Volume II

CHAPITRE 28

« Nous avons été contraint, pour le bien

de nos peuples et de nos alliés, à opposer à

l’ennemi commun les mêmes

armes dont il se servait contre nous »

(Napoléon dans son message au Sénat)

 

Nous avons terminé le chapitre précédent en écrivant que la servilité des Prussiens en général et des Berlinois en particulier laissait à Napoléon les coudées franches pour s’occuper en toute sérénité des affaires de son empire, et, dans ce cas précis, du grand projet dont la paix en Europe devait, dans son esprit, être l’aboutissement.

 

L’Angleterre, obstacle à la paix en Europe

Ce projet était directement dirigé contre le pays qui, en ce temps, faisait obstacle à la paix.

Or, quel pays faisait obstacle à la paix ?

L’Angleterre, dont l’appétit insatiable de puissance lui faisait susciter et alimenter sur le continent des guerres ininterrompues contre la France napoléonienne.

Napoléon hésitera beaucoup avant de décréter
le Blocus continental. C’est l’Angleterre,
qui, en ouvrant la première les hostilités commerciales,
le décidera à agir. (DR)

Pour remettre les événements en perspective, rappelons, car ce genre d’information être sans cesse répétée, qu’entre 1793 et 1815, Londres versa 66 millions de livres, soit un milliard et demi de francs or (de l’époque), aux monarchies européennes pour financer les « guerres napoléoniennes », selon l’expression malhonnête bien connue.

Afin de neutraliser une fois pour toutes ce pays malfaisant qu’était l’Angleterre de ce temps, l’Empereur avait, comme chacun le sait, envisagé un débarquement, car « envahir l’Angleterre, c’est donner cent ans de paix à la France  », avait-il coutume de dire. Avec raison.

La maladresse, peut-être la pusillanimité ou quoi que ce soit d’autre des chefs de la marine n’avaient malheureusement pas permis que ce projet fût concrétisé.

Il lui fallait donc trouver autre chose pour faire rendre gorge à cet ennemi malfaisant et sans honneur. En effet, rien n’était plus méprisable en ce temps, où le vocable d’honneur n’était pas un mot creux, que de faire se battre les autres à sa place pour protéger et développer ses propres intérêts commerciaux.

Ainsi, de 1800 à 1815, pour sauvegarder ses intérêts et satisfaire sa boulimie de puissance, l’Angleterre financera inlassablement les coalitions successives, ce qui fait d’elle la responsable de facto de tous ces morts et blessés que l’on impute indûment à Napoléon. Aidé dans cette tâche sinistre et sordide par les royalistes français, Londres a manipulé magistralement – et continue de manipuler – l’Histoire de cette époque.

 

Interdire le Continent au commerce anglais

Donc, trouver un autre moyen, mais lequel ?

En interdisant les côtes du Continent au commerce anglais pour étouffer le pays sous ses productions devenues invendables.

À dire vrai, cette idée n’était pas une novation totale sortie tout droit du cerveau de Napoléon. On en retrouve en effet la trace dans un décret de la Convention nationale, qui, dès le début de l’année 1793, interdisait l’entrée en France de toute marchandise anglaise.

On retrouve également cette même volonté de mettre un frein à l’expansionnisme forcené du commerce anglais dans un autre décret, du Directoire celui-ci, quatre ans plus tard : ce décret prévoyait d’interdire l’entrée des ports français à tout navire qui avait fait escale dans un port anglais. On y trouvait même une disposition visant à réduire le commerce des neutres, qui, sous pavillon de leur pays, transportaient en fait des produits manufacturés en Angleterre.

Ces projets s’étaient soldés par autant d’échecs et, comme au nombre des neutres visés par cette mesure figuraient les États-Unis qui se montraient fort mécontents de ses incidences sur leur économie, le Premier Consul, soucieux de ne pas entrer en conflit avec eux, l’avait abolie.

Trois événements majeurs avaient fait glisser Napoléon vers une radicalisation de l’obstruction au commerce anglais : une défaite, une victoire et une décision anglaise.

La défaite fut celle de Trafalgar, le 21 octobre 1805.


