CHAPITRE 29
« La Prusse peut, si elle le préfère, former une Confédération des États du Nord de l’Allemagne qui se trouvent plus particulièrement dans sa sphère d’activité. L’Empereur approuve dès aujourd’hui toute disposition de ce genre que la Prusse jugerait à propos d’adopter. » (Talleyrand au Premier ministre de Prusse)
Le 2 décembre 1805, l’Autriche, qui, sur l’instigation de l’Angleterre, soucieuse de desserrer l’étau qui la menaçait de l’autre côté de la Manche, avait, en compagnie de la Russie du tsar Alexandre 1er, déclaré la guerre à la France napoléonienne, subissait, avec sa complice, une défaite exemplaire et cuisante à Austerlitz. Pour Napoléon, qui n’avait pas voulu cette guerre, pas plus d’ailleurs que celles que lui imposeront, par la suite, les monarchies européennes, ce fut la première d’une longue série de victoires.
NAPOLÉON PRIÉ DE SE FAIRE LE «RÉGÉNÉRATEUR» DE L'ALLEMAGNE
Quant à Napoléon, il n’avait aucune raison de refuser ce qu’on lui offrait « sur un plateau ». En effet, pourquoi, et à quel titre, eût-il dû priver la France d’une barrière naturelle, sorte de « cordon sanitaire » contre les menaces de ses agresseurs habituels qu’étaient l’Autriche, la Prusse et la Russie ? C’eût été rejeter ces petits princes opportunistes, qui, réunis, pouvaient constituer un bastion avancé non négligeable, entre les bras de l’Autriche, qui n’eût certes pas manqué de les réutiliser contre son vainqueur. N’oublions pas en effet que, depuis 1792, et pratiquement jusqu’à la fin de l’Empire, la France fut en situation quasi permanente de guerre larvée, et en état de siège, au Nord, au Sud, à l’Est, à l’Ouest.
UN TRAÎTÉ EN QUARANTE ARTICLES
Voici ce que stipulait l’article 1er : « Les États de LL. MM. Le roi de Bavière et de Wirtemberg [sic], de LL. AA.SS. les électeurs et archichanceliers de Bade, le duc de Berg et de Clèves, le landgrave de Hesse-Darmstadt, les princes de Nassau-Weilbourg, le prince de Hohenzollern-Hechingen et Hohenzollern-Sigmaringen, les princes de Salm-Salm et Salm-Kirbourg, le prince d’Ysembourg-Birstein, le duc d’Aremberg, le prince de Lichtenstein, et le comte [puis prince par son entrée dans la Confédération] de la Leyen [près de Trèves] seront séparés à perpétuité du territoire de l’empire germanique, et unis entre eux par une confédération particulière sous le nom d’États confédérés du Rhin. »
DÉCÈS OFFICIEL DU SAINT EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE
En réalité, et comme on peut s’en douter, le véritable « patron » de la Confédération, dont les membres passaient avec la France une alliance défensive et offensive, qualifiée de « perpétuelle », était son « protecteur » : Napoléon. Un protecteur, qui, en cette qualité, nommait le successeur d’un prince décédé. En d’autres termes, c’est Napoléon qui allait surveiller et diriger la politique extérieure de la Confédération, et détenir le commandement de son armée ; il fixait d’ailleurs lui-même le contingent fourni par chacun des États en échange du maintien de leur intégrité territoriale.
LE MARIAGE, ARME DE GÉOPOLITIQUE
Sur un plan plus « social », l’institution de la Confédération permit, entre autres, aux habitants de la principauté de Hohenzollern-Hechingen de voir le servage aboli et de bénéficier de quelques réformes fiscales qui furent les bienvenues. Un miracle de « l’Ogre » Napoléon, fâcheux « importateur » des Droits de l’Homme ! Parfois, ce furent les petits princes eux-mêmes qui sollicitèrent de s’allier par mariage fût-ce à l’un des proches de cet empereur Napoléon qu’aujourd’hui encore nombre « d’historiens », anglais notamment, se plaisent à ne désigner que sous l’appellation injurieuse de « Parvenu » (« Upstart ») corse. Dans la correspondance adressée par Talleyrand à l’Empereur, on trouve ainsi, à la date du 7 juin 1806, cette note :
Et d’après l’article V, les intérêts communs des États confédérés seraient désormais traités par la Diète de Francfort, divisée en deux collèges : le collège des rois et le collège des princes. Dans l’éventualité – bien peu probable – où l’un des confédérés envisagerait d’aliéner tout ou partie de sa souveraineté, il ne pourrait le faire qu’en faveur de l’un des autres États confédérés (article VIII).
