Volume II

CHAPITRE 24 (2è partie)

D.R.

J’ai pu imposer bien des millions au
peuple allemand, c’était nécessaire ;
mais je me serais bien gardé de
l’insulter par
du mépris. Je l’estimais.

 Napoléon

 

Quelques heures après que les ordres de Napoléon eurent été transmis, l’investissement des places et la chasse aux troupes prussiennes commencèrent.

N’allons pas imaginer que l’armée prussienne se limitait à quelques débris de régiments épars : après sa frottée du 14, celle-ci alignait encore une cinquantaine de milliers d’hommes dont 25 000 pour le vaincu d’Iéna, Hohenlohe, 11 000 pour Blücher, auxquels s’en ajoutaient 14 000 autres commandés par le duc de Weimar.

 

CAPITULATIONS À LA CHAÎNE

Il était, pour Napoléon, hors de question de laisser s’échapper ces troupes qui fussent allées renforcer incontinent celles des Russes, alors en Pologne.

À partir de ce moment, villes et places fortes capitulèrent, pour la plupart sans combat. Pas même pour l’honneur des armes de la Prusse.

Quant aux maréchaux, ils rivalisèrent d’ardeur, et certains, comme le maréchal Ney, obtinrent de leurs troupes, pourtant déjà épuisées au-delà de l’imaginable, des marches ininterrompues de plus de cinquante kilomètres. En deux jours !

À Halle, le corps d’armée de Bernadotte, qui portait comme une croix la faute de son chef, eut sa « rédemption » en s’attaquant, malgré son infériorité numérique, à une troupe fraîche, car elle n’avait pas combattu le 14, de 50 000 hommes aux ordres du prince de Wurtemberg. Dans l’affaire, qui se solda par une déroute prussienne, le prince perdit plusieurs milliers d’hommes, tués, blessés ou prisonniers, et, obligé de s’enfuir, il gagna Magdebourg, désigné par Frédéric-Guillaume comme point de ralliement général, où il rejoignit Hohenlohe qui s’y était réfugié.

La cavalerie de réserve de Murat, dont fait partie la division Lasalle, à la poursuite de Hohenlohe, en fuite vers Prentzlow

Cerné, Hohenlohe, laissant 24 000 hommes dans Magdebourg, tenta de s’échapper, mais, harcelé par la cavalerie de Murat, bloqué dans Prentzlow, il capitula – sans accepter le combat contre un ennemi inférieur en nombre – avec les 16 000 fantassins, les six régiments de cavalerie qui lui restaient, livrant en outre à son adversaire quarante-cinq drapeaux et soixante-quatre pièces d’artillerie.

Réaction indignée et respectable du neveu de Blücher qui écrit à son oncle :

« Le prince de Hohenlohe n’est pas digne d’être porté par la terre. La capitulation de Prentzlow est un coup abominable. Le prince a capitulé à deux heures et ce n’est qu’à quatre heures que l’infanterie française est arrivée ! Les officiers nous plaignent d’avoir de si mauvais chefs. Le grand-duc de Berg [Murat] nous a traités avec beaucoup de bonté, mais il m’a semblé qu’il traitait le prince de Hohenlohe avec le mépris mérité par la lâcheté. »

Pour ceux des visiteurs du site qui ne s’en souviendraient pas, rappelons que cet héroïque Hohenlohe n’était autre que celui qui, avec une belle assurance et sans peur que le ridicule ne le tuât, fanfaronnait haut et fort :

« J’ai battu les Français dans plus de soixante affaires [!], et, ma foi, je battrai Napoléon pourvu qu’on me laisse les bras libres quand je serai aux prises avec lui. »

Peut-être le vaillant prince avait-il jugé indigne de lui de commettre sa « dignité » en se mesurant avec un simple lieutenant de l’Empereur !

Le 16 octobre 1806, Murat arriva devant Erfurt avec sa cavalerie. Quelques heures plus
tard,
et après une brève négociation, le commandant de la garnison se rendit à discrétion.
Les Français firent 14 000 prisonniers, parmi lesquels le prince d’Orange et le vieux
feld-maréchal Möllendorf, et s’emparèrent de quatre-vingts pièces d’artillerie
.

Quant à Erfurt, elle avait derrière ses remparts, une garnison de 6 000 hommes auxquels s’étaient joints 8 000 fuyards en compagnie du feld-maréchal von Möllendorf, plus une quarantaine de canons. De quoi résister à des troupes si décidées et si enivrées qu’elles fussent de leurs victoires. En fait, après seulement quatre heures de siège – peut-on appeler cela un siège ? – la ville se rendit à discrétion.

