Volume II

CHAPITRE 35

 

L’armistice existe, il est vrai, mais

on ne doit jamais s’y fier quand on

est dans la capitale de ses ennemis

Napoléon

 

L’arrivée du parlementaire sur laquelle s’est achevé le précédent chapitre était rien moins que prématurée : le Niémen était désormais la seule barrière qui restât à franchir pour que Napoléon ‑ et les lois de la guerre lui en donnaient le droit ‑ portât ses armes sur le territoire même du tsar Alexandre. C’était bien lui, en effet, qui avait déclenché les hostilités.

Tout rendait favorable une telle avance : une victoire éclatante à un coup humain (relativement) raisonnable, et l’ouverture de la belle saison.

D’autre part, l’armée revivifiée par cette victoire se montrait pleine d’ardeur et de confiance en elle-même et en ses chefs, et bien évidemment, dans le premier d’entre eux – Napoléon – et elle n’eût guère rechigné à franchir ce symbolique ruban liquide.

À l’opposé, l’armée russe était, elle, entièrement démoralisée par son écrasante défaite et les pertes subies à Friedland. Comme nous l’avons vu dans le précédent chapitre, malgré les propos rodomonts de Bennigsen, ses troupes ne retraitaient pas en meilleur ordre que les Prussiens ne l’avaient fait l’année précédente après la journée du 14 octobre à Iéna et à Auerstedt.

Eût-il, en va-t-en-guerre impénitent que l’on décrit toujours, décidé de conduire son armée en Russie que le succès eût été au bout de la route, et Napoléon ne se fût certainement pas engagé dans la campagne qui, cinq ans plus tard, déroulera ses désastres.

 

Le tsar Alexandre contraint de changer de registre

Pour Alexandre, le coup était rude.

Il avait, avant Austerlitz, refusé l’entrevue que Napoléon, avant de croiser le fer, lui proposait par l’intermédiaire de l’un des ses aides de camp, le général Savary, et il l’avait fait d’une manière particulièrement méprisante en adressant sa lettre au « chef du gouvernement français » :

« Voici ma réponse ; l’adresse ne porte pas le caractère que votre maître a pris depuis. Je n’attache pas d’importance à ces bagatelles [!] ; mais cela est une règle d’étiquette et j’en changerai avec bien du plaisir aussitôt qu’il m’en aura fourni l’occasion. » (cf. chapitre 12 : « Les Prémices d’Austerlitz - 2).

Aujourd’hui, pour éviter l’inévitable catastrophe qui s’annonçait, Alexandre allait devoir mordre sur son orgueil de souverain de « droit divin » et quémander la paix au « chef du gouvernement français ». Son vainqueur hier méprisé.

Le général prince Piotr Bagration (1765-1812) envoya au maréchal Murat la demande d’armistice faite par Bennigsen

 

Un vainqueur qui serait donc, aujourd’hui, en droit de dicter les volontés qu’il lui plairait d’imposer.

Le jour même où l’Empereur faisait son entrée dans Tilsit (aujourd’hui : Sovetsk), Murat recevait l’émissaire envoyé en parlementaire par le chef de l’arrière-garde russe, le prince Piotr Ivanovitch Bagration. Celui-ci était porteur d’une lettre dans laquelle Bennigsen demandait un armistice.

Murat transmit la dépêche à Napoléon, qui, avec une générosité à laquelle rien ne l’obligeait, accepta sans tergiverser.

 

 

Signature d’un projet d’armistice

Le 18 juin, dans la soirée, le général prince Lobanoff franchit le Niémen et eut une conférence avec le maréchal Berthier, chef d’état-major général de la Grande Armée.

Les deux plénipotentiaires tombèrent d’accord et, le 21, ils signèrent le projet d’armistice suivant :

« Art. 1er. Il y aura armistice entre l’armée française et l’armée russe, afin de pouvoir, dans cet intervalle, négocier, conclure et signer une paix qui mette fin à une effusion de sang si contraire à l’humanité.

« 2. Celle des deux parties contractantes qui voudra rompre l’armistice, ce que Dieu ne veuille, sera tenue de prévenir au quartier général de l’autre armée, et ce ne sera qu’après un mois de la date des notifications que les hostilités pourront recommencer.

C’est le maréchal Berthier (1753-1815) qui entama les premières discussions avec le représentant du tsar Alexandre

« 3. L’armée française et l’armée prussienne concluront un armistice séparé, et, à cet effet, des officiers seront nommés de part et d’autre.

