Volume II

CHAPITRE 25

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« Il a été grand surtout dans les moments
les plus critiques; c’est le plus bel éloge
que l’on puisse faire de son caractère. »

Hommage de Napoléon au roi
de Prusse Frédéric le Grand

 

Les Prussiens, dans leur ensemble, se montrèrent d’autant plus impitoyables avec les chefs de leur armée vaincue qu’ils s’étaient laissés bercer par leurs rodomontades, et que, pas un instant, ils n’avaient douté que cette fière armée pût ne pas être victorieuse.

Les écrits des historiens prussiens eux-mêmes sont d’une brutalité inouïe.

L’un d’eux, Johann Scherr, écrit ainsi que « partout dans l’armée prussienne, on ne voyait qu’encroûtement, pourriture, fange et vermoulure. » Sic !

Voici ce que l’on peut lire ailleurs sous la plume d’un autre :

« La lâcheté des officiers, et principalement des commandants de forteresses, est sans exemple dans l’histoire d’aucun peuple. Ce furent les trahisons les plus honteuses que l’Histoire ait enregistrées. »

Voici ce que dit cette lettre, écrite, le 17 octobre, par un officier prussien à sa femme (orthographe du temps respectée). Ce point de vue individuel résume parfaitement l’ampleur de la catastrophe qui résulta de la folie guerrière des Prussiens :

« Ma très-chère épouse, je suis encore en vie et bien portant après avoir assisté à la malheureuse bataille. Mais hélas ! je ne puis m’empêcher de te dire que nous y avons perdu la moitié de notre armée, ainsi que tous nos meilleurs généraux. Mon bataillon s’est parfaitement conduit au feu, mais il a perdu ses canons dans la retraite. Ma compagnie seule a perdu 40 hommes et le lieutenant Schweinitz. Si je te voulois faire part de tous nos malheurs, il me faudroit un temps infini. Tous les bagages de notre corps d’armée ont été pris à Weimar ; nos domestiques mêmes n’ont pu se sauver.

« Je suis arrivé le 16 au soir à Nordhausen, sans cheval et dépourvu de tout. L’armée est en plaine retraite sur Magdebourg. Sa Majesté royale a reçu une forte contusion ; cependant elle se porte bien. Tu peux dire à la Schuberten que son fils aîné a été tué, et qu’on ne sait ce qu’est devenu l’autre, ainsi que Jarusch , Michalzeck et Joseph Tyralla. Il nous manque en outre cinq sous-officiers, quatre musiciens, trois artilleurs et deux sapeurs, ainsi que tous les grenadiers. Jablononsky a perdu tout son monde. Fontanias de même. Ils sont tous nus comme des vers. Le major seul a pu conserver un cheval. Plusieurs généraux sont tués. Sanitz et Malchitz nous manquent. Le duc de Brunswick a perdu les deux yeux d’un coup de fusil. Ruchel et Winnig sont morts. Beaucoup de régiments sont sans officiers ; d’autres ont des officiers et pas de soldats. Notre perte est immense. On ne distingue plus les corps [d’armée], tout est pêle-mêle. Les bataillons de Lostin, Borck et Grodana n’existent plus. Ils faisoient partie de l’arrière-garde qui a été entièrement hachée en morceaux. On ne peut pas se faire une idée de l’acharnement avec lequel les Français nous ont poursuivis. Tu pourras m’écrire au corps d’armée à Magdebourg.

« Nordhausen, le 17 octobre. »

C’est à un autre historien prussien, Heinrich von Treitschke, que l’on doit le résumé – accablant – suivant :

C’est par milliers que les soldats prussiens, officiers compris,
se rendirent sans combat aux Français souvent inférieurs en nombre

« Les soldats hébétés voyaient sans aucun intérêt la chute de la vieille Prusse. Ils abandonnèrent en masse leurs drapeaux ; des prisonniers, qu’un parti de cavaliers hardis avait délivrés, refusaient de reprendre leurs armes. Beaucoup de commandants avaient été, dans leur jeunesse, de braves officiers, mais le sentiment du devoir n’avait pas chez eux ses racines dans l’amour de la patrie. Ils étaient comme gelés dans le raide orgueil de leur caste. »

Plus cruelles encore, s’il est possible, ces lignes écrites à son frère par celle qui portait la plus grande part de responsabilité dans la guerre, et donc dans cette défaite, humiliante au-delà de toute expression, la reine Louise de Prusse :

