Volume II

CHAPITRE 22

 

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Si vous faites la guerre, faites-là avec activité

et sévérité ; c’est le seul moyen de la

rendre moins longue et par conséquent

moins déplorable pour l’humanité

Napoléon à ses généraux

 

Dans le précédent chapitre, nous avons retranscrit la très belle lettre que l’Empereur adressa au roi de Prusse le 12 octobre, soit deux jours après l’affaire de Saalfeld, pour le conjurer de laisser parler la raison et de ne pas donner la parole aux canons.

Lorsque l’on sait ce qu’il advint deux jours plus tard, on ne peut que s’interroger : pourquoi Frédéric-Guillaume n’a-t-il rien fait ?

Était-il à ce point dessaisi par son entourage d’une affaire aussi grave, dont dépendait le sort de son pays ?

Avait-il négligé l’avertissement du feld-maréchal comte de Kalkreuth, sur lequel nous avons clos le précédent chapitre ?

 

À quoi tient parfois une bataille…

Il y a, en fait, une explication plus simple. Plus dérisoire. Plus lamentable, mais qui, de toute façon, n’explique certainement pas tout…

Le 12 octobre, donc, après avoir dicté cette lettre au roi de Prusse, l’Empereur avait appelé auprès de lui l’un de ses officiers d’ordonnance, Montesquiou, et il lui avait donné l’ordre de porter son ultime appel à la paix aux avant-postes prussiens.

Arrivé à destination, Montesquiou fut arrêté par un officier prussien. Il expliqua le motif et l’urgence capitale de sa démarche. Il lui montra le document dont il était porteur. L’autre ne voulut rien entendre, et comme Montesquiou n’était pas précédé d’un trompette, comme cela était l’usage, il lui dénia la qualité de parlementaire, puis, mettant un comble à sa balourdise, il le retint prisonnier, après que ses hommes, pour faire bonne mesure, l’eurent dévalisé.

Ce n’est que le 13, à dix heures du soir, que Montesquiou put, enfin, être conduit au quartier général du prince de Hohenlohe. Comprenant l’importance et les implications que recélait la lettre de Napoléon, Hohenlohe mit tout en œuvre pour la faire parvenir au roi.

Hélas pour la Prusse ! Lorsque Frédéric-Guillaume la recevra, la bataille était bien engagée et son destinataire déjà en pleine retraite.

Ce fait sera d’ailleurs consigné par Frédéric-Guillaume lui-même, qui, de son quartier général, enverra, le lendemain de la batailled’Iéna-Auerstedt, une lettre à Napoléon pour lui demander une suspension d’armes.

Résumons la situation antérieure : le 8 octobre, les deux armées se trouvaient de part et d’autre de la chaîne du Thüringerwald, les Français au sud, les Prussiens au nord. Ceux-ci amorcèrent alors un mouvement destiné à tourner Napoléon en traversant les montagnes par le nord-ouest. Mais l’Empereur les devança en franchissant en sens inverse les défilés du Frankenwald, au sud-est. Descendant la vallée de la Saale, l’armée française atteignit Iéna le 13 octobre, en arrière et sur le flanc des positions prussiennes.

Craignant d’être encerclé, le généralissime prussien Brunswick qu’accompagnaient le roi de Prusse – et la reine Louise par la grâce de qui tous ces hommes vont s’écharper – recula avec ses 70 000 hommes en direction de l’Elbe, tandis que Hohenlohe, avec ses 50 000 hommes était chargé de protéger le repli.

À ces effectifs, s’ajoutaient les 20 000 hommes du prince de Wurtemberg alors à Magdebourg, et 25 000 autres en Silésie, soit au total quelque 165 000 combattants.

