Volume II

CHAPITRE 19

DR

« La France ne s’est agrandie que par
les efforts renouvelés pour l’opprimer. »


(Talleyrand au ministre anglais Lord Lauderdale)

 

Il ne fallut guère de temps à l’Empereur pour prendre conscience qu’avec Lord Lauderdale, successeur de l’estimable Fox, la donne avait complètement changé, et que les espoirs de paix qu’il avait pu nourrir pendant un court moment appartenaient déjà au passé. Tout, dans les instructions transmises par Lauderdale, donnait à penser que le Cabinet de Londres, n’avait plus désormais qu’un but : la rupture.

Se souvenant de ses entretiens avec Fox, Napoléon voulut pourtant faire un dernier effort de bonne volonté.

Au moment où, à Berlin, retentissaient déjà ce que l’on appellera plus tard des « bruits de bottes », il suffit de prendre connaissance des concessions qu’il proposait pour apprécier sa bonne volonté et son désir d’en finir avec cet état de guerre larvée avec le cabinet de Londres : restitution du Hanovre à l’Angleterre, avec des compensations accordées à la Prusse, l’île de Malte reconnue propriété anglaise, abandon, au profit de Londres, des comptoirs français de Pondichéry, Chandernagor et Mahé et de l’une des petites Antilles, Tobago, qui, après avoir été prise à la France en 1795, lui avait été rendue en 1802par le traité d’Amiens.

En faisant ces propositions, l’Empereur jouait pratiquement ses dernières cartes de paix, car il lui fallait absolument savoir à quoi s’en tenir avant de tourner son attention vers la Prusse.

Lui qui savait toute la cupidité et la puissance des négociants anglais, l’arrogance et l’hypocrisie du Cabinet de Londres aurait dû se douter que, quelque importantes que fussent les concessions qu’il faisait, une seule chose liait les souverains du temps les uns aux autres, en dépit, évidemment, de leurs animosités individuelles : la protection de leur système monarchique « de droit divin » contre l’insupportable expansion des idées de liberté et de Droits de l’Homme, que ce Napoléon traînait dans les fourgons de ses armées victorieuses.


Le roi de Prusse fait la quête pour lutter
contre le « perturbateur du repos de l’univers »

Dans cet esprit, et pour bien montrer la complicité entre ces souverains et leur pourvoyeur de fonds, l’Angleterre, citons, car le moment s’y prête, cette lettre adressée, le 6 septembre, par le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III au tsar Alexandre :

« J’ai suivi vos conseils. Voilà pourquoi j’ai terminé mes différends avec la Suède. Des discussions de détail en ce moment seraient la mort de l’union. L’essentiel est d’agir, et, pour me mettre en état de le pouvoir avec vigueur, il faut surtout quel’Angleterre m’offre des moyens prompts, suffisants, quitte à compter plus rigoureusement ensemble quand des succès nous en laisseront le temps [souligné par nous]. Votre ministre pourrait me rendre des services essentiels en persuadant au cabinet de Londres que c’est là pour lui le seul moyen d’obtenir encore des succès [quels sont donc ces autres succès que ce « encore » laisse supposer ?] contre le perturbateur du repos de l’univers. »

Un « perturbateur » qui, pour le moment, s’efforçait par tous les moyens, et cela au détriment même de sa dignité et de celle du pays qu’il gouvernait, de préserver la paix, et, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, de donner toutes instructions à ses lieutenants qui se trouvaient alors en Allemagne de ne rien faire qui fût susceptible de froisser l’amour-propre prussien.

Un commentaire s’impose ici : par un crapuleux tour de passe-passe, l’Angleterre, chef de file de ces monarques, parviendra à faire retomber sur le seul Napoléon la responsabilité des flots de sang qui, de 1805 à 1815, inonderont l’Europe.

Il faut le dire et le redire sans cesse : la sinistre farce dure encore de nos jours.

En effet, la lecture d’ouvrages scolaires – dans lesquels le vocable injurieux de « dictateur » est souvent accolé au nom de l’Empereur – la lecture d’articles de magazines et de journaux divers, celle de certains fascicules anglais à prétentions historiques, sans préjudice de livres écrits par des pamphlétaires hargneux qui manient l’injure comme un des beaux-arts dans le seul but – non avoué – de vendre du papier, suffit pour s’en convaincre.

