| Volume II
CHAPITRE 24 (2è partie) D.R. J’ai pu imposer bien des millions au Napoléon
Quelques heures après que les ordres de Napoléon eurent été transmis, l’investissement des places et la chasse aux troupes prussiennes commencèrent. N’allons pas imaginer que l’armée prussienne se limitait à quelques débris de régiments épars : après sa frottée du 14, celle-ci alignait encore une cinquantaine de milliers d’hommes dont 25 000 pour le vaincu d’Iéna, Hohenlohe, 11 000 pour Blücher, auxquels s’en ajoutaient 14 000 autres commandés par le duc de Weimar.
CAPITULATIONS À LA CHAÎNE Il était, pour Napoléon, hors de question de laisser s’échapper ces troupes qui fussent allées renforcer incontinent celles des Russes, alors en Pologne. À partir de ce moment, villes et places fortes capitulèrent, pour la plupart sans combat. Pas même pour l’honneur des armes de la Prusse.
Cerné, Hohenlohe, laissant 24 000 hommes dans Magdebourg, tenta de s’échapper, mais, harcelé par la cavalerie de Murat, bloqué dans Prentzlow, il capitula – sans accepter le combat contre un ennemi inférieur en nombre – avec les 16 000 fantassins, les six régiments de cavalerie qui lui restaient, livrant en outre à son adversaire quarante-cinq drapeaux et soixante-quatre pièces d’artillerie. Réaction indignée et respectable du neveu de Blücher qui écrit à son oncle : « Le prince de Hohenlohe n’est pas digne d’être porté par la terre. La capitulation de Prentzlow est un coup abominable. Le prince a capitulé à deux heures et ce n’est qu’à quatre heures que l’infanterie française est arrivée ! Les officiers nous plaignent d’avoir de si mauvais chefs. Le grand-duc de Berg [Murat] nous a traités avec beaucoup de bonté, mais il m’a semblé qu’il traitait le prince de Hohenlohe avec le mépris mérité par la lâcheté. » Pour ceux des visiteurs du site qui ne s’en souviendraient pas, rappelons que cet héroïque Hohenlohe n’était autre que celui qui, avec une belle assurance et sans peur que le ridicule ne le tuât, fanfaronnait haut et fort : « J’ai battu les Français dans plus de soixante affaires [!], et, ma foi, je battrai Napoléon pourvu qu’on me laisse les bras libres quand je serai aux prises avec lui. » Peut-être le vaillant prince avait-il jugé indigne de lui de commettre sa « dignité » en se mesurant avec un simple lieutenant de l’Empereur ! Le 16 octobre 1806, Murat arriva devant Erfurt avec sa cavalerie. Quelques heures plus Quant à Erfurt, elle avait derrière ses remparts, une garnison de 6 000 hommes auxquels s’étaient joints 8 000 fuyards en compagnie du feld-maréchal von Möllendorf, plus une quarantaine de canons. De quoi résister à des troupes si décidées et si enivrées qu’elles fussent de leurs victoires. En fait, après seulement quatre heures de siège – peut-on appeler cela un siège ? – la ville se rendit à discrétion. L’écroulement lamentable de cette armée prussienne, la plus méprisante de toutes, est sans exemple dans l’Histoire, et les officiers ne furent pas les derniers à se couvrir de honte. Des régiments entiers se rendirent en rase campagne à un ennemi dont la faiblesse numérique rendait plus dégradante encore leur capitulation. Ainsi, près de Pasewalk (au nord de Prentzlow), une simple brigade de cavalerie légère (13è chasseurs et 9è dragons), commandée par le général Milhaud, fit mettre bas les armes à une colonne de 6 000 hommes ! Voici Spandau, autre solide place forte qui se livra sans résistance au maréchal Lannes : « M’étant rendu de ma