Volume II

Chapitre 33

« Messieurs les membres du Conseil d’État,
la guerre n’est point un métier de roses.
Vous ne la connaissez ici, sur vos bancs,
que d’après la lecture des bulletins ou le
récit de nos triomphes ; vous ne connaissez
pas nos bivouacs, nos marches forcées, nos
privations de tous genres, nos souffrances
de toutes espèces. Moi, je les connais parce
que je les vois et que, parfois, je les partage. »

 

Avec l’impudence qui le caractérise, Bennigsen se vanta d’être le « grand vainqueur » de la sinistre boucherie d’Eylau. Comme, d’ailleurs, il s’était « auto-proclamé » le vainqueur de la bataille de Pułtusk remportée par le maréchal Lannes le 26 décembre 1806 !

Alors que Napoléon, au soir de la bataille, s’était incliné devant les morts et les blessés, alors que, dans plusieurs lettres à Joséphine, il avait fait part de son dégoût et de son émotion devant un spectacle aussi cruel, ne cherchons pas chez Bennigsen, le moindre apitoiement devant les victimes russes – ne parlons pas des victimes françaises ! - de la tuerie du 8 février à Eylau. Quand on sait la condition misérable, décrite par de nombreux observateurs étrangers en poste en Russie, du soldat russe « de base » - une fois revêtu d’un uniforme, il est toujours cet esclave que l’on rosse dans la vie « civile » et qui ne gagne pas au change durant ses… vingt-cinq années de service (sans permission !) - le contraire n’eût pas manqué de surprendre.

Coignet écrit   : « Nous vînmes dans un grand village désert nommé Osterode.
C’était tout à fait misère mais nous trouvâmes des pommes de terre.
L’Empereur était logé dans une grange ; on finit par lui trouver un
logement
plus convenable. Et, toujours au milieu de nous, il
vivait souvent de ce que
donnaient ses soldats. Les pauvres
officiers, sans les soldats, seraient morts de faim. »

Pour Napoléon, Eylau n’était qu’une demi-victoire – à ce titre, elle avait coûté trop de vies humaines – c’est-à-dire une demi-défaite. Un sombre « luxe » qu’il ne pouvait se permettre, les monarchies d’Europe n’attendant qu’un signe d’affaiblissement pour se jeter à la curée.

À cause de la version mensongère de Bennigsen, qui, grâce à sa honteuse supercherie, obtint le commandement en chef de l’armée russe, mais également du fait de l’honnêteté du 58è Bulletin de la Grande Armée qui ne cachait rien des pertes subies - ces Bulletins n’étaient donc pas toujours aussi « menteurs » que l’affirmait une expression bien connue - les propositions de paix portées par le général Bertrand au roi de Prusse réfugié à Memel furent repoussées avec dédain, malgré la raclée reçue par son armée à Iéna, le 14 octobre 1806.

Ne parlons pas du délire qui enflamma Saint-Pétersbourg !

Avec une faconde insultante, que l’on retrouvera exacerbée au moment de la campagne de 1812, le comte Rostopchine, le futur incendiaire de Moscou, lança :

« Il [Napoléon] croyait nous étonner avec sa Garde et nous ne lui en avons laissé [à Eylau, donc] que des échantillons. » !!

 

« Refaire une santé » à l’armée

Que devait faire l’Empereur ?

Après la saignée drastique du 8 février, il était hors de question qu’il se remît immédiatement en campagne pour en finir avec l’armée de Bennigsen.

Première tâche donc : « refaire une santé » à l’armée. Et pour y parvenir, il fallait lui redonner des forces en la nourrissant bien. Le 12 mars, l’Empereur écrivait :

« Le sort de l’Europe dépend des subsistances ».

C’est à cette tâche qu’il s’attela, d’abord d’Osterode, où il avait établi son quartier général, une « misérable ville déjà tant de fois pillée et repillée [sic] », selon la description du chirurgien Percy.

Rien de folichon en effet, comme en témoigne cette lettre envoyée le 2 mars à l’Impératrice Joséphine :

« Mon amie, il y a deux jours ou trois jours que je ne t’ai écrit [notons la fréquence de ses correspondances à Joséphine]  ; je me le reproche ; je connais tes inquiétudes. Je me porte fort bien ; mes affaires sont bonnes. Je suis dans un mauvais village où je passerai encore bien du temps…

« Il fait ici un temps de printemps ; la neige fond, les rivières dégèlent ; cela me fait plaisir… »


A ceci près tout de même que ce « temps de printemps » allait transformer le pays en un gigantesque bourbier (ci-contre).

