Des mois marqués de souffrances, et de batailles sanglantes. Mais aussi de victoires, dont la plus belle était sans aucun doute celle, toute diplomatique, remportée à Tilsit, qui lui permettait de rentrer en triomphateur et en homme de paix. Aussi, lorsqu'on lui demandait à quelle période de son règne il s'était senti le plus heureux, n'est-ce pas sans raison que Napoléon répondait : « Peut-être que c'est à Tilsit. »
L'OPINION PUBLIQUE RASSURÉE Les craintes suscitées par le carnage d'Eylau avaient été balayées par le triomphe de Friedland et par l'accord, d'apparence éternelle, signée avec le tsar Alexandre. L'opinion publique française était satisfaite. Rassurée. S'il en fallait une preuve, la Bourse, ce baromètre sans âme, avait bondi pour atteindre un cours de 93,40 francs. À titre de comparaison, ce que l'on appelait également la « rente » était à 11 francs huit ans auparavant, au terme du Directoire. Un chiffre qui en dit long sur la confiance du pays en celui qui présidait à ses destinées. Confiance que renforçait d'autant la vue de tous les chantiers dont Paris et le reste de la France se couvraient. UN COMBAT TOUT PACIFIQUE
il en était de même pour le « Temple de la Victoire », qui allait devenir notre moderne église de la Madeleine, et de l'Arc de l'Étoile, bien connu aujourd'hui des touristes sous le nom d'Arc de Triomphe, qui « culmine » au sommet de l'avenue des Champs-Élysées. C'est un combat bien pacifique qui animait les rues de la capitale de l'Empire, un combat dont les généraux étaient des architectes, les Percier, Fontaine, Vignon et autres Brongniart. Une vision de l'avenir voulu par Napoléon que résume parfaitement cette formule : « Ce ne sont pas des conquêtes que l'Empereur projette ; il a épuisé la gloire militaire. Perfectionner l'administration, en faire pour son peuple la source d'un bonheur durable et d'une prospérité croissante et, de ses actes, l'exemple d'une morale pure et élevée. Telle est la gloire qu'il ambitionne. »
« Treize mille quatre cents lieues de routes construites ou réparées, dix-huit fleuves rendus navigables, des montagnes traversées, des ponts construits, des canaux creusés, Paris embelli, n'étaient que le prélude de ce que l'Empereur méditait. » Nous avons donné, par le détail, la liste de ces travaux de titan dans le chapitre 4 : « Au travail avec l'Empereur ». Donc, qui aurait pu douter que le ciel serein de 1807 n'était pas appelé à durer ? Et pourtant.
LA RANCUNE DE TALLEYRAND Pourtant, des nuages, sournoisement, commençaient à se former, projetant, sur l'Empire, des ombres qui iraient s'épaississant. D'où venaient ces nuages ? D'abord, et même si cela peut sembler dérisoire, du ministre des Relations extérieures, Talleyrand. Un Talleyrand mortifié de ne pas avoir été fait « archi » quelque chose, à l'instar, par exemple, de Cambacérès, que Napoléon avait fait archichancelier de l'Empire. Or, il était dans les principes de Napoléon qu'aucun de ses ministres ne cumulerait jamais un portefeuille de ministre avec une grande charge, toute honorifique qu'elle fût, car cette situation l'eût placé au-dessus des ses collègues qui n'eussent guère apprécié une telle prééminence
LE PORTUGAL, COLONIE ANGLAISE De l'autre côté de la Manche, la rancœur enflait. La raison ? Le Blocus continental, qui, en théorie, du moins, fermait hermétiquement, tous les ports d'Europe continentale au commerce anglais. N'oublions pas que l'Angleterre, dont la piraterie maritime était l'une des marques de cette époque, estimait détenir seule le droit d'exercer un blocus : rappelons, en effet, que le Blocus continental décrété par Napoléon à Berlin en 1806 ne fut rien d'autre que sa réponse à un ordre du Conseil britannique du mois de mai de la même année qui avait décrété le blocus de tous les ports et côtes du Continent, de Brest à l'embouchure de l'Elbe. Une seule porte était restée ouverte aux négociants anglais : le Portugal. Pour une raison simple : sous la dynastie des Bragance, le Portugal, loin d'être un pays souverain, n'était plus, et depuis longtemps, qu'une manière de colonie anglaise, entièrement dépendante d'Albion, tant sur le plan économique que sur le plan politique. Le pays était littéralement infesté d'Anglais, qui, sous le masque commode de négociants, étaient en fait des agitateurs anti-français.
C'est cette expédition qui débouchera sur ce que l'on appelle communément et fort à-propos, le « guêpier espagnol », et qui deviendra à terme une blessure mortelle au flanc de l'empire napoléonien. Déjà parfaitement justifiée, l'idée du Blocus était tout aussi défendable, car elle était le seul moyen par lequel il était éventuellement possible de mettre à genou la malfaisante Angleterre, et l'inquiétude qu'elle avait générée dans ce pays montrait assez sa pertinence. Mais elle portait en elle-même sa faiblesse : Napoléon allait être obligé de proposer, voire d'imposer, des alliances de plus en plus nombreuses pour, justement, garantir cette étanchéité.
