Volume II

CHAPITRE 37

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«  L'empereur Alexandre, avec ses
manières doucereuses
et l'apparence
de la modération, aura fait davantage

dans l'intérêt de la Russie que l'ambitieuse

Catherine que les Russes prônaient tant »

Napoléon

 

La reine Louise de Prusse tant attendue arriva à Tilsit le 6 juillet pour prêter sa grâce à la farce cruelle dans laquelle son mari, en accord avec ses généraux lui a ordonné de venir & tenir le premier grand rôle.

C'est dans sa beauté, justement célébrée, et dans son charme que chacun s'accordait à trouver envoûtant, que, pensait-on, résidait la salut de la Prusse. Salut qui était rien moins que certain, car le royaume était « prêt à être effacé de la liste des nations, ce que souhaitions de toute notre âme », comme l'écrit dans ses Mémoires une aristocrate et patriote polonaise déjà citée dans le chapitre précédent, la comtesse Anna Potocka.

Ne doutons pas que ce rôle de « séductrice » devait – justement – répugner à la reine Louise. Mais la survie de cette Prusse qu'elle avait conduite au désastre, à la fois par haine de Napoléon et de « sa » France des Droits de l'Homme, par aveuglement, et, il faut le dire, par légèreté (pour ne pas écrire stupidité), dépendait, croyaient-ils et croyait-elle, de son pouvoir de séduction.

 

Un accueil de tragédienne

Dès qu'il fut informé de l'arrivée de Louise de Prusse, l'Empereur se rendit à sa résidence pour aller la saluer.

Voici, tel qu'il figure dans le Mémorial de Sainte-Hélène à la date du 16 juin 1816, le récit de cette rencontre :

« L'Empereur dit que cette reine le reçut comme Mlle Duchesnois(*) dans Chimène, demandant, criant justice, renversée en arrière ; en un mot tout à fait en scène : c'était de la véritable tragédie. Il en fut un moment interloqué, et il n'imagina, dit-il, d'autre moyen de se débarrasser qu'en ramenant la chose au ton de la haute comédie, ce qu'il essaya en lui avançant un siège, et la forçant de s'y asseoir; elle n'en continua pas moins sur le ton le plus pathétique…

On est loin, avec ce portrait de Louise de Prusse, de l'amazone déchaînée qui
prêchait la croisade contre Napoléon.
Elle est aujourd'hui contrainte de venir
faire amende honorable devant cet
empereur méprisé mais vainqueur
et de quémander sa clémence.
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Elle sollicitait, suppliait, implorait. Magdebourg surtout était l'objet de tous ses efforts, de ses vœux. L'Empereur eut à se tenir le mieux qu'il put ; heureusement, le mari arriva. La reine, d'un regard expressif, réprouva ce contretemps, et montra de l'humeur. “En effet, le roi essaya de mettre son mot dans la conversation, gâta toute l'affaire et je fus délivré,” dit l'Empereur. »

Le soir au dîner, sachant la menace mortelle qui pesait sur son pays, la reine de Prusse, comme son mari le lui avait ordonné, se remit dans son rôle, et, assise entre le tsar et Napoléon, déploya tous les artifices de son charme, de sa coquetterie, et de son esprit, car « elle en avait beaucoup » :

« J'étais résolu à tenir bon, confessa Napoléon. Toutefois, il me fallut beaucoup d'attention sur moi-même pour demeurer exempt de toute espèce d'engagement et de toute parole douteuse [vocable à ne pas prendre dans son acception moderne], d'autant plus que j'étais soigneusement observé, et tout particulièrement par Alexandre. »

Louise de Prusse vint à Tilsit, sur l'ordre de son mari, pour tenter de charmer Napoléon et d'obtenir sa clémence dans les négociations en cours. Napoléon aurait pu briser définitivement la couronne prussienne. Il y renonça. Cette illustration bien connue montre la reine offrant à l'Empereur « une rose pour Magdebourg »

 

Comment oublier
le carnage du 14 octobre 1806 ?

On ne peut, d'une certaine manière, que se désoler de voir Napoléon si inflexible devant les efforts pathétiques – au vrai, sans sincérité - de Louise de Prusse, mais cette conférence tripartite de Tilsit n'était pas un jeu de boudoir, et comment l'Empereur eût-il pu oublier que le gracieux visage de cette jolie jeune femme n'était autre que celui de la responsable fanatique du carnage du 14 octobre 1806 à Iéna, et de l'écroulement subséquent de la couronne prussienne ?