Une petite note au passage, pour nous montrer qu’au beau milieu de ses campagnes les plus lointaines et les plus difficiles Napoléon savait se soucier des plus humbles : apprenant, par une lettre de l’Impératrice datée du 5 mars, le décès d’un nommé Dupuis, ancien principal de la petite école militaire de Brienne devenu bibliothécaire particulier de Napoléon à Malmaison, il répondit le 17 du même mois « à 10 heures du soir » :

« … Parle-moi de la mort de ce pauvre Dupuis ; fais dire à son frère que je veux lui faire du bien… »

Cette demi-victoire - ou cette demi-défaite – d’Eylau pouvait donc d’autant moins satisfaire Napoléon qu’il était habitué aux succès rapides, nets et brillants comme Austerlitz et Iéna.

Or, si dans l’ombre, quelques arrivistes aspiraient à prendre la succession, sans, bien sûr, être conscients de leur incapacité à l’assumer, les Français savaient bien que la disparition de celui sur qui reposait tout l’édifice ramènerait les troubles et le chaos.

Pour reconstituer les forces de l’armée, Daru, l’intendant général de la Grande Armée, s’était mis au travail, et avait échelonné des magasins jusqu’à Thorn (aujourd’hui Toruń) et Varsovie, et de la Vistule à l’Elbe. En effet, les soldats avaient le plus grand besoin de souliers, de fusils, de vêtements, de médicaments…

 

Regarnir les rangs

Mais les transports qui devaient apporter ce sang neuf à l’armée ne fonctionnaient pas bien.

Les employés de la compagnie privée Breidt, que Napoléon tenait à l’œil depuis le début de la campagne de Prusse, assuraient si mal leur mission que beaucoup furent emprisonnés et que Napoléon se trouva contraint de créer, le 6 mars, dix bataillons du


Après Eylau, Napoléon, en prévision de la prochaine
attaque des Russes, dut procéder à la remonte de la cavalerie. Ici, les chevaux passent leur « examen de passage » devant le général Bourcier.

train des équipages militaires organisés à six compagnies de quatre escouades attelant trente-deux caissons à quatre chevaux.

Cette armée, il fallait aussi en regarnir les rangs. Rappelons-nous le sort tragique du 7è corps du maréchal Augereau, dont Napoléon répartit les restes dans les autres corps d’armée.

Les blessés guéris furent ramenés sous leurs drapeaux, cinq régiments d’infanterie furent tirés de France, quatre d’Italie, et des renforts demandés aux alliés : Bavière, Saxe et Espagne (alliée elle aussi, mais plus pour longtemps).

Après l’hécatombe provoquée par les charges spectaculaires, mais meurtrières pour les malheureux chevaux, qui n’étaient alors qu’un matériel comme un autre, Napoléon en fit acheter treize mille.

À Mayence, sur ordre de l’Empereur, le maréchal Kellermann organisa quatre régiments provisoires de cavalerie pour permettre d’acheminer les montures vers les régiments constitués ; vingt régiments d’infanterie provisoires étaient également en voie de formation : au mois de mai, dix-huit auront pris le chemin de l’armée.

 

Les jérémiades du roi Joseph


Joseph Bonaparte (1768-1844),
ici en roi d’Espagne

Pendant ce temps, de son douillet royaume de Naples, Joseph Bonaparte se plaignait des souffrances de son armée. Réaction immédiate et cinglante de Napoléon :

« Osterode, 1er mars 1807

« … Je m’en rapporte à ce que vous dira le général César Berthier [frère du maréchal] sur la comparaison que vous faites de l’armée de Naples avec la Grande Armée. Officiers d’état-major, colonels, officiers ne se sont pas déshabillés depuis deux mois et quelques-uns depuis quatre (j’ai moi-même été quinze jours sans ôter mes bottes) ; au milieu de la neige et de la boue, sans vin, sans eau-de-vie, sans pain, mangeant des pommes de terre et de la viande, faisant de longues marches et contremarches sans aucune espèce de douceur, et se battant à la baïonnette et sous la mitraille ; très souvent les blessés obligés de s’évacuer en traîneaux, en plein air pendant cinquante lieues.