« Tant que nous souffrions des suites d’une bataille malheureuse, j’étais résignée ; on a déjà vu des choses pareilles et avec le temps, on peut espérer réparer bien des maux ; mais quand l’infamie des hommes entra en scène, je fus, je l’avoue, désespérée, car, dès ce moment, tous les calculs furent vains ; les forteresses qui devaient nous protéger et mettre une limite à nos malheurs furent livrées à l’ennemi par lâcheté et par trahison. »

La reine Louise de Prusse

Moins mélodramatique, mais plus concret, le roi Frédéric-Guillaume prit, l’année suivante, un décret par lequel étaient cassés de leur grade « les commandants des places d’Erfurt, de Stettin, de Spandau, de Magdebourg, ainsi que les généraux renfermés dans cette ville ; tous les officiers du corps d’Hohenlohe, ainsi que tous les officiers qui ont quitté l’armée sans congé, et qui, sans appartenir à un corps qui capitulait, se sont rendus à l’ennemi, ou se sont fait donner des passeports pour rentrer dans leurs foyers. En ce qui concerne le commandant de Küstrin, il est condamné à être fusillé. »

Ces deux documents, mieux que tous les chiffres, donnent une juste idée de la cruelle déconvenue du pays.

Après l’écrasante défaite subie par l’armée prussienne, le roi Frédéric-Guillaume
et la reine Louise s’enfuirent à Memel ( aujourd’hui Klaïpeda) sur la côte de la Baltique

Pour ne pas interrompre le récit de la poursuite de l’armée prussienne en débâcle par les soldats de Napoléon, nous avons repoussé le récit de l’entrée, qu’il faut bien qualifier de grandiose, de l’Empereur, de ses maréchaux et de ses troupes dans Berlin, désertée de ses souverains s’enfuyant piteusement, en direction de Memel, (aujourd’hui Klaïpeda), bourg de 6 000 habitants sur la Baltique, loin des fastes de la cour de Berlin, devant les vainqueurs, hier si méprisés. Nous évoquerons d’abord l’entrée, dans la capitale prussienne, du maréchal Davout et de son 3è corps.

Nous allons donc faire un retour en arrière

 

UNE REMINISCENCE DU PASSÉ

Le 24 octobre, venant de Wittemberg et se dirigeant sur Berlin, Napoléon s’était arrêté à Potsdam, décrite dans les dictionnaires géographique du temps comme une « grande ville et maison de plaisance du royaume de Prusse, dans une île de 4 lieues [18 kilomètres] de tour formée par la Havel et la Spree ».

C’est le maréchal Lannes qui s’était rendu maître de la ville, et sans coup férir, ses hussards n’ayant aperçu – de loin ! – que l’arrière-garde du prince de Wurtemberg, supposé la défendre.

En cours de route – ne nous privons pas de cette anecdote, qui, parmi tant d’autres, révèle le caractère de Napoléon – l’Empereur, surpris par un orage d’une extrême violence, avait été contraint de se mettre à couvert dans la maison du grand veneur de la cour de Saxe. Il était, comme à l’accoutumé, vêtu avec une grande simplicité, c’est-à-dire comme un simple officier. Quel ne fut pas son étonnement de s’entendre appeler par son nom – et non par son titre – par une jeune femme qui se présenta à lui.

C’était une Égyptienne, veuve d’un officier français de l’armée d’Orient, qui, faute d’avoir pu obtenir une pension du Directoire, avait été contrainte de quitter la France. Une suite de circonstances à la fois tragiques et rocambolesques l’avait conduite dans cette maison. Le propriétaire l’avait recueillie.

Sans se formaliser que la jeune femme ne lui eût pas donné du « Sire » – imaginons la réaction de l’un de ces souverains infatués de leur « droit divin » devant une telle atteinte à leur légitimité – l’Empereur lui accorda sur-le-champ une pension de 1 200 francs et prit en charge l’éducation de l’enfant qu’elle avait eu de son mari.

Commentaire de Napoléon à son entourage :

« C’est la première fois que je mets pied à terre dans une forêt pour éviter un orage. J’avais le pressentiment qu’une bonne action m’attendait là. »

 

L'HOMMAGE DE L'EMPEREUR À FRÉDÉRIC LE GRAND

Dans l’une des salles, abandonnées de toute présence du château de Sans-Souci – dans une lettre à l’Impératrice Joséphine, datée du 24, Napoléon trouve « très agréable » ce château construit en 1745 d’après les plans dressés par Frédéric lui-même – on avait découvert, oubliés dans la panique qui avait suivi la double défaite d’Iéna et d’Auerstedt, l’épée et le ceinturon que le roi avait portés lors de la guerre de Sept-Ans, et le cordon de l’ordre de l’Aigle Noir de Frédéric.

