VOLUME II

CHAPITRE 29

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« La Prusse peut, si elle le préfère,

former une Confédération des États du Nord

de l’Allemagne qui se trouvent plus particulièrement

dans sa sphère d’activité. L’Empereur approuve

dès aujourd’hui toute disposition de ce genre

que la Prusse jugerait à propos d’adopter. »

(Talleyrand au Premier ministre de Prusse)

 

Le 2 décembre 1805, l’Autriche, qui, sur l’instigation de l’Angleterre, soucieuse de desserrer l’étau qui la menaçait de l’autre côté de la Manche, avait, en compagnie de la Russie du tsar Alexandre 1er, déclaré la guerre à la France napoléonienne, subissait, avec sa complice, une défaite exemplaire et cuisante à Austerlitz.

Pour Napoléon, qui n’avait pas voulu cette guerre, pas plus d’ailleurs que celles que lui imposeront, par la suite, les monarchies européennes, ce fut la première d’une longue série de victoires.

Mais cette défaite n’avait pas eu de conséquences que pour l’Autriche et la Russie.

En effet, depuis des siècles, les petits princes allemands, trop faibles pour se défendre seuls contre les grands prédateurs voisins, vivaient dans l’ombre et sous l’aile protectrice du Saint Empire romain germanique, sur lequel régnait, en théorie, l’empereur d’Autriche.

Dans la pratique, les affaires étaient regroupées entre les mains de l’archichancelier du Saint Empire, Karl von Dalberg (1744-1817), ex-évêque électeur de Mayence, devenu archevêque-électeur de Ratisbonne. Une sinécure que l’effondrement de l’Autriche risquait de mettre à mal.

Karl von Dalberg qui est à l’origine de la création de la Confédération du Rhin

 

NAPOLÉON PRIÉ DE SE FAIRE LE «RÉGÉNÉRATEUR» DE L'ALLEMAGNE


Dalberg entreprit alors de se rapprocher de Napoléon, lui offrant de se faire en quelque sorte le « régénérateur » de l’Allemagne.

Avec un sens de l’à-propos tout temporel propre aux gens d’église, Dalberg prit pour coadjuteur un étrange ecclésiastique, ex … commissaire aux vivres à l’armée d’Italie, et membre de la famille Bonaparte, en la personne du cardinal Fesch, demi-frère de la mère de Napoléon, et, donc, oncle de l’Empereur.

 

Le cardinal Fesch
(1763-1839)


Depuis la défaite du « protecteur » autrichien, l’anarchie et l’inquiétude sévissaient chez les petits graves conséquences, dont la moindre n’était pas le risque de tomber sous la coupe de la Prusse détestée.

Compte tenu de la menace et des circonstances, le vainqueur prestigieux du 2 décembre 1805, semblait être la solution de secours - et de recours - la plus acceptable.

Quant à Napoléon, il n’avait aucune raison de refuser ce qu’on lui offrait « sur un plateau ».

En effet, pourquoi, et à quel titre, eût-il dû priver la France d’une barrière naturelle, sorte de « cordon sanitaire » contre les menaces de ses agresseurs habituels qu’étaient l’Autriche, la Prusse et la Russie ?

C’eût été rejeter ces petits princes opportunistes, qui, réunis, pouvaient constituer un bastion avancé non négligeable, entre les bras de l’Autriche, qui n’eût certes pas manqué de les réutiliser contre son vainqueur.

N’oublions pas en effet que, depuis 1792, et pratiquement jusqu’à la fin de l’Empire, la France fut en situation quasi permanente de guerre larvée, et en état de siège, au Nord, au Sud, à l’Est, à l’Ouest.

 

UN TRAÎTÉ EN QUARANTE ARTICLES

Article 1er de l’acte fondateur de la Confédération du Rhin, placée sous la protection de l’empereur des Français


Le 12 juillet 1806, le projet de traité, préparé par le ministre français des relations extérieures, Talleyrand, fut signé, donnant naissance à la première « version » de la Confédération du Rhin.