« C’est donc une mauvaise plaisanterie que de nous comparer à l’armée de Naples, faisant la guerre dans le beau pays de Naples, où l’on a du vin, de l’huile, du pain, du drap, des draps de lit, de la société et même des femmes. Après avoir détruit la monarchie prussienne, nous nous battons contre le reste des Prussiens, contre les Russes, les Kalmouks, les Cosaques, ces peuplades du Nord qui envahirent jadis l’empire romain. Nous faisons la guerre dans toute son énergie et dans toute sa rigueur… »

Une mise au point qui en dit long sur les conditions de vie et de combat qui étaient le lot du plus grand comme des sans-grades.

Cette pauvre ville d’Osterode n’étant vraiment pas en accord avec les obligations d’un souverain, pour, entre autres tenir des audiences diplomatiques, Napoléon, le mercredi 1er avril, la quitta pour s’établir au château de Finkenstein, demeure édifiée par le comte du même nom, gouverneur de Frédéric II, et propriété, en 1807, du comte de Dohna, grand-maître de la Maison du roi de Prusse.

Napoléon va y séjourner jusqu’au 6 juin.

« À l’Impératrice, à Paris

« Finkenstein, le 2 avril 1807

« Mon amie, je t’écris un mot. Je viens de porter mon quartier général dans un très beau château, dans le genre de celui de Bessières, où j’ai beaucoup de cheminées ; ce qui m’est fort agréable, me levant souvent la nuit ; j’aime à voir le feu.

Deux grenadiers de la Garde Impériale en faction devant le portail du château de Finkenstein

« Ma santé est parfaite. Le temps est beau, mais encore froid. Le thermomètre est de 4 à 5 degrés.

« Adieu, mon amie.

« Tout à toi.

« Napoléon. »

L’incroyable sérénité de Napoléon

En fait, lorsqu’on la considère avec un minimum d’attention, la situation de Napoléon était, à ce moment, bien loin d’être enviable.

Presque perdu à l’extrémité de l’Europe, avec le souvenir proche de sa demi-victoire d’Eylau, servi par un secrétariat rudimentaire, bien loin de celui dont il disposait aux Tuileries, Napoléon était conscient que les vaincus d’hier – Autriche, Prusse, et, bien sûr, Russie – n’attendaient que le moment propice pour lui tomber dessus ; il était par ailleurs au courant que l’opinion publique française - les nouvelles de la capitale lui arrivaient deux fois par semaine apportées par des auditeurs du Conseil d’État qui repartaient presque aussitôt avec lois et décrets – avait été affolée par le 58è Bulletin relatant la bataille d’Eylau et par des lettres envoyées du champ de bataille, qui racontaient le carnage et mentionnaient les risques courus par l’Empereur. Dans pareil contexte, on ne peut que s’étonner, et le mot est faible, de le voir, en toute sérénité, abattre une telle quantité de travail. Lisons cet extrait de Napoléon et la Pologne de Hendelsmann :

« On peut considérer le temps du séjour de l’empereur dans ce palais comme celui où son génie se développa le plus. Il y déploya une énergie miraculeuse. Il s’occupait personnellement de tout, il gouvernait la France, donnant aussi bien des instructions pour la création d’une chaire au Collège de France que se mêlant des menues affaires de l’Opéra, réorganisant en même temps son armée, envoyant ses ordres à Dantzig et à Varsovie, surveillants les approvisionnements, concevant les nouveaux plans militaires et diplomatiques, contrecarrant les efforts de la Prusse et de la Russie à Vienne, recevant les ambassadeurs de Perse et de Turquie… »

Pendant son séjour à Finkenstein, Napoléon reçut les ambassadeurs de
Turquie et de Perse. Dans une lettre du 28 février 1807, Talleyrand raconte que, soucieuses que leurs maîtres arrivent les premiers, les suites des deux diplomates en vinrent aux mains en s’efforçant de se gagner de vitesse 

 

Et, souligne l’auteur, même s’il écrit « des billets doux à Joséphine, et passe son temps avec Mme Walewska, il ne perdait jamais de vue son but : remporter à la belle saison une victoire décisive sur les Russes, conclure une paix particulière avec la Prusse. »

On ne saurait mieux résumer.