 

Les Prussiens aveuglés par le Landgrafenberg

La marche de Napoléon a été si rapide que, le 12, l’armée prussienne était déjà virtuellement tournée et coupée de sa capitale : elle s’était concentrée autour de Weimar, en deux grandes masses : l’une au sud-ouest, commandée par le prince de Hohenlohe – rappelons-nous : c’est celui qui, après avoir battu les Français dans « plus de soixante affaires » se faisait fort de battre Napoléon à condition qu’on lui laissât les « mains libres » –, l’autre, au nord-est, sous les ordres du duc de Brunswick.

Le 13 octobre, Hohenlohe fut informé qu’il avait probablement devant lui Napoléon avec le gros de son armée (environ 155 000 hommes au total, non compris le 8è corps de Mortier, trop loin sur la gauche française).

Ce qui ne soucia guère le Prussien, car, entre ses troupes et celui dont ses homologues prussiens disaient qu’il n’était pas digne d’être « caporal dans l’armée prussienne », s’interposait le plateau du Landgrafenberg, au pied duquel coule la Saale, si funeste, deux jours auparavant, au prince Louis-Ferdinand de Prusse.

Or, ce plateau, qui culmine à quelque 400 mètres, était réputé infranchissable, car, explique le grenadier de la Garde Impériale, Jean-Roch Coignet dans ses célèbres Cahiers, « sa pente est rapide comme le toit d’une maison ».

D’où la sérénité de Hohenlohe, pour qui il était impensable que l’on pût faire monter une masse de troupes sur le Landgrafenberg, et moins encore des pièces d’artillerie.

Mais le « caporal » était d’une autre trempe…

 

L’aide inestimable d’un prêtre saxon

Le 13 octobre au matin, en entendant gronder, du côté d’Iéna, les canons qui étaient ceux de l’artillerie du 5è corps du maréchal Lannes marchant en avant-garde, l’Empereur se porta dans cette direction.

Rappelons que, trois jours auparavant, le maréchal Lannes avait remporté seul une brillante victoire à Saalfeld. Avec seulement 4 000 hommes et trois régiments de cavalerie engagés, il avait mis en déroute les 10 000 soldats du prince Louis-Ferdinand de Prusse, qui avait trouvé la mort au cours d’un combat singulier contre un sous-officier du 10è hussards, Jean-Baptiste Guindey (voir chapitre précédent). Victoire d’autant plus remarquable que le 5è corps que commandait le maréchal Lannes n’était composé que de conscrits sans expérience de la guerre.

Jean Lannes (1769-1809) fut l’un des plus brillants et des plus célèbres maréchaux de Napoléon .Né en Gascogne, dans une famille d’origine moins humble qu’on se plaît toujours à le dire, il s’engage dans les armées républicaines en 1792, à 23 ans, et depuis lors, il ne cesse de se battre. Sa première rencontre avec le général Bonaparte date de la première Campagne d’Italie (1796). À partir de ce moment, on le trouve constamment aux côtés de Bonaparte, puis de Napoléon. Il participe à la campagne d’Égypte, au cours de laquelle il est gravement blessé, puis à la deuxième campagne d’Italie. Son exploit de Montebello (9 juin 1800) lui vaudra, en 1808, un titre de duc. Fait maréchal d’Empire en 1804, il joue un rôle essentiel à Austerlitz et à Iéna à la tête de son 5è corps. Incroyablement courageux, il est renommé pour son coup d’œil infaillible sur le champ de bataille. Intelligent et d’une grande franchise, même avec Napoléon quand celui-ci eut été sacré empereur, il fut l’un des ses rares véritables amis. De tous les maréchaux de Napoléon, Jean Lannes fut le plus populaire et le plus aimé, aussi bien du peuple que de ses soldats.