Lettre à Joséphine :

« Le 7 juillet 1807

« Mon amie, la reine de Prusse a dîné hier avec moi. J'ai eu à me défendre de ce qu'elle voulait m'obliger à faire encore quelques concessions à son mari ; mais j'ai été galant et me suis tenu à ma politique. Elle est fort aimable. J'irai te donner des détails qu'il me serait impossible de te donner sans être bien long. Quand tu liras cette lettre, la paix avec la Prusse et la Russie sera conclue, et Jérôme reconnu roi de Westphalie, avec trois millions de population. Ces nouvelles sont pour toi seule.

« Adieu, mon amie ; je t'aime et veux te savoir contente et gaie.

« Napoléon. »

Et le lendemain, à la même, qui, bien que trompant allègrement son impérial époux n'en était pas moins fort jalouse (et non sans raisons) :

« La reine de Prusse est réellement charmante ; elle est pleine de coquetterie pour moi ; mais n'en sois point jalouse : je suis une toile cirée sur laquelle tout ne fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le galant. »

 

Fin du suspense

Entre les dîners diplomatico-mondains, les conversations continuaient dans la plus grande amitié de surface entre celui qui avait tout gagné : Napoléon, celui qui risquait de perdre gros : le tsar Alexandre, et celui qui allait presque tout perdre : Frédéric-Guillaume III.

Le « suspense » prit fin les 7 et 9 juillet avec la signature de deux traités, respectivement avec la Russie et avec la Prusse.

Nous n'entrerons pas dans le détail des articles des deux traités : 29 pour celui avec la Russie, 30 pour celui avec la Prusse - on retrouve d'ailleurs presque les mêmes thèmes dans l'un et dans l'autre - pour n'en citer que les grandes lignes les plus significatives.

Moins aristocratiques que celles des souverains, ces agapes entre soldats russes et français (de la Garde Impériale) matérialisent à leur manière la nouvelle entente franco-russe.

Lorsque l'on parcourt les articles du traité avec la Russie, on s'aperçoit que Napoléon n'a pas arraché un pouce de terrain national au vaincu de Friedland - il avait trop besoin de lui pour le soutenir, sincèrement, croyait-il, dans sa lutte à mort contre l'Angleterre, et, l'épargnant, il espérait s'en faire un ami, du moins dans l'acception strictement politique – donc creuse – du vocable. Cette amitié « parfaite », constitue l'essentiel de l'article 1er.

En fait, ce fut plus un marché passé entre les deux souverains qu'un traité stricto sensu, dans le fond, sinon dans la forme, entre un vainqueur et un vaincu.

Quelles « conditions » furent imposées à Alexandre ?

La reconnaissance des royaumes de Hollande (à Louis Bonaparte), de Naples (à Joseph Bonaparte), et de Westphalie accordé à Jérôme.

Napoléon et le tsar Alexandre saluent les troupes françaises qui leur rendent les honneurs.
Ici, des grenadiers à cheval.

Reconnaissance également de la Confédération du Rhin, de ses souverains actuels avec leurs titres décernés par Napoléon, et de ceux qui pourraient être appelés à y entrer dans l'avenir.

 

Des clauses secrètes

L'essentiel, cependant, ne figurait pas dans la liste des vingt-neuf articles. Pour une bonne raison : il s'agissait de clauses secrètes, dont la plus importante était une alliance défensive et offensive : le tsar s'engageait à déclarer la guerre à l'Angleterre si celle-ci n'acceptait pas la médiation de la Russie et à adhérer au Blocus continental ; de même, Napoléon déclarerait la guerre à la Turquie en cas de refus de la médiation française dans son différent avec Saint-Pétersbourg.

À cela, s'ajoutait la cession par le tsar des bouches de Cattaro (aujourd'hui Kotor), dans les provinces illyriennes, position navale stratégique sur l'Adriatique, et des îles Ioniennes, notamment Corfou, appelée à devenir un des plus importants points d'appui pour les projets que Napoléon avait en Méditerranée orientale. Autant de dispositions propres, comme on peut s'en douter, à semer la panique de l'autre côté de la Manche.

Mais, dans l'ensemble, en vérité, rien de bien méchant. Le double vaincu d'Austerlitz et de Friedland s'en tirait bien. Trop bien, alors que Napoléon avait en mains toutes les cartes pour abattre son adversaire.

 

La Prusse sévèrement (mais justement) punie

En revanche pour la Prusse, c'est bien d'un traité en bonne et due forme qu'il s'agit, mais aussi d'une manière d'exécution politique.

