Volume II

Chapitre 24 (1ère partie)

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La bataille d’Iéna a lavé l’affront de Rossbach

et décidé, en sept jours, d’une campagne qui

calme entièrement cette frénésie guerrière

qui s’était emparée des têtes prussiennes

5è Bulletin de la Grande Armée

 

Pendant que, sur les champs de bataille d’Iéna et d’Auerstedt, Français et Prussiens mettaient un point final au massacre souhaité et organisé par la Prusse à la plus grande satisfaction de la reine Louise, Berlin, le 16 octobre, s’esbaudissait follement.

On venait en effet d’apprendre que l’armée napoléonienne avait été écrasée magistralement par celle des descendants du Grand Frédéric. Et l’on apportait pour preuve que le prince de Hohenlohe avait anéanti le corps d’armée du maréchal Bernadotte, qui, pour faire bonne mesure, avait été fait prisonnier.

Les rumeurs les plus folles, qui couraient de rues en rues, se propagèrent dans toute l’Allemagne. Un diplomate autrichien, le chevalier von Gentz, revenu du camp prussien où il était en mission pour le compte de son pays, constata ainsi que l’allégresse la plus débridée régnait, entre autres, à Leipzig et à Torgau. L’enthousiasme était tel que la capitale de la Prusse n’envisageait rien moins que d’ouvrir une souscription nationale pour faire don au héros Hohenlohe de la somme rondelette d’un million de (reich)thalers en remerciement de son exploit.

Alors, ce même 16 octobre, Berlin s’illumina et pavoisa.

Face aux « savetiers », l’armée prussienne s’était montrée digne de sa réputation et des mânes du grand Frédéric. Qui eût pu en douter ?

La désillusion était au bout de la nuit.

 

LE CHAGRIN INUTILE ET TARDIF DE LOUISE DE PRUSSE


Louise de Prusse

Parmi les joyeux convives, qui se régalaient à la santé des grands chefs prussiens et buvaient à la déconfiture de Napoléon, figurait le médecin personnel de la reine Louise, le docteur von Huffeland.

Ce soir-là, il partageait la béatitude générale en compagnie de l’un des ses amis, le philosophe Johann Gottlieb Fichte. Vers six heures du matin, car les libations s’étaient prolongées fort avant dans la nuit, une voix inquiète l’appela pour le prier de se rendre de toute urgence au château. La reine l’attendait.

Arrivé à destination, ce n’est plus la fière amazone va-t-en guerre des semaines précédentes que découvrit le médecin, mais une femme en pleurs. Il a raconté la scène dans ses Souvenirs :

« Tout est perdu ! Je pleure la destruction de l’armée prussienne. Elle n’a pas répondu à l’attente du roi. Tout est perdu ; il n’y a plus d’État prussien, ni d’armée prussienne, ni de gloire nationale… »

Puis, la reine décida de s’éloigner avec ses enfants en compagnie du médecin. Direction : Memel (aujourd’hui Klaïpeda), un bourg de 6 000 habitants sur la Baltique, loin des fastes de la cour de Berlin.

Et encore, au moment où elle se préparait à quitter son château, la reine Louise n’avait-elle pas connaissance de l’ampleur réelle du désastre subi par les armes prussiennes.

Dans Berlin, c’est vers midi, avec l’arrivée d’un émissaire de Frédéric-Guillaume, que l’angoisse commença à imposer son emprise sur la ville. Sur une affiche placardée sur les murs, les Berlinois purent lire :

«  LE ROI A PERDU UNE BATAILLE. MAINTENANT, LE CALME EST LE PREMIER DEVOIR DES CITOYENS. JE LE RÉCLAME DES HABITANTS DE BERLIN. LE ROI ET SON FRÈRE SONT SAINS ET SAUFS  »

« BERLIN, LE 17 OCTOBRE 1806. »

C’était signé du gouverneur de Berlin :




« GRAF [Comte] VON DER SCHULENBURG »







Le 16 octobre, après avoir célébré la défaite française, les Berlinois, hagards, découvrent avec terreur l’affreuse nouvelle le lendemain : la fière armée prussienne a été définitivement vaincue par Napoléon et ses soldats

Avec la même rapidité que s’était propagée la fausse bonne nouvelle de la défaite française, la vraie mauvaise nouvelle véhiculait maintenant ses rumeurs alarmantes, au point que, selon un auteur allemand, témoin oculaire des événements, « Berlin ressemblait à une ruche dont les abeilles vont prendre leur vol. »

Image un peu éthérée pour décrire la hâte fiévreuse de la haute société Berlinoise qui, la peur au ventre, pliait bagages pour déserter, tandis que, des campagnes alentour, accouraient les paysans, tout aussi apeurés, avec matelas, charrettes, et meubles sommaires qu’ils déversaient au hasard des rues.

