VOLUME II Chapitre 36 (DR ) « Je n'ai fait la paix à Tilsit que parce que la Russie s'est engagée à faire la guerre à l'Angleterre » (Napoléon à l'industriel du textile Louis Ternaux)
Après en être venus aux mains par deux fois – et pour le malheur du tsar – à un an et demi d'intervalle, les anciens ennemis d'hier s'apprêtaient à se serrer la main. Pour l'orgueil du vaincu (mais fauteur de guerre), naguère si méprisant envers son vainqueur, l'épreuve, à n'en pas douter, ne pouvait être que douloureuse. Pour Napoléon, en revanche, qui, généreusement, avait laissé repartir le tsar Alexandre sans chercher à entraver sa fuite après sa déroute du 2 décembre 1805 à Austerlitz, c'était un grand projet qui commençait à prendre corps : cette alliance avec la Russie qui se précisait allait lui permettre – c'est du moins ce dont il était persuadé à ce moment précis - de faire pièce à cette malfaisante et sournoise Angleterre.
Ne pas humilier le vaincu Il restait maintenant à trouver la date, le lieu et la manière dont les deux souverains se rencontreraient. Un vainqueur (magnanime) ne traite pas avec un vaincu (méprisant), même revenu à des sentiments de courtoisie plus civile, et dont il cherche à se faire un allié, sans un minimum de précautions destinées à préserver son amour-propre. À partir de sa correspondance, dont nous avons cité, à plusieurs reprises, des extraits sur ce site, nous avons vu que l'Empereur désirait passionnément la paix pour se consacrer à la seule tâche qui lui tînt réellement à cœur : l'administration de la France. Les efforts qu'il déploya auprès de l'Autriche et de la Russie avant Austerlitz, et de cette Prusse stupidement fanfaronne et insultante avant Iéna, en témoignent éloquemment.
« Le plus beau spectacle que jamais homme ne verra » Le lendemain, à une heure de l'après-midi, Napoléon, accompagné des maréchaux Berthier, Murat et Bessières, du Grand Maréchal du Palais, Duroc, et du Grand Écuyer Caulaincourt, prit place sur une embarcation pour se rendre à bord du radeau. Au même instant, de la rive opposée, le tsar Alexandre s'embarqua en compagnie de son frère, le grand-duc Constantin, du général en chef Bennigsen, du général prince Lobanoff, et de l'aide de camp comte de Liewen. Les deux embarcations « impériales » accostèrent de concert le radeau. Description laissée par un témoin qui allait devenir le célèbre capitaine Coignet, mais qui n'était encore que le simple grenadier Coignet de la Garde Impériale :
En mettant le pied à bord du radeau, les deux empereurs s'embrassèrent et, ensemble, ils pénétrèrent à l'intérieur du pavillon.
On raconte, et ce bref dialogue est souvent cité, qu'en abordant Napoléon le tsar aurait dit : « Je hais les Anglais autant que vous. » À quoi l'Empereur aurait répondu : « En ce cas, la paix est faite. » Même si ce dialogue ne manque ni d'intérêt ni d'une certaine pertinence, il semble bien qu'il soit, comme de nombreux autres, controuvé, sinon, on conçoit difficilement que Napoléon, pour qui de telles paroles eussent été « pain béni », ne l'ait pas fait figurer dans le 87è Bulletin de la Grande Armée – celui de Tilsit - qui sera daté de Königsberg, le 12 juillet. La conférence se termina à deux heures et demie. On verra d'ailleurs dans le prochain chapitre que, si l'on veut bien admettre que le tsar ait prononcé cette phrase, celle-ci n'était rien d'autre qu'un mensonge éhonté.
« Un fort beau, bon et jeune empereur » L'entretien terminé, les membres de la suite de chacun des deux souverains furent à leur tour admis dans le pavillon, et le tsar ne manqua pas de témoigner aux généraux français toute l'estime qu'il avait conçue pour eux après leurs récents succès.
