Volume II Chapitre 33
Avec l’impudence qui le caractérise, Bennigsen se vanta d’être le « grand vainqueur » de la sinistre boucherie d’Eylau. Comme, d’ailleurs, il s’était « auto-proclamé » le vainqueur de la bataille de Pułtusk remportée par le maréchal Lannes le 26 décembre 1806 ! Alors que Napoléon, au soir de la bataille, s’était incliné devant les morts et les blessés, alors que, dans plusieurs lettres à Joséphine, il avait fait part de son dégoût et de son émotion devant un spectacle aussi cruel, ne cherchons pas chez Bennigsen, le moindre apitoiement devant les victimes russes – ne parlons pas des victimes françaises ! - de la tuerie du 8 février à Eylau. Quand on sait la condition misérable, décrite par de nombreux observateurs étrangers en poste en Russie, du soldat russe « de base » - une fois revêtu d’un uniforme, il est toujours cet esclave que l’on rosse dans la vie « civile » et qui ne gagne pas au change durant ses… vingt-cinq années de service (sans permission !) - le contraire n’eût pas manqué de surprendre.
Pour Napoléon, Eylau n’était qu’une demi-victoire – à ce titre, elle avait coûté trop de vies humaines – c’est-à-dire une demi-défaite. Un sombre « luxe » qu’il ne pouvait se permettre, les monarchies d’Europe n’attendant qu’un signe d’affaiblissement pour se jeter à la curée. À cause de la version mensongère de Bennigsen, qui, grâce à sa honteuse supercherie, obtint le commandement en chef de l’armée russe, mais également du fait de l’honnêteté du 58è Bulletin de la Grande Armée qui ne cachait rien des pertes subies - ces Bulletins n’étaient donc pas toujours aussi « menteurs » que l’affirmait une expression bien connue - les propositions de paix portées par le général Bertrand au roi de Prusse réfugié à Memel furent repoussées avec dédain, malgré la raclée reçue par son armée à Iéna, le 14 octobre 1806. Ne parlons pas du délire qui enflamma Saint-Pétersbourg ! Avec une faconde insultante, que l’on retrouvera exacerbée au moment de la campagne de 1812, le comte Rostopchine, le futur incendiaire de Moscou, lança : « Il [Napoléon] croyait nous étonner avec sa Garde et nous ne lui en avons laissé [à Eylau, donc] que des échantillons. » !!
« Refaire une santé » à l’armée Que devait faire l’Empereur ? Après la saignée drastique du 8 février, il était hors de question qu’il se remît immédiatement en campagne pour en finir avec l’armée de Bennigsen. Première tâche donc : « refaire une santé » à l’armée. Et pour y parvenir, il fallait lui redonner des forces en la nourrissant bien. Le 12 mars, l’Empereur écrivait : « Le sort de l’Europe dépend des subsistances ». C’est à cette tâche qu’il s’attela, d’abord d’Osterode, où il avait établi son quartier général, une « misérable ville déjà tant de fois pillée et repillée [sic] », selon la description du chirurgien Percy. Rien de folichon en effet, comme en témoigne cette lettre envoyée le 2 mars à l’Impératrice Joséphine : « Mon amie, il y a deux jours ou trois jours que je ne t’ai écrit [notons la fréquence de ses correspondances à Joséphine] ; je me le reproche ; je connais tes inquiétudes. Je me porte fort bien ; mes affaires sont bonnes. Je suis dans un mauvais village où je passerai encore bien du temps… « Il fait ici un temps de printemps ; la neige fond, les rivières dégèlent ; cela me fait plaisir… »
Une petite note au passage, pour nous montrer qu’au beau milieu de ses campagnes les plus lointaines et les plus difficiles Napoléon savait se soucier des plus humbles : apprenant, par une lettre de l’Impératrice datée du 5 mars, le décès d’un nommé Dupuis, ancien principal de la petite école militaire de Brienne devenu bibliothécaire particulier de Napoléon à Malmaison, il répondit le 17 du même mois « à 10 heures du soir » : « … Parle-moi de la mort de ce pauvre Dupuis ; fais dire à son frère que je veux lui faire du bien… » Cette demi-victoire - ou cette demi-défaite – d’Eylau pouvait donc d’autant moins satisfaire Napoléon qu’il était habitué aux succès rapides, nets et brillants comme Austerlitz et Iéna. Or, si dans l’ombre, quelques arrivistes aspiraient à prendre la succession, sans, bien sûr, être conscients de leur incapacité à l’assumer, les Français savaient bien que la disparition de celui sur qui reposait tout l’édifice ramènerait les troubles et le chaos. Pour reconstituer les forces de l’armée, Daru, l’intendant général de la Grande Armée, s’était mis au travail, et avait échelonné des magasins jusqu’à Thorn (aujourd’hui Toruń) et Varsovie, et de la Vistule à l’Elbe. En effet, les soldats avaient le plus grand besoin de souliers, de fusils, de vêtements, de médicaments…
