Volume II

CHAPITRE 38   

LA NOBLESSE D'EMPIRE

PAR LE MÉRITE

ET

PAR LE SANG


« JE FAISAIS DISPARAÎTRE LA PRÉTENTION CHOQUANTE DE LA NOBLESSE DU SANG ; IDÉE ABSURDE EN CE QU’IL N’EXISTE RÉELLEMENT QU’UNE SEULE ESPÈCE
D’HOMMES, PUISQU’ON N’EN A PAS VU
NAÎTRE LES UNS AVEC DES BOTTES AUX JAMBES,
ET D’AUTRES AVEC UN BÂT SUR LE DOS »

NAPOLÉON

 

Le traité de paix de Tilsit marquant, pour Napoléon et la France, une pause au milieu des campagnes de guerre imposées par les monarchies d'Europe, nous allons nous éloigner un moment de la vie tumultueuse des camps pour regarder Napoléon se consacrer à une « œuvre » civile d'un genre particulier : la reconstitution d'une noblesse « moderne ».

 

SEIZE MARÉCHAUX « ACTIFS » ET QUATRE MARÉCHAUX HONORAIRES

Tout avait commencé en mai 1804 avec le rétablissement, dès le lendemain de son accession au trône le 18 mai, d’une dignité – et non pas d’un grade – que la Révolution, dans sa frénésie d’effacer toute trace d’un passé détesté, avait abolie le 21 février 1793 : celle de maréchal de France.

Par un sénatus-consulte daté du 28 floréal An XII (20 mai 1804), titre VI, traitant, entre autres points, des « grands officiers de l’empire », Napoléon avait voulu récompenser ceux de ses généraux qui, par leur sang, avaient le plus contribué à ses victoires, ses « piliers » en quelque sorte.

Ce faisant, il espérait en outre calmer ceux qui éprouvaient une certaine jalousie devant l’ascension du général Bonaparte, ou, plus simplement, qui estimaient avoir droit à une reconnaissance de leurs mérites.

Le sénatus-consulte prévoyait que le nombre des maréchaux serait de seize, non inclus quatre maréchaux honoraires.

La Promotion du 19 mai 1804 regroupait quatorze noms de soldats en activité : Augereau, Bernadotte Bessières, Berthier, Brune, Davout, Jourdan, Lannes, Masséna, Moncey, Mortier, Murat, Ney, Soult, auxquels s’ajoutaient quatre maréchaux honoraires, tous généraux et sénateurs ayant commandé en chef : Kellermann, Lefebvre, Pérignon, Sérurier.

Au fil des années, le nombre des maréchaux augmentera, pour atteindre vingt-six à la fin de l’Empire. Grouchy, dernier promu, le sera en avril 1815.

Ce nombre de vingt-six donnerait à penser que Napoléon n’a pas suivi les articles du sénatus-consulte. En réalité, avec les décès, les radiations, notamment du fait de leurs attributions de princes étrangers, comme ce fut le cas, entre autres, de Bernadotte, devenu prince héritier de Suède, de Berthier, duc et prince souverain de Neuchâtel et Valengin, ou de Murat, roi de Naples…, le nombre des maréchaux n’a jamais dépassé le nombre prescrit.

Distinguer ses fidèles, et même certains qui l’étaient moins et le seront de moins en moins, tel Bernadotte, futur félon de 1813 – ne suffisait pas.

 

RÉCOMPENSER TOUS LES TALENTS,
TOUS LES MÉRITES

Redevenue, grâce à Napoléon, une nation « fréquentable » sur le plan international, la France devait encore être pourvue d’une base «sociale» dans le goût du temps : c’est-à-dire d’une noblesse. Une noblesse nouvelle dont les titres, comme la Légion d’Honneur, viendraient récompenser tous les talents, tous les mérites, civils ou militaires.

Les militaires avaient été très mécontents de constater que cette distinction nouvelle était également décernée à des civils, et beaucoup avaient d’abord – mais ils changèrent très vite de point de vue – regretté le « bon temps » des armes d’honneur qui leur étaient exclusivement réservées.

Antoine de Fourcroy (1755-1809), chimiste distingué et membre de la Légion d’Honneur



Plus tard, Napoléon revint sur ce mécontentement :

« Si la Légion d’Honneur n’était pas la récompense des services civils comme des services militaires, elle cesserait d’être la Légion d’Honneur ; car ce serait une étrange prétention de la part des militaires que celle d’avancer qu’eux seuls ont de l’honneur. »


LES EXPLICATIONS DE NAPOLÉON

Après le charivari sanglant de la Révolution et de la Terreur, l’institution d’une noblesse impériale pouvait sembler étrange. Aussi Napoléon a-t-il cru nécessaire d’expliquer les raisons qui le conduisirent à prendre cette mesure :

« Chez les peuples et dans les révolutions, l’aristocratie existe toujours : la détruisez-vous dans la noblesse, elle se place aussitôt dans les maisons riches et puissantes du tiers état ; la détruisez-vous dans celles-ci, elle surnage et va se réfugier dans les chefs d’atelier et du peuple. »