Une correspondance stupéfiante

Bilan épistolaire : trois cent dix lettres entre le 1er avril et le 7 mai, dans lesquelles on trouve pêle-mêle des instructions relatives à l’approvisionnement de Paris, aux premières applications du Blocus continental, aux embellissements de la capitale et à son (non-) éclairage – « Les entrepreneurs des lumières de Paris sont des fripons.. » (lettre à Fouché du 23 mai) - aux gratifications à remettre aux soldats et aux officiers blessés pendant la première partie de la campagne de Pologne (lettre à Talleyrand du 22 mars), au nombre et l’affectation des chirurgiens, à l’avancement des grands travaux, au nombre de boulets à utiliser pour le siège de Dantzig (lettre au général Songis du 12 avril), à un vicaire de Noyon qui a tenu en chaire des propos séditieux sur la conscription, à la loi du budget de 1806 et à la situation des crédits, à la frappe des monnaies dans le royaume de Naples, aux nantissements aux manufacturiers, aux plans du futur temple de la Grande Armée, à un prêt de cent mille francs au savant Berthollet, à l’organisation de l’établissement d’éducation pour jeunes filles d’Ecouen (lettre du 15 mai). On y trouve même, le 27 mai, mention d’un caporal du 13è de ligne nommé Bernaudat, qui a « la croix [de la Légion d’honneur] parce que c’est un brave » et il ne faut pas « la lui ôter parce qu’il aime un peu le vin »…, etc. etc.

La lecture de la correspondance de Napoléon laisse pantois !

 

Une triste nouvelle

Parmi de nombreuses autres, deux nouvelles, marquèrent ce séjour à Finkenstein : la première, fort triste et d’ordre strictement familial, fut le décès, le 5 mai à la Haye, de Napoléon-Charles, l’un des deux fils de sa belle-fille Hortense, épouse de Louis Bonaparte, roi de Hollande. Une mort affreuse, car le malheureux garçon, âgé de cinq ans, avait succombé au croup, l aryngite diphtérique qui tue par asphyxie.

L’Empereur, qui en eut connaissance le 14 mai, écrivit le 20 à Hortense :

Napoléon, ici à Saint-Cloud, tel qu’on le montre trop rarement. À sa droite et à sa gauche, les deux filles de Joseph, Zénaïde et Charlotte. Le petit Napoléon-Charles est debout devant lui.

« Ma fille, tout ce qui me revient de La Haye m’apprend que vous n’êtes pas raisonnable ; quelque légitime que soit votre douleur, elle doit avoir des bornes ; n’altérez point votre santé ; prenez des distractions et sachez que la vie est semée de tant d’écueils, et peut être la source de tant de maux, que la mort n’est pas le plus grand de tous.

« Votre affectionné père,

« Napoléon. »

Certains estimeront peut-être les termes de cette lettre un peu sévères, mais, en sa qualité de reine de Hollande, Hortense ne pouvait se laisser aller à un chagrin « ordinaire ». Ce qu’il convient de savoir, en revanche, c’est que, en dépit de ses activités – revue de dix-huit mille cavaliers à Elbing, inspection des régiments provisoires d’infanterie à Finkenstein, réception des ambassadeurs de Turquie et de Perse, nouvelle revue des troupes à Dantzig, sans préjudice de toute sa correspondance évoquée plus haut…- Napoléon, qui n’avait pas oublié la mort de l’enfant, écrivit, le 4 juin, au ministre de l’Intérieur, Champagny :

« Depuis vingt ans, il s’est manifesté une maladie appelée croup qui enlève beaucoup d’enfants dans le nord de l’Europe. Nous désirons que vous proposiez un prix de 12 000 francs qui sera donné au médecin auteur du meilleur mémoire sur cette maladie et la manière de la traiter. »

 

Un faux vainqueur bientôt vrai vaincu

Le printemps approchait :

« Le temps est très beau » , écrivait Napoléon à l’Impératrice Joséphine le 6 juin, le jour même de son départ de Finkenstein.

Deux jours plus tard, Berthier signalait au maréchal Soult :

« L’armée se rassemble et brûle d’envie d’être aux prises ; l’ennemi fait toutes les sottises que nous désirons. »

Bien reposée, nourrie, habillée, chaussée, et pourvue en munitions l’armée était prête pour une nouvelle confrontation.

Le maréchal Lannes, gravement malade depuis Pułtusk, avait repris sa place à la tête de son 5è corps avec lequel, dans peu de jours, il accomplira des miracles.

Quant à Bennigsen, le faux vainqueur de Pułtusk et d’Eylau, il n’allait plus avoir à attendre longtemps pour être – enfin - le vrai vaincu de Friedland.

 

 

À suivre