LA DESTRUCTION DE COPENHAGUE L'Angleterre avait cependant voulu montrer qu'en dépit du Blocus sa détermination maléfique était intacte. Elle en fit la démonstration cette même année 1807 à sa manière ordinaire : brutale et lâche par le bombardement, sans sommation et sans déclaration de guerre, de Copenhague. Comme, d'ailleurs, elle l'avait déjà fait en 1801. Elle soupçonnait le Danemark neutre de vouloir passer dans le giron de Napoléon, ce qui, pour elle, justifiait tout. Les 3 et 4 août 1807, trente-cinq vaisseaux de ligne, douze frégates et un important convoi de transport de troupes – 26 000 hommes – avaient appareillé des différents ports d'Angleterre. Cap sur Copenhague. Notons, par comparaison, que les effectifs de l'armée danoise ne dépassaient pas 5 000 hommes.
Le 8, la légation anglaise s'était rendue auprès du prince royal du Danemark pour lui « proposer » au nom du roi d'Angleterre une alliance défensive et offensive, qui, pour les Danois, devait se concrétiser par la remise immédiate… de leur flotte de guerre, de la forteresse gardant l'entrée de la capitale, et de Copenhague elle-même aux troupes anglaises. Rien de plus ! Cette demande rejetée, le bombardement commença le 1er septembre : vingt pièces d'artillerie de siège, et quarante-huit mortiers et obusiers, soutenus par tous les canons de la flotte, avaient ouvert le feu sur la ville. Ce premier bombardement dura onze heures, avant de reprendre avec la même violence le 3. Le 7 septembre, pour éviter que Copenhague, en flammes, ne fût entièrement détruite, le gouverneur se résigna à signer avec ses agresseurs sur la base des seules exigences anglaises, une convention qui livrait aux Anglais la citadelle, l'arsenal, et les chantiers de la marine ainsi que tous les navires avec leurs équipements de guerre. Cet acte de piraterie, sans équivalent dans les usages militaires de l'époque avait fait plusieurs centaines de victimes civiles.
LA GRANDE ILLUSION DE TILSIT Il est un autre nuage, dont Napoléon, tout à son bonheur de Tilsit, ne pouvait apercevoir. Ce nuage se formait dans le ciel de la Russie. Si le tsar, soucieux de conserver tous les avantages acquis par sa signature au bas du traité, était, lui, bien décidé à en observer les termes à la lettre, ses ministres n'étaient pas dans des dispositions identiques. Ainsi, l'ambassadeur de Russie à Londres, Woronzov, déclarait sans ambages qu'il se sentait « avili » par les engagements pris par son pays à Tilsit. Une aubaine pour les ministres anglais qui pouvaient, par ce simple mot, tester la solidité réelle de l'alliance franco-russe ! Pour résumer d'une phrase l'accord de Tilsit, il suffirait d'écrire que c'était une alliance entre deux souverains, ce qui n'entraînait pas ipso facto le rapprochement de deux peuples. Si le tsar faisait au moins semblant de nourrir une amitié et une estime particulières pour son grand vainqueur, il n'en allait de même dans son entourage. Toute la Russie, du haut en bas de l'échelle sociale, était furieusement hostile à Napoléon : la cour, le peuple, les négociants, dont les affaires se faisaient exclusivement avec les Anglais, et qui craignaient de pâtir de Tilsit, et, bien sûr, les prêtres, maîtres dans l'art d'abrutir les esprits simples, qui ne se privaient pas, comme le feront bientôt leurs homologues espagnols, de psalmodier des prières haineuses contre l' Antéchrist, Napoléon. Cet Antéchrist supposé n'était-il pas l'homme qui avait restauré la paix religieuse en France et ramené les fidèles dans les églises ? En 1812, lors de la retraite de Russie, on verra le résultat des ces prêches venimeux. Le document qui suit permettra d'ailleurs de prendre la mesure des sentiments des Russes sur l'accord signé à Tilsit. Il s'agit de l'extrait d'une lettre écrite à Alexandre par son ministre de la Police, Balachov : « Le traité de Tilsit ne peut être considéré que comme un armistice, qui sera plus ou moins prolongé selon les vues ambitieuses de Napoléon. Il a blessé [!] la nation russe ; il le sait ; tout indique qu'il est dans l'intention de l'humilier encore : telle est la tendance de sa politique, résultat de ses desseins gigantesques. Il s'est ménagé des prétextes, il saura bientôt faire naître l'occasion d'une rupture pour attaquer de nouveau Votre Majesté. Tous les soins de Votre Majesté doivent tendre, dès cet instant à se tenir prête à cet événement et à préparer sans relâche ses moyens de défense… » Résumons la « pensée » du personnage : en 1805, c'est Napoléon qui a attaqué la paisible Russie, dont les armées s'étaient retrouvées sur le champ de bataille d'Austerlitz tout à fait par hasard, comme elles s'étaient retrouvées, une fois encore par hasard, en 1807 sur celui de Friedland, où elles tombèrent sous les coups de « l'agresseur » français.
Mais, pour le moment, tout à son bonheur de Tilsit, dont, espérait-il, allait enfin sortir la paix grâce à l'élimination économique du malfaisant et arrogant voisin d'Outre-Manche, ces nuages qui se formaient dans son ciel serein de 1807, Napoléon ne les voyait pas encore.
À suivre
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