Chapitre 32
DR « Mon amie, je suis toujours à Eylau.
Nous avons vu dans le chapitre précédent les mesures prises par Napoléon en faveur des hôpitaux et pour les soins à donner aux blessés, car il savait que la rencontre était inévitable. Comme cela lui arrivait très souvent, Napoléon était, par rapport à son adversaire, très défavorisé : 45 000 hommes contre les quelque 90 000 de Bennigsen. Même en incluant le renfort des 20 000 hommes de Ney – à la condition que celui-ci, envoyé à la chasse des derniers éléments prussiens qui n’avaient pas encore mis bas les armes après Iéna, arrivât à l’heure - l’infériorité numérique resterait criante.
UN BEAU PORTRAIT DU MARÉCHAL AUGEREAU
La scène se passe au plus fort de la bataille, au moment où un officier de l’état-major, qui tenait à deux mains les rênes de son cheval, a les deux poignets arrachés par un boulet : « Dans cet instant, je me trouvais placé à côté du maréchal, à sa droite ; grave, il ne proférait pas une parole. Moins aguerri que lui, je me sentais frissonner [Paulin n’a, à ce moment, que vingt-cinq ans], lorsqu’un boulet, avec ce bruit flasque du fer qui s’enfonce dans une masse peu résistante, traversa par le dos le corps du capitaine du génie Fossarde qui était botte à botte avec moi. D’instinct je tournais la tête vers le maréchal comme pour le prévenir du danger qui le menaçait. Je vois encore, je verrai toujours le regard qu’il me lança pour me dire de maitriser mon émotion dans une situation qui exigeait tant de sang-froid.
Quelques instants plus tard, Augereau était jeté au bas de son cheval qui tomba sur lui, et, dans la tourmente de feu et de neige, Paulin le perdit de vue. Tels étaient les maréchaux de Napoléon.
LA CHARGE PRODIGIEUSE DE LA CAVALERIE DE RÉSERVE... S’il fallait, d’un spectacle aussi cruel – « La file qui me touchait à droite fut frappée en pleine poitrine ; un instant après, la file de gauche eut les cuisses droites emportées », écrit un soldat de la Garde - ne retenir qu’un épisode, et sans faire injure à tous ceux qui se battirent à mort, au sens premier de l’expression, nous retiendrions celui de la grande charge de cavalerie, sans doute la plus grande et la plus impressionnante de toutes les batailles de l’Empire - emmenée par Murat, sommé par Napoléon de repousser les Russes qui s’étaient trop approchés du cimetière d’Eylau où il s’était installé.
La phrase lancée par l’Empereur à son beau-frère et chef de sa cavalerie de réserve est bien connue : « Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ? » Aussitôt, Murat, une simple cravache à la main (ceci est un témoignage, pas une figure de style) s’élança pour aller quérir ses cavaliers : hussards, chasseurs, dragons, cuirassiers. Douze mille cavaliers ! Douze mille chevaux ! Quelque jugement que l’on puisse porter sur Murat, quelque réserve que son comportement puisse susciter – notamment, sa lâche trahison de 1813 – il faut, ici, saluer l’incomparable entraîneur d’hommes qui, lui le premier sur le front de ses cavaliers, se précipita au-devant de la muraille des grenadiers russes. Quarante-huit mille sabots firent trembler la terre que la neige garda silencieuse sous le flot qui déferlait. Une première ligne russe fut enfoncée. Puis une deuxième, mais au prix de pertes énormes dans les rangs des cavaliers. Voici surgir la troisième. Allait-elle, elle aussi, se disloquer sous les sabres droits de la cavalerie lourde, courbes de la légère ? Non, car, soutenant les fusils et les baïonnettes des fantassins, quatre-vingts pièces d’artillerie se mirent à tirer à mitraille sur les centaures de Murat. Celui-ci, devant l’intenable situation, fit alors signe aux survivants de rallier et de faire demi-tour. Mais le piège s’était refermé : la route du retour était coupée.
… ET LA GESTE DE LA CAVALERIE DE LA GARDE IMPÉRIALE
La Garde à cheval se trouvait là, comme d’ordinaire près de l’Empereur. Peu d’hommes en vérité pour une tâche aussi surhumaine : pas plus de deux mille.
