VOLUME II

CHAPITRE 26

 

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«  Eh bien ! Madame, jetez

cette lettre au feu, je ne serai plus

assez puissant pour faire punir votre mari. »

(Napoléon à la princesse de Hatzfeld)

 

La chronique de l’époque rapporte que le temps était magnifique pour ce qui s’annonçait comme un triomphe que n’eût pas désavoué un empereur romain.

Aucun Berlinois ne pouvait ignorer ce qui allait se passer car, dès le matin de bonne heure, les cloches avaient sonné par toute la ville, et, à salves répétées, les canons avaient annoncé l’approche du vainqueur.

 

UN TRIOMPHE D'EMPEREUR ROMAIN

De chaque côté du chemin que devait suivre Napoléon, dix régiments des divisions Nansouty et d’Hautpoul de cavalerie lourde formaient la haie et contenaient la foule.

Le 27 octobre, à trois heures de l’après-midi, les roulements des tambours couvrirent les cris des commandements jetés sur fond de carillon.

Les yeux rivés sur la porte de Brandebourg, la foule attendait, anxieuse.

Quel sort le vainqueur allait-il réserver à la ville que la méprisante armée prussienne n’avait su défendre, et qui, maintenant, se livrait à lui ?

Un Mameluk de la Garde Impériale
dans son costume exotique qui
étonna les Berlinois

L’arrivée de la majestueuse Garde Impériale
dissipa les craintes qu’avait suscitées
l’apparition des Mameluks

L’irruption, au galop de charge, de l’escadron des Mameluks de la Garde suscita un moment de surprise mêlée d’un soupçon de frayeur. Des Turcs ! Les Berlinois ne pouvaient évidemment pas savoir que ces guerriers multicolores étaient de vaillants cavaliers de Napoléon.

La crainte d’un instant fit place à une admiration justifiée, même envers l’ennemi vainqueur, lorsque parurent, conduits par leur chef, le maréchal Lefebvre, les gigantesques grenadiers de la Garde Impériale, toujours élégants et majestueux, et comme indifférents aux événements auxquels ils participaient. L’extraordinaire était leur quotidien.

 

«LE PLUS MAL HABILLÉ, MAITRE D'UNE SI BELLE ARMÉE.»

Soudain, comme perdu au milieu de la magnificence de cet appareil guerrier, presque solitaire, petit et pourtant gigantesque, un homme de simple mise, sa main gauche passée entre deux boutons de son frac vert foncé des chasseurs de la Garde, apparut sur un grand cheval blanc, dont le dos et les flancs étaient recouverts d’une housse pourpre frangée d’or.

 

Derrière lui, à une distance de cheval, venait un autre cavalier exotique avec son turban blanc soigneusement enroulé et sa tunique bleue surchargée de broderies d’or.

Roustan ! Le plus célèbre des Mameluks de l’armée. L’homme sur son grand cheval blanc, c’était :

« L’Empereur fier dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa cocarde d’un sou, raconte Coignet, grenadier de la Garde. Son état-major avait le grand uniforme, et c’était curieux pour des étrangers de voir le plus mal habillé maître d’une si belle armée. »


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Le 27 octobre 1806, les troupes françaises firent leur entrée
dans la capitale
prussienne. Les Berlinois oublièrent
vite leur appréhension première.

Dans l’état-major, on remarquait, outre le maréchal Berthier, major-général de la Grande Armée, les maréchaux Davout – dont c’était ainsi la deuxième entrée, officielle cette fois, dans Berlin – et Augereau, le grand Maréchal du Palais, Duroc, et le Grand Écuyer, le général comte de Caulaincourt, sans préjudice d’une cohorte chamarrée de jeunes et élégants aides de camp.

 

Au fur et à mesure que passaient les troupes, les Berlinois s’enhardirent pour, finalement, s’entasser « aux croisées comme les Parisiens le jour de notre arrivée d’Austerlitz », rapporte le même Coignet.

L’entrée des Français « croquée » par Benjamin Zix

Parvenu sous la porte de Brandebourg, le cortège s’arrêta.

Conduite par le général Hulin, nommé commandant de place, une délégation de notables, avec, à sa tête le prince de Hatzfeld, accompagné du chef de la Police, Busching, du conseiller pour les Finances du royaume, Grote, et de plusieurs représentants de la municipalité de Berlin, vint, comme c’était l’usage en ce temps, apporter les clés de la ville en marque de soumission.

