VOLUME II

Chapitre 30




 « L’amour de la patrie et du sentiment
national est non seulement conservé
en entier dans le
cœur du peuple
[polonais], mais il a été retrempé
par le malheur. Sa première passion,
son premier désir est de redevenir nation. »

(36è Bulletin de la Grande Armée,
daté de Posen [Poznań], le 1er décembre 1806)

 

Voici la Prusse vaincue. À genoux. Mortifiée dans son orgueil, car qu’y a-t-il de pire pour une nation agressive que de déclarer la guerre et de la perdre de manière aussi totale, aussi humiliante, après avoir, circonstance aggravante, insulté et le chef de l’État que l’on a menacé, et tous ceux que l’on a trouvés ensuite en face de soi sur le champ de bataille.

Rappelons-nous le « caporal » et ses « savetiers » (cf. chapitre 17).

Vaincue, la Prusse eût dû l’être en même temps que la Russie et l’Autriche. À Austerlitz. Dans un précédent chapitre, nous avons vu la raison pour laquelle elle s’était soustraite à un sort funeste, qui l’avait pourtant rattrapée le 14 octobre 1806, à Iéna et à Auerstedt.

Par prudence (obligée), sinon par inclination, l’Autriche avait conclu la paix avec son prestigieux vainqueur.

Quant aux Prussiens, mortellement étrillés, ils allaient devoir ronger leur frein jusqu’au moment de la revanche, tant il est vrai que les plus « revanchards » sont toujours les plus provocateurs, principalement les provocateurs battus. Et il eût été difficile de trouver plus provocateurs, battus et revanchards que les Prussiens de 1806.

 

LA RUSSIE NE DÉSARME PAS

Restait la Russie.

Ni sa défaite à Austerlitz en compagnie de l’Autriche, ni le spectacle de la mémorable « raclée » (méritée) infligée aux Prussiens ne l’avaient pas découragée.

Napoléon, « l’héritier » de la Révolution restait plus que jamais l’homme à battre et à abattre. Ce n’était pas nouveau.

Le tsar Alexandre 1er
(1777-1825)

Il en était ainsi depuis le Consulat, et il en sera ainsi jusqu’au soir Waterloo, le 18 juin 1815. La « traque », alors, pourra prendre fin. Pas un instant, le tsar Alexandre n’avait envisagé de mettre un terme à l’état de guerre de fait entre son pays et la France, et il était d’autant moins disposé à le faire qu’il savait que les grands vaincus d’hier comptaient sur sa puissance pour mettre un terme à celle de Napoléon. D’autant moins, également, qu’il savait son pays furieusement antifrançais. Ceux que l’on appelait les « Vieux Russes » se montraient toujours farouchement opposés à un quelconque rapprochement avec la France révolutionnaire – même si,

avec Napoléon, les excès de la Révolution se trouvaient relégués dans le passé, sauf, bien sûr, mais c’était le plus insupportable pour les monarchies, les Droits de l’Homme - et tout l’entourage direct du tsar, notamment l’impératrice douairière, veuve du tsar Paul (assassiné sur ordre de Londres avec la complicité de son propre fils… Alexandre), et sa sœur, la grande duchesse Catherine, haïssait Napoléon, et, par voie de conséquence, la France dont il était le chef.



Chez les grands seigneurs, comme chez les riches négociants, toute alliance avec la France paraissait une hérésie, non pas, comme on pourrait peut-être le supposer, pour des raisons « éthiques », mais purement mercantiles et, somme toute, compréhensibles : l’essentiel du commerce se faisant avec l’Angleterre, une alliance avec Napoléon signifierait la ruine, et une cherté qu’il serait difficile de compenser.

La grande-duchesse
Catherine (1779-1826)

Ajoutons à ce tableau que les paysans, les moujiks, abrutis par le poison toujours très efficace d’une religion sommaire qui, en leur faisant oublier leur condition misérable de serfs, les contenait opportunément dans l’espérance d’un au-delà meilleur, ressentaient une horreur sacrée pour la France « athée ».

L’impératrice douairière de Russie (1759-1828)

 

Notons que c’est Napoléon qui apparaît ici comme le barbare, ce qui ne laisse pas de rendre rêveur.

Et qu’importait que, Premier Consul, Bonaparte eût rétabli le culte ! Les pauvres bougres, dans leur abrutissement, de toute façon, l’ignoraient.