Regarnir les rangs
train des équipages militaires organisés à six compagnies de quatre escouades attelant trente-deux caissons à quatre chevaux. Cette armée, il fallait aussi en regarnir les rangs. Rappelons-nous le sort tragique du 7è corps du maréchal Augereau, dont Napoléon répartit les restes dans les autres corps d’armée. Les blessés guéris furent ramenés sous leurs drapeaux, cinq régiments d’infanterie furent tirés de France, quatre d’Italie, et des renforts demandés aux alliés : Bavière, Saxe et Espagne (alliée elle aussi, mais plus pour longtemps). Après l’hécatombe provoquée par les charges spectaculaires, mais meurtrières pour les malheureux chevaux, qui n’étaient alors qu’un matériel comme un autre, Napoléon en fit acheter treize mille. À Mayence, sur ordre de l’Empereur, le maréchal Kellermann organisa quatre régiments provisoires de cavalerie pour permettre d’acheminer les montures vers les régiments constitués ; vingt régiments d’infanterie provisoires étaient également en voie de formation : au mois de mai, dix-huit auront pris le chemin de l’armée.
Les jérémiades du roi Joseph
« C’est donc une mauvaise plaisanterie que de nous comparer à l’armée de Naples, faisant la guerre dans le beau pays de Naples, où l’on a du vin, de l’huile, du pain, du drap, des draps de lit, de la société et même des femmes. Après avoir détruit la monarchie prussienne, nous nous battons contre le reste des Prussiens, contre les Russes, les Kalmouks, les Cosaques, ces peuplades du Nord qui envahirent jadis l’empire romain. Nous faisons la guerre dans toute son énergie et dans toute sa rigueur… » Une mise au point qui en dit long sur les conditions de vie et de combat qui étaient le lot du plus grand comme des sans-grades. Cette pauvre ville d’Osterode n’étant vraiment pas en accord avec les obligations d’un souverain, pour, entre autres tenir des audiences diplomatiques, Napoléon, le mercredi 1er avril, la quitta pour s’établir au château de Finkenstein, demeure édifiée par le comte du même nom, gouverneur de Frédéric II, et propriété, en 1807, du comte de Dohna, grand-maître de la Maison du roi de Prusse. Napoléon va y séjourner jusqu’au 6 juin.
« Ma santé est parfaite. Le temps est beau, mais encore froid. Le thermomètre est de 4 à 5 degrés. « Adieu, mon amie. « Tout à toi. « Napoléon. »
L’incroyable sérénité de Napoléon En fait, lorsqu’on la considère avec un minimum d’attention, la situation de Napoléon était, à ce moment, bien loin d’être enviable. Presque perdu à l’extrémité de l’Europe, avec le souvenir proche de sa demi-victoire d’Eylau, servi par un secrétariat rudimentaire, bien loin de celui dont il disposait aux Tuileries, Napoléon était conscient que les vaincus d’hier – Autriche, Prusse, et, bien sûr, Russie – n’attendaient que le moment propice pour lui tomber dessus ; il était par ailleurs au courant que l’opinion publique française - les nouvelles de la capitale lui arrivaient deux fois par semaine apportées par des auditeurs du Conseil d’État qui repartaient presque aussitôt avec lois et décrets – avait été affolée par le 58è Bulletin relatant la bataille d’Eylau et par des lettres envoyées du champ de bataille, qui racontaient le carnage et mentionnaient les risques courus par l’Empereur. Dans pareil contexte, on ne peut que s’étonner, et le mot est faible, de le voir, en toute sérénité, abattre une telle quantité de travail. Lisons cet extrait de Napoléon et la Pologne de Hendelsmann : « On peut considérer le temps du séjour de l’empereur dans ce palais comme celui où son génie se développa le plus. Il y déploya une énergie miraculeuse. Il s’occupait personnellement de tout, il gouvernait la France, donnant aussi bien des instructions pour la création d’une chaire au Collège de France que se mêlant des menues affaires de l’Opéra, réorganisant en même temps son armée, envoyant ses ordres à Dantzig et à Varsovie, surveillants les approvisionnements, concevant les nouveaux plans militaires et diplomatiques, contrecarrant les efforts de la Prusse et de la Russie à Vienne, recevant les ambassadeurs de Perse et de Turquie… »