Et pour rassurer ceux qui pouvaient craindre un retour de l’ordre social ancien, il avait cette formule :

« Je ne blesse pas [le peuple] en donnant des titres qui sont accordés à tel ou tel sans égard pour la question, usée aujourd’hui, de la naissance. Je fais de la monarchie en créant une hérédité, mais je reste dans la Révolution parce que ma noblesse n’est point exclusive. Mes titres sont une sorte de couronne civique ; on peut les mériter par ses œuvres… »


LE PREMIER DUC D’EMPIRE

La création de cette nouvelle noblesse se fit par étapes, car il s’agissait d’une opération plus dangereuse et d’un sujet plus « sensible » que l’institution de la Légion d’Honneur.

La première étape se situe le 27 mai 1807, date à laquelle le maréchal Lefebvre (1755-1820) devint duc de Dantzig.

C’est lui, nominalement du moins, qui s’était emparé de la ville de Dantzig, et cet événement avait donné à Napoléon l’occasion de débuter symboliquement sa lignée de nouveaux nobles par un homme qui était de la naissance la plus modeste.

Napoléon était donc dans la logique de ses propos rapportés quelques plus haut.

Puis, il ne se passa plus rien, jusqu’au 1er mars 1808, date à laquelle un décret impérial compléta l’institution de la nouvelle noblesse d’Empire. Ce faisant, il souhaitait réaliser « l’amalgame » entre l’ancienne noblesse et la bourgeoisie issue de la Révolution, gage d’un équilibre nouveau et, espérait-il, durable, du pays.

La paix religieuse avait procédé de la même volonté.


PAS DE TITRES FRANÇAIS

Archétype du vieux soldat de la République, dont il porte ici l’uniforme de général, le maréchal François Étienne Kellermann (à droite, 1735-1820) artisan, avec Dumouriez, de la victoire de Valmy (20 septembre 1792), ce qui lui valut son titre ducal

Dès lors, les titres – héréditaires – furent décernés aussi bien, comme en ce qui concerne la Légion d’Honneur, aux militaires qu’aux civils.


Apparurent alors, successivement, des princes, des ducs, des comtes… portant des noms qui étaient presque tous des noms de victoires : Augereau, duc de Castiglione (1808); Berthier (déjà nommé), prince de Wagram (1809),

Bessières, duc d’Istrie (1809) ; Davout, duc d’Auerstaedt (1808) puis prince d’Eckmühl (août 1809) ; Kellermann, duc de Valmy (1808) ; Lannes, prince de Siewers, titre polonais dont il ne se prévalait que dans les actes officiels (19 mars 1808), duc de Montebello (15 juin 1808);

Marmont, duc de Raguse (1808) ; Masséna, duc de Rivoli (1808) et prince d’Essling (1810) ; Moncey, duc de Conegliano (juillet 1808) ; Mortier, duc de Trévise (juillet 1808) ; Murat, déjà grand duc de Berg et Clèves (1806), roi de Naples (1808) ; Ney, duc d’Elchingen (1808), puis prince de la Moskova (1813) ; Oudinot, duc de Reggio (1810) ; Soult, duc de Dalmatie (1808) ; Suchet, duc d’Albufera (1812) ; Victor, duc de Bellune (1808).

Il n’y a dans cette cohorte aucun titre français.

Précisions de Napoléon :

« C’est que cela aurait produit un grand mécontentement parmi le peuple. Si, par exemple, j’avais fait l’un de mes maréchaux duc de Bourgogne au lieu de lui donner un titre emprunté à l’une de ses victoires, cela eût excité beaucoup d’alarme en Bourgogne parce qu’on aurait pensé que quelques droits féodaux étaient attachés à ce titre et que le duc les réclamerait. La Nation avait tant de haine contre l’ancienne noblesse que la création d’un titre qui en eût quelque chose aurait excité le mécontentement général, et malgré ma puissance, je n’osais m’y exposer. »

Une exception : Kellermann, duc de Valmy, dont le titre n’avait rien qui fût susceptible de rappeler l’Ancien régime.

Junot, qui ne fut pas maréchal, reçut le titre de duc d’Abrantès en récompense de sa victoire de 1807 au Portugal, et Duroc, Grand maréchal du Palais, celui de duc de Frioul…

Certains, tels Brune et Jourdan, ne furent jamais anoblis.

D’autres comme Gouvion-Saint-Cyr, Grouchy, Pérignon et Sérurier, reçurent le titre de comte, mais sans majorat.

Bernadotte constitue un cas à part, qui fut créé prince de Ponte-Corvo le 5 juin 1806, mais il s’agit d’un titre civil, car Napoléon ne lui a jamais accordé aucun duché à titre militaire pour célébrer ses faits d'armes, qui, à l’analyse, sont plus que douteux.