UNE AUTRE MANIPULATION DES FAITS AU DÉTRIMENT DE NAPOLÉON On a vu (cf. chapitre 23) les détestables suspicions de jalousie portées, aujourd’hui encore, contre Napoléon à la suite de la victoire du maréchal Davout à Auerstedt. Nous en avons fait justice, preuves à l’appui. La même histoire se répète, dans un autre registre bien sûr, avec la création de la Confédération du Rhin. Ainsi, on a souvent écrit que cette institution nouvelle avait été la cause de la guerre, longuement évoquée dans les chapitres précédents, que la Prusse, en octobre de cette même année 1806, déclara à la France. Avec le résultat calamiteux que l’on connaît. Une manière bien commode de « dédouaner » la cour de Prusse de sa stupide et criminelle frénésie guerrière. Or, il était si peu dans les intentions de l’Empereur de chercher chicane aux Prussiens qu’il avait proposé à Berlin de créer, au nord de l’Allemagne, sous le nom de Confédération du Nord, un protectorat analogue à celui qu’il avait constitué dans le Sud. Voici, à ce sujet, ce que, d’ordre de Napoléon, Talleyrand écrivit à la cour de Berlin : « C’est à la Prusse de tirer parti d’une conjoncture aussi favorable pour agrandir et fortifier son système. Elle trouvera l’empereur Napoléon disposé à seconder ses vues et ses projets. Elle peut réunir sous une nouvelle loi fédérative les États qui appartiennent encore à l’Empire germanique, et faire entrer la couronne impériale dans la maison de Brandebourg. Elle peut, si elle le préfère, former une Confédération des États du Nord de l’Allemagne qui se trouvent plus particulièrement dans sa sphère d’activité. L’Empereur approuve dès aujourd’hui toute disposition de ce genre que la Prusse jugerait à propos d’adopter. » Les Prussiens eux-mêmes étaient si convaincus des intentions toutes pacifiques de l’empereur des Français, que le Premier ministre, Haugwitz, cherchant à calmer les angoisses d’un général prussien, lui adressa ces mots : « Comment pourrais-je me figurer que Napoléon a l’intention de nous faire la guerre au moment où il nous annonce amicalement son plan en Allemagne du Nord ? S’il voulait nous déclarer la guerre, il ne nous mettrait certes pas entre les mains les moyens de nous réunir avec la Saxe, la Hesse… » Et c’est d’ailleurs tout aussi amicalement que la Prusse, elle, fourbissait ses armes pour se lancer dans la campagne qui allait se solder par la double victoire française d’Iéna et d’Auerstedt, et l’écrasement total de son armée. Seul le respect que Napoléon portait à la mémoire du Grand Frédéric fit que la couronne de Prusse ne subît pas un sort identique. Dans le même esprit, signalons que deux autres souverains– dont, bien sûr, aucun jugea bon de s’en montrer reconnaissant dans le cours des événements – bénéficièrent de cette mansuétude, d’où cette remarque, teintée d’une amertume justifiée, de l’Empereur que ses détracteurs feraient bien de méditer : « À Austerlitz, j’ai laissé la liberté à Alexandre que je pouvais faire mon prisonnier. Après Iéna, j’ai laissé le trône à la maison de Prusse que j’avais abattu. Après Wagram, j’ai négligé de morceler la monarchie autrichienne. » La manière dont ces souverains le remercièrent de ses beaux gestes en dit long sur leur éthique « de droit divin ».
UN HOMME D'HONNEUR : LE ROI DE SAXE La débâcle de la Prusse, le 14 octobre 1806, ne fit que fortifier la toute jeune Confédération : elle s’accrut en effet, entre autres et notamment, de l’adhésion de l’Électeur de Saxe et de celle du grand-duc de Würzbourg, bientôt rejoints par les ducs saxons et tous les princes d’Allemagne centrale.
Le roi de Saxe, qui avait été entraîné malgré lui dans la coalition qui vit la déconfiture prussienne à Iéna, paiera cher sa fidélité à l’Empereur : après la défaite de celui-ci à Leipzig (19 octobre 1813), Frédéric-Auguste 1er sera fait prisonnier par les Alliés, et son pays administré, d’abord par un gouverneur russe, puis par un gouverneur prussien. Peu avant la bataille de Waterloo, la haine des soldats saxons se manifestera par une révolte contre les Prussiens, et l’aimable Blücher, dont, curieusement, personne, notamment en France, ne souligne jamais les exactions, fera fusiller plusieurs de leurs officiers. Après le désastre ultime, le respectable Frédéric-Auguste 1er verra son pays amputé du tiers de son territoire au profit des Prussiens, et le grand-duché de Varsovie, qui, depuis sa création en 1807, n’avait cessé d’exciter la convoitise du tsar Alexandre, lui sera – enfin ! - attribué. Homme d’honneur comparé à ses pairs, le roi de Saxe méritait bien qu’on lui rendît hommage. À la fin de 1808, la confédération du Rhin, qui était très rapidement « montée en puissance », comptait quelque dix-sept millions d’habitants répartis dans cinq royaumes, cinq grands-duchés et 23 principautés, le tout sur un territoire de 428 000 kilomètres carrés. À l’aide de documents d’époque, c’est cette mosaïque dont nous vous donnerons la « carte d’identité » dans le prochain chapitre.
À suivre
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