Volume II

CHAPITRE 21

 


DR

Le 10 octobre 1806, à Saalfeld, le prince Louis-Ferdinand de Prusse
est tué en combat singulier par un sous-officier du 10è hussards
(corps d’armée du maréchal Lannes)

 

Pourquoi faire égorger nos sujets ? Je ne prise

point une victoire qui sera achetée par le sang

d’un bon nombre de mes enfants

(Napoléon au roi de Prusse, le 12 octobre 1806)

 

Le roi et la reine de Prusse avaient quitté Potsdam le 18 septembre.

Frédéric-Guillaume était accompagné de sa maison militaire, et la reine Louise, de toutes ses dames d’honneur, sans préjudice d’une kyrielle de ministres et d’ambassadeurs avec leurs attachés respectifs. Un témoin rapporte que le nombre de personnes qui s’étaient jointes au quartier général partant en campagne était évalué à deux mille.

La cour de Prusse se rendait à un massacre le cœur joyeux et l’âme en fête comme on va à la parade. Ou comme à une noce.

Nous verrons plus tard, raconté par un officier français, « l’effet chirurgical » de ce divertissement mondain auquel tenait tant la reine Louise de Prusse. Soyons juste : et, avec elle, le tsar Alexandre et, bien sûr, l’infatigable instigateur de guerres et de tueries : le cabinet de Londres.

 

La présence aux armées
de la reine Louise divise les chefs prussiens

Au cours des deux premières semaines, ce ne furent que galas, réceptions où l’on but au proche succès des armes prussiennes contre celles de cet empereur des Français, qui, disait-on, n’avait dû ses triomphes qu’à la médiocrité de ses adversaires russes et autrichiens. Mais celle qui entrait maintenant dans la lice était l’armée des héritiers de Frédéric le Grand, et, selon l’expression populaire bien connue, « on allait voir ce qu’on allait voir ».

 


La reine Louise de Prusse suit les troupes en campagne.
Sa présence fut une source de discorde entre les chefs prussiens

En outre, le retard que, par sa volonté d’éviter cette guerre à tout prix, Napoléon avait accumulé dans ses opérations laissait augurer à tous les stratèges prussiens qu’il ne pourrait agir avant un mois, et que l’on aurait ainsi toute facilité d’écraser son armée « de savetiers » avant même quelle se fût réunie.

Penser de la sorte, c’était faire fi de la puissance de travail, de conception, d’organisation de l’Empereur. C’était, en un mot, oublier ce génie de leur adversaire que nous avons tenté d’illustrer dans les précédents chapitres.

Il est un point cependant qui partageait les Prussiens.

Certains affirmaient (pas trop) haut et fort, et non sans raison, que la présence de la berline de la souveraine, suivie d’une vingtaine d’autres berlines, elles-mêmes escortées de cavaliers et de fantassins d’honneur, constituait une gêne difficilement conciliable avec les exigences d’une armée en marche.

D’autres, les plus nombreux, estimaient au contraire que la présence de cette jeune et jolie femme était indispensable, car elle était l’âme de l’armée, l’âme des soldats, l’âme de son mari, et nombre de chefs prussiens savaient très bien que, sans cette femme dont il était justement épris et qui était son « moteur », le falot roi de Prusse, quoique jeune – trente-six ans – s’en fût peut-être revenu à Berlin.

À côté de cette magnificence, qui faisait rutiler hommes et chevaux, beaux et nets comme pour une présentation à Leurs Majestés prussiennes, le camp français faisait mesquin. Besogneux. On s’y préparait au combat, non comme à une fête, mais comme à une nécessité à laquelle, sans l’avoir voulue, on ne pouvait se soustraire, et l’on s’y préparait avec la sérénité que conférait le succès, l’année précédente, d’Austerlitz, et la présence du « grand capitaine ».

Réputée, entre autres, pour son université fondée en 1558, où enseignèrent notamment Fichte, Hegel, Schelling, Schiller et Schlegel, et où Goethe composa l’une de ses œuvres, Hermann et Dorothée, Iéna, grâce au parti prussien de la guerre, allait bientôt s’acquérir une célébrité d’un nouveau genre.

 

Une armée prussienne du troisième âge…

Le moment est venu de regarder d’un peu plus près les acteurs du drame qui va se jouer non loin de là.

Les Prussiens, peu superstitieux, avaient décidé de confier leur avenir à l’homme qui, le 25 juillet 1792, avait lancé, de Cologne, le célèbre manifeste qui porte son nom et qui menaçait Paris si la Révolution attentait à la vie de la famille de Louis XVI.