 

LA POLOGNE VEUT RÉSSUSCITER

Une question tracassait le tsar : la Pologne.

Certes, depuis son dernier et troisième dépeçage au profit de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse, qui datait de 1795, elle n’existait plus en tant que Nation. Mais les Polonais, qui ne s’accommodaient pas de ce véritable enterrement de leur pays, avaient commencé à nourrir des espoirs en cet empereur des Français qui, en 1805 avait battu deux des principaux « équarrisseurs » de leur pays, le Russe et l’Autrichien, et venait d’écraser le troisième : le Prussien.

Une aristocrate polonaise, la comtesse Potocka a écrit dans ses Mémoires que, dès que la victoire grandiose de Napoléon à Iéna et son entrée dans Berlin furent connues en Pologne, « toutes les têtes s’enflammèrent et l’on cessa de cacher sa joie. Les restaurants étaient remplis d’une jeunesse bouillante, qui, au bruit des verres, chantait des airs patriotiques et appelait à grands cris les libérateurs et les frères. »

Le cadavre de la Pologne bougeait donc encore.


Intitulée « Le gâteau des rois », cette allégorie représente l’un des partages de la Pologne, celui de 1772. Un autre, en 1795, raya la Pologne de la carte des Nations. Elle ne revivra partiellement
qu’avec la création, par Napoléon, en 1807,

du grand-duché de Varsovie.

Rien ne pouvait plus indisposer ce tsar Alexandre que ces sursauts, que de savoir les espérances que les Polonais mettaient dans le prestigieux vainqueur d’Austerlitz et d’Iéna. Et Alexandre les connaissait d’autant mieux, ces espérances, qu’il avait auprès de lui, un aristocrate polonais de vieille souche, mais totalement inféodé à la Russie, le comte Adam Czartoryski.

Comme il ne pouvait laisser lever, sans réagir, la pâte d’une résurrection polonaise, Alexandre avait décidé de faire entrer des troupes dans cette Pologne où, de même que les Russes et les Prussiens, il se sentait « comme chez lui ».

Sous le commandement du général Bennigsen, un Hanovrien au service russe et l’un des chefs de la conjuration contre le tsar Paul 1er, une armée de 120 000 hommes était entrée en Pologne, et avait occupé Varsovie, qui, du fait de la dernière partition du pays, était possession du roi de Prusse.

Mais entre Alliés pour la « cause », le vaincu d’Iéna n’allait pas « ergoter » pour si peu.

Seule comptait la revanche, et, son armée écrasée, Frédéric-Guillaume ne pouvait plus compter que sur la Russie.

Mais, du fait de l’hostilité palpable des Polonais, les Russes jugèrent plus prudent de se retirer.

Quant aux Prussiens, informés de l’avance de Napoléon, ils se hâtèrent, eux aussi, de prendre la sage décision de quitter Varsovie, et c’est « escortés par les huées des gamins » - témoignage oculaire d’une Varsovienne – qu’ils s’en allèrent rejoindre les Russes, qui s’étaient retirés de l’autre côté de la Vistule.

 

ESPOIRS DES POLONAIS...



Napoléon pouvait-il rester les bras croisés ?

Pouvait-il laisser, sans réagir, cette armée, étalée derrière la Vistule, se rapprocher petit à petit des frontières des nouveaux Alliés de la France ?

Aussi, pour pallier la menace latente mais bien réelle, l’Empereur fut-t-il contraint d’envoyer des troupes en Pologne :

Le Général Bennigsen
(1745-1826)

Le maréchal Murat (1767-1815) dans
l’une de ses tenues flamboyantes qu’il
affectionnait tant.

80 000 hommes, dont 7 500 cavaliers des trois corps d’armée des maréchaux Lannes, Davout et Augereau, placés sous le commandement de Murat, investi de cette tâche de mise en garde et de représentation du fait de sa toute nouvelle qualité de grand-duc (de Berg).

À charge pour lui de sonder les esprits et les âmes pour permettre à l’Empereur de discerner quel fond il pouvait faire sur cette valeureuse et malheureuse Pologne, avant d’y faire lui-même son entrée.

Y entrer tout de suite eût été pris pour un signal d’autant plus lumineux que les Polonais n’attendaient que de le voir briller.

