Volume II

Chapitre 31

« Une femme charmante, un ange !

C’est bien d’elle qu’on peut dire que

son âme est aussi belle que sa figure »

(Napoléon, à Sainte-Hélène, évoquant Marie Walewska)

 

La fin de l’année 1806 se révéla être une date importante dans la vie de Napoléon : en effet, le 31 décembre, cinq jours après la bataille de Pułtusk remportée sur les Russes par le maréchal Lannes (cf. chapitre 30), l’Empereur avait appris la venue au monde d’un enfant né de sa liaison sans lendemain avec une jeune femme, Éléonore Denuelle de la Plaigne, lectrice de Caroline Murat.

De ce moment, le sort de Joséphine fut scellé, et c’est très certainement sur cette terre froide et boueuse que l’idée de se séparer de sa chère Joséphine commença à prendre corps dans l’esprit de Napoléon, qui voulait absolument avoir un héritier pour lui succéder. Et l’Impératrice ne pouvait lui en donner.

 

L’année 1807, elle, s’ouvrit pour Napoléon sur une rencontre, au départ sans conséquence, faite le 1er janvier, alors qu’il revenait de Pułtusk, au relais de poste de Blonie, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Varsovie : celle d’une jeune comtesse polonaise qu’il devait revoir beaucoup par la suite.

L’Empereur resta à Varsovie pendant près d’un mois : jusqu’au 29 janvier.

Abstraction faite du froid, ce séjour fut, après la boue glacée, des plus agréables, comme en témoigne l’austère Savary :

« Le séjour de Varsovie eut pour nous quelque chose d’enchanteur ; au spectacle près, c’était la même vie qu’à Paris : il y avait deux fois par semaine concert chez l’Empereur, à la suite desquels il tenait un cercle de Cour où se formaient beaucoup de parties de société.

La vie mondaine de Varsovie et la beauté des femmes furent l’une des plus agréables surprises qui attendaient les Français après leur incursion dans la boue polonaise

Un grand nombre de dames de la première qualité [!] s’y faisaient admirer par l’éclat de leur beauté et une amabilité remarquable. On peut dire avec raison que les dames polonaises inspireraient de la jalousie à tout ce qu’il y a de femmes gracieuses dans les autres pays les plus civilisés : elles joignent, pour la plupart, à l’usage du grand monde, un fond d’instruction qui ne se trouve pas communément chez les Françaises, et qui est fort au-dessus de celui qu’on remarque dans les villes où l’habitude de se réunir est la suite d’un besoin. »

Et Savary d’ajouter avec une pudeur de mots qui fait honneur à cette époque :

« L’Empereur, comme les officiers, paya tribut à leur beauté. Il ne put résister au charme de l’une d’entre elles ; il l’aima tendrement, et fut payé d’un noble retour. »

Et c’est bien ainsi, car, derrière cette jolie métaphore, se cache ce qui ne fut, au début, qu’une cynique manœuvre politique consistant à mettre une très jeune femme – mariée au vieux (pour ce temps) comte Walewski, soixante-dix ans, Marie en avait à ce moment tout juste vingt – dans le lit de Napoléon pour l’inciter à reconstituer le royaume de Pologne.

 

« MON MÉTIER À MOI EST BIEN PLUS GRAVE...  »

S’il est vrai que Napoléon eut des « passades », elles ne lui firent jamais perdre la tête, car, avait-il coutume de dire, « Je ne veux nullement à la cour de l’empire des femmes. Elles ont fait tort à Henri IV et à Louis XIV ; mon métier à moi est bien plus grave que celui de ces princes, et les Français sont devenus trop sérieux pour pardonner à leur souverain des liaisons affichées et des maîtresses. »

Effectivement, contrairement aux souverains d’ancien régime et de « droit divin », Napoléon mit, dans ses écarts conjugaux que l’on ne saurait occulter, une retenue dont aucun de ses devanciers ne pourrait se prévaloir.

Mais il convient de ne pas ranger le « cas Marie Walewska » dans la rubrique des passades, et il faut s’y attarder un peu, car rien, dans cette affaire, n’est banal, ni la manière dont elle fut conduite à l’origine, ni son issue dont aucun de ses instigateurs ne se doutait.