Loin d’avoir le résultat escompté, cet appel avait accéléré la chute, déjà prévisible, de la royauté.

Le 20 septembre 1792 suivant, Brunswick devenu chef des armées coalisées, avait été vaincu à Valmy, dans ce qui fut la première victoire de l’armée révolutionnaire française remportée sur l’armée austro-prussienne.

Malgré cet échec – devant les « sans-culottes » !, ces va-nu-pieds français – Brunswick était resté auréolé d’une gloire sans égal. Le tsar Alexandre, qui l’avait recommandé pour prendre la direction de cette campagne de 1806, ne lui avait-il pas déclaré un jour :

« J’espère bien avoir le plaisir de servir sous vos ordres », ce qui avait fait de lui l’oint du seigneur, et lui avait conféré comme une auréole sacrée.

 

 

 

 



 

En haut à gauche : le duc de Brunswick (1735-1806) commença sa carrière militaire au 18è siècle, sous Frédéric le Grand. Âgé de 71 ans en 1806, il fut tiré de sa retraite et se vit confier le commandement en chef de l’armée prussienne. En dépit de ses défaites à Valmy (20 septembre 1792) et à Wissembourg l’année suivante devant les troupes républicaines françaises, il était tenu par les Prussiens comme le meilleur stratège d’Europe.

 En haut à droite : le prince de Hohenlohe (1746-1818) servait dans l’armée prussienne depuis 1768. L’un des membres les plus actifs du parti de la Guerre, il fut fort déçu de n’avoir pas été nommé commandant en chef de l’armée, et de ce fait, il considérait Brunswick comme son rival personnel. À la tête de ses 46 500 hommes, il décida d’agir de sa propre initiative dans la campagne qui s’ouvrait

 Ci-contre : le maréchal Wichart von Mollendorf débuta lui aussi dans la carrière militaire sous Frédéric le Grand et devint plus tard gouverneur de Berlin. En 1806, il était opposé à une guerre contre la France ce qui ne l’empêcha pas de servir comme conseiller militaire auprès de Brunswick et du roi de Prusse.

 

À 71 ans, Brunswick avait gardé la confiance aveugle du souverain prussien, et il eût été malséant de nourrir quelque doute sur son génie. Pourtant, plus avisés ou moins dupes, quelques-uns ne pouvaient se garder d’une inquiétude certaine en regardant ce vieillard – en ce temps, on était tel dès 60 ans – dont l’énergie première s’était alourdie par les ans et qui, oublieux de son rang, promenait dans sa berline, au milieu de ses troupes, une actrice française, sa maîtresse du moment.

L’historien allemand Léopold von Ranke s’en offusque, non sans raison dans les circonstances présentes.

Le reste du haut commandement prussien était à l’avenant. Le feld-maréchal Möllendorf : 82 ans, le général comte Kalkreuth : 69 ans, le prince de Hohenlohe : 60 ans, les généraux Prittwitz, Arnim, Holzendorf : respectivement 72, 66 et 65 ans, et le détestable Blücher (dont nous ferons le portrait dans un prochain chapitre) : 64.

Au milieu de cet aréopage ankylosé, le prince Louis-Ferdinand de Prusse, avec ses 34 ans, faisait figure de galopin.

Mais, par leur mentalité, tous ces gens en étaient restés à la victoire prussienne remportée à Rossbach, le 5 novembre 1757, lors de la guerre de Sept-Ans, contre les troupes de Louis XV.

En recevant le soir à sa table (autre temps, autres mœurs) les officiers français vaincus, Frédéric II avait eu ce mot cruel, et insultant sous le masque de la courtoisie du prince :

« Veuillez excuser, Messieurs, la frugalité de ce repas, mais je ne vous attendais pas si tôt et en si grand nombre. »

 

Et celle des trentenaires flamboyants d’Austerlitz


Ci-dessus, le maréchal Lannes (1769-1809)
À gauche : le maréchal Bessières (1768-1813)

 

Qu’y avait-il en face de cette armée du troisième âge ? Celle commandée par les trentenaires flamboyants d’Austerlitz.

Nommons-les, et tout d’abord, le premier d’entre eux : l’Empereur, 37 ans, puis ses maréchaux : Lannes, Ney, Soult, 37 ans eux aussi, Davout, le benjamin, avec ses 36 ans, Bessières, 38 ans, Murat, 39 ans, et deux quadragénaires vaillants qui n’avaient rien à leur envier : Bernadotte, 43 ans et Augereau, qui, avec ses 49 ans, ferait presque figure d’ancêtre.