DR

La marine impériale ne se relèvera jamais totalement du désastre naval de Trafalgar.
Dès lors, Napoléon n’aura plus d’autres ressources que de combattre son plus mortel
ennemi sur terre. Le Blocus est l’une des conséquences de cette défaite.

 

L’écrasement des forces navales combinées franco-espagnoles qui en était résulté avait mis un terme aux projets français de débarquement en Angleterre, laissant, par voie de conséquence, cette dernière seule maîtresse des voies maritimes. Désormais, l’Empereur ne disposait plus que d’une arme contre l’ennemi anglais : l’arme économique.

La victoire, ce fut, le 14 octobre 1806, celle d’Iéna, que nous avons évoquée longuement dans les chapitres précédents. Et cette victoire, elle aussi, avait des conséquences extrêmement bénéfiques, mais, cette fois, pour la France de Napoléon.

En effet, la destruction de la Prusse donnait à Napoléon le contrôle des ports allemands de la mer du Nord et de la Baltique, par lesquels transitaient les marchandises anglaises avant de se répandre en Europe.

Cependant, bien conscient qu’une telle mesure était fort éloignée de la notion du droit des Nations qui allaient se trouver entraînées dans un processus dont elles allaient être parties prenantes à leur corps défendant, Napoléon hésita à réactiver ce que lui avaient « soufflé » la Convention nationale et le Directoire.

 

Les Anglais « tirent les premiers »

Ce fut l’Angleterre, qui se souciait comme d’une guigne de tout principe moral – sa conduite passée, que nous avons déjà longuement exposée dans les chapitres précédents, et à venir, en témoigne de manière éloquente – qui, quelques mois plus auparavant, avait offert à l’Empereur le prétexte dont il avait besoin pour passer à l’acte…

Le 16 mai 1806, le gouvernement anglais avait en effet signé un décret par lequel il mettait en état de blocus tous les ports et côtes du Continent, de Brest à l’embouchure de l’Elbe (ci-contre à droite).

Le procédé était tellement odieux que, mettant un instant de côté son style d’ordinaire si feutré, Talleyrand (ci-dessous à gauche) lui-même écrivait à l’Empereur :

« Contre une puissance qui méconnaît à ce point toutes les idées de justice, que peut-on faire, si ce n’est les oublier soi-même un instant pour la contraindre à ne plus les violer ? Le droit de la défense naturelle permet d’opposer à son ennemi des armes dont il se sert, et de faire réagir contre lui ses propres fureurs. »

Le procédé anglais était certes odieux, mais dans la droite ligne des us et coutumes politiques de cette Angleterre de George III, dont le cynisme et l’arrogance se retrouvent tout entiers dans cette phrase – elle fut prononcée en 1800 par le Premier ministre Pitt, mais elle était toujours d’actualité en 1806 – qui affirmait sans vergogne que « tous les neutres devaient se soumettre à la visite du dernier des corsaires anglais. »

Et il poursuivait par cette phrase qu’il serait bien fâcheux de ne point citer :

« Renoncer au droit de visite [donc des navires neutres par les corsaires anglais] c’est souffrir que la France ressuscite sa marine et son commerce. Jamais l’Angleterre ne se départira de ces droits [!] dont l’exercice est absolument indispensable pour le maintien des intérêts les plus chers de son empire. Les lois invoquées par les neutres sont attentatoires aux bases de notre grandeur et de notre sécurité maritime ; elles sont un principe révolutionnairedes droits de l’homme, qui nous conduirait à renoncer à tous les avantages pour lesquels nous avons depuis si longtemps et avec tant de profit [un terme très à propos] déployé toute l’énergie britannique. »

Qu’un pays neutre, dont un navire venait de se faire « visiter » et rançonner par un corsaire anglais, osât protester, et le même individu voyait dans cette objection une « insolence ».

Quant à Pitt père, premier comte de Chatham, il avait coutume de dire :

« Il ne faut pas qu’il soit tiré sur l’océan un seul coup de canon sans notre bon plaisir. »

Donc pour les Pitt et autres ministres, simples outils au service des puissants négociants anglais, pas d’encombrants et inutiles scrupules de conscience ( !) : décider le blocus de cette France devenue bien trop prospère et puissante était dans leur logique.