Et, souligne l’auteur, même s’il écrit « des billets doux à Joséphine, et passe son temps avec Mme Walewska, il ne perdait jamais de vue son but : remporter à la belle saison une victoire décisive sur les Russes, conclure une paix particulière avec la Prusse. » On ne saurait mieux résumer. Une correspondance stupéfiante Bilan épistolaire : trois cent dix lettres entre le 1er avril et le 7 mai, dans lesquelles on trouve pêle-mêle des instructions relatives à l’approvisionnement de Paris, aux premières applications du Blocus continental, aux embellissements de la capitale et à son (non-) éclairage – « Les entrepreneurs des lumières de Paris sont des fripons.. » (lettre à Fouché du 23 mai) - aux gratifications à remettre aux soldats et aux officiers blessés pendant la première partie de la campagne de Pologne (lettre à Talleyrand du 22 mars), au nombre et l’affectation des chirurgiens, à l’avancement des grands travaux, au nombre de boulets à utiliser pour le siège de Dantzig (lettre au général Songis du 12 avril), à un vicaire de Noyon qui a tenu en chaire des propos séditieux sur la conscription, à la loi du budget de 1806 et à la situation des crédits, à la frappe des monnaies dans le royaume de Naples, aux nantissements aux manufacturiers, aux plans du futur temple de la Grande Armée, à un prêt de cent mille francs au savant Berthollet, à l’organisation de l’établissement d’éducation pour jeunes filles d’Ecouen (lettre du 15 mai). On y trouve même, le 27 mai, mention d’un caporal du 13è de ligne nommé Bernaudat, qui a « la croix [de la Légion d’honneur] parce que c’est un brave » et il ne faut pas « la lui ôter parce qu’il aime un peu le vin »…, etc. etc.
« Ma fille, tout ce qui me revient de La Haye m’apprend que vous n’êtes pas raisonnable ; quelque légitime que soit votre douleur, elle doit avoir des bornes ; n’altérez point votre santé ; prenez des distractions et sachez que la vie est semée de tant d’écueils, et peut être la source de tant de maux, que la mort n’est pas le plus grand de tous. « Votre affectionné père, « Napoléon. » Certains estimeront peut-être les termes de cette lettre un peu sévères, mais, en sa qualité de reine de Hollande, Hortense ne pouvait se laisser aller à un chagrin « ordinaire ». Ce qu’il convient de savoir, en revanche, c’est que, en dépit de ses activités – revue de dix-huit mille cavaliers à Elbing, inspection des régiments provisoires d’infanterie à Finkenstein, réception des ambassadeurs de Turquie et de Perse, nouvelle revue des troupes à Dantzig, sans préjudice de toute sa correspondance évoquée plus haut…- Napoléon, qui n’avait pas oublié la mort de l’enfant, écrivit, le 4 juin, au ministre de l’Intérieur, Champagny : « Depuis vingt ans, il s’est manifesté une maladie appelée croup qui enlève beaucoup d’enfants dans le nord de l’Europe. Nous désirons que vous proposiez un prix de 12 000 francs qui sera donné au médecin auteur du meilleur mémoire sur cette maladie et la manière de la traiter. »
Un faux vainqueur bientôt vrai vaincu Le printemps approchait : « Le temps est très beau » , écrivait Napoléon à l’Impératrice Joséphine le 6 juin, le jour même de son départ de Finkenstein. Deux jours plus tard, Berthier signalait au maréchal Soult : « L’armée se rassemble et brûle d’envie d’être aux prises ; l’ennemi fait toutes les sottises que nous désirons. » Bien reposée, nourrie, habillée, chaussée, et pourvue en munitions l’armée était prête pour une nouvelle confrontation. Le maréchal Lannes, gravement malade depuis Pułtusk, avait repris sa place à la tête de son 5è corps avec lequel, dans peu de jours, il accomplira des miracles. Quant à Bennigsen, le faux vainqueur de Pułtusk et d’Eylau, il n’allait plus avoir à attendre longtemps pour être – enfin - le vrai vaincu de Friedland.
À suivre |