Arrivé à quatre kilomètres de la ville, l’Empereur rencontra un aide de camp envoyé par le maréchal, qui lui remit une dépêche. Elle lui apprit que le 5è corps avait réussi à chasser d’Iéna l’avant-garde du prince de Hohenlohe – « Je suis arrivé hier, écrivait le maréchal Lannes, avec mon corps d’armée devant Iéna ; l’ennemi y était au nombre de 12 à 15 000 hommes ; après quelques coups de canons, il s’est retiré sur Weimar, je n’ai pu le poursuivre dans la nuit, le pays étant abominable… » –, à déboucher sur la rive gauche de la Saale, et à prendre pied sur le Landgrafenberg. Et le chef du 5è corps informait l’Empereur qu’il y avait « un camp d’environ 20 à 25 000 hommes entre Iéna et Weimar… », et « que le plus grand désordre régnait dans l’armée ennemie. »

Comme l’a exprimé Coignet avec ses mots imagés, les abords de ce plateau dominant Iéna sont très escarpés du côté de la ville, et seule la route de Weimar permettait d’y accéder. Mais c’était un défilé long et ardu, « dont le débouché couvert par un petit bois, explique un autre mémorialiste bien connu, Marcellin de Marbot, était gardé par des troupes saxonnes, alliées des Prussiens. »

Comment les soldats du maréchal Lannes étaient-ils arrivés sur le Landgrafenberg ?

Si l’on en croit Marbot, la trouvaille en question était le résultat de la démarche d’un curé saxon qui avait aidé les Français à découvrir cette voie d’accès.

Le prêtre s’était offert pour indiquer un chemin peu connu, qui, à travers bois, gravissait les hauteurs. Suivant les indications du prêtre, un peloton s’était engagé dans le chemin, et arrivé sur le plateau il avait été accueilli par des coups de fusil.

En entendant cette fusillade, le maréchal Lannes, accompagné de l’un des généraux de brigade, Reille, était immédiatement monté avec un peloton du 40è régiment d’infanterie.

Le brouillard s’étant dissipé, le maréchal découvrit distinctement l’armée prussienne rangée sur trois lignes, occupant sur plusieurs kilomètres le terrain ondulé qui s’étend en amphithéâtre entre Iéna et Weimar.


Troupes saxonnes dans l’armée prussienne, 1806.
Au début de la campagne, lorsque la Prusse envahit la Saxe, vingt-mille soldats saxons furent incorporés de force dans l’armée de Frédéric-Guillaume.

Pourquoi cette aide qui avait permis une découverte qui allait se révéler cruciale pour la bataille à venir ?

Iéna se trouve en Thuringe, alors propriété de l’Électeur de Saxe, et comme les Prussiens avaient contraint ce dernier, qui eût été bien incapable de résister, à joindre ses forces – 20 000 hommes – aux leurs, les sujets de Frédéric-Guillaume y étaient particulièrement détestés. La haine des Saxons pour les Prussiens explique cette aide inattendue.

La confiance régnait d’ailleurs tellement entre les « alliés » saxons et les Prussiens que la maison de Goethe à Weimar avait été placée sous la sauvegarde des troupes françaises, et, en l’occurrence, du maréchal Augereau, qui y avait pris ses quartiers provisoires.

Outre, bien sûr, celle d’Augereau, l’écrivain recevra ainsi successivement la visite des maréchaux Lannes, Ney et Victor.

Vivant-Denon, directeur général des musées impériaux, venu là on ne sait pour quel motif, le viendra également visiter, et il en profitera pour lui présenter le grand dessinateur strasbourgeois Benjamin Zix, à qui l’on doit nombre de croquis sur le vif des campagnes de l’Empire, croquis qui sont autant de reportages. Il en fit ainsi plusieurs remarquables de cette campagne de Prusse de 1806.

 

Veillée d’armes du 5è corps du maréchal Lannes et de l’infanterie de la Garde Impériale sur le Landgrafenberg

Arrivé sur place grâce aux renseignements fournis par l’obligeant curé patriote, Napoléon s’aperçut qu’il existait, entre le haut du sentier et la partie plus basse du Landgrafenberg que les Prussiens occupaient, un plateau rocailleux où il pourrait réunir une partie de ses troupes, et de là, débouler sur l’ennemi comme d’une place forte.