Le traité comportait quarante articles qu’il est bien évidemment impossible de citer, voire, simplement, de résumer ici.

Voici ce que stipulait l’article 1er :

« Les États de LL. MM. Le roi de Bavière et de Wirtemberg [sic], de LL. AA.SS. les électeurs et archichanceliers de Bade, le duc de Berg et de Clèves, le landgrave de Hesse-Darmstadt, les princes de Nassau-Weilbourg, le prince de Hohenzollern-Hechingen et Hohenzollern-Sigmaringen, les princes de Salm-Salm et Salm-Kirbourg, le prince d’Ysembourg-Birstein, le duc d’Aremberg, le prince de Lichtenstein, et le comte [puis prince par son entrée dans la Confédération] de la Leyen [près de Trèves] seront séparés à perpétuité du territoire de l’empire germanique, et unis entre eux par une confédération particulière sous le nom d’États confédérés du Rhin. »

 

DÉCÈS OFFICIEL DU SAINT EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE

Par leur adhésion à la Confédération, les princes allemands établissaient l’acte officiel de décès du Saint Empire, décès constaté et avalisé, le 6 août 1806, par l’empereur d’Autriche, François II. Celui-ci renonçait à son titre d’empereur d’Allemagne pour prendre celui d’empereur d’Autriche sous le nom de François 1er, empereur héréditaire d’Autriche.

À la tête de ce nouvel ensemble géopolitique, dont la capitale était Francfort, Napoléon plaça tout naturellement son « promoteur », Dalberg, nanti du titre de prince-primat de la Confédération du Rhin, titre qui, précisait l’article IV, « n’emporte avec lui aucune prérogative contraire à la plénitude de la souveraineté dont chacun des confédérés doit jouir. »

Le Saint Empire romain germanique à son apogée au début du 18è siècle. En haut, l’ex-empereur d’Allemagne, sous le nom de François II, devenu François Ier, empereur héréditaire d’Autriche.

En réalité, et comme on peut s’en douter, le véritable « patron » de la Confédération, dont les membres passaient avec la France une alliance défensive et offensive, qualifiée de « perpétuelle », était son « protecteur » : Napoléon.

Un protecteur, qui, en cette qualité, nommait le successeur d’un prince décédé.

En d’autres termes, c’est Napoléon qui allait surveiller et diriger la politique extérieure de la Confédération, et détenir le commandement de son armée ; il fixait d’ailleurs lui-même le contingent fourni par chacun des États en échange du maintien de leur intégrité territoriale.

 

LE MARIAGE, ARME DE GÉOPOLITIQUE

Notons, pour l’anecdote que l’un de ces ducs « allemands » ‑ qui n’allait pas tarder à devenir un grand-duc – n’était autre qu’un duc … gascon de fraîche (15 mars 1806) date : en l’occurrence, Joachim Murat, beau-frère de Napoléon.

Pour attacher plus étroitement les États de la Confédération à l’Empire, Napoléon, dans la meilleure tradition dynastique, avait eu recours aux liens du sang, bien avant la signature du traité définissant le statut de la Confédération :

Détail de l’illustration d’ouverture montrant le mariage de Jérôme Bonaparte avec Catherine de Wurtemberg (DR)

 

outre son beau-frère Murat, devenu grand-duc de Berg, déjà nommé, son beau-fils Eugène avait épousé Augusta, fille du roi de Bavière, Stéphanie Tascher de la Pagerie, le prince héritier de Bade, et, un peu plus tard, le 23 août 1807 Jérôme, le frère cadet de la famille Bonaparte, s’était uni à Catherine de Wurtemberg.

Cette tendance sera confirmée par l’attribution en août 1807, à ce même Jérôme, de la Westphalie, devenue royaume.

Sur un plan plus « social », l’institution de la Confédération permit, entre autres, aux habitants de la principauté de Hohenzollern-Hechingen de voir le servage aboli et de bénéficier de quelques réformes fiscales qui furent les bienvenues.