Encore cette exécution ne fut-elle pas totale, alors que, de fait, l'idée première de Napoléon avait été de la rayer de la carte politique de l'Europe :

« J'ai hésité un moment si je ne déclarerais pas que la maison de Brandebourg avait cessé de régner, mais j'avais si maltraité la Prusse [qui l'avait bien cherché] qu'il fallait la consoler ; puis Alexandre prenait un tel intérêt à cette famille que j'ai cédé à ses sollicitations. J'ai fait d'ailleurs une grande faute, car la puissance que j'ai conservée au roi ne peut lui faire oublier celle qu'il a perdue. »

Oubliée la morgue d'avant le 14 octobre 1806. Après avoir soufflé sur les braises pour inciter à la haine contre Napoléon et la France, Frédéric-Guillaume et Louise de Prusse ne sont plus que deux vaincus mortifiés, mais aussi et surtout, responsables de la mort de milliers d'hommes. Au nom de la monarchie de « droit divin ». DR

Alors, intervention du tsar en faveur de son allié ?

Magie du charme de la reine ? Émotion de Napoléon, bien conscient du sacrifice qu'elle avait dû consentir, et du chagrin qu'elle ressentait à venir ainsi s'humilier devant ce vainqueur méprisé et détesté ?

Comme la seconde hypothèse ne saurait être « avouée », l'esprit de l'article 4 du traité avec la Russie, confirmé par l'extrait d'un entretien de l'Empereur avec son Grand Écuyer Caulaincourt, peut donner à entendre que ce fut essentiellement, sinon entièrement, la première raison qui porta Napoléon à une certaine indulgence :

« S. M. l'empereur Napoléon, par égard pour S. M. l'empereur de toutes les Russies, et voulant donner une preuve du désir sincère qu'il a d'unir les deux nations par les liens d'une confiance et d'une amitié inaltérables, consent à restituer à S. M. le roi de Prusse, allié de S. M. l'empereur de toutes les Russies, tous les pays, villes et territoires conquis et dénommés ci-après, savoir : …. »

Suivait la liste des territoires en question, parmi lesquels le Brandebourg, la Silésie et la Poméranie.

Napoléon et Alexandre prêts à découper l'Europe. Napoléon sera dupe de l'amitié du tsar qui n'était que de circonstance.

Hormis cette concession de « charité diplomatique », la Prusse perdait le Hanovre, et tous ses territoires à l'ouest de l'Elbe – qui allaient constituer le royaume de Westphalie donné à Jérôme – l'énorme part de la Pologne qu'elle s'était attribuée lors des dépeçages successifs du malheureux pays – érigée en grand-duché de Varsovie, et donnée à Frédéric-Auguste, ex-électeur, devenu roi de Saxe - la ville de Dantzig qui devenait « ville libre », et dont le territoire, comble de malheur pour la Prusse, séparait complètement la Poméranie.

Quant aux vassaux et alliés de la Prusse, les chefs des maisons de Hesse-Cassel, Brunswick et Orange-Nassau, il fut convenu qu'il leur serait versé annuellement un dédommagement pour leurs États confisqués, les deux premiers du roi de Westphalie (Jérôme), le dernier du grand-duc de Berg (Murat), et d'un montant respectif de 200 000, 100 000 et 60 000 florins.

Enfin, une énorme contribution de guerre, dont le montant restait encore à déterminer, serait imposée à la Prusse, et, jusqu'à acquittement complet de la somme, toutes les places fortes seraient occupées. Notamment Dantzig, dont le général Rapp était nommé gouverneur.

 

Bilan de la folie guerrière prussienne

En termes de chiffres, la folie prussienne d'octobre 1806 pouvait se résumer à ces deux données, éloquentes dans leur brièveté même : le royaume passait de neuf millions à cinq millions d'habitants, et, de cent vingt-cinq millions, son revenu s'abaissait à soixante-neuf millions.

Dans plusieurs fascicules consacrés à la campagne de 1806 des éditions anglaises « Osprey » : collection « Cavalry of the (forcément) Napoleonic Wars », on peut lire des choses étranges. Par exemple (N° 60) que Napoléon « a attaqué la Prusse  » ( sic ), et que, après l'avoir battue, il « l'humilia » en la réduisant à néant (Nos 21, 43, 115…).

Il est vrai que, dans cette même collection, dont les auteurs ne sont pas avares de bizarreries historiques, Frédéric-Guillaume III devient le « petit-fils de Frédéric le Grand », alors qu'il n'était que son petit-neveu ! De toute évidence, une collection de référence pour juger Napoléon !

Au nombre des civilités que se firent réciproquement Napoléon et Alexandre figura la présentation de leurs troupes respectives.
Ici un Cosaque salue le souverain français.

Nous renvoyons les visiteurs de ce site aux chapitres 16, 17, 18 et 19 de cette même « Vie de Napoléon » pour faire justice de cette malhonnêteté que l'ignorance seule de l'auteur ne saurait expliquer.