 

Le 13 octobre 1806, les troupes françaises, qui commencent à gravir l’étroit chemin menant au plateau du Landgrafenberg, passent
devant la ville d’Iéna, en Saxe.

Grâce à la visibilité exceptionnellement bonne pour une fin d’après-midi d’automne, Napoléon, accompagné du maréchal Lannes, put observer dans le lointain, en contrebas, les campements prussiens. Une position magnifique d’où il pourrait lancer ses troupes et qu’il fallait occuper sans tarder.

« Il y en avait [des Prussiens] à perte de vue, raconte le général Rapp dans ses Mémoires, ils se prolongeaient par-delà Weimar. »

Si bien que l’Empereur était persuadé qu’il avait devant lui l’armée prussienne toute entière.

Il donna aussitôt ses ordres pour faire passer, par ce chemin de terre très étroit difficilement praticable et longeant un précipice invisible aux yeux de l’ennemi, les 21 500 hommes du 5è corps du maréchal Lannes avec leur artillerie, et l’infanterie de la Garde Impériale.

 

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Sur le Landgrafenberg. Après avoir soigneusement étudié ses cartes, l’Empereur dicta ses ordres pour la bataille qui allait se dérouler le lendemain.

Napoléon eût pu redescendre et passer la nuit dans le château d’Iéna. Il préféra au contraire bivouaquer au milieu de ses hommes.

À la nuit, les troupes étaient déjà massées sur le plateau. Mais l’artillerie manquait à l’appel.

Pour en avoir le cœur net, l’Empereur entreprit de redescendre vers Iéna, et c’est en chemin qu’il comprit les raisons du retard de l’artillerie : dans l’obscurité, les canonniers avaient pris une mauvaise direction et confondu un ravin assez encaissé avec un chemin. Aussi deux cents fourgons y étaient-ils bloqués, les fusées des essieux reposant sur chaque côté.

 

L’Empereur éclaire les soldats de son falot

La parade ne tarda pas.

Avec la vivacité que l’on devine, Napoléon donna les ordres pour que l’on se mît immédiatement à l’ouvrage afin d’élargir et d’aplanir la rampe. Il fit distribuer des falots et des outils à tous les bataillons, et les soldats, qui travaillaient pendant une heure à tour de rôle, s’activèrent à tailler le roc pour rendre la voie praticable.

Et l’on vit – l’image est célèbre – l’Empereur en personne, un falot à la main, éclairer ses soldats dont les forces étaient décuplées par sa présence.

Imagine-t-on l’un de ces souverains dits « de droit divin », et, en l’occurrence, le roi de Prusse, faire de même ?

Napoléon resta là jusqu’à ce que le chemin fût achevé, il ne quitta pas son poste avant d’avoir vu passer devant lui le premier canon attelé de douze chevaux.

En quelques heures, les pièces, au rythme de quatre par voyage, furent libérées, hissées sur le plateau, et mises immédiatement en batterie sur le front de bandière.

Puis, l’Empereur se retira dans la cabane que les soldats avaient construite pour lui. Il y dîna – frugalement comme à son habitude – et par la force des choses pour les maréchaux et les généraux qui lui tenaient compagnie.

Après s’être mis en bataille presque au bord de l’à-pic, dans l’obscurité la plus totale, les soldats français passèrent la nuit entassés les uns contre les autres, poitrine contre dos, et dans le plus grand silence.

Heureusement, du vin trouvé dans les caves d’Iéna, désertée de ses habitants, leur permit de ne pas trouver le temps trop long, et malgré des libations que l’on peut imaginer généreuses, tous se tinrent sages, car, explique Coignet, « l’ennemi était près de nous. »

Avec un falot Napoléon dirige le travail des sapeurs perçant un chemin dans le Landgrafenberg la nuit précédant la bataille. Il restera là, encourageant les hommes, jusqu’à ce que le premier canon ait atteint le sommet du plateau .