Le prince de Hatzfeld et les notables de Berlin présentent à l’Empereur
les clés de la ville. Hatzfeld fut, peu après, arrêté pour espionnage

Tous ces Messieurs furent courtoisement reçus par l’Empereur et invités à son audience. Tous, à l’exception d’un seul : Hatzfeld, que Napoléon foudroya d’un :

« Retirez-vous, Monsieur ! Allez dans vos terres ! Ne vous présentez plus devant moi, je n’ai plus besoin de vos services ! »

 

LA CLÉMENCE DE NAPOLÉON ENVERS HATZFELD

Pourquoi cette démonstration publique de colère, bien peu dans les habitudes de l’Empereur ?

Lorsque Hatzfeld avait remplacé Schulenburg au poste de gouverneur de Berlin, Napoléon, faisant taire son antipathie pour ce personnage qui figurait parmi les « faucons » les plus enragés de la coterie prussienne, l’avait maintenu dans sa fonction. Honneur et insigne témoignage de confiance, dont le personnage remercia celui qui le lui avait conféré de la manière la plus dégradante.

En effet, au lieu d’en savoir gré au vainqueur généreux, Hatzfeld était resté en relation secrète avec Frédéric-Guillaume et les généraux prussiens qu’il informait – son poste rendait la chose facile – des mouvements des troupes françaises. La malchance (pour lui), ou le hasard, fit que l’on intercepta l’une de ses lettres par laquelle il informait, entre autres, le général Hohenlohe de l’endroit où le maréchal Davout se préparait à lui couper la route.

Hatzfeld avait été arrêté le soir même où il était allé, avec les autres membres de la députation, accueillir Napoléon.


Prince de Hatzfeld

Une commission militaire, réunie pour l’occasion, devait le juger le lendemain. Le délit d’espionnage étant caractérisé, le sort qui attendait Hatzfeld ne faisait aucun doute : le peloton d’exécution.

Le soir, en regagnant les appartements qu’il occupait dans le palais royal, Napoléon se trouva, dans une antichambre qu’il traversait, en présence de la princesse de Hatzfeld, dont il est facile d’imaginer le désespoir d’autant plus vif qu’elle était enceinte de huit mois. Elle n’était parvenue en ce lieu « stratégique » qu’avec la complicité de Duroc, de Ségur et du général Rapp, l’un des officiers d’ordonnance de Napoléon, émus de la détresse de la malheureuse femme.

Peu après que son mari eut été arrêté, la princesse de Hatzfeld fut
introduite auprès de Napoléon, qui n’hésita pas à lui accorder la grâce de son mari

Si l’on en croit Ségur, qui ne doutait pas de sa clémence, c’est lui qui aurait introduit la princesse éplorée auprès de l’Empereur. Il semble que la princesse – c’est elle qui a raconté la scène – ait d’abord tenté, logiquement, d’innocenter son mari en disant qu’étant la fille du ministre Schulenburg, l’un des ennemis les plus acharnés de Napoléon, celui-ci voulait peut-être se venger de son père sur l’homme qu’il avait pris pour gendre.

En imputant semblable mesquinerie à Napoléon, cette remarque, presque injurieuse, eût pu avoir des conséquences funestes pour celui qui en était l’enjeu.

« Votre mari, répondit l’Empereur calmement et sans relever la phrase, s’est mis dans un cas très fâcheux ; d’après nos lois, il a mérité la mort. »

Puis, s’étant fait donner par Rapp la lettre qui condamnait irrémédiablement Hatzfeld, il dit :

« Lisez, Madame ! »

La suite, Napoléon l’a racontée à Joséphine :

« À l’Impératrice, à Mayence

« Le 6 novembre, à 9 heures du soir, 1806

« J’ai reçu ta lettre où tu parais fâchée du mal que je dis des femmes [il s’agit de Louise de Prusse, malmenée dans les Bulletins de la Grande Armée  ; nous verrons pourquoi] … Au reste, tu verras que j’ai été fort bon pour une qui s’est montrée sensible et bonne, Madame de Hatzfeld. Lorsque je lui montrai la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité, et naïvement : “Ah, c’est bien là son écriture !” Lorsqu’elle lisait, son accent allait à l’âme ; elle me fit peine. Je lui dis : “Eh bien ! Madame, jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire punir votre mari.” Elle brûla la lettre, et me parut bien heureuse. Son mari est depuis fort tranquille ; deux heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j’aime les femmes bonnes, naïves et douces ; mais c’est que celles-là seules te ressemblent.

« Adieu, mon amie ; je me porte bien.

« Napoléon. »

Comment la cour de Prusse apprécia-t-elle ce geste de clémence auquel l’Empereur n’était en rien obligé ?