Pendant les quatre ou cinq jours nécessaires à la conclusion dudit armistice, l’armée française ne commettra aucune hostilité contre l’armée prussienne. »

Il y avait également un article 4 qui déterminait les positions des armées françaises et russes pendant la durée de l’armistice, et d’autres articles annexes relatifs à l’échange de prisonniers et à la négociation de la paix définitive.

Le soir même, Napoléon ratifia le texte de l’armistice, que le Grand Maréchal du palais, Duroc, porta au tsar Alexandre, et il l’échangea contre une copie ratifiée par le souverain russe.

 

Les motivations profondes du tsar

Le 23, le général prince Lebanoff sollicita de Napoléon une entrevue que celui-ci lui accorda et au cours de laquelle l’envoyé russe fit part à l’Empereur des instructions que lui avait données le tsar. On relève ces lignes :

« L’alliance entre la France et la Russie a toujours été l’objet de mes désirs, et je suis convaincu que seule elle peut garantir le bonheur et le repos de l’univers. Je me flatte que nous nous entendrons facilement avec l’empereur Napoléon pourvu que nous traitions sans intermédiaire. »

Mots bien étranges tout de même sous la plume d’un souverain qui, par deux fois, avait déclaré la guerre à « l’empereur Napoléon ».

Prudence obligeant, c’en était fini des « Buonaparte » et du « chef du gouvernement français ».

Ici, il convient de s’interroger sur les motivations réelles d’Alexandre.

Il a été vaincu deux fois – et de belle manière !

La première fois, après Austerlitz, il a, contrairement à l’Autriche, refusé de faire la paix.

La deuxième fois à Friedland.

Et cette défaite-ci était peut être plus lourde encore de conséquences potentielles, car si Napoléon et ses soldats vainqueurs franchissaient le Niémen, c’était toute la Russie, et avec elle, la dynastie de Romanov, qui allait être bafouée. Humiliée.

D’autre part, en faisant le bilan de ses alliances passées, le tsar ne pouvait, au fond de lui, que se montrer amer et déçu des autres souverains qui lui avaient promis aide et assistance. Notamment l’Autriche et l’Angleterre.

La première l’avait abandonné après Eylau ; quant à la seconde, en refusant, entre autres choses, de garantir un emprunt russe, elle s’était démasquée mieux que si elle avait ouvertement avoué la nature profonde de ses visées : elle entendait laisser les autres « tirer les marrons du feu » pour son seul bénéfice, afin, uniquement, de défendre ses intérêts propres.

 

La crainte d’un renouveau patriotique polonais

D’autre part, sachant Napoléon de l’autre côté du Niémen, les Polonais ne risquaient-ils pas de se mettre à frémir d’un désir puissant d’indépendance ?

D’une résurgence de la Grande Pologne, dépecée par les trois grands prédateurs, donneurs de leçons de morale : Autriche, Prusse, Russie ?

Napoléon y avait songé et y songeait encore à cette Pologne recréée, mais si une trentaine de milliers de Polonais armés par les grands seigneurs servaient avec honneur et courage dans les rangs de la Grande Armée, il avait constaté, lors de son entrée dans ce pays que la masse des Polonais restait inerte, presque indifférente, comme si elle attendait tout de l’empereur des Français.

 
Les Polonais, que l’on voit ici avec le prince Joseph Poniatowski, attendaient beaucoup des victoires françaises et ils espéraient le rétablissement du royaume de Pologne. Cette Question sera au cœur des discussions entre Napoléon et Alexandre

Compte tenu de cette indifférence – « Le sang d’un Français vaut mieux que toute la Pologne », déclarait avec véhémence le maréchal Lannes, toujours économe de la vie de ses hommes ‑ la cause polonaise, si attachante qu’elle fût, justifiait-elle que Napoléon indisposât Alexandre, ce souverain dont il comptait se faire un allié puissant pour contrer l’Angleterre.

Excepté cette considération de modération politique qu’il ne pouvait pas connaître, la situation, pour le tsar, était sans issue.

Il n’avait d’autre alternative immédiate que de traiter avec son vainqueur et de soigneusement faire semblant qu’une amitié solide allait naître des sanglantes divergences du passé.

Cela signifiait-il pour autant que le personnage que Napoléon avait courtoisement laissé s’enfuir après sa défaite d’Austerlitz, et qu’il s’apprêtait à recevoir était dorénavant animé de sentiments sincères ?