L’écroulement lamentable de cette armée prussienne, la plus méprisante de toutes, est sans exemple dans l’Histoire, et les officiers ne furent pas les derniers à se couvrir de honte. Des régiments entiers se rendirent en rase campagne à un ennemi dont la faiblesse numérique rendait plus dégradante encore leur capitulation.

Ainsi, près de Pasewalk (au nord de Prentzlow), une simple brigade de cavalerie légère (13è chasseurs et 9è dragons), commandée par le général Milhaud, fit mettre bas les armes à une colonne de 6 000 hommes !

Voici Spandau, autre solide place forte qui se livra sans résistance au maréchal Lannes :

« M’étant rendu de ma personne, écrit Lannes sobrement, je n’eus aucune peine à persuader le commandant de déposer les armes. »

À 35 kilomètres au nord-est de Berlin, la grande forteresse de Spandau, qui avait la
réputation d’être imprenable, se rendit sans difficulté au maréchal Lannes.
Ses troupes prirent quatre-vingts pièces de canons, 4 000 chevaux, et des
milliers d’armes et d’approvisionnements

Voici Küstrin, dans la Nouvelle-Marche de Brandebourg, à quatre-vingts kilomètres à l’est de Berlin. Dans leur fuite éperdue et affolée, le roi et la reine avaient traversé la ville, où le général von Ingersleben, qui y commandait, avait juré à ses souverains de défendre son poste jusqu’à la mort. Trois jours plus tard, voyant arrivé les troupes françaises, Ingersleben, ravalant son serment, et sans avoir reçu la moindre sommation, invita l’ennemi à prendre possession de la forteresse.

Même comportement honteux à Magdebourg, où Hohenlohe avait laissé les 24 000 hommes évoqués plus haut. Alors que le maréchal Ney, chargé d’investir la place, s’attendait, en toute logique, à un siège long, il eut la surprise, au bout de quelques jours, de voir venir vers lui un parlementaire lui apportant la soumission de la ville. Avec cette capitulation, ce sont vingt généraux, 6 000 hommes de troupe et deux mille artilleurs avec leurs huit cents pièces restées muettes, qui défilèrent, vaincus sans combat, devant le maréchal et ses soldats.

À Küstrin, ville bien fortifiée bâtie sur l’Oder, le gouverneur militaire invita les Français
à prendre possession de la ville sans même attendre qu’un ultimatum lui fût adressé.
 

Un contemporain écrivit au sujet du commandant de la place :

« Le général von Kleist est inexcusable. On a le choix de le prendre pour un traître ou pour un lâche. »

Que dire en outre de Breslau, où, aussitôt le siège terminé, la noblesse de la ville organisa bals et fêtes en l’honneur du frère de l’Empereur, Jérôme ?

On ne finirait pas de donner la liste des indignités de cette armée prussienne que nous fustigeons ici avec d’autant plus de sévérité que tous ses chefs, et même la reine Louise, avaient grossièrement insulté et l’Empereur et la France.

Ce n’était plus des forteresses qui tombaient, mais des châteaux de carte.

Dans cette chevauchée fantastique, il est un épisode sur lequel nous pouvons nous arrêter plus longuement, car il est exemplaire à la fois par son audace astucieuse et par son résultat obtenu sans effusion de sang …

 

LE «BLUFF» MAGISTRAL DE
LASALLE À STETTIN


Dans la
grande forteresse de Stettin, les esprits étaient inquiets.

Dès la fin du siège de Breslau, capitale de la Silésie, bals et réceptions furent organisés en l’honneur du jeune frère de Napoléon, Jérôme (1784-1860), commandant le 8è corps de la Grande Armée

Sans disposer de détails précis, la garnison savait que l’armée prussienne avait été vaincue à Iéna et refluait vers le nord dans le plus complet désordre. Ce qui inquiétait le plus les édiles de la ville, c’était d’avoir appris que Blücher approchait : des émissaires affolés avaient fait irruption dans la cité, exigeant que la ville tînt coûte que coûte jusqu’à son arrivée pour qu’il puisse franchir l’Oder.

Mais, constituée de riches négociants et armateurs, la population de Stettin n’avait pas l’étoffe des héros.

Le gouverneur militaire, le général baron von Romberg, était un vieux soldat, vétéran de la victoire de Rossbach (5 novembre 1757) sur les Français.

Il en avait vu d’autres, et son calme – il fumait paisiblement une magnifique pipe en porcelaine – influait favorablement sur l’humeur de ses subordonnés.