Maréchal Soult
(1769-1851)

Maréchal Michel Ney
(1769-1815)

La différence était tout aussi criante entre les troupes.

Au moment où elle s’apprêtait à affronter la Grande Armée napoléonienne, celle qui portait tous les espoirs du Parti de la guerre prussien, présentait toujours une façade resplendissante : on manœuvrait avec majesté mais avec lenteur, et si la bravoure et la discipline des soldats prussiens étaient incontestables, leurs capacités n’avaient rien à voir avec celles des hommes des Napoléon.


Bivouac de l’armée française pendant la campagne de 1806.
Contrairement à leurs homologues prussiens, les soldats de Napoléon
savaient se contenter de conditions de vie rudimentaires

Dans l’armée prussienne, une marche de dix ou de vingt kilomètres n’était pas loin de passer pour un exploit, alors que, dans celle de Napoléon, on pouvait en faire sans sourciller – sinon sans grogner – facilement le double ou le triple. Et là où le soldat impérial passait sa nuit à la belle étoile, son homologue prussien, à l’étape, construisait une véritable ville de toile qu’il démontait le lendemain matin. Comme le chapiteau d’un cirque.

 

Harcelée par les Coalitions,
la France s’était aguerrie malgré elle

Quant à l’art du combat, il avait singulièrement évolué, grâce, notamment à l’émergence de ces armées révolutionnaires, qui, au début, avaient dû pallier ce qui leur faisait défaut en discipline et en entraînement par l’enthousiasme, la rapidité et la souplesse.

Mais, après avoir servi sous des chefs, dont les talents s’étaient révélés sur le terrain, puis sous les ordres du Premier Consul et, ceux, maintenant, de l’Empereur, ces armées étaient devenues les reines des batailles.

Rien ne faisait peur aux soldats de Napoléon.

En outre, alors que la Prusse était restée douze années sans avoir de guerre à soutenir, la France, elle, harcelée sans répit depuis 1792 par les monarchies européennes, n’avait pas cessé de se battre pour se défendre .

 


Les hommes de la Grande Armée, qu’ils soient de la Garde Impériale,
comme ici, ou de la ligne, étaient à cette époque des vétérans des
guerres suscitées par les monarchies d’Europe

 

Aussi, en ce mois d’octobre 1806, les soldats français étaient-ils habitués à supporter fatigues et dangers sous le commandement de chefs qu’ils avaient vus à l’œuvre, se battant au milieu d’eux et supportant, la plupart du temps, les mêmes épreuves et les mêmes privations qu’eux.

Quand bien même ignorerait-on l’issue de la bataille qui s’annonçait, qu’il serait évident que le sort de ce vestige de l’époque du Grand Frédéric, composé de « soldats de plomb », courageux mais sans élan, était scellé d’avance.


En comparaison, les soldats prussiens de Frédéric-Guillaume
semblent être des soldats de plomb faits désormais pour la parade

Ce dont, dans leur arrogance, ses chefs n’avaient aucune conscience.

À cette date, les forces mobilisées par la Prusse étaient estimées à 240 000 hommes, sur lesquels l’armée active en représentait 154 000 de toutes armes, le reliquat incluant les effectifs des garnisons et des milices.

Ces forces étaient divisées en trois corps :

- celui de l’aile droite (34 000 hommes) commandés par le général Rüchel, sur les frontières de la Hesse ;

- celui du centre, dénommé « armée du roi » (70 000 hommes) sous le commandement du prince de Brunswick, avec pour les adjoints le feld-maréchal Möllendorf et le général Kalkreuth, derrière l’Elbe, aux environs de Magdebourg ;

- celui de l’aile gauche, ou armée de Silésie : 50 000 hommes, dont 20 000 Saxons sous les ordres du général Hohenlohe, dont l’avant-garde était commandée par cette tête brûlée de Louis-Ferdinand.

Les troupes françaises étaient réparties en plusieurs corps d’armée, ceux des maréchaux Augereau : 20 000 hommes, Bernadotte : 23 000, Lannes : 22 000, Davout : 35 000, Ney : 33 000, Soult, le plus nombreux avec ses 41 000 hommes, à quoi s’ajoutaient la réserve de cavalerie, commandée par Murat, et la Garde Impériale avec Bessières.