personne, écrit Lannes sobrement, je n’eus aucune peine à persuader le commandant de déposer les armes. » À 35 kilomètres au nord-est de Berlin, la grande forteresse de Spandau, qui avait la Voici Küstrin, dans la Nouvelle-Marche de Brandebourg, à quatre-vingts kilomètres à l’est de Berlin. Dans leur fuite éperdue et affolée, le roi et la reine avaient traversé la ville, où le général von Ingersleben, qui y commandait, avait juré à ses souverains de défendre son poste jusqu’à la mort. Trois jours plus tard, voyant arrivé les troupes françaises, Ingersleben, ravalant son serment, et sans avoir reçu la moindre sommation, invita l’ennemi à prendre possession de la forteresse. Même comportement honteux à Magdebourg, où Hohenlohe avait laissé les 24 000 hommes évoqués plus haut. Alors que le maréchal Ney, chargé d’investir la place, s’attendait, en toute logique, à un siège long, il eut la surprise, au bout de quelques jours, de voir venir vers lui un parlementaire lui apportant la soumission de la ville. Avec cette capitulation, ce sont vingt généraux, 6 000 hommes de troupe et deux mille artilleurs avec leurs huit cents pièces restées muettes, qui défilèrent, vaincus sans combat, devant le maréchal et ses soldats. À Küstrin, ville bien fortifiée bâtie sur l’Oder, le gouverneur militaire invita les Français Un contemporain écrivit au sujet du commandant de la place : « Le général von Kleist est inexcusable. On a le choix de le prendre pour un traître ou pour un lâche. » Que dire en outre de Breslau, où, aussitôt le siège terminé, la noblesse de la ville organisa bals et fêtes en l’honneur du frère de l’Empereur, Jérôme ?
Sans disposer de détails précis, la garnison savait que l’armée prussienne avait été vaincue à Iéna et refluait vers le nord dans le plus complet désordre. Ce qui inquiétait le plus les édiles de la ville, c’était d’avoir appris que Blücher approchait : des émissaires affolés avaient fait irruption dans la cité, exigeant que la ville tînt coûte que coûte jusqu’à son arrivée pour qu’il puisse franchir l’Oder. Mais, constituée de riches négociants et armateurs, la population de Stettin n’avait pas l’étoffe des héros. Le gouverneur militaire, le général baron von Romberg, était un vieux soldat, vétéran de la victoire de Rossbach (5 novembre 1757) sur les Français.
« Je viens de la part de mon chef, le grand-duc de Berg, vous sommer de capituler et de vous rendre à lui demain matin. Les honneurs de la guerre vous seront accordés. » En bon Prussien, von Romberg répondit du tac au tac : « Dites à votre maître que la ville de Stettin m’a été confiée et que je la défendrai jusqu’à mon dernier homme. » Le même parlementaire revint vers une heure du matin. La sommation était, cette fois, plus précise et, surtout, plus menaçante : « Si, pour huit heures, la capitulation n’est pas exécutée, la ville sera bombardée, prise d’assaut par les 50 000 hommes qui l’entourent, la garnison passée au fils de l’épée et la ville sera mise au pillage pendant vingt-quatre heures. »
DIX MILLE PRUSSIENS SE RENDENT Von Romberg avait-il entretemps consulté les autorités civiles de la ville ? Toujours est-il qu’à l’heure fixée… On vit paraître, rutilants comme pour la parade devant Frédéric-Guillaume, dans un ordre parfait, tous les hommes de la garnison, précédés de leur vieux chef et de leurs officiers dans leur plus brillants uniformes. Au fur et à mesure qu’ils défilaient devant leurs vainqueurs, les soldats prussiens jetaient leurs fusils.