Un miracle de « l’Ogre » Napoléon, fâcheux « importateur » des Droits de l’Homme !

Parfois, ce furent les petits princes eux-mêmes qui sollicitèrent de s’allier par mariage fût-ce à l’un des proches de cet empereur Napoléon qu’aujourd’hui encore nombre « d’historiens », anglais notamment, se plaisent à ne désigner que sous l’appellation injurieuse de « Parvenu » (« Upstart ») corse.

Dans la correspondance adressée par Talleyrand à l’Empereur, on trouve ainsi, à la date du 7 juin 1806, cette note :

« À la tête de ce dossier, S. M. trouvera une lettre du prince de Hohenzollern : il supplie [souligné par nous] V. M. d’accorder sa sanction à l’alliance de son fils avec la nièce du prince Joachim [Murat]… »

Quant à l’article III, il stipulait que chacun des princes nouvellement confédérés renonçait aux titres « qui expriment un rapport quelconque avec l’empire germanique, et, le 1er août prochain [fera] notifier à la Diète sa séparation d’avec l’empire [germanique]. »

Joachim Murat
1767-1815

Et d’après l’article V, les intérêts communs des États confédérés seraient désormais traités par la Diète de Francfort, divisée en deux collèges : le collège des rois et le collège des princes.

Dans l’éventualité – bien peu probable – où l’un des confédérés envisagerait d’aliéner tout ou partie de sa souveraineté, il ne pourrait le faire qu’en faveur de l’un des autres États confédérés (article VIII).

 

UNE AUTRE MANIPULATION DES FAITS AU DÉTRIMENT DE NAPOLÉON

On a vu (cf. chapitre 23) les détestables suspicions de jalousie portées, aujourd’hui encore, contre Napoléon à la suite de la victoire du maréchal Davout à Auerstedt. Nous en avons fait justice, preuves à l’appui.

La même histoire se répète, dans un autre registre bien sûr, avec la création de la Confédération du Rhin.

Ainsi, on a souvent écrit que cette institution nouvelle avait été la cause de la guerre, longuement évoquée dans les chapitres précédents, que la Prusse, en octobre de cette même année 1806, déclara à la France. Avec le résultat calamiteux que l’on connaît.

Une manière bien commode de « dédouaner » la cour de Prusse de sa stupide et criminelle frénésie guerrière.

Or, il était si peu dans les intentions de l’Empereur de chercher chicane aux Prussiens qu’il avait proposé à Berlin de créer, au nord de l’Allemagne, sous le nom de Confédération du Nord, un protectorat analogue à celui qu’il avait constitué dans le Sud.

Voici, à ce sujet, ce que, d’ordre de Napoléon, Talleyrand écrivit à la cour de Berlin :

« C’est à la Prusse de tirer parti d’une conjoncture aussi favorable pour agrandir et fortifier son système. Elle trouvera l’empereur Napoléon disposé à seconder ses vues et ses projets. Elle peut réunir sous une nouvelle loi fédérative les États qui appartiennent encore à l’Empire germanique, et faire entrer la couronne impériale dans la maison de Brandebourg. Elle peut, si elle le préfère, former une Confédération des États du Nord de l’Allemagne qui se trouvent plus particulièrement dans sa sphère d’activité. L’Empereur approuve dès aujourd’hui toute disposition de ce genre que la Prusse jugerait à propos d’adopter. »

Les Prussiens eux-mêmes étaient si convaincus des intentions toutes pacifiques de l’empereur des Français, que le Premier ministre, Haugwitz, cherchant à calmer les angoisses d’un général prussien, lui adressa ces mots :

« Comment pourrais-je me figurer que Napoléon a l’intention de nous faire la guerre au moment où il nous annonce amicalement son plan en Allemagne du Nord ? S’il voulait nous déclarer la guerre, il ne nous mettrait certes pas entre les mains les moyens de nous réunir avec la Saxe, la Hesse… »

Et c’est d’ailleurs tout aussi amicalement que la Prusse, elle, fourbissait ses armes pour se lancer dans la campagne qui allait se solder par la double victoire française d’Iéna et d’Auerstedt, et l’écrasement total de son armée.