C’est le corps de Bernadotte, suivi de deux divisions de réserve et précédé de la brigade de cavalerie légère du général Lasalle, qui eut, du côté de Schleiz, à une quarantaine de kilomètres au sud d’Iéna, le premier contact avec l’ennemi : une division forte d’environ 6 000 Prussiens et 3 000 Saxons, chargée de flanquer l’armée ennemie sur ce point, et dont les bataillons furent aisément repoussés.

Mais c’est au 5è corps du maréchal Lannes qu’échut le premier engagement sérieux de la campagne – le plus symbolique aussi.

Lannes, dont le corps d’armée formait la tête de l’aile gauche de l’armée, avait reçu de l’Empereur l’ordre d’attaquer l’ennemi à Saalfeld si ses forces n’excédaient pas 18 000 hommes. Dans le cas contraire, d’attendre l’arrivée du maréchal Augereau avec son 7è corps.

De son côté, le 9 octobre, le prince Louis-Ferdinand avait reçu de Hohenlohe l’ordre formel de ne s’engager dans aucune action contre les Français avant d’avoir été rejoint par l’avant-garde de l’armée commandée par Blücher, et que, s’il venait à être attaqué, il devait se replier près d’Orlamünde (à égale distance : environ 19 kilomètres, d’Iéna au sud, et de Saalfeld au nord-est), sous la protection du général Grawert.

Mais, le même jour, Louis-Ferdinand fut informé que les Français, qui avaient repoussé les postes avancés, seraient très vraisemblablement dès le lendemain devant Saalfeld. Ce fut suffisant pour qu’il transgressât l’ordre formel reçu.

 

Louis-Ferdinand de Prusse tué en combat singulier
par un hussard du 5è corps du maréchal Lannes

Alors que les troupes françaises débouchaient de toutes parts sur la rive droite de la rivière, Louis-Ferdinand, le 10, se dirigea donc vers Saalfeld, qui se trouve sur la rive gauche de la Saale, et attendit ces Français qu’il méprisait tant dans une position bien peu stratégique : devant lui, une montagne boisée, derrière lui une rivière très encaissée, affluent de l’Elbe, la Saale, longue de 427 kilomètres. En cas de problème, ce personnage arrogant, mais peu au fait des réalités de la guerre, n’aura, comme champ de combat, que le fond d’un ravin adossé à deux cours d’eau : la Saale, déjà nommée, et la Schwarza.

N’écoutant que sa haine et son mépris, il se lança à l’assaut des têtes de colonne du corps d’armée entier du maréchal Lannes.

Ce qui devait arriver se produisit : vers une heure de l’après-midi, les troupes prussiennes, qui combattaient en avant et en arrière de Saalfeld, ne tardèrent pas à être rompues, et tous les bataillons dispersés.

Prenant alors la mesure de la tragique réalité, et comprenant la nécessité d’une retraite immédiate, Louis-Ferdinand se mit à la tête de cinq escadrons de hussards prussiens et saxons. Ceux-ci chargèrent avec impétuosité le flanc gauche du 9è hussards français (division de cavalerie légère Treilhard) envoyé contre l’infanterie prussienne.


10 octobre 1806, Saalfeld : les troupes prussiennes mises en déroute
après la mort de Louis-Ferdinand sont poursuivies par les soldats
français du corps d’armée du maréchal Lannes

Dans un premier temps, les hussards français plièrent sous le choc. Pas longtemps, car ceux du 10è régiment arrivèrent immédiatement à la rescousse et se jetèrent sur les deux flancs de la cavalerie saxo-prussienne, la culbutant sur l’infanterie qui fut mise dans la plus extrême confusion, que l’inégalité du terrain que Louis-Ferdinand s’était choisi comme champ clos ne fit qu’aggraver.

Au milieu de ce chaos, le prince, qui s’efforçait de rallier les fuyards, prit conscience que ses décorations et son haut plumet l’avaient fait repérer par les cavaliers français. Couvrant ses ordres de son chapeau, il chercha à s’extirper de la mêlée en sautant par dessus une haie bordant un jardin, mais les jambes de son cheval s’y entravèrent.

C’est à ce moment qu’il fut rattrapé par un maréchal des logis du 10è hussards, Guindey, qui lui porta un coup de sabre à la tête en le sommant, mais sans savoir à qui il avait affaire, plusieurs fois de se rendre. Pour toute réponse, Louis-Ferdinand riposta, obligeant Guindey à lui porter un dernier coup, mortel celui-là, à la poitrine, qui le jeta au bas de son cheval (Illustration d’ouverture).