Le 25 octobre, à Potsdam, Napoléon fit un pèlerinage sur la tombe
du roi de Prusse Frédéric II, mieux connu sous le nom de Frédéric le Grand  

« J’aime mieux cela que vingt millions, s’était exclamé l’Empereur ; je les enverrai à mes vieux soldats des campagnes de Hanovre ; j’en ferai présent au gouverneur des Invalides, qui les gardera comme un témoignage mémorable des victoires de la Grande Armée, et de la vengeance qu’elle a tirée des désastres de Rossbach. »

Le lendemain, l’Empereur visita le tombeau du roi. Ceux qui l’accompagnaient : Duroc, Berthier, Caulaincourt et le capitaine comte Philippe de Ségur attaché à l’état-major impérial, qui raconte cette visite, tous furent frappés par l’attitude grave et recueillie de l’Empereur, qui resta plongé dans une méditation profonde et silencieuse pendant les quelque dix minutes que dura cet hommage.

Napoléon s’étonna, non sans tristesse, que les restes de celui qu’il tenait, à juste titre pour un grand souverain, fussent « enfermés dans un cercueil de bois [de cèdre] recouvert de cuivre, placé dans un caveau sans ornements, sans trophées, sans aucune distinction, qui rappellent les grandes actions qu’il a faites. »

Ce pèlerinage fut, à la fois d’admiration et de respect envers Frédéric le Grand, et d’orgueil – justifié – d’avoir vaincu l’armée prussienne, et lavé, ainsi, l’affront de Rossbach (cf. chapitre 24, 1ère partie).

Le même jour, symboliquement, il avait passé la revue de la Garde Impériale dans la cour du château.

Le même jour, l’Empereur passa en revue les grenadiers de la Garde Impériale
devant le château de Potsdam, près de Berlin.

C’est à Potsdam que Napoléon manifesta son premier (et juste) courroux contre ceux qui avaient voulu cette guerre et l’avaient lamentablement perdue.

 

SÉVÉRITÉ COURTOISE DE NAPOLÉON
ENVERS LE DUC DE BRUNSWICK

Sa réception du maréchal du Palais du duc de Brunswick, chef des armées prussiennes, venu lui présenter une lettre de son maître recommandant ses États à la générosité du vainqueur, fut on ne peut plus fraîche.

Cette citation est intéressante car elle révèle tout le ressentiment éprouvé par Napoléon envers ces gens, qui, en quelque sorte, l’avaient contraint à leur faire la guerre – et à les vaincre :

« Si je faisais démolir la ville de Brunswick, et si je n’y laissais pas pierre sur pierre, que dirait votre prince ? La loi du talion ne me permet-elle pas de faire à Brunswick ce qu’il voulait faire dans ma capitale ? Annoncer le projet de démolir les villes, cela peut être insensé ; mais vouloir ôter l’honneur à toute une armée de braves gens, lui proposer de quitter l’Allemagne par journées d’étape, à la seule sommation de l’armée prussienne, voilà ce que la postérité aura peine à croire. Le duc de Brunswick n’aurait jamais dû se permettre un tel outrage : lorsqu’on a blanchi sous les armes, on doit respecter l’honneur militaire, et ce n’est pas d’ailleurs dans les plaines de Champagne [rappel cruel mais fondé de la défaite de Brunswick à Valmy] que ce général a pu acquérir le droit de traiter les drapeaux militaires français avec un tel mépris. Une telle sommation ne déshonorera que le militaire qui l’a pu faire. Ce n’est pas au roi de Prusse que restera ce déshonneur, c’est au chef de son conseil de guerre, c’est au général à qui, dans ces circonstances difficiles, il avait remis le soin de ses affaires ; c’est enfin le duc de Brunswick que la France et la Prusse peuvent accuser seul de la guerre. La frénésie dont ce vieux général a donné l’exemple a autorisé une jeunesse turbulente et entraîné le roi contre sa propre pensée et son intime conviction.