C’est le moment de rappeler ici le portrait qu’un historien, M. Albert Sorel, a tracé d’Alexandre :

« …C’est ainsi qu’il débuta dans ce personnage qui fit de lui le plus captivant et prestigieux artiste politique de son temps ; acteur raffiné, qui inventait son rôle dans l’exaltation, le dessinait dans la rêverie, le jouait avec délice : la fatuité de l’enthousiasme, la coquetterie de séduire, l’orgueil de tromper, la grâce supérieure de mener les hommes en les charmant. »

Alexandre, et tous les témoignages contemporains s’accordent sur ce point, était un grand charmeur. Envoyé comme ambassadeur en Russie, le Grand Écuyer Caulaincourt, au grand mécontentement de son maître, se laissera vite prendre au piège de ses manières doucereuses.

Belle tournure, jolie figure à la russe, courtoisie, affabilité, jeunesse – en 1807, le souverain russe n’a que trente ans, soit huit ans de moins que Napoléon – Alexandre réussira à berner Napoléon lui-même :

« C’est un joli jeune homme qui possède plus d’esprit qu’on ne pourrait le supposer », écrira l’Empereur, dont le jugement apparaît ici assez court.

 

Le tsar : un libéral en paroles mais pas en actes

Éduqué par un précepteur suisse, le Vaudois, Frédéric César de La Harpe (1754-1838) – ce républicain convaincu avait changé son patronyme en Laharpe ‑ le nouveau souverain de Russie, chacun pouvait le penser, était certainement devenu, à l’instar de son maître, un libéral sincère qui aurait à cœur de faire profiter son peuple de l’enseignement reçu.

Une jolie image que son inertie, pour ne pas écrire sa complicité dans l’assassinat, sur ordre de Londres, du tsar

Paul 1er, son père, coupable de rapprochement avec la France alors consulaire, n’était pas parvenue à ternir, et personne ne s’était étonné de voir les assassins de Paul, les Bennigsen et autres Pahlen, accéder aux meilleurs emplois autour du nouveau tsar de toutes les Russies.

D’autre part, en dépit des ces idées libérales inculquées par Laharpe, l’Alexandre de 1807 était resté, et restera, un autocrate de la plus belle eau, qui, de son règne, ne fera rien pour adoucir, sinon supprimer, l’infâme système de servage dans lequel croupissaient les neuf dixièmes – et l’estimation est faible ‑ du peuple russe.

Mais, comme il ne faisait pas bon, dans ce pays que l’on surnomme parfois « le pays des morts subites », se mettre à dos les grands seigneurs, propriétaires de cette gigantesque main-d’œuvre humaine taillable et corvéable à merci, Alexandre en était resté au stade des velléités.

C’est entre autres à des constats comme celui-ci que l’on peut prendre toute la mesure de l’insigne malhonnêteté avec laquelle on raconte l’histoire de Napoléon, car c’est lui, qui, bien qu’ayant maintenu en France tous les acquis de la Révolution, passait, et passe encore de nos jours, pour un tyran !

On le voit, Alexandre n’était pas ce « joli jeune homme » tout lisse, cet homme du monde plus qu’homme d’État, ce garçon tout simple pétri de franchise et de bons sentiments que décrivent ses zélateurs habituels.

 

Napoléon veut la paix pour pouvoir
administrer la France en paix

Alexandre ne va venir à Tilsit que poussé par une nécessité : neutraliser celui qui, dans le plus profond son âme de « droit divin », n’est encore que « Buonaparte », ce parvenu corse qu’il est bien obligé de flatter pour le mieux tromper, et faire en sorte d’obtenir de sa défaite ce qu’il n’eût peut-être pas obtenu d’une victoire.

Napoléon, lui, même s’il ne sera pas totalement dupe – comment pourrait-il croire à l’affection soudaine d’un personnage qui, non content de le mépriser tentait de l’écraser par les armes – voulait cette rencontre, car il avait besoin de paix.

Entre le 2 décembre 1805 et le 14 juin 1807, l’Empereur avait dû conduire (en se limitant aux rencontres principales) quatre grandes batailles, qui lui furent imposées : Austerlitz, Iéna, Eylau et Friedland.

Or, rappelons-nous ses paroles, déjà citées sur ce site :

« Je m’afflige de ma manière de vivre qui, m’entraînant dans les camps, détourne mes regards de ce premier objet de mes soucis et de mon cœur : une bonne et solide organisation de ce qui tient aux banques, aux manufactures et au commerce. »

Ces mots disent tout sur le souverain que Napoléon était vraiment.

 

 

 

À suivre