De toute façon, Stettin était solide. Une vaste enceinte l’entourait et ses murs renfermaient une garnison de 10 000 soldats qui n’étaient pas des bleus, et cent-soixante pièces d’artillerie.

Dans le port, nombre de navires de la Royal Navy, grande pourvoyeuse de l’armée prussienne – parmi d’autres – étaient au mouillage.

Il n’y avait donc aucune raison de se tourmenter.

Au moment où chacun se préparait à se retirer, venu de la nuit, le son ténu d’une trompette se porta vers la forteresse. Un parlementaire, à n’en pas douter.

Effectivement, on annonça peu après au général von Romberg l’arrivée d’un officier français.

C’était le colonel baron François-Xavier de Schwarz, commandant le 5è hussards :

D’origine aristocratique, le général
Antoine-Charles de Lasalle (1775-1809)
fut certainement le plus grand chef de
cavalerie légère de tous les temps.

« Je viens de la part de mon chef, le grand-duc de Berg, vous sommer de capituler et de vous rendre à lui demain matin. Les honneurs de la guerre vous seront accordés. »

En bon Prussien, von Romberg répondit du tac au tac :

« Dites à votre maître que la ville de Stettin m’a été confiée et que je la défendrai jusqu’à mon dernier homme. »

Le même parlementaire revint vers une heure du matin. La sommation était, cette fois, plus précise et, surtout, plus menaçante :

« Si, pour huit heures, la capitulation n’est pas exécutée, la ville sera bombardée, prise d’assaut par les 50 000 hommes qui l’entourent, la garnison passée au fils de l’épée et la ville sera mise au pillage pendant vingt-quatre heures. »

 

DIX MILLE PRUSSIENS SE RENDENT
À 500 HUSSARDS FRANÇAIS
 

Von Romberg avait-il entretemps consulté les autorités civiles de la ville ? Toujours est-il qu’à l’heure fixée…

On vit paraître, rutilants comme pour la parade devant Frédéric-Guillaume, dans un ordre parfait, tous les hommes de la garnison, précédés de leur vieux chef et de leurs officiers dans leur plus brillants uniformes. Au fur et à mesure qu’ils défilaient devant leurs vainqueurs, les soldats prussiens jetaient leurs fusils.

Dix mille soldats prussiens de la garnison de Stettin découvrent avec honte et stupeur
qu’ils viennent de mettre bas
les armes devant 500 hussards français
commandés par le général Lasalle, comme le montre l’illustration d’ouverture

Quand il parvint devant le chef des assaillants, von Romberg eut comme un haut-le-corps : dix mille hommes de troupe en parfaite condition de combat, cent soixante pièces d’artillerie et une ville de 23 000 habitants venaient de se rendre à … une poignée de hussards – 500 hommes des 5è et 7è régiments – crottés par leurs marches forcenées à la poursuite des Prussiens, et montés sur des chevaux aussi crevés que leurs cavaliers.

Ils appartenaient à la brigade du célèbre général de hussards, Antoine-Charles (de) Lasalle, trente et un ans.

Contraint d’honorer sa signature au bas de l’acte de capitulation, von Romberg, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, offrit à Lasalle une superbe pipe en porcelaine. Celui-ci, dit-on, la portait dans la main droite (c’est ainsi que le montre une toile du peintre Édouard Detaille) lorsqu’il trouva la mort à la fin de la bataille de Wagram, le 6 juillet 1809.

Cet incroyable exploit de son subordonné vaudra à Murat, le chef de Lasalle, ce commentaire bien connu fait par l’Empereur :

« Si votre cavalerie légère prend ainsi des villes fortes, il faudra que je licencie mon génie et que je fasse fondre mes grosses pièces. »

 

BLÜCHER CAPITULE : C'EST LA FIN DE LA CAMPAGNE

Avec les 25 000 hommes qui se trouvent encore avec lui, Blücher, s’enfuit lamentablement
et se dirige vers
Lubeck, près de la Baltique

Il en restait encore un à mettre hors d’état de nuire : l’exécrable Blücher, qui était parvenu à échapper (provisoirement) au piège qui se refermait sur lui, non pas au prix d’un combat honorable, mais par l’une de ces ruses que, dans ce temps, l’on jugeait déshonorantes : ce personnage arrogant et brutal – il avait été contraint de démissionner de l’armée de Frédéric le Grand pour avoir, alors jeune capitaine, torturé un prêtre polonais, avait allégué – sur l’honneur ! – un soi-disant armistice.