Guindey, nommé dans les grenadiers à cheval de la Garde Impériale, trouvera la mort à Hanau en 1813. Il était alors capitaine et officier de la légion d’Honneur.

Le maréchal Lannes fit relever le corps de Louis-Ferdinand et donna les ordres pour que les honneurs militaires fussent rendus au présomptueux, mais vaillant prince.

 


Des hussards français du 10è régiment découvrent l’identité du
prince Louis-Ferdinand de Prusse après que celui-ci eut été
tué par le maréchal des logis Guindey

Le combat entre Guindey et Louis Ferdinand avait été âpre. Le chirurgien-major Virvaux (d’autres sources disent :Gallernat) du 40è de ligne (corps d’armée du maréchal Lannes), qui examina le prince le lendemain dans l’église de Saalfeld, nota dans son rapport que le prince avait été atteint de six coups de sabre, dont quatre à la tête, un au bras droit et le dernier à la poitrine.

En apprenant la fin tragique de Louis-Ferdinand, l’Empereur – soulignons son élégance envers ceux qui l’avaient si bassement insulté – fit écrire par Berthier au roi de Prusse le message suivant :

« Sire, l’empereur Napoléon me charge d’avoir l’honneur de témoigner à Votre Majesté toute la part qu’il prend à la peine qu’à dû lui faire la mort du prince Louis. »

Dans le même registre, il fit inscrire dans le deuxième Bulletin de la Grande Armée cette mention :

« La mort du prince Louis-Ferdinand est glorieuse et digne de respect ; il est mort comme doit désirer mourir tout bon soldat. »

 

Ultime supplique de l’Empereur au roi de Prusse

Le 12, deux jours après la catastrophe prémonitoire de Saalfeld, et malgré les avantages obtenus, Napoléon fit envoyer à Frédéric-Guillaume un ultime appel à la raison, que nous avons cité partiellement en exergue du présent chapitre.

C’est une très belle lettre, dont voici un très large extrait :

« Pourquoi répandre tant de sang ? À quel but ? Je tiendrai à Votre Majesté le même langage que j’ai tenu à l’empereur Alexandre deux jours avant la bataille d’Austerlitz…Sire, j’ai été votre ami depuis six ans. Je ne veux point profiter de cette espèce de vertige qui anime ses conseils et qui lui a fait commettre des erreurs politiques dont l’Europe est encore toute étonnée et des erreurs militaires de l’énormité desquelles l’Europe ne tardera pas à retentir. Si Elle m’eût demandé des choses possibles dans sa note, je les eusse accordées ; Elle a demandé mon déshonneur, Elle devait être certaine de ma réponse. La guerre est donc faite entre nous, l’alliance est rompue pour jamais. Mais pourquoi faire égorger nos sujets ? Je ne prise point une victoire qui sera achetée par le sang d’un bon nombre de mes enfants. Si j’étais à mon début dans la carrière militaire, et si je pouvais craindre les hasards des combats, ce langage serait tout à fait déplacé. Sire, votre armée sera vaincue. Elle aura compromis le repos de ses jours sans l’ombre d’un prétexte. Elle est aujourd’hui intacte et peut traiter avec moi d’une manière conforme à son rang. Elle traitera avant un mois dans une situation différente. Elle m’a dit qu’elle m’avait souvent rendu des services. Eh bien, je veux lui donner la preuve du souvenir que j’en ai. Elle est maîtresse d’épargner à ses sujets les malheurs et les ravages de la guerre. À peine commencée, Elle peut la terminer, et elle fera une chose dont l’Europe lui saura gré. Sire, je n’ai rien à gagner contre Votre Majesté. Je ne veux rien et n’ai rien voulu d’Elle. La guerre actuelle est une guerre impolitique… Je prie Votre Majesté de ne voir dans cette lettre que le désir que j’ai d’épargner le sang des hommes et d’éviter à une nation, qui géographiquement ne saurait être ennemie de la mienne, l’’amer repentir d’avoir trop écouté des sentiments éphémères qui s’excitent et se calment avec tant de facilité parmi les peuples. »

À ceux qui seraient tentés de voir dans les termes de la lettre citée une quelconque manœuvre machiavélique, nous proposons cet extrait d’une autre lettre écrite, dans la nuit du 12 au 13 octobre, à l’Impératrice Joséphine.