À sa manière ordinaire : on tint pour une cruauté insigne que Hatzfeld eût été prié – ce qui était tout de même la moindre des choses – de regagner ses domaines de Silésie !

En revanche, la princesse témoigna toute sa reconnaissance à l’Empereur, qui lui répondit en ces termes :

« J’ai lu avec plaisir votre lettre. Je me souviens aussi avec plaisir du moment où j’ai pu finir toutes vos peines [souligné par nous]. Dans toutes les circonstances qui pourront se présenter, où je pourrai vous être utile, vous pourrez accourir à moi, et vous me trouverez aise de vous être agréable. »

Tel était « l’Ogre », selon l’abjecte terminologie dont les monarchies européennes affublaient l’Empereur, et qui, sous des formes renouvelées, mais avec un succès jamais démenti, a toujours cours aujourd’hui.

Signalons un autre beau geste, mais tout politique celui-ci : le lendemain de la bataille d’Iéna, Napoléon, qui avait passé la nuit dans le château de Weimar, renvoya à l’Électeur de Saxe tous ses soldats qui avaient été faits prisonniers (ci-contre).

Cette générosité lui valut de gagner à sa cause un allié, qui, lorsque viendra l’heure des revers, restera fidèle à celui qui, un jour de cette année 1806, l’avait fait roi.

 

GRANDES INTRIGUES ET
PETITES BASSESSES DE LOUISE DE PRUSSE

Dans sa lettre, citée plus haut, à l’Impératrice Joséphine, nous avons fait référence à la dureté avec laquelle la reine de Prusse était traitée dans les Bulletins de la Grande Armée.

Les blessés prussiens saluent Napoléon qui les
a fait
soigner comme ses propres soldats


Ce n’était pas sans raison.

Dans le château de Charlottenbourg, précipitamment abandonné par la reine, on avait trouvé une abondante correspondance, privée dans laquelle elle abreuvait Napoléon d’épithètes injurieuses, et politique particulièrement compromettante.

Si l’on peut tenir pour négligeables les Mémoires du général Dumouriez – ce vainqueur de Valmy (20 septembre 1792) et de Jemmapes (6 novembre de la même année) était passé aux Autrichiens après sa défaite de Neerwinden (18 mars 1793) – figuraient également des instructions à l’ambassadeur de Prusse à Madrid pour qu’il incitât l’Espagne à entrer dans la coalition, et toutes sortes d’instructions hostiles à Napoléon et à la France. Quelques exemples édifiants :

« Les titres de Napoléon comme puissance ne sont encore pour quelques grands États de l’Europe que ceux d’un usurpateur. Pour les autres cabinets qui l’ont reconnu, ce ne sont que ceux de la force. Un moment peut détraquer un échafaudage politique qui s’est élevé sur les ruines de tous les principes [de droit divin, évidemment], sur les débris de tous les intérêts les plus chers aux nations et aux hommes en général [!]. Cet échafaudage repose sur la tête de Bonaparte ; si elle faiblit, si elle tombe, il sera bouleversé avec un fracas épouvantable. Ces réflexions suffisent pour détourner de l’amitié du gouvernement français tout État guidé par l’honneur et la prévoyance. »

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On y trouvait aussi des pensées, empreintes dit un historien, « de la plus grande sympathie » sur la générosité du tsar Alexandre – qui n’en eut cependant pas assez pour voler au secours de la Prusse déconfite ! – générosité qui devait inciter Frédéric-Guillaume à ne tenir aucun compte des ses engagements envers Napoléon, et « à faire la guerre, même contre les vœux de son Cabinet. »

Enfin, pour faire bonne mesure, la correspondance privée de la reine de Prusse était pleine d’injures contre Napoléon, injures si basses que, citant cette correspondance, les historiens prussiens se sont crus toujours obligés de remplacer les mots par des points de suspension.

Le 16 novembre, Frédéric-Guillaume signait un armistice par lequel il s’engageait à livrer au vainqueur toutes les places de guerre qui lui restaient.

Dès lors, les souverains prussiens, repliés dans l’humiliation de cette défaite sans équivalent, ne purent plus qu’escompter que la Russie intervînt, car, contrairement à l’Autriche, elle n’avait pas fait la paix avec la France.

Quant à Napoléon, il allait mettre à profit le petit mois qu’il allait passer dans la capitale de la Prusse pour mettre au point le grand projet qu’il nourrissait depuis quelque temps, et dont la réussite, espérait-il, serait fatale à « l’île infâme », selon le mot fort juste de l’écrivain français Léon Bloy (1846-1917), c’est-à-dire à l’Angleterre.

 

 

 

 

À suivre