En bloquant le passage sur l’Oder, la reddition de Stettin l’avait empêché de s’y réfugier et de passer en Poméranie orientale.

Il lui fallait maintenant, et coûte que coûte, échapper aux Français.

L’effectif dont il disposait au départ s’étant accru des débris prussiens ramassés au passage, Blücher disposait maintenant de quelque 25 000 hommes. Il était donc en mesure de se défendre.

Parmi les Français lancés à sa poursuite, se trouvait Lasalle, qui avait un compte personnel à régler avec le Prussien, car c’est à lui que Blücher avait raconté la fable de l’armistice – ce qui avait valu au fougueux hussard, qui ne l’avait guère appréciée, une vive lettre de remontrance de l’Empereur mécontent.

La cavalerie française poursuit les Prussiens sans relâche

Près de la frontière du Danemark, la ville neutre de Lübeck dut être assiégée par les
troupes françaises après que Blücher, lâchement, en eut forcé les portes pour s’y réfugier

Blücher conduisit ses troupes vers Lübeck, ville proche de la Baltique et de la frontière danoise. Sur ses talons, Murat (avec Lasalle), Bernadotte et Soult.

Dans l’espoir de rejoindre une division suédoise de renfort, et si possible de s’enfuir par mer, Blücher, le 5 novembre, arriva devant Lübeck, ville prospère de 22 000 habitants, et surtout ville neutre.

Les autorités lui ayant refusé l’entrée de leur ville, Blücher, sans se soucier un instant des maux qu’il allait attirer sur la ville, en fit abattre en toute simplicité les portes. Puis, il y plaça son artillerie, tout en exigeant de l’argent et des approvisionnements. Il n’obtint rien.

L’ennemi s’étant réfugié – lâchement, sans se soucier des suites pour la population civile, dans une ville théoriquement protégée par sa neutralité – les troupes françaises n’eurent d’autre choix que de donner l’assaut.

Les corps de Soult et de Bernadotte se précipitèrent dans Lübeck. Après des combats d’une violence inouïe, les Prussiens furent écrasés. Scharnhorst, le chef d’état-major de Blücher, et 10 000 hommes capitulèrent. La malheureuse ville subit ensuite le sort des places prises d’assaut, et les 10 000 prisonniers prussiens, dont personne ne pouvait s’occuper dans le désordre ambiant, participèrent activement au sac de Lübeck, qui est la responsabilité du seul Blücher, et que le général Maison, nommé gouverneur de la ville eut toutes les peines du monde à juguler.

Une fois encore, Blücher, qui avait réussi à prendre la fuite avec une partie de ses forces, tenta de franchir la frontière danoise. Ce qui lui fut refusé.

Encerclé à Ratkau, à dix kilomètres au nord de Lübeck, Blücher, arguant hypocritement qu’il n’avait plus de « pain ni de poudre », envoya un parlementaire, et contraint de capituler à son tour, il se rendit à Murat et Bernadotte.

Blücher réussit à s’enfuir de Lübeck après que les Français eurent pris la ville d’assaut.
Mais ce ne fut que partie remise, car, encerclé, le Prussien capitula à Ratkau un peu plus
tard le même jour et fut fait prisonnier. Avant de signer l’acte de capitulation,
Blücher, dont ce document montre la rage impuissante de devoir se rendre aux soldats
de Napoléon, exigea que le document portât cette mention : « Je capitule parce que je
n’ai plus de pain ni de munitions ». Cela ne fut pas suffisant pour sauver son honneur

La prise de Lübeck et la capitulation de Ratkau mirent au pouvoir des Français 15 000 prisonniers supplémentaires, un nombre incalculable de drapeaux et d’étendards, plus une quarantaine de pièces d’artillerie attelées.

 

« L'EMPEREUR SIFFLA ET LA PRUSSE N'EXISTAIT PLUS »

En moins d’un mois, les fiers Prussiens, qui, selon leur propre expression, se faisaient fort de chasser « ces chiens de Français à coups de gourdin des rives du Rhin », voyaient leur armée écrasée : 110 000 prisonniers et 250 drapeaux, sans préjudice de plusieurs centaines de pièces d’artillerie.

En trente-six jours seulement, l’armée prussienne, malgré ses fanfaronnades grossières, avait été anéantie et, cruellement, Heinrich Heine écrivit :

« L’Empereur siffla et la Prusse n’existait plus. »

Et Murat, très cornélien, put alors écrire à l’Empereur :

« Sire, le combat finit faute de combattants. »

 

À suivre