Une aristocrate polonaise de haute et ancienne lignée, la comtesse Potocka (cf. chapitre 30) a décrit la jeune femme :

« Délicieusement jolie, elle réalisait les figures de Greuze ; ses yeux, sa bouche, ses dents étaient admirables. Son rire était si frais, son regard si doux, l’ensemble de la figure si séduisant, qu’on ne pensait jamais à ce qui pouvait manquer à la régularité de ses traits. »

Napoléon dans une attitude familière : main dans le gilet et le dos au feu. Mais est-ce bien ainsi qu’il reçut Marie Walewska ?

Une grande et fidèle admiratrice de Napoléon, la comtesse saxonne Charlotte de Kielmannsegge, évoque, elle, les « premiers pas » de Marie Walewska auprès de Napoléon :

« Un jour, le prince Poniatowski me raconta dans quelle circonstance l’Empereur et la comtesse Walewska avaient fait connaissance : elle habitait près de Varsovie, avec son mari, beaucoup plus âgé qu’elle, un petit manoir où la propreté laissait fort à désirer. Le prince de Neuchâtel [Berthier] et son état-major s’y étant installés, la comtesse dut leur céder la place et s’accommoder de la ferme voisine. La cour qui la séparait du “château” était pleine d’immondices et de flaques d’eau. Un jour, au moment où la comtesse allait s’y engager, M. de Flahaut, un des aides de camp, l’aperçoit, accourt, et la prenant dans ses bras, la porte de l’autre côté. Quelque temps après, le comte et la comtesse assistaient au bal donné par la ville en l’honneur de l’Empereur. D’une nature timide, elle se sentait toute dépaysée au milieu de ces brillants uniformes et de ces éblouissantes toilettes. L’Empereur la remarqua, et sans lui dire un mot, dansa avec elle. Le lendemain et les jours suivants, le maréchal Duroc l’invita chez l’Empereur. En même temps, un ordre enjoignait à l’état-major du prince de Neuchâtel de s’abstenir de toute visite chez la comtesse. »

 

« GRACIEUSE AUTANT QUE FEMME PEUT L'ÊTRE... »

La description physique de la jeune femme faite par la comtesse Potocka se retrouve plus sobrement évoquée sous la plume de Mme de Kielmannsegge :

« J’eus peu de rapports avec Mme Walewska, qui me produisit cependant l’impression d’une personne au cœur très tendre, mais d’influence nulle. Quand je la vis pour la première fois, elle ne me parut pas d’une beauté exceptionnelle, néanmoins, plus je l’observais, plus je m’apercevais qu’elle était gracieuse autant que femme peut l’être. Elle n’était pas précisément grande, mais elle avait la taille bien prise, les cheveux blonds, le teint clair, la figure pleine, un sourire extrêmement agréable et un timbre de voix qui la rendait sympathique aussitôt qu’elle parlait ; modeste et sans prétention, très réservée dans ses gestes et toujours très simple dans sa toilette, elle avait comme femme tout ce qu’il faut pour plaire et être aimée. »

Marie Walewska (1789-1819), que l’on surnomma « l’épouse polonaise de Napoléon ». Elle lui donna un fils (DR)

Si, comme on le dit, la « manœuvre » consistant à faire se rencontrer la jeune comtesse Walewska et Napoléon pour le salut de la Pologne a été montée par Poniatowski, celui-ci devait être fin psychologue et connaître le penchant de l’Empereur pour les « femmes bonnes, naïves et douces », comme il l’avait écrit de Berlin à l’Impératrice Joséphine, car Marie Walewska répondait à tous ces « critères ».

N’en doutons pas : au début, Napoléon ne vit certainement dans cette jeune femme fragile qu’une bonne fortune de plus, et, assez maladroitement, il lui fit tenir des billets, vraisemblablement sans équivoque, qui, à juste titre, durent la blesser puisqu’elle commença par refuser toutes les invitations qui lui étaient transmises.