Comme, toujours lorsque l'on est en présence d'allégations aussi mensongères, un rappel s'impose : en 1806, c'est bel et bien la France qui a été attaquée par la Prusse, et ses soldats ainsi que leur(s) chef(s) qui ont été grossièrement insultés par la caste militaire prussienne toute entière, y compris par la reine, aujourd'hui éplorée.

Alors, quoi de plus naturel que l'assaillant, une fois vaincu, fasse les frais de sa défaite et qu'on lève à ses dépens une indemnité de guerre, qui, de toute façon, ne couvrira que partiellement les dépenses engagées pour faire face à la guerre qu'il a lui-même déclarée ?

A-t-on jamais fait reproche aux Alliés, même aux Soviétiques, d'avoir, en 1945, écartelé l'Allemagne hitlérienne pour la mettre hors d'état de nuire après qu'elle eut agressé toute l'Europe civilisée ?

Mais, bien évidemment, comme il s'agit ici de Napoléon, toutes les gredineries, toutes les manipulations sont de mise. Et même assidûment préconisées …

 

Un officier russe part rassurer Londres

Cette affection factice et frelatée qui porta le tsar à s'aboucher avec celui qu'hier encore il méprisait est tout aussi artificielle que malhonnête et intéressée.

Croire à la sincérité de son engagement aux côtés de Napoléon pour participer – efficacement - à son blocus contre l'Angleterre n'est qu'un leurre, soigneusement entretenu, ce qui permettra de donner, en 1812 au moment de la rupture définitive, le mauvais rôle au seul Napoléon.

En effet, au moment même où ce « fort beau, bon et jeune empereur », selon l'expression de Napoléon, qui fut longtemps sa dupe, serrait son nouvel « ami » sur son cœur lui jurant une amitié éternelle, « un officier russe était dépêché à Londres afin de rassurer le cabinet de Saint-James et lui témoigner l'admiration du tsar Alexandre Ier. »

Ce court extrait, qui figure dans l'Histoire Générale des Traités de Paix, et autres Transactions principales entre toutes les Puissances de l'Europe depuis la Paix de Westphalie de Guillaume-Laurent comte de Garden, dit tout ce qu'il convient de savoir sur ce personnage séduisant, sans doute, et retors, sûrement, qu'était Alexandre Ier pour comprendre la suite de ses actes.

Le traité de Tilsit caricaturé par les Anglais. Effrayés du rapprochement de ces deux colosses, ceux-ci feront tout
pour rompre l'entente. Et ils y réussiront.
Barbotant dans l'eau, le roi de Prusse tente de
récupérer sa couronne.

En 1812, le tsar sera plus que jamais sous la coupe de l'Angleterre, et l'on assistera à ce spectacle prodigieux d'un simple général (et espion) anglais surveillant les faits et gestes du généralissime de l'armée russe, le feld-maréchal Koutousov, dont il critiquera crûment les décisions auprès du tsar, le desservant ainsi auprès de son maître et de ses subordonnés.

Peut-on alors être certain que l'officier envoyé pour rassurer le cabinet de Saint-James ne portait pas à Londres la teneur de ces articles secrets ?

Une paix née sur un radeau n'était-elle pas, de toute façon symboliquement, condamnée à partir à la dérive ?

Aussi, dans cinq ans, viendra-t-elle s'échouer sur les rives du Niémen.

 

Quoiqu'en disent ses détracteurs, dans toute cette affaire des traités de Tilsit, Napoléon, qui avait toutes les cartes en main pour se montrer impitoyable, a fait montre de générosité envers la Russie, dont, certes, il avait besoin, et, dans une bien moindre mesure, envers la Prusse, qui, pourtant, ne représentait plus rien.

Tous nos visiteurs qui sont familiers de l'Histoire du Premier Empire savent comment ces souverains, qui savaient être vils et se faire bas, lui en sauront gré.

Aussi n'est-ce pas sans raison que, déporté sur le caillou sinistre de Sainte-Hélène par la forfaiture du gouvernement anglais, l'Empereur dira avec amertume à propos de ces rois « de droit divin » :

« Bien qu'on m'ait salué, en leur nom, de moderne Attila, de Robespierre à cheval, tous savent mieux dans le fond de leur cœur que, si je l'avais été, je règnerais encore peut-être ; mais eux, bien sûrement et depuis longtemps, ils ne régneraient plus. »

 

 

 

À suivre

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(*) 1777-1835 ; tragédienne française, célèbre pour ses interprétations des tragédies classiques de Corneille et de Racine.