Volume II CHAPITRE 34
« Cette bataille de Friedland est digne d’être mise à côté de celles de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna. L’ennemi était nombreux, avait une belle et forte (Napoléon. Extrait du 79è Bulletin de la Grande Armée, le 17 juin)
Ses blessures pansées, ses forces recouvrées grâce, en grande partie, aux approvisionnements trouvés dans la ville de Dantzig – elle avait capitulé le 26 mai devant le maréchal Lefebvre ‑ la Grande Armée était prête à se remettre en campagne. Il s’agissait cette fois de donner le coup de grâce à l’armée russe et de faire ravaler à ce hâbleur de Bennigsen, faux vainqueur, comme on l’a vu dans les chapitres précédents, des batailles de Pułtusk et d’Eylau, tous ses mensonges. De l’obliger une fois pour toutes à faire face à une vérité qu’il refusait de dévoiler : il avait été vaincu deux fois, la seconde, sans doute de manière incomplète, mais vaincu tout de même.
et, Napoléon ayant été « vaincu » deux fois, comment ne pas se laisser bercer d’illusions, et imaginer que Bennigsen allait avoir prochainement son Iéna bien à lui ? C’était donc sur ce Russe d’adoption qu’en ce printemps 1807 reposaient tous les espoirs des monarchies européennes de « droit divin ».
Le maréchal Ney en « appât » L’intention première de Napoléon avait été de débuter ses opérations le 10 juin, comme le prouve cet extrait de ses instructions au maréchal Soult, chef du 4è corps, envoyées de Finkenstein le 5 juin : « …Je serais fort aise que l’ennemi voulût nous éviter d’aller à lui. Mon projet était de me mettre en mouvement le 10. J’ai fait toutes mes dispositions de magasins pour aller à sa rencontre à cette époque… » L’Empereur avait laissé, du côté de Guttstadt, pour servir en quelque sorte d’appât, le 6è corps, celui de Ney, qui, de ce fait, était le plus éloigné. Et isolé, à tel point que, dans une lettre au maréchal Berthier datée du 16 mars, le maréchal avait fait part de la situation « critique » dans laquelle se trouvaient ses troupes.
Bennigsen devance Napoléon
Ney, qui avait été soigneusement « briefé » par Napoléon, se replia en bon ordre sous la poussée russe, puis, après l’avoir attiré plus avant, il lui fit face à Deppen. Le village, écrivit Ney, fut pris, perdu et repris six fois à la baïonnette, avant de rester aux mains des hommes du 6è corps.
La criminelle initiative de Murat Napoléon forma une puissante avant-garde avec une partie de la cavalerie et deux corps d’armée, ceux des maréchaux Lannes et Soult. De quoi donc accrocher sérieusement les Russes, les immobiliser, et faire durer le combat jusqu’à l’arrivée du gros de l’armée. Mais, le 10 juin, Murat, à qui Napoléon avait expressément recommandé de fixer – et rien de plus ‑ les Russes, n’en fit, comme de coutume, qu’à sa tête, et oubliant l’ordre reçu, ignorant des dispositions russes, il précipita, sans attendre l’arrivée de Lannes, sa cavalerie et les troupes qu’il avait sous la main – 30 000 contre 80 000 ! ‑ à l’assaut de la position fortifiée. Mais la place forte était vraiment forte, et les Français s’y « cassèrent les dents ». Coût de cette boucherie inutile et imbécile, résultat de l’inconséquence de Murat : 9 000 Français tués ou blessés et 12 000 Russes. En outre, cette stupide bévue permit à Bennigsen de décrocher, et de s’échapper par la rive droite de l’Alle.
Napoléon ordonna immédiatement la poursuite : Murat, Davout, Ney et la Garde se dirigèrent vers Königsberg ; Soult, de concert avec le général Victor, marcha par Landsberg pour refouler les Prussiens ; seuls, les dragons du général de La Tour Maubourg et la division Lasalle poursuivirent l’ennemi par la rive droite. Le 12 au soir, l’armée française se trouvait à Eylau et dans ses environs. Des environs qui avaient bien changé depuis la tuerie du 8 février : « Je revis, écrit un vélite de la Garde, Jean-Baptiste Barrès, présent à la bataille, avec une certaine satisfaction ce terrain si célèbre, si détrempé de sang, maintenant couvert d’une belle végétation et de monticules sous lesquels reposaient des milliers d’hommes. À la place de l’immense tapis de neige étaient des prairies, des ruisseaux, des étangs, des bouquets de bois dont le jour de la bataille on ne distinguait rien. » Ne sachant pas précisément les intentions de l’ennemi, Napoléon lança deux avant-gardes : l’une (Murat et Soult) vers Königsberg, l’autre (maréchal Lannes) vers Domnau, face à Friedland. Bennigsen avait formé le projet de gagner Königsberg pour y appuyer son dispositif, car cette place, qui n’était pas encore tombée aux mains des Français, était tenue par une forte garnison prussienne.
Maréchal et chef d’avant-garde hors pair
Et, malgré les honneurs, il était resté un prodigieux chef d’avant-garde. Il allait le démontrer une fois de plus. Malgré une effrayante infériorité numérique – il n’avait même pas 15 000 hommes à opposer aux quelque 75 000 Russes – Lannes paya d’audace, et tout en envoyant un aide de camp pour informer l’Empereur qu’il avait face à lui toute l’armée ennemie, il se lança dans une offensive en bonne et due forme. Toujours ignorant de ce qui se tramait, Bennigsen, persuadé que le sort jetait entre ses mains ce corps isolé, ne voulut pas laisser échapper une aussi belle proie. Il fit donc traverser l’Alle à ses troupes sur quatre ponts de bois hâtivement jetés, qui, en cas de problèmes, pouvaient lui assurer une retraite rapide.