« La toilette de l’Empereur se ressentait de la bataille, bien plus que celle de son lieutenant [il s’agit de Murat, dont, en outre, le cheval était harnaché comme un jour de grande revue au Carrousel]. Sa barbe n’était pas faite, et pourtant, jusque-là, il n’y avait jamais manqué. Son gilet à pattes dans l’une des poches duquel était sa tabatière en or, sa culotte d’un blanc si irréprochable d’ordinaire, accusaient qu’il était resté à cheval toute une longue journée et ne s’était pas couché ; ses bottes à l’américaine, ses éperons d’argent de coutume si brillants, étaient tout souillés ; ses gants de fine peau de daim, noircis, disaient que la main qu’ils couvraient avait agi convulsivement, à bien des reprises sur la bride de plusieurs chevaux fatigués dans le combat. »
LA SCANDALEUSE ET MENSONGÈRE
Il faut lire, pour s’indigner de sa mensongère outrecuidance, la proclamation de Bennigsen à ses troupes. En voici les « meilleurs morceaux » : « … Les chemins par lesquelles ils [les Français] nous ont suivis sont jonchés de leurs cadavres. Ils ont été attirés sur le champ de bataille d’Eylau, où votre incomparable valeur a surpassé mes espérances, où vous avez montré tout ce que peut l’héroïsme russe [on le lui accorde bien volontiers, les soldats russes s’étant battus avec un courage admiré par l’Empereur lui-même]. « Dans cette bataille, plus de 30 000 [!] Français ont trouvé leur tombeau. Ils ont été forcés de se retirer de tous les points, et de nous abandonner leurs blessés [on croit rêver !], leurs drapeaux et leurs bagages. « Je me suis vainement efforcé de les attirer sous les murs de Königsberg pour y achever leur entière destruction. Seulement douze régiments ont osé s’avancer ; ils ont été anéantis ou faits prisonniers. Guerriers, vous vous êtes maintenant reposés de vos fatigues ; allons, poursuivons les perturbateurs [!!], couronnons nos hauts faits et après avoir, par de nouvelles victoires, donné la paix au monde, nous rentrerons dans notre chère patrie. Notre monarque nous attend pour récompenser votre incomparable valeur, et dans les bras de nos femmes et de nos enfants, nous nous consolerons de tous les malheurs qui ont affligé notre chère patrie. « Signé Bennigsen. » Les « perturbateurs », Bennigsen les retrouvera. À Friedland. Pour son malheur.
L'ÉMOTION DE NAPOLÉON Bilan (comme toujours difficile à établir précisément) : environ 6 000 morts et 20 000 blessés, dont neuf généraux du côté russe (la plupart mourront à Königsberg où ils avaient été transportés) ; 3 000 morts et 15 000 à 16 000 blessés du côté français. Mentionnons, car eux aussi souffrent, les 4 000 chevaux tués au cours des charges. L’Empereur resta huit jours entiers : du 8 au 16 février, sur le champ de bataille pour veiller à ce que les blessés – des deux camps ! – fussent secourus et soignés. Tous les témoignages s’accordent : Napoléon se montra profondément bouleversé par ce carnage, et il faut espérer que personne n’aura l’indécence de mettre en doute les mots qu’il fit écrire à cette occasion.
Voici donc en réponse les lettres – personnelles, donc peu suspectes d’intention de « propagande » que l’Empereur écrivit à l’Impératrice Joséphine : pas moins de six lettres, dont nous retiendrons les deux suivantes : « À l’Impératrice à Paris Et celle-ci, en date du 14 février, qui est un véritable cri de dégoût : « Mon amie, je suis toujours à Eylau. Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas la plus belle partie de la guerre : l’on souffre et l’âme est oppressée de voir tant de victimes. » Enfin, cette phrase que ceux qui l’accompagnaient sur les lieux du carnage l’entendirent prononcer : « Spectacle bien fait pour inspirer aux princes l’amour de la paix et l’horreur de la guerre. » Et tandis qu’à son habitude Napoléon faisait, en personne, prodiguer des soins aux blessés, les agents du Trésor anglais (cf. chapitre 14) devaient très certainement parcourir le champ de mort pour s’assurer que le tsar Alexandre avait légitimement gagné - avec le sang de ses soldats - les subsides que Londres lui avait versés.
À suivre |