Avec plus d’abandon, elle ne dit rien d’autre, dans sa brièveté, que les sentiments exprimés à Frédéric-Guillaume :

« Gera, [à une trentaine de kilomètres à l’ouest d’Iéna] deux heures du matin.

« Je suis à Gera, ma bonne amie ; mes affaires vont fort bien et tout comme je pouvais l’espérer. Avec l’’aide de Dieu, en peu de jours, cela aura pris un caractère bien terrible, je crois, pour le pauvre roi de Prusse, que je plains personnellement parce qu’il est bon. La reine est à Erfurt avec le roi ; si elle veut voir la bataille, elle aura ce cruel plaisir… »

 

Certitudes et sérénité de Napoléon

Cette affaire, somme toute mineure mais symbolique, de Saalfeld a jeté le trouble dans les rangs prussiens – c’est tout de même l’idole de la cour, l’un des plus grands contempteurs de Napoléon, l’instigateur le plus acharné (avec la reine Louise) de la présente guerre, qui vient de passer de vie à trépas sous le sabre d’un maréchal des logis français ;

L’Empereur le sait.

Ce même 12 octobre, il écrit ainsi au maréchal Lannes :

« Toutes les lettres interceptées font voir que les ennemis ont perdu la tête. Ils tiennent conseil nuit et jour et ne savent quel parti prendre… Jusqu’à cette heure, ils montrent bien leur ignorance de l’art de la guerre… »

Le même jour à Talleyrand :

« Les affaires vont ici tout à fait comme je les avais calculées, il y a deux mois à Paris, marche par marche, presque événement par événement ; je ne me suis trompé en rien… Tout paraît me confirmer dans l’opinion que les Prussiens n’ont presque aucune chance pour eux. Leurs généraux sont de grands imbéciles. On ne conçoit pas comment le duc de Brunswick, auquel on accorde des talents, dirige d’une manière aussi ridicule les opérations de son armée. »

Et à Davout, toujours à la même date :

« Cette campagne promet d’être encore plus miraculeuse que celles d’Ulm et de Marengo. »

Fort de toutes ces certitudes de vaincre, que fait l’Empereur ?


Maréchal Louis Davout
(1770-1823)

Tirer avantage de la situation, comme il serait en droit de le faire ? Non, il propose simplement le rétablissement de la situation ante bellum et un désarmement réciproque.

Alors, à la lecture de la lettre reproduite plus haut, il faut être animé de la mauvaise foi viscérale des royalistes français, ces ratés de la gloire qui préférèrent clabauder dans leurs boudoirs du faubourg Saint-Germain, et frissonner aux « exploits » du chef d’une bande de coupe-jarrets, ce comte d’Artois, futur Charles X, conspirateur lâche, calfeutré en Angleterre, plutôt que de servir l’homme prodigieux qui tira la France de son bourbier postrévolutionnaire ; il faut avoir la rancune indélébile des représentants des monarchies étrangères de ce temps, souvent vaincues après avoir provoqué les guerres, et de la pire d’entre elles, la monarchie anglaise ; il faut avoir la hargne mercantile chevillée à la plume de ces pamphlétaires aigris (ils se reconnaîtront) qui manient l’injure comme l’un des beaux-arts dans le seul but – jamais avoué – de vendre du papier, pour oser avancer que Napoléon s’épanouissait dans le carnaval sanglant des champs de bataille.

Nous laissons à chacun le soin d’apprécier la différence de ton entre les propos de Napoléon et les rodomontades injurieuses des Prussiens.

 

Le pronostic lucide du général Kalkreuth

Bien que les pertes : 600 morts prussiens, et mille prisonniers eussent été limitées – vocable qui semble toujours malséant quand il s’agit de vies humaines – la nouvelle, lorsqu’elle fut connue à Berlin, fit l’effet d’une douche froide, et sema la consternation et la terreur, là où, auparavant, il n’y avait que morgue et suffisance.

Venait ainsi de se réaliser la première phase de la prévision pessimiste du général Kalkreuth en constatant les atermoiements et les hésitations de Brunswick. À l’image de Pýlos, roi de la mythologie grecque et héros de la guerre de Troie, ce Nestor de l’armée prussienne, modèle du sage conseiller, avait pronostiqué :

« Le terme fatal avançait à grands pas, et, à moins d’un miracle, on marchait à un désastre. »

Il ne s’en fallait plus que de quatre jours pour que ces grands pas menant vers le désastre annoncé fussent franchis.


Feld-maréchal comte de Kalkreuth (1737-1818)

 

 

 

À suivre…