 

DES DOTATIONS FASTUEUSES

Tous ces titres accordés par Napoléon sont assortis de dotations fastueuses, car l’Empereur veut que « ses » nobles puissent tenir leur rang.

Mentionnons pour mémoire et à titre d’exemple, la somme de 1 060 411 francs – de l’époque, il va de soi – attribuée à Berthier, et les 933 375 francs de Masséna.

Davout, dont on dit couramment que Napoléon avait peu de sympathie pour lui – et pourtant les dotations étaient de son ressort exclusif – recevait tout de même près de 820 000 francs, tandis que Lannes, tenu à juste titre pour l’un des favoris de l’Empereur et l’un de ses rares amis, n’en recevait « que » 250 000.

Ce qui était nettement mieux cependant que le… zéro franc dont Brune et Jourdan durent se contenter !



LES CIVILS AUSSI…

Hugues Bernard Maret,
duc de Bassano
(1763-1839)

Officier de la Maison
de l’Empereur

Jean-Baptiste
de Nompère de Champagny
(1756-1834) fut
le «négociateur»
du mariage de Napoléon avec l’archiduchesse Marie-Louise

Les civils ne furent pas oubliés, puisque l’on retrouva des ducs de Bassano (Maret), de Massa (Claude Ambroise Régnier, membre du Conseil d’État et ministre de la Justice) de Cadore (Champagny, successeur de Talleyrand aux Relations extérieures), de Rovigo (Savary), d’Otrante (Fouché), de Gaète (Gaudin, ministre des Finances, créateur de la Cour des Comptes et de la Banque de France)…

Les artisans de la prospérité économique ou de la réputation intellectuelle, artistique et scientifique de la France, eux non plus, ne furent pas oubliés, et parmi eux, des savants comme Monge, Chaptal (ci-contre à gauche), des artistes comme Vivant-Denon, des industriels comme Delessert, des philosophes et orientalistes comme Volney, des médecins, comme Corvisart, médecin personnel de Napoléon et, plus tard, de l’impératrice Marie-Louise, quelques financiers (espèces pour laquelle Napoléon avait bien peu de considération), des préfets, des magistrats…


… ET LA NOBLESSE D’ANCIEN RÉGIME

Il convient aussi de remarquer que les anciennes familles, de loin s’en faut, ne boudèrent pas toutes le nouveau régime, puisque ses représentants entraient pour près de vingt-cinq pour cent dans la nouvelle hiérarchie nobiliaire de Napoléon, les plus connus étant Talleyrand et Caulaincourt, tous deux de haute et ancienne lignée.

Dans l’entourage immédiat du maréchal Berthier, au grand état-major, les grands noms : les Noailles, Castellane, et autres Mortemart… n’étaient pas rares. Auprès de l’Empereur non plus d’ailleurs, qui, cependant, n’en fut jamais dupe, comme en témoigne cette phrase qui résume son sentiment sur ces ralliés par intérêt :

« La vieille noblesse m’a servi ; elle s’est lancée en foule dans mes antichambres, il n’y a pas de places qu’elle n’ait acceptées, demandées, sollicitées. Le cheval faisait des courbettes, il était bien dressé mais je le sentais frémir. »

Les titres nobiliaires descendirent jusque dans les couches moins hautes de la hiérarchie militaire. Furent ainsi honorés d’un titre de comte les généraux Mouton, Vandamme, Clarke, Becker, d’un titre de baron le général Walter, et même des colonels comme Dode (devenu de la Brunerie), avec, pour certains, l’attribution d’un majorat …

En fait, le temps manquera pour que cette noblesse, dont l’essence était fondée sur le mérite personnel, puisse trouver son assise et parvienne «à maturation» – l’autre s’était faite au cours de plusieurs siècles – et l’on pourra sans doute parler davantage « d’anoblis » que de nobles.


NAPOLÉON ABANDONNÉ PAR SA NOBLESSE

C’est un bien triste constat à faire, mais c’est de la part de « sa » noblesse que, venu le moment des revers et des difficultés, Napoléon éprouvera les plus grandes déconvenues, tous les princes et autres ducs, civils ou militaires, s’empressant de se mettre, ou de tenter de se mettre, au mieux avec les Bourbons restaurés pour conserver tous les avantages et honneurs que leur ancien maître leur avait concédés.

Un « retournement de veste » qui fera dire à l’Empereur avec une indulgence qui l’honore :

« J’ai été plus abandonné que trahi. »

Qu’importent au fond ces titres ronflants !

Par cette novation, véritable hardiesse pour une époque tout juste post-révolutionnaire, que fut la création d’une noblesse d’Empire sans distinction d’origine sociale, Napoléon ne témoigna-t-il pas, pour les hommes, dont aucun, comme il le dit si bien en exergue, ne naît avec «des bottes aux jambes ou un bât sur le dos», d’une considération qu’on lui dénie toujours ?

Et n’est-ce pas là l’essentiel qu’il nous faille retenir pour respecter sa mémoire ?

 


À suivre