Seul le respect que Napoléon portait à la mémoire du Grand Frédéric fit que la couronne de Prusse ne subît pas un sort identique.

Dans le même esprit, signalons que deux autres souverains– dont, bien sûr, aucun jugea bon de s’en montrer reconnaissant dans le cours des événements – bénéficièrent de cette mansuétude, d’où cette remarque, teintée d’une amertume justifiée, de l’Empereur que ses détracteurs feraient bien de méditer :

« À Austerlitz, j’ai laissé la liberté à Alexandre que je pouvais faire mon prisonnier. Après Iéna, j’ai laissé le trône à la maison de Prusse que j’avais abattu. Après Wagram, j’ai négligé de morceler la monarchie autrichienne. »

La manière dont ces souverains le remercièrent de ses beaux gestes en dit long sur leur éthique « de droit divin ».

 

UN HOMME D'HONNEUR : LE ROI DE SAXE

La débâcle de la Prusse, le 14 octobre 1806, ne fit que fortifier la toute jeune Confédération : elle s’accrut en effet, entre autres et notamment, de l’adhésion de l’Électeur de Saxe et de celle du grand-duc de Würzbourg, bientôt rejoints par les ducs saxons et tous les princes d’Allemagne centrale.


Mais, comme il est aisé de le deviner, lorsque le grand « Protecteur » commencera à faiblir sous les coups répétés de « ses alliés qui ne cessèrent jamais d’être ses ennemis » - cette belle (et pertinente) formule est du mémorialiste Norvins dans son Histoire de Napoléon – tous ces roitelets et autres petits princes, oubliant ce dont ils étaient redevables à Napoléon, se précipiteront dans les bras de leurs anciens maîtres – ce qui n’eût été qu’un moindre mal – mais, pire, ils tourneront leurs armes contre leur bienfaiteur.

Une seule, mais notable, exception qu’il convient de saluer : celle de l’Électeur de Saxe, Frédéric-Auguste, fait roi par Napoléon, qui confia également à son autorité le grand-duché de Varsovie, constitué avec des territoires pris à la Prusse vaincue à Iéna.

Fait roi de Saxe par Napoléon, Frédéric Auguste restera jusqu’à la fin fidèle à l’Empereur. Les Alliés lui feront payer sa fidélité en le faisant prisonnier et en morcelant son pays

Le roi de Saxe, qui avait été entraîné malgré lui dans la coalition qui vit la déconfiture prussienne à Iéna, paiera cher sa fidélité à l’Empereur : après la défaite de celui-ci à Leipzig (19 octobre 1813), Frédéric-Auguste 1er sera fait prisonnier par les Alliés, et son pays administré, d’abord par un gouverneur russe, puis par un gouverneur prussien.

Peu avant la bataille de Waterloo, la haine des soldats saxons se manifestera par une révolte contre les Prussiens, et l’aimable Blücher, dont, curieusement, personne, notamment en France, ne souligne jamais les exactions, fera fusiller plusieurs de leurs officiers.

Après le désastre ultime, le respectable Frédéric-Auguste 1er verra son pays amputé du tiers de son territoire au profit des Prussiens, et le grand-duché de Varsovie, qui, depuis sa création en 1807, n’avait cessé d’exciter la convoitise du tsar Alexandre, lui sera – enfin ! - attribué.

Homme d’honneur comparé à ses pairs, le roi de Saxe méritait bien qu’on lui rendît hommage.

À la fin de 1808, la confédération du Rhin, qui était très rapidement « montée en puissance », comptait quelque dix-sept millions d’habitants répartis dans cinq royaumes, cinq grands-duchés et 23 principautés, le tout sur un territoire de 428 000 kilomètres carrés.

À l’aide de documents d’époque, c’est cette mosaïque dont nous vous donnerons la « carte d’identité » dans le prochain chapitre.

 

 

 

 

 

 

À suivre