Murat, qui n’était sans doute pas le plus apte à une mission qui exigeait autant de finesse que de perspicacité, s’était donc, conformément aux ordres de l’Empereur, présenté à Varsovie le 22 (ou le 28, selon d’autres sources) novembre.

Il y avait fait d’autant plus grande impression que, pour cette circonstance mémorable, il avait particulièrement soigné sa mise : une mise toute polonaise, faite d’un chapska rouge fourré de martre et surchargée de plume, d’une longue tunique de velours vert serrée à la taille, d’une pelisse de loutre, et d’un sabre à la Sobieski attaché à une ceinture dorée.

La comtesse Potocka
(1776-1867)

Ajoutons à cela l’auréole que lui conféraient ses exploits légendaires, et l’on comprendra aisément cette phrase de la comtesse Potocka, plus haut citée, et qui résume l’enthousiasme entourant la présence française :

« Aussi, les Polonais, charmés d’une valeur si grande, eussent-ils volontiers mis une couronne sur panache glorieux. »

L’Empereur qui connaissait bien les « petites faiblesses de son beau-frère, s’était empressé de lui faire ses recommandations :

« Annoncez à Varsovie que je ne tarderai pas à m’y rendre », lui avait-il écrit de Posen (Poznań) où il se trouvait depuis le 30 novembre, après avoir quitté, cinq jours auparavant, ce Berlin qu’il avait si bien traité.

Mais il avait rajouté, comme pour calmer les ardeurs monarchiques du brillant cavalier :

« Faites bien sentir que je ne viens pas mendier un trône pour les miens : je ne manque pas de trônes à donner à ma famille. »

 

… CIRCONSPECTION DE NAPOLÉON


C’est le maréchal Davout (ci-contre) qui, le premier, prit le pouls de la Pologne : la Posnanie réserva aux soldats français un accueil enthousiaste.

Les Polonais se voyaient déjà rétablis dans leur dignité.

Davout, qui avait reçu de l’Empereur l’ordre de se montrer cordial, mais, surtout de ne point s’engager, transmit ses impressions : on devait pouvoir attendre beaucoup de la ferveur polonaise.

Mais cela était loin de suffire pour lancer l’Empereur - qui avait encore le problème russe à résoudre - dans une aventure à laquelle il n’avait pas encore réfléchi, et pour faire bien comprendre qu’il n’était pas disposé à entrer dans le jeu – tout sympathique et respectable qu’il fût - il écrivit à nouveau à Murat, dont il craignait les réactions fantasques et les avancées irréfléchies :

« Je ne proclamerai l’indépendance de la Pologne que lorsque je reconnaîtrai qu’ils la veulent véritablement soutenir, et je verrai qu’ils la veulent et peuvent soutenir quand je verrai 30 ou 40 000 hommes sous les armes, organisés et la noblesse à cheval, prête à payer de sa personne. »

Il ne dira pas autre chose à la députation de Poznań venue lui présenter ses hommages :

« Jamais la France n’a reconnu le partage de la Pologne ; jamais il n’a été de l’intérêt de la France que ce partage fût fait. Il est de l’intérêt de l’Europe, de l’intérêt de la France que la Pologne existe. Je veux voir l’opinion de toute la nation. Unissez-vous, que les factions intérieures cessent et que le passé, dont vous avez été victimes et dont votre histoire fournit tant de preuves, vous serve d’exemple. C’est le seul moment pour vous de redevenir nation. Votre sort est entre vos mains. »

Peut-être avait-il pensé à ce billet de l’un des chefs des deux autres corps d’armée, les maréchaux Lannes et Augereau, qui avaient suivi un trajet différent qui les fit passer plus au nord, quelque part entre la Poméranie et la Posnanie, vers la basse Vistule. L’accueil, certes avait été amical, mais plus amorphe. Le billet suivant lui avait été envoyé par le maréchal Lannes.