 

La guerre économique

contre l’Angleterre commence à Berlin

Les Anglais « ayant tiré les premiers », pourquoi Napoléon eût-il dû, lui, conserver des scrupules de conscience ?

Le 21 novembre 1806, « En [son] camp impérial de Berlin », Napoléon signait le fameux « Décret de Berlin » qui marquait le début d’une guerre économique à outrance contre l’Angleterre.

En voici les principaux termes :

« Napoléon, empereur des Français, roi d’Italie, considérant :

« Que l’Angleterre n’admet point le droit des gens suivi universellement par tous les peuples policés ;

« Qu’elle répute ennemi tout individu appartenant à l’État ennemi, et fait en conséquence prisonniers de guerre, non seulement les équipages des vaisseaux armés en guerre et les navires marchands, mais encore les équipages des vaisseaux de commerce et les négociants qui voyagent pour les affaires de leur négoce ;

« Qu’elle étend aux bâtiments et marchandises du commerce et aux propriétés des particuliers le droit de conquête qui ne peut s’appliquer qu’à ce qui appartient à l’État ennemi ;

« Qu’elle étend aux villes et ports de commerce non fortifiés, aux havres et embouchures des rivières, le droit de blocus, qui, d’après la raison et l’usage de tous les peuples policés, n’est applicable qu’aux places fortes… ;

« Que cet abus monstrueux du droit de blocus n’a d’autre but que d’empêcher les communications entre les peuples, et d’élever le commerce et l’industrie de l’Angleterre sur la ruine de l’industrie et du commerce du Continent… ;

« Que cette conduite de l’Angleterre, digne en tout des premiers âges de la barbarie, a profité à cette puissance au détriment de tous les autres… ;

« Qu’il est de droit naturel d'opposer à l'ennemi les armes dont il se sert, et de le combattre de la même manière qu’il combat, lorsqu’il méconnaît les idées de justice et tous les sentiments libéraux, résultat de la civilisation parmi les hommes :

« Nous avons résolu d’appliquer à l’Angleterre les usages qu’elle a consacrés dans sa législation maritime.

« Les dispositions du présent décret seront constamment considérées comme principe fondamental de l’empire, jusqu’à ce que l’Angleterre ait reconnu que le droit de la guerre est un, et le même sur terre que sur mer ; qu’il ne peut s’étendre ni aux propriétés privées, quelles qu’elles soient, ni à la personne des individus étrangers à la profession des armes et que le droit de blocus doit être restreint aux places fortes réellement investies par des forces suffisantes.

« Nous avons en conséquence décrété et décrétons ce qui suit :

« Art. 1 er. Les îles Britanniques sont déclarées en état de blocus.

« 2. Tout commerce et toute correspondance avec les îles britanniques sont interdits… »

L’ensemble, qui comporte onze articles, est intéressant en ce que ses « attendus » constituent un raccourci éloquent des mœurs politiques de l’Angleterre de ce temps.

 

Une prospérité fondée sur le commerce

L’arme était bonne, car, plus que dans n’importe quel autre pays, la prospérité économique de l’Angleterre reposait sur son commerce, prospérité dans laquelle l’Europe entrait pour un bon tiers.

Napoléon, envoya le texte de son décret au Sénat et, ce qui est à son honneur, il justifia ainsi la décision – grave – qu’il venait de prendre :

« Nous avons mis les îles britanniques en état de blocus, et nous avons ordonné contre elles des dispositions qui répugnaient à notre cœur. Il nous en a coûté de faire dépendre les intérêts des particuliers de la querelle des rois, et de revenir, après tant d’années de civilisation, aux principes qui caractérisaient la barbarie des premiers âges des Nations. Mais nous avons été contraint, pour le bien de nos peuples et de nos alliés [ils ne tarderont pas à être d’un avis différent] à opposer à l’ennemi commun les mêmes armes dont il se servait contre nous. Ces déterminations, commandées par un juste sentiment de réciprocité, ne m’ont été inspirées ni par la passion ni par la haine. Ce que nous avons offert après avoir dissipé les trois coalitions qui avaient tant contribué à la gloire de mon peuple, nous l’offrons encore aujourd’hui que nos armes ont obtenu de nouveaux triomphes. Nous sommes prêts à faire la paix avec l’Angleterre, nous sommes prêts à la faire avec la Russie [1807 va bientôt lui démontrer que celle-ci n’est pas disposée à l’accepter] , avec la Prusse. Mais elle ne peut être conclue que sur des bases telles, qu’elles ne permettent à qui que ce soit de s’arroger aucun droit de suprématie à notre égard… »