Au matin, tout le 5è corps du maréchal Lannes, et l’infanterie de la Garde étaient prêts.

Le réveil allait être dur pour les Prussiens.

Tenter de résumer la bataille est impossible dans un espace aussi restreint, mais l’on peut du moins tenter d’en restituer l’esprit pour mieux comprendre les manières différentes de combattre des Français et des Prussiens, et peut-être d’appréhender ce génie militaire que l’Empereur a bien été contraint de déployer après avoir, en vain, sollicité – dans leur intérêt – ses adversaires pour leur éviter la tragique déconvenue qui va suivre.

 

La découverte tardive de Hohenlohe

Le 14 octobre, vers quatre heures du matin, l’alerte fut donnée aux troupes françaises. Elles se levèrent de leurs bivouacs au milieu d’un brouillard épais qui donnait à l’Empereur et

aux hommes des silhouettes de fantômes.

Comme toujours avant le combat, une déclaration, en forme de recommandation et d’encouragement, enflamma le cœur des soldats :

« Soldats ! l’armée prussienne est coupée comme celle de Mack l’était à Ulm, il y a aujourd’hui un an. Cette armée ne combat plus que pour se faire jour et pour regagner ses communications. Le corps qui se laisserait percer se déshonorerait. Ne redoutez pas cette célèbre cavalerie. Opposez-lui des carrés fermés à la baïonnette. »

 

Plan de la bataille d’Iéna (14 octobre 1806) dessiné par A. M. Perrot .

Il ne fut pas nécessaire de le leur dire deux fois.

Et à six heures, en pleine obscurité, le signal :

« En avant ! »

Dans l’instant, les troupes dévalèrent le plateau. Leur tactique était sommaire, mais efficace : tout ce que l’on rencontrait sur les pentes était ami ; tout ce que l’on croisait plus bas était ennemi. Le brouillard empêchant une identification plus précise, un coup de baïonnette mettait fin à toute interrogation.

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À l’aube, les troupes françaises étaient en position, attendant que Napoléon passe à l’offensive. À 6 h 30, l’Empereur ordonna au maréchal Lannes, commandant le 5è corps, d’attaquer Closewitz.

L’effort principal des Français porta sur le centre, entre les villages de Vierzehnheiligen et d’Isserstedt

Vers huit heures du matin, le soleil déchira enfin le voile de brouillard.

C’est à ce moment que Hohenlohe comprit – enfin – qu’il avait affaire à une vraie bataille et non pas à de simples engagements de diversion destinés à « tâter » l’ennemi, et, en toute précipitation, il fit replier les tentes qui avaient abrité ses troupes pour la nuit (nous avons vu précédemment comment se déplaçait et vivait l’armée de Frédéric-Guillaume).

Les divisions prussiennes se formèrent avec discipline, et passèrent à l’attaque, faisant un instant plier les hommes du 5è corps du maréchal Lannes, engagé le premier.

 

Deux manières de combattre s’opposent

D’un côté : enthousiasme pour l’Empereur, élan, courage, souplesse dans l’action et dynamisme chez les soldats de la Grande Armée ; courage, rigidité et engourdissement du côté des Prussiens. Les troupes françaises « ne jouaient pas le jeu » qu’attendaient leurs adversaires, qui, eux, manœuvraient toujours comme au temps du Grand Frédéric, dans un ordre parfait avec la majestueuse cadence de l’époque, s’arrêtant dans la zone efficace de tir, et exécutant leurs feux de salve avec le plus grand calme. Ils ne connaissaient rien d’autre et on leur avait enseigné que ce procédé conduisait immanquablement à la victoire.

Mais aujourd’hui !