L’incroyable exploit du 5è corps Le 14, à l’aube, bien qu’il fût toujours dans une position critique du fait de son faible effectif, Lannes prononça son attaque. En dépit de l’arrivée de Mortier, qui lui donna un second souffle, les Russes restaient dramatiquement supérieurs en nombre. Qu’importe ! Lannes décida de s’accrocher. À tout prix.
Quant aux Russes, il leur fallait absolument abattre ce corps d’armée, car la position dans laquelle ils se trouvaient pouvait se révéler désastreuse si Napoléon l’y prenait au piège : en effet, comme ils avaient franchi l’Alle à Friedland, ils étaient ramassés dans le coude que forme la rivière, et ils ne pouvaient se déployer qu’à une seule condition : avoir occupé, avant l’arrivée de toutes les troupes françaises, la plaine de Heinrichsdorf. Pour y parvenir, les charges russes se succédèrent les unes après les autres. Inutiles. Lannes empêchait les Russes de prendre position sur la plaine, et, de ce fait, assurait au défilé de Posthenen le débouché du reste de l’armée. Neuf heures ! Lannes résista pendant neuf heures à la pression russe. Vers cinq heures du soir, trois salves d’artillerie tirées de Posthenen – il ya peu, Napoléon y avait dicté ses ordres pour la bataille « Au bivouac, en arrière de Posthenen » ‑ annoncèrent à Lannes et à ses hommes épuisés l’arrivée de l’Empereur. Juin. Les journées sont longues. Soucieux de ne pas laisser échapper cette possibilité que la résistance de son maréchal venait de lui offrir d’en finir avec les Russes, Napoléon donna l’ordre de la grande contre-offensive. Arrivé auprès de lui, Lannes fut félicité chaleureusement par l’Empereur. Prenant conscience de la catastrophe imminente qui le menaçait, Bennigsen n’avait plus qu’une solution de secours : repasser la rivière et évacuer Friedland.
Mais pour ce faire, il fallait que les troupes qui s’étaient déployées se resserrassent pour pouvoir franchir les fragiles passerelles, prises maintenant sous un déluge de mitraille et de boulets tirés par les pièces que leur chef, le général Sénarmont, poussait jusqu’à une distance de 120 mètres seulement des masses russes. Friedland, écrit un tacticien du Premier Empire, est la bataille au cours de laquelle l’artillerie, sortant de son rôle ordinaire d’arme de position, fut partagée en groupements tactiques, et opéra en masse devant l’infanterie pour lui ouvrir un chemin dans les masses de l’adversaire.
Une défaite cruelle pour les Russes
Une défaite cruelle pour les Russes ! Même si les chiffres, comme toujours, diffèrent, leurs pertes s’élevaient à 20 000 ou 25 000 tués et blessés, contre moins de 7 000 pour les Français – ce qui est évidemment toujours trop ‑ mais en dit long sur l’intelligence – et la prudence ‑ avec laquelle l’Empereur avait conçu son plan et l’avait exécuté. Caulaincourt, le Grand Écuyer écrivit : « Quant aux morts, on ne trouve pas un Français pour quinze Russes. » Ce qui est confirmé par le chirurgien en chef de la Grande Armée, le baron Percy : « Elle [la ville de Friedland] est pleine de Russes morts et blessés ; le champ de bataille qu’on traverse en partie pour s’y rendre, en est jonché ; il ne doit plus rester de gardes à l’empereur de Russie, car on ne trouve que des cadavres de gardes tués… »
Notons à ce sujet que, comme à son habitude, l’Empereur avait donné des ordres pour que les blessés russes restés sur le terrain, fussent soignés comme les Français. Percy, après le passage que nous venons de citer, signale d’ailleurs qu’il arrange « une sorte de service en faveur des malheureux Russes laissés à Friedland. » Quant à la place forte de Königsberg, elle capitula le 15 juin. Dans le port, preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de l’appui de Londres à la Coalition, les Français trouvèrent 200 navires battant pavillon anglais, chargés de vivres et de munitions, et de 160 000 fusils qui n’avaient pas encore été débarqués. Avec la capitulation de Königsberg, le roi de Prusse, victime de sa propre duplicité, ne possédait plus rien.
Le maréchal Lannes, artisan de la victoire Ce qu’il faut aussi et surtout retenir de cette journée, c’est la prodigieuse prouesse du maréchal Lannes et des soldats de son 5è corps : en contenant les Russes jusqu’à l’arrivée du gros de la Grande Armée, il les empêcha de décrocher, permettant ainsi à l’Empereur de remporter une victoire totale. Sans cet exploit (in)humain et militaire, Napoléon n’aurait peut-être pas pu adresser, ce jour-là du moins, ces lignes dont il confia l’acheminement au célèbre « Moustache », son courrier habituel dans les grandes circonstances : « À l’Impératrice, à Saint-Cloud. « Friedland, le 15 juin 1807.
« Sois sans inquiétude et contente. « Adieu, mon amie ; je monte à cheval. « Napoléon. » Et en post-scriptum : « L’on peut donner cette nouvelle comme une notice, si elle est arrivée avant le Bulletin. On peut aussi tirer le canon. Cambacérès fera la notice. »
La dernière imposture de Bennigsen
Comme après la déconfiture prussienne à Iéna, il ne restait plus, qu’à poursuivre cette armée en lambeaux l’épée dans les reins. Les Français filèrent vers le Niémen, et, le 19 juin, l’Empereur put écrire : « Mes Aigles sont abordées sur le Niémen. » C’est à ce moment que Murat, qui marchait en avant de l’armée, vit venir à lui un officier russe. C’était un parlementaire.
À suivre |