Le 25, Napoléon envoya à l'Impératrice Joséphine ce billet dont nous avons cité un extrait dans le chapitre précédent : « À l'Impératrice à Saint-Cloud. « Tilsit le 25 juin 1807 « Mon amie, je viens de voir l'empereur Alexandre ; j'ai été fort content de lui ; c'est un fort beau, bon et jeune empereur ; il a de l'esprit plus qu'on le pense communément. Il vient loger en ville à Tilsit demain. « Adieu, mon amie ; je désire fort que tu te portes bien, et sois contente. Ma santé est fort bonne. « Napoléon. »
Tilsit est déclarée ville neutre Toujours, donc, par souci de ne froisser aucune sensibilité, et de permettre l'instauration de relations « fraternelles », il fut décidé dans la soirée du 25 que la ville de Tilsit (8 500 habitants à l'époque ; commerce de blé, de lin, de cire et de sel) cesserait d'être le quartier général français, et serait, dès le lendemain, « neutralisée » pour accueillir les cours de Russie et de Prusse qui devaient y loger avec leurs suites.
Peu de temps après, ces deux grands souverains arrivèrent, précédés et suivis d'un immense et superbe état-major, ayant échangé leurs cordons et se tenant par la main comme deux bons amis. Au « menu » de cette même journée, d'abord, une deuxième conférence à bord du radeau à midi et demi, avec, cette fois, la présence d'un troisième participant : Frédéric-Guillaume III de Prusse, venu là sur la suggestion du tsar pour qu'il pût plaider lui-même la cause de son pays. Commentaire de Coignet, déjà cité : « Dieu, qu'il était maigre ! Le vilain souverain ! Il avait l'air d'une victime. Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table. C'était glorieux après les avoir bien rossés. Mais pas de rancunes ! » La conférence terminée, Napoléon, en fin de journée, offrit une réception au tsar Alexandre.
Revue de la Garde et « exercices à feu » en présence du tsar Le lendemain, samedi 27 juin, à quatre heures de l'après-midi, cérémonial identique et offensive de « charme » envers l'ennemi d'hier. Napoléon rendit visite au tsar et lui fit les honneurs d'une revue de la Garde Impériale à pied avec « exercices à feu ».
Devant un tel étalage de gracieusetés, il eût été vraiment dommage que le tsar Alexandre ne se fît pas battre à Austerlitz et à Friedland ! Au soir de ce 27 juin, Napoléon s'en fut dîner chez le tsar qui habitait un palais situé dans la même rue que celle où résidait Napoléon. Si Alexandre, du fait du prix que l'Empereur attachait à son alliance, pouvait s'attendre de la part de son vainqueur à un traitement modéré dans le traité qui serait signé, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III – « C'était, écrit un soldat de la Garde qui le vit ce jour-là, un roi vaincu qui venait demander un morceau de sa couronne brisée. » - ne pouvait prétendre à pareille mansuétude de la part de Napoléon. En effet, l'Empereur, qui, naguère, nourrissait une profonde admiration pour la Prusse par respect quasi filial pour les mânes du Grand Frédéric, avait été ulcéré par la politique tortueuse de la cour de Berlin, qui, en 1806, s'était, en quelque sorte, cachée d'avoir appartenu à cette troisième coalition dans laquelle s'étaient compromises et l'Autriche et la Russie. Iéna n'avait été que la suite logique de cette bataille d'Austerlitz à laquelle la Prusse, faute d'être prête à temps, n'avait pu participer. (cf. chapitre 16). Aujourd'hui, à Tilsit, Napoléon n'était plus que mépris pour cette « nation lâche et vaniteuse, sans caractère, sans vigueur, toujours battue et toujours insolente. »
La mauvaise humeur du roi de Prusse
« Bonnes troupes ! » À ce rappel cuisant d'une journée mortifiante, Frédéric-Guillaume grommela : « Oui, habiles à tuer les officiers ! - On ne tue que les plus braves, et vous attribuez à ces soldats ce qui n'est dû qu'au courage de vos officiers. » En répliquant de cette phrase fort courtoise, l'Empereur permit que cette journée ne fût point ternie par un incident diplomatique : Au fil des journées, les palabres, succédant aux palabres, étaient suivis de randonnées à cheval qui permettaient aux deux puissants souverains de se délasser de la contemplation des cartes sur lesquelles, chacun avec, en tête, des buts divergents, se préparaient à refaire l'Europe.
On décida donc de faire venir la reine Louise dont, personne n'en doutait, la beauté proverbiale aurait raison des « mauvaises dispositions » de l'Empereur Napoléon envers la Prusse. En prenant connaissance, dans le chapitre suivant, des clauses du traité, on verra que l'effet de cette manœuvre de séduction se révélera très éloigné des espérances que le roi de Prusse et ses généraux y avaient placées.
À suivre
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