« Toutefois, Monsieur, dites aux habitants du pays de Brunswick qu’ils trouveront dans les Français des ennemis généreux : que je désire adoucir à leur égard les rigueurs de la guerre, et que le mal que pourrait occasionner le passage des troupes serait contre mon gré. Dites au général de Brunswick qu’il sera traité avec tous les égards dus à un officier prussien, mais que je ne puis reconnaître dans un général prussien un souverain…


Le duc Charles Ferdinand de Brunswick (1735-1806)

« Beaucoup de sang a été versé en peu de jours, de grands désastres pèsent sur la monarchie prussienne : qu’il est digne de blâme cet homme qui, d’un mot, pouvait les prévenir ! Il lui eût suffi de dire : “Sire, croyez-en le compagnon du plus illustre de vos prédécesseurs ; puisque l’empereur Napoléon ne veut pas la guerre, ne le placez pas entre la guerre et le déshonneur, ne vous engagez pas dans une lutte dangereuse avec une armée qui s’honore de quinze ans de travaux glorieux, et que la victoire a accoutumée à tout soumettre. »

Et l’Empereur avait congédié le factotum du prince sur ces mots :

« Au lieu de tenir ce langage [de sagesse] qui convenait si bien à la prudence de son âge et à l’expérience de sa longue carrière, il a été le premier à crier aux armes. »

 

HONNEUR AU 3E CORPS DU MARÉCHAL DAVOUT

Dans un chapitre précédent, nous avons fait l’honneur d’entrer le premier – avant même Napoléon – dans la capitale de la Prusse, fît la meilleure impression possible, l’Empereur, toujours soucieux du détail, avait donné ses instructions à Davout :

« Que tous vos officiers soient dans la meilleure tenue, autant que les circonstances peuvent le permettre ; que les bagages et surtout cette queue si vilaine à voir à la suite des divisions s’arrêtent à deux lieues de Berlin et rejoignent le camp sans passer par la capitale. »

Cela fait beaucoup de précisions données à un chef dont Napoléon avait l’intention de minimiser le mérite lors de la journée du 14 octobre.

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Le maréchal Louis Nicolas Davout
(1770-1823)

Pour qu’aucun incident ne se produisît, le prince de Hatzfeld, gouverneur de Berlin – il remplaçait le général comte von Schulenburg, signataire de la proclamation placardée le 17 octobre sur les murs de la ville à l’annonce de la défaite prussienne (cf. chapitre 24, 1ère partie) – avait fait publier, le 21, la vigoureuse déclaration suivante :

« Le bruit court que la proclamation faite pour le maintien de l’ordre intérieur a été interprétée faussement et que les hommes destinée à remplacer les militaires dans leurs postes devront opposer une résistance, si les troupes impériales françaises entraient dans la ville. Pour éviter les malheurs d’une résistance aux troupes impériales, chacun est invité, sous peine d’emprisonnement et de mort, pendant l’entrée éventuelle de ces troupes, à n’opposer aucune résistance. Personne ne pourra être porteur d’armes sans l’autorisation des magistrats. »

 

Le 25 octobre, vers midi, les Berlinois virent le maréchal Davout, à la tête de son brave
3è corps, entrer dans Berlin. Napoléon avait donné ses ordres pour que le 3è corps
fût le premier à prendre symboliquement possession de la capitale prussienne,
en
hommage à sa bravoure et à son extraordinaire victoire d’Auerstedt.  

C’est aux environs de midi, le 25 octobre, que Davout, à la tête de son vaillant, mais bien éprouvé, 3è corps avait fait son entrée dans Berlin, au son, non d’une musique guerrière, mais, étonnamment, de la partition des Euménides de l’Iphigénie du compositeur allemand, Christoph Willibald von Gluck. Les conquérants passèrent au galop la célèbre avenue Unter den Linden pour prendre la direction du Rathaus, l’hôtel de ville.

Il y eut comme une sorte de quiproquo lorsque, à la vue de leur uniforme vert, les Berlinois prirent les chasseurs à cheval de Davout pour des Russes, dont ils attendaient l’arrivée. Rappelons-nous en effet que le tsar avait promis de venir à la rescousse de Frédéric-Guillaume.

L’illusion rapidement dissipée, les Berlinois s’étaient approchés du maréchal, sans animosité, et les notables lui avaient présenté les clés de la ville. Davout les avait refusées en alléguant qu’elles ne pouvaient être remises qu’à Napoléon.

Après cette incursion toute symbolique, les hommes du 3è corps s’étaient dirigés par la porte de Halle, à l’extérieur de la ville pour monter leur bivouac.

Tout Berlin attendait maintenant l’entrée en scène de Napoléon.

 

À suivre