 

«  JAMAIS, ON NE VIT DÉROUTE SEMBLABLE… »

Que s’était-il passé lorsque les deux armées ennemies eurent été écrasées par Napoléon et par le maréchal Davout ?

En piteuse condition, les soldats de Frédéric-Guillaume retraitent après leur cuisante double
défaite à
Iéna et à Auerstedt. Ce qui restait de l’armée prussienne n’allait pas tarder à être pris
en chasse par la cavalerie française et presque totalement anéanti

Au début, l’armée commandée par Brunswick, puis par Frédéric-Guillaume, s’était retirée en assez bon ordre du champ de bataille d’Auerstedt. Mais aucune des deux ne connaissait encore le sort de l’autre, et lorsque, dans leur mouvement de retraite respectif destiné à les conduire vers leurs centres d’approvisionnement, les vaincus d’Auerstedt se heurtèrent à ceux d’Iéna, ce fut une débandade collective échevelée. D’Auerstedt à Erfurt, la route se couvrait de sacs, de fusils, de bagages. Certains dételaient les chevaux d’artillerie pour s’enfuir plus vite.

Son autorité n’étant plus entendue, le roi n’eut d’autre choix que de quitter cette horde lamentable qu’était devenue sa fière armée prussienne.


Au soir de la bataille, les drapeaux et étendards pris aux Prussiens et aux Saxons furent portés en triomphe à Napoléon par ses soldats enthousiastes




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Né en Gascogne, à La Bastide-Fortunière, dans le Lot (devenu depuis La Bastide-Murat) et fils d’un aubergiste, Joachim Murat (1767-1815) s’engage dans un régiment de cavalerie en 1787. Chassé de l’armée pendant la Révolution, il fait connaissance du général Bonaparte lors de la journée du 13 vendémiaire 1795. En 1796, il sert auprès de lui en Italie en qualité d’aide de camp et il est promu général la même année. Lors de son retour en France après la campagne d’Égypte, il épouse la sœur cadette de Bonaparte, Caroline, en 1800, et la même année il commande la cavalerie lors de la 2è Campagne d’Italie. Gouverneur de Paris en 1803, il est fait en mai 1804 maréchal de l’Empire et prince en 1805. À la tête de la cavalerie française, il joue un rôle décisif dans la victoire d’Austerlitz le 2 décembre 1805. Chef de cavalerie hors-pair, Murat n’avait que peu d’aptitude pour la stratégie, et il était totalement incapable d’une action réfléchie.
Napoléon a dit de lui : « Jamais à la tête d’une cavalerie, on ne vit quelqu’un de plus déterminé, de plus brave…  »

Confirmées par tous les récits de témoins oculaires allemands, ces scènes, honteuses de la part d’individus aussi méprisants que les chefs de l’armée prussienne, durèrent plusieurs heures. Elles surprirent grandement Murat qui ne s’attendait pas à semblable cataclysme.

Voici ce qu’il écrit dans son rapport à l’Empereur, au soir de la bataille :

« Jamais on ne vit déroute semblable, jamais terreur ne fut si générale et si grande ; les officiers déclarent ouvertement qu’ils ne veulent plus servir, tous désertent leurs drapeaux et retournent chez eux. Rien ne résiste à notre cavalerie ; tout a plié, tout a fui honteusement. »

Bien qu’il fût une force de la nature, Murat, à la fin de l’ahurissante journée, était tellement épuisé qu’il ne parvint pas à dater correctement du premier coup son rapport :

« Weimar le 14 octobre 1186 1606 1806. »

Et il ajoute, comme pour expliquer ce raturage :

« Votre Majesté daignera excuser mon griffonnage, mais je suis seul et je tombe de lassitude. »

À sa décharge – s’il en était besoin – rappelons qu’il s’était battu (comme les autres d’ailleurs) toute la journée à Iéna, qu’il avait poursuivi, tout en sabrant, les Prussiens jusque dans Weimar – vingt-sept kilomètres du champ de bataille et, que la veille, il avait, avec ses escadrons, couvert plus de soixante autres kilomètres !

Ayons aussi une pensée pour les chevaux, héros malgré eux et toujours malheureux, de cette folle équipée.

 

LA « POURSUITE RAYONNANTE  »

Tout exemplaire qu’elle fût, la victoire française se devait d’être complétée par un anéantissement total de l’armée prussienne. Une question se posait : quelle route allait suivre le troupeau lamentable ?

Une poursuite générale – mais dans quelles directions ? – étant impossible, l’Empereur ordonna une « poursuite rayonnante », selon la très juste expression de ce grand historien du Premier Empire qu’est M. Henry Houssaye. En d’autres termes, Napoléon allait lâcher les vainqueurs de la journée du 14 aux trousses des vaincus. Le 15 octobre, alors que les Berlinois, eux, s’apprêtaient à festoyer, il donna donc à ses chefs de corps d’armée ses instructions pour la poursuite infernale.