Aujourd’hui, leurs masses parfaitement alignées servaient de cibles aux essaims de

tirailleurs français agiles et rapides, suivis de colonnes qui hâtaient leur marche avec un irrésistible allant au son des tambours et de la musique, et appuyés par l’artillerie à cheval vite

Le premier acte de la bataille d’Iéna (le second est celui qui se jouait en même temps à Auerstedt) bat son plein. À la fin de cet épisode, 12 000 Prussiens auront été tués et blessés, et 15 000 faits prisonniers.

mise en batterie, dont les pièces faisaient tomber comme des quilles des rangées entières d’hommes obligés par ordre de rester immobiles.

Deux heures ! Les fantassins prussiens durent tenir deux heures sous le feu qui les décimait impitoyablement. Mais les pertes devenant effroyables, les régiments de l’aile gauche lâchèrent pied les premiers, et toute la ligne ne tarda pas à se rompre.

Hohenlohe, qui n’avait plus aucun doute sur la dramatique situation dans laquelle il s’était mis, s’efforça de rallier ses hommes, les obligeant, à coups de canne, à reprendre leur place de combat.

Sous la pression de l’ennemi, les Français fléchissaient parfois, mais, sans relâche, Napoléon lançait des troupes fraîches et de l’artillerie au fur et à mesure de leur arrivée sur le plateau. Cette hauteur du Landgrafenberg, qui devait protéger les Prussiens et qu’ils avaient pensé impossible à gravir, déversait sur eux fantassins, cavaliers, artilleurs électrisés par la vue de Napoléon, qui, de la hauteur, désignait les objectifs à frapper.

Vers deux heures de l’après-midi, la ligne française poussa son avance avec une nouvelle vigueur. Le feu des Prussiens se ralentit, celui des Français redoubla.

Un espoir éclaira un moment le champ de bataille des Prussiens : vers quatre heures de l’après-midi, un nouveau corps d’armée fit son apparition : c’était celui du lieutenant-général von Rüchel, qui arrivait avec 23 000 hommes frais.

 

Napoléon observe les derniers moments de la bataille

Sans attendre, Rüchel se jeta courageusement dans la mêlée, moins peut-être pour sauver la situation, dont le désordre des Prussiens n’indiquait que trop clairement combien elle était désespérée, que pour, vraisemblablement, se faire tuer pour l’honneur des armes de Frédéric-Guillaume.

Peu après son arrivée, il tomba, frappé d’une balle en pleine poitrine. On le crut perdu, il n’était « que » grièvement blessé.

Mais son sacrifice fut vain : en moins d’une heure, ses 23 000 hommes avaient été tués ou blessés, et les survivants, éperdus, étaient allés grossir les masses de fuyards prussiens qui s’écoulaient comme un torrent dans toutes les directions.

 

Où est donc l’autre partie de l’armée prussienne ?

Que sont devenus Davout et Bernadotte ?

Napoléon n’avait pas été sans remarquer que, contrairement à son impression première, il n’avait pas eu en face toute l’armée de Frédéric-Guillaume. Il estimait à une soixantaine de mille le nombre d’hommes engagés.

Ne sachant où se trouvait l’autre partie, il s’attendait à reprendre le combat le lendemain ou les jours suivants.

Mais il attendait sereinement, car il n’avait fait donner que peu de troupes. Il savait aussi que, lorsque le reste de l’armée prussienne se présenterait, ce serait alors avec une infériorité numérique – et morale – sensible, puisqu’une grande partie de cette armée était déjà en pleine débâcle.

Les pertes ennemies, à ce moment, étaient de quelque 12 000 tués et blessés, et de 15 000 prisonniers. Les Prussiens avaient, en outre, laissé deux cents canons et plusieurs centaines de drapeaux aux mains des Français.

Au terme de cette journée, alors qu’il repartait vers Iéna, l’Empereur n’avait pas encore idée de l’ampleur du triomphe de ses armes.

Il s’étonnait simplement de n’avoir pas vu apparaître ni Davout, ni Bernadotte, car il ignorait encore ce qui s’était passé à une quinzaine de kilomètres plus au nord...

 

À suivre (Auerstedt)