Dix mille soldats prussiens de la garnison de Stettin découvrent avec honte et stupeur Quand il parvint devant le chef des assaillants, von Romberg eut comme un haut-le-corps : dix mille hommes de troupe en parfaite condition de combat, cent soixante pièces d’artillerie et une ville de 23 000 habitants venaient de se rendre à … une poignée de hussards – 500 hommes des 5è et 7è régiments – crottés par leurs marches forcenées à la poursuite des Prussiens, et montés sur des chevaux aussi crevés que leurs cavaliers. Ils appartenaient à la brigade du célèbre général de hussards, Antoine-Charles (de) Lasalle, trente et un ans. Contraint d’honorer sa signature au bas de l’acte de capitulation, von Romberg, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, offrit à Lasalle une superbe pipe en porcelaine. Celui-ci, dit-on, la portait dans la main droite (c’est ainsi que le montre une toile du peintre Édouard Detaille) lorsqu’il trouva la mort à la fin de la bataille de Wagram, le 6 juillet 1809. Cet incroyable exploit de son subordonné vaudra à Murat, le chef de Lasalle, ce commentaire bien connu fait par l’Empereur : « Si votre cavalerie légère prend ainsi des villes fortes, il faudra que je licencie mon génie et que je fasse fondre mes grosses pièces. »
BLÜCHER CAPITULE : C'EST LA FIN DE LA CAMPAGNE
Il lui fallait maintenant, et coûte que coûte, échapper aux Français.
Près de la frontière du Danemark, la ville neutre de Lübeck dut être assiégée par les Blücher conduisit ses troupes vers Lübeck, ville proche de la Baltique et de la frontière danoise. Sur ses talons, Murat (avec Lasalle), Bernadotte et Soult. Dans l’espoir de rejoindre une division suédoise de renfort, et si possible de s’enfuir par mer, Blücher, le 5 novembre, arriva devant Lübeck, ville prospère de 22 000 habitants, et surtout ville neutre. Les autorités lui ayant refusé l’entrée de leur ville, Blücher, sans se soucier un instant des maux qu’il allait attirer sur la ville, en fit abattre en toute simplicité les portes. Puis, il y plaça son artillerie, tout en exigeant de l’argent et des approvisionnements. Il n’obtint rien. L’ennemi s’étant réfugié – lâchement, sans se soucier des suites pour la population civile, dans une ville théoriquement protégée par sa neutralité – les troupes françaises n’eurent d’autre choix que de donner l’assaut. Les corps de Soult et de Bernadotte se précipitèrent dans Lübeck. Après des combats d’une violence inouïe, les Prussiens furent écrasés. Scharnhorst, le chef d’état-major de Blücher, et 10 000 hommes capitulèrent. La malheureuse ville subit ensuite le sort des places prises d’assaut, et les 10 000 prisonniers prussiens, dont personne ne pouvait s’occuper dans le désordre ambiant, participèrent activement au sac de Lübeck, qui est la responsabilité du seul Blücher, et que le général Maison, nommé gouverneur de la ville eut toutes les peines du monde à juguler. Une fois encore, Blücher, qui avait réussi à prendre la fuite avec une partie de ses forces, tenta de franchir la frontière danoise. Ce qui lui fut refusé. Encerclé à Ratkau, à dix kilomètres au nord de Lübeck, Blücher, arguant hypocritement qu’il n’avait plus de « pain ni de poudre », envoya un parlementaire, et contraint de capituler à son tour, il se rendit à Murat et Bernadotte. Blücher réussit à s’enfuir de Lübeck après que les Français eurent pris la ville d’assaut. La prise de Lübeck et la capitulation de Ratkau mirent au pouvoir des Français 15 000 prisonniers supplémentaires, un nombre incalculable de drapeaux et d’étendards, plus une quarantaine de pièces d’artillerie attelées.
« L'EMPEREUR SIFFLA ET LA PRUSSE N'EXISTAIT PLUS » En moins d’un mois, les fiers Prussiens, qui, selon leur propre expression, se faisaient fort de chasser « ces chiens de Français à coups de gourdin des rives du Rhin », voyaient leur armée écrasée : 110 000 prisonniers et 250 drapeaux, sans préjudice de plusieurs centaines de pièces d’artillerie. En trente-six jours seulement, l’armée prussienne, malgré ses fanfaronnades grossières, avait été anéantie et, cruellement, Heinrich Heine écrivit : « L’Empereur siffla et la Prusse n’existait plus. » Et Murat, très cornélien, put alors écrire à l’Empereur : « Sire, le combat finit faute de combattants. »
À suivre
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