Bernadotte devra couper, à Neustadt, la route de Weimar, Davout couvrir Naumburg, et Murat se porter sur Erfurt. Deux corps, qui ont beaucoup souffert, resteront au repos (tout relatif) : ceux des maréchaux Augereau et Lannes – ce qui mécontenta le toujours bouillant, chef du 5è corps :

« Si Votre Majesté nous laisse ici toute la journée, Elle fera beaucoup de chagrin aux généraux et aux troupes commandant le 5è corps. »

Lannes reçut l’ordre de se tenir prêt à marcher au premier signal.

 

Le 18 octobre, alors qu’il se dirigeait à petites journées vers Berlin, l’Empereur traversa le champ de bataille de Rossbach, sur lequel se dressait, insolente, la colonne commémorative de la victoire remportée le 5 novembre 1757, lors de la guerre de Sept-Ans, par les troupes du roi Frédéric II de Prusse sur celles de Louis XV.

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Le 18 octobre 1806, Napoléon passa sur le champ de bataille
de Rossbach, où près d’un demi siècle auparavant, les troupes
françaises avaient été vaincues par les soldats de
Frédéric le Grand au cours de la guerre de Sept-Ans

Comme il était hors de question que ce souvenir, blessant pour les armes françaises, restât en place après le double triomphe d’Iéna-Auerstedt, Napoléon ordonna de démanteler la colonne.

 

FRÉDÉRIC-GUILLAUME SOLLICITE

L'EMPEREUR ET LUI TEND UN PIÈGE

On se rappelle (cf. chapitre 21) la très belle lettre adressée au roi de Prusse par l’Empereur le 12 octobre, deux jours après l’affaire de Saalfeld, pour le conjurer de renoncer à la guerre. On se rappelle aussi que l’acheminement de cette lettre avait été retardé par la balourdise d’un officier prussien qui, voyant que l’émissaire impérial n’était pas, comme le voulait l’usage, précédé d’un trompette, lui avait dénié la qualité de parlementaire.

Cette lettre était donc parvenue trop tard à Frédéric-Guillaume.

Le 19 octobre, à Halle, un membre de l’entourage du roi de Prusse, le comte de Dönhoff, remit à Napoléon la réponse – tardive – du roi :

« Au quartier général, le 15 octobre 1806

« Monsieur mon frère [appellation courante à l’époque dans les correspondances entre souverains], je n’ai reçu qu’hier matin, dans le moment où nos troupes se trouvaient déjà aux prises la lettre que Votre Majesté Impériale et Royale m’a fait l’honneur de m’adresser le 12 de ce mois, et je m’empresse d’y répondre dans le moment où je descends de cheval. Les sentiments qu’Elle y manifeste, malgré les différends qui ont eu lieu entre nous, me la rendent précieuse, et je ne reconnais pas moins le caractère élevé de Votre Majesté Impériale que son intention de faire plutôt des heureux que de verser le sang de tant de milliers d’hommes… »

 

Frédéric-Guillaume

Mais au juste, à qui la faute de ce sang versé de « tant de milliers d’hommes ?

Et Frédéric-Guillaume terminait en demandant une suspension d’armes, « tandis que nous nous occuperons à fonder le bonheur solide de nos sujets. »

Lettre bien touchante. Mais alors, pourquoi Napoléon n’a-t-il pas révoqué l’ordre de poursuite donné à ses corps d’armée ?

L’explication apparaît dans la réponse qu’il fit – séance tenante – à son correspondant :

« Camp impérial de Halle, 19 octobre 1806

« Monsieur mon frère, j’ai reçu la lettre de Votre Majesté. Je regrette beaucoup que la lettre que je lui ai envoyée par l’un de mes officiers d’ordonnance qui est arrivé à son camp le 13, n’ait pu empêcher la bataille du 14. Toute suspension d’armes qui donnerait le temps d’arriver aux armées russes, qu’Elle paraît avoir appelées dans l’hiver serait trop contraire à mes intérêts pour que, quel que soit le désir que j’aie d’épargner des maux et des victimes à l’humanité, je puisse y souscrire… »

Effectivement, Napoléon ne pouvait pas prendre un tel risque, car Frédéric-Guillaume s’était entendu avec Alexandre pour que celui-ci lui prêtât main forte. En bref, Frédéric-Guillaume tendait un piège à Napoléon pour gagner du temps dans l’espoir de voir arriver les Russes à son secours.

Mais, en apprenant la piteuse prestation prussienne du 14, le tsar ne se pressa guère d’arriver avec ses soldats. Cependant, le premier choc avec les troupes françaises ne se fera pas attendre longtemps : le 26 décembre 1806, le maréchal Lannes, avec 18 000 hommes seulement, se heurtera à 50 000 Russes. Et les vaincra.

Compte tenu de cette menace, l’Empereur ne pouvait que laisser ses maréchaux poursuivre les Prussiens

 

À suivre