Celui-ci, fort de son passé d’ambassadeur « musclé » au Portugal entre 1801 et 1804, avait, de Thorn (aujourd’hui Toruń), envoyé à Napoléon un message plus factuel tout en étant très imagé :

« D’après tout ce que je vois et les renseignements qui me sont parvenus, la Pologne est composée de deux sortes d’habitants : la première est très riche et, par intérêt, ne peut se séparer de la Prusse ; la seconde, et c’est la plus nombreuse, tient le milieu entre l’homme et la brute ; ce sont des êtres sans aucune espèce d’énergie. Je prie Votre majesté de croire avec confiance aux renseignements que je lui donne sur cette nation. Je suis bien convaincu que si on veut chercher à la soulever, elle sera plutôt contre nous que pour nous. Je suis fâché, Sire, qu’on juge l’esprit des Polonais dans les grandes villes ; il faut considérer plutôt la misère et l’avilissement des campagnes. »

 

UN EMPLOI DU TEMPS SURCHARGÉ

Parti de Posen le 16 décembre, Napoléon entra à son tour dans Varsovie le vendredi 19 décembre.

Pas une entrée dans le style d’un Caesar Imperator, ni d’un Murat empanaché, mais nuitamment, à quatre heures du matin, et juché sur « un mauvais cheval qu’il s’était fait donner au dernier relais ». Pour toute escorte, son mameluk Roustan. Si bien que cet incognito l’obligea à aller réveiller lui-même la sentinelle de garde au château pour qu’il pût se loger, sans avoir vu les illuminations et autres arcs de triomphe que les autorités de Varsovie avaient préparés en son honneur.

Portrait rapide de cette Varsovie, qui allait bientôt devenir la capitale du grand-duché du même nom : 100 000 habitants (faubourgs compris), fabriques de draps, de toiles, de savon, de tapis, de bas, de chapeaux, et nombreuses brasseries.

Certaines sources récentes accréditent le fait que, dès ce moment, l’Empereur se trouva entraîné dans une manière de dolce vita, faite de bals et de réceptions sans fin.

Mais si l’on consulte l’Itinéraire de Napoléon Bonaparte minutieusement dressé par les soins de M. Louis Garros (édition de 1947), on constate qu’il a occupé sa journée du 19 à donner des ordres et à recevoir les autorités du pays - « Il ne lui échappa, rapporte un témoin, aucune parole qui pût passer pour une promesse. » -, que le lendemain, il visita les travaux de Praga - lors du siège de 1794, ce faubourg de Varsovie fut incendié et sa population massacrée par les troupes russes de Souvorov -, que le 21, il travailla avec Daru, intendant général de la Grande Armée, qu’il informa qu’il « y aura d’ici à trois jours une grande bataille. », et que le lundi 22, il donna les ordres pour faire sortir le 3è corps en direction d’Okunin, à une trentaine de kilomètres au nord.

Donc, comme on le constate, un emploi du temps d’autant plus chargé que les Russes étaient tout près et sur pied de guerre, qui ne lui a guère laissé le loisir de participer activement aux « mondanités sentimentales » qu’on lui prête, à ce moment précis du moins.

 

LA BOUE MET PRÉMATUREMENT
FIN À LA CAMPAGNE

Le 23 enfin, Napoléon quittait Varsovie à une heure du matin.

Objectif : les Russes, en position sur le Bug (cette rivière dont le cours fait 800 kilomètres se jette dans la Vistule entre Plock et Varsovie).

Trois jours plus tard, à Pułtusk, à une soixantaine de kilomètres au nord-est de Varsovie (une quarantaine d’après les sources du temps), au milieu d’une mer de boue, qui engloutissait hommes, chevaux canons, car il avait plu sans discontinuer, l’un de ses lieutenants, le maréchal Lannes, réussissait à repousser avec ses 15 000 hommes épuisés et affamés un corps russe près de quatre fois plus nombreux, tandis que Ney, Augereau et Soult se battaient, eux, à Golymin, à une quinzaine de kilomètres plus au nord.

Napoléon avait conçu une manœuvre pour que Pułtusk fût la bataille qui allait lui permettre de défaire l’armée russe, mais la campagne de Pologne, qui venait ainsi de commencer, n’allait pourtant pas tarder à s’arrêter aussitôt :

Avec seulement une quinzaine
de milliers d’hommes épuisés, le
maréchal Lannes (1769-1809)
remporta, à Pułtusk (ci-dessous), une brillante mais difficile
victoire contre un adversaire russe
quatre fois plus nombreux.



 

« Je crois la campagne finie, écrivit Napoléon à Cambacérès. L’ennemi a mis entre nous des marais et des déserts. Je vais prendre mes quartiers d’hiver. »

Et il quitta Pułtusk pour s’en revenir à Varsovie.

Prochaine étape : « le cimetière d’Eylau ».

 

 

À suivre