 

FIDÈLE JUSQUE DANS L'ADVERSITÉ ET LE RENIEMENT

C’est alors que la machination sordide, ouvrage, notamment – ce qui n’est pas à son honneur – du prince Poniatowski, si attachant par ailleurs, se mit en route, sous la forme d’une intervention directe des chefs de la Pologne qui, sans aucune vergogne, osèrent écrire à la jeune femme ces mots :

« Pour servir votre patrie, il y a des sacrifices que vous devez vous imposer, même s’ils vous sont pénibles. Croyez-vous qu’Esther [ jeune Juive déportée à Babylone, qui devint, d'après le livre biblique qui porte son nom ( II e s. av. J.-C.), reine des Perses et sauva les Juifs du massacre] se soit donnée à Assuérus par un sentiment d’amour ? Elle s’est sacrifiée pour sauver sa nation et elle a eu la gloire de la sauver. Puissions-nous en dire autant pour votre gloire et notre bonheur. »

Et, malheureusement pour elle, la jeune comtesse était patriote.

Elle finit donc par accepter le triste marché, dont nous connaissons tous la suite : Marie Walewska s’attachera très sincèrement à Napoléon, lui donnera un fils, et se prendra à l’aimer. Pendant toute la duré de l’Empire, elle restera dans l’ombre, pour ne réapparaître que dans les moments pénibles, lorsque l’Empereur, le temps des revers venu, sera abandonné et trahi de tous.

Elle ira ainsi le voir à l’île d’Elbe, et lui rendra même visite à Malmaison après le désastre de Waterloo.

Quant à lui, il aimera tout aussi sincèrement cette jeune femme constante, désintéressée et sensible qu’il appelait sa « bonne Marie », et qui le méritait si bien.

 

LE ZÈLE DU GÉNÉRAL BENNIGSEN

Napoléon le savait : la Russie ne voulait pas entendre parler de paix, et seules les conditions météorologiques désastreuses, avaient amené à une sorte de trêve obligée. Tout lui donnait à penser que, d’ici au printemps, les Russes ne tenteraient rien.

La Garde Impériale dans la boue de Pologne

Or, soucieux, comme tous les Allemands au service de la Russie – et ils étaient fort nombreux – de se faire bien voir du tsar, le chef de l’armée russe, le général Bennigsen, s’était, au milieu du mois de janvier, mis en marche vers la Basse-Vistule.

 

Informé de ce mouvement, l’Empereur s’en montra plus que satisfait : même si le Hanovrien réussissait à franchir le fleuve, ses troupes seraient mieux que coupées : totalement enveloppées. Il suffisait de le laisser s’avancer en faisant semblant de plier devant sa progression.

Hélas, un officier, porteur des instructions impériales aux commandants des corps d’armée, fut fait prisonnier sans avoir le temps de détruire ses dépêches.

Ce garçon avait très certainement oublié cette recommandation (imagée et sans doute involontairement humoristique) de l’Empereur :

« Un aide de camp peut perdre en route ses culottes, mais ne doit perdre ni ses lettres ni son sabre. »

 



Carte de la Pologne

Résultat : réalisant, à la lecture des documents saisis, le piège mortel dans lequel il allait se jeter, Bennigsen, interrompant sa marche, prit aussitôt ses dispositions pour faire rétrograder son armée, et, le 2 février, il dirigeait, car elle risquait de ralentir la marche de ses troupes, sa grosse artillerie vers Eylau.

Situé au centre d’un cirque de collines et de bois à une quarantaine de kilomètres au sud de Königsberg, ce bourg de Prusse-Orientale n’allait plus tarder à entrer dans une célébrité tragique.

Pendant ce temps, Napoléon ne restait pas inactif, qui avait fait bousculer une forte arrière-garde ennemie, et faisait attaquer sans relâche toutes les troupes qu’il rencontrait sur son chemin. Ainsi, les deux petites villes de Guttstadt et d’Heilsberg, à environ cinquante kilomètres au sud de Königsberg, étaient-elles déjà occupées par les troupes françaises, qui menaçaient maintenant Landsberg, à une poignée de kilomètres au sud d’Eylau, où Bennigsen avait envoyé son artillerie, et venait d’établir son quartier général.

Craignant que cette retraite ne s’achevât en débandade, Bennigsen décida de faire face.

 

UNE LÉGENDE TENACE À DÉTRUIRE :
LE MÉPRIS DE NAPOLÉON POUR LA VIE DE SES SOLDATS

Nous approchons maintenant de l’évocation d’une bataille, dont la réputation - justifiée - de boucherie n’est plus à faire.


Cette image d’un bivouac montre toute la rusticité qui était
la règle pour les troupes en campagne

Les chapitres précédents se sont efforcés de mettre en évidence que cette campagne, pas plus que les précédentes, n’a été voulue par Napoléon, mais bien par la Russie, désireuse, après l’échec prussien, de mettre un terme à la prééminence de « l’Usurpateur ».