 

Les débuts du Blocus ne furent pas fracassants : contraint de combattre les Russes, qui lui avaient obligeamment déclaré la guerre et finiront écrasés à Friedland, Napoléon se trouva dans l’impossibilité de le faire appliquer dans toute sa rigueur, et hormis la France et dans le royaume d’Italie, le système connut de nombreuses ratées.

Le cabinet de Londres, comme on peut s’en douter, ne resta pas les bras croisés, et un ordre du conseil royal, daté du 11 novembre 1807, fit désormais interdiction à tout bâtiment neutre de naviguer sans prendre préalablement à Londres ou à Malte une licence, et, pour faire bonne mesure, payer des taxes considérables sur la cargaison.

 

Le décret de Milan, réponse de Napoléon au cabinet de Londres

Peu après la décision anglaise du 11 novembre 1807, Napoléon répondit par un autre décret, daté de Milan le 23 novembre, qui déclarait « dénationalisés et de bonne prise » les bâtiments qui se seraient soumis à cette injonction tyrannique et odieuse.

Entre autres conséquences négatives, le blocus favorisa une contrebande effrénée, qui se trouva d’autant plus facilitée qu’en immobilisant de nombreuses troupes, les théâtres de guerre que l’Europe multipliait comme à plaisir ne permettaient pas à Napoléon d’exercer son blocus avec toute la rigueur souhaitable. Ce fut notamment le cas avec la campagne dans la Péninsule ibérique pour laquelle il dut employer de nombreuses et excellentes troupes, qui eussent été mieux employées à surveiller les ports de la mer du Nord et de la Baltique.

Arme économique de derniers recours, le Blocus continental impliquait que
tous les ports fussent hermétiquement fermés aux navires de commerce
anglais. Malheureusement, par voie de conséquence, nombre de ports
français virent leur trafic
baisser de manière alarmante. DR

S’il eut des effets souvent néfastes sur les économies européennes, il permit aussi au Continent, contraint et forcé, de faire un énorme effort industriel et d’inventer des produits de remplacement qui s’avérèrent finalement très profitables. Le sucre de betterave est le plus connu de ces « produits de substitution ».

Mais la pire conséquence fut que, en pénalisant sérieusement l’économie des Alliés (souvent par force), le Blocus suscita contre l’Empereur un ressentiment qui se peut très bien comprendre.

Est-ce à dire pour autant que le Blocus fut un échec ?

 

Une citation révélatrice

Comme il est d’usage avec Napoléon, certains, ne connaissant ou, plus précisément, ne voulant pas connaître le contexte, n’ont vu – et ne voient toujours – dans cette décision, au mieux, qu’un « gadget », mais le plus souvent, un phantasme du « dictateur », et, dans tous les cas une mesure sans aucune utilité contre l’ennemi héréditaire.

Les graves difficultés économiques que le Blocus continental provoqua de l’autre côté de la Manche excitèrent la verve des caricaturistes français. En 1811, écrasée sous ses productions invendables, en proie à des révoltes ouvrières, l’Angleterre était presque à bout de souffle. Sans la campagne de Russie, elle eût été contrainte de signer cette paix à laquelle Napoléon attachait tant de prix, pour la France comme pour l’Europe continentale.

La phrase suivante remettra à leur place les doutes plus ou moins honnêtes quant à l’efficacité de cette arme de représailles que Napoléon s’était vu imposer par les Anglais.

Elle sera prononcée devant les membres de la Chambres des Communes par Lord Liverpool, au mois de décembre 1812 :

« Dans cette circonstance, la Russie a rendu aux Anglais un marché de trente-six millions d’acheteurs. Elle a relevé le prix de nos productions coloniales, et reporté l’activité dans nos manufactures. C’est un service signalé dont nous devons être à jamais reconnaissants. »

Sans commentaire.

A suivre