S’agissant de l’Empereur, cela n’empêche cependant pas ses détracteurs de lui avoir toujours fait porter– et ils continuent de le faire avec la même obstination malfaisante - la responsabilité de cette effroyable empoignade, tout en insistant sur le fait – cela fut écrit récemment sur une agence de presse étrangère, à propos, justement, de cette bataille d’Eylau - que Napoléon, cyniquement, ne se souciait aucunement de la vie de ses soldats.

Voici donc, sans pour autant nous flatter de pouvoir inciter ces gens à plus de décence ou d’honnêteté, les mesures relatives au service des hôpitaux que Napoléon, alors qu’il se trouvait encore en Pologne, avait ordonné de prendre en prévision de la lutte qui s’annonçait inévitable, puisqu’une soudaine incursion des Russes en direction de Thorn (aujourd’hui : Toruń) et de Dantzig l’avait obligé à lever ses quartiers d’hiver et à se remettre en campagne. Comme toujours, lorsqu’il s’agit d’anéantir ce qui fait injure à sa mémoire – et ce site s’est donné cette mission - il convient de citer ses propos presque in extenso :


C’est dans un paysage aussi sombre et austère que celui-ci que se déroulera bientôt la bataille d’Eylau, de sinistre mémoire.

« Il sera confectionné sans le moindre délai, à Berlin, six mille matelas ; on emploiera à cet effet les cent vingt mille livres de laine qui se trouvent en magasin et les seize mille aunes de toiles d’emballage ou de coutil qui sont tant à Berlin qu’à Spandau [Admirons au passage la connaissance que Napoléon avait des moindres détails d’intendance]

« Douze mille tentes seront sur-le-champ employées pour confectionner neuf mille paires de draps et douze mille autres tentes seront également employées pour la confection de quarante mille chemises et pour celle de quarante mille pantalons affectés au service des hôpitaux. À mesure que cinq mille de chacun de ces objets seront confectionnés, on les enverra par la voie la plus prompte à Posen (Poznań) , pour être affecté au service des hôpitaux dans la Pologne…

« Il sera attaché à chaque hôpital, en Pologne, un prêtre catholique comme chapelain ; il sera nommé par l’intendant général. Ce prêtre sera aussi chargé de la surveillance des infirmiers, et il lui sera alloué à cet effet une somme de 100 francs par mois, qui lui sera payée le 30 de chaque mois.

« Les infirmiers seront payés tous les jours par les soins du chapelain, à raison de vingt sous par jour, et indépendamment d’une ration de vivres qui leur sera distribuée. Le directeur de l’hôpital paiera les infirmiers en présence du chapelain, sur les fonds mis à sa disposition comme il sera dit ci-après.

« L’intendant général, sur les fonds mis à sa disposition par le ministre de la Guerre, prendra des mesures pour que chaque directeur d’hôpital ait toujours en caisse et par avance, un fonds égal à 12 francs pour chaque malade que l’hôpital doit contenir pour son organisation. Ce fonds servira à payer la solde des infirmiers, à subvenir à l’achat des menus besoins, comme œufs, lait, etc.…

« Cet ordre étant commun à tous les hôpitaux de l’armée, Sa Majesté ordonne que vingt-quatre heures après que les présentes dispositions seront connues à qui de droit, toutes les pharmacies soient approvisionnées pour deux mois, et pour le nombre de malades que les hôpitaux doivent contenir, en payant comptant les médicaments aux apothicaires du lieu qui les fourniront…

« Il sera pris des mesures pour qu’il soit fabriqué du bon pain affecté au service des hôpitaux et fait avec de la farine de froment ; M. l’intendant général fera, autant qu’il pourra, distribuer du vin de Stettin, qui est le meilleur qu’on puisse se procurer… »

Donc, comme on le voit dans ce très court extrait – la note d’instructions est, elle, fort longue - une réelle préoccupation du salut des victimes de la guerre, et un souci tout aussi réel que les fournisseurs civils fussent rétribués sans retard.

Autant de précautions dont le massacre du 8 février allait justifier le bien-fondé, mais aussi, et malgré leur ampleur, souligner l’involontaire insuffisance.

 

À suivre