En réponse aux (trop) généreuses concessions françaises, le plénipotentiaire anglais, Lord Lauderdale, ne fit d’autre réponse que celle de demander ses passeports – ce qui était le signe d’une rupture définitive. Talleyrand joignit aux documents un billet dont ces lignes sont extraites :

« L’avenir fera connaître si une coalition nouvelle sera plus contraire à la France que les trois premières… La France ne s’est agrandie que par les efforts faits pour l’opprimer. »

 

Le mensonge éhonté du tsar Alexandre

Quant au tsar, il venait de rompre, le 15 août, le traité que son envoyé, le conseiller d’État d’Oubril, avait signé avec Napoléon le 20 juillet – rappelons que, huit jours plus tôt, le même Alexandre avait signé avec la Prusse un traité d’alliance offensive contre la France –, au prétexte (fallacieux) que « cette convention était entièrement opposée aux ordres et aux instructions dont ce plénipotentiaire avait été muni. »

Prétexte fallacieux qui en dit long sur la fourberie d’Alexandre, car, peu avant l’arrivée à Paris de l’envoyé de Saint-Pétersbourg, le grand chancelier de Russie avait écrit à Talleyrand :

« Il me reste à vous prier d’ajouter foi à tout ce que M. le Conseiller d’État d’Oubril vous dira au nom de Sa Majesté Impériale. »

Une majesté impériale qui avait donné, par ailleurs, pleins pouvoirs à son diplomate pour « entrer en pourparlers avec celui ou ceux qui y seront suffisamment autorisés de la part du gouvernement français, à conclure et à signer avec eux un acte ou convention sur des bases propres à affermir la paix qui sera rétablie entre la Russie et la France. »

Il eût été difficile d’être plus explicite.

La situation ? La voici : un tsar qui rompt un engagement solennel ; un ambassadeur anglais qui demande ses passeports après avoir renchéri sans cesse sur ses exigences – toujours agréées – ; des Prussiens qui sautent en selle. Comment Napoléon eût-il pu, sans mettre gravement en danger le pays dont il avait la charge, se soustraire à l’obligation de se préparer à l’épreuve de force ?


Le chef d’État laisse la place au chef de guerre


Le 18 septembre, Napoléon se trouvait au château de Saint-Cloud lorsqu’il apprit l’occupation de la Saxe par la Prusse et l’entrée des troupes prussiennes dans Dresde. Cette guerre que Napoléon ne voulait pas faire était maintenant inévitable. Aussi se mit-il à faire ses préparatifs.
Le lendemain, il écrivit à Berthier et, pendant plus de deux heures, il dicta son plan de mobilisation : « Je n’ai pas besoin de vous dire que le mystère et le secret doivent présider à ces opérations », avait-il ajouté.

 

Avec sa prodigieuse intelligence et son incroyable énergie, l’Empereur se mit alors au travail, et le chef d’État trop conciliant fit place au chef de guerre avec cette faculté d’adaptation qui faisait l’admiration – justifiée – de ses collaborateurs, et qui lui permettait de passer, avec une aisance déconcertante, de questions aussi différentes et ardues que les Finances, l’Instruction publique, les grands travaux, la Diplomatie, à celles maintenant, hélas ! pour lui, de la guerre.

Toutes étaient soigneusement rangées dans les recoins de son cerveau comme dans autant de tiroirs :

« Quand je veux interrompre une affaire, disait-il, je ferme son tiroir et j’ouvre celui d’une autre. Elles ne se mêlent point l’une avec l’autre et jamais ne me gênent ni me fatiguent. Veux-je dormir ? Je ferme tous les tiroirs et me voilà au sommeil. »

Le tiroir qu’il ouvre maintenant est particulièrement bien rempli, et il doit y faire un tri d’autant plus rapide – mais minutieux – qu’il a laissé passer du temps dans l’espoir que l’on écouterait ses propositions, sinon avec bienveillance, du moins avec un pragmatisme honnête.

L’Empereur, contraint et forcé, redevient donc cet organisateur militaire prodigieux et ce chef de guerre à la pensée et à la décision promptes. Pourtant, ce rôle était, de tous, celui qui lui plaisait le moins. Il lui fallait cependant céder aux circonstances.

Nous connaissons tous, et pour cause, cette expression de « guerres napoléoniennes », qui a cours partout, et qui n’est qu’une honteuse manipulation sémantique destinée à faire accroire au grand public, délibérément dupé, que l’homme dont le patronyme a donné naissance à cet adjectif en est le responsable, tout en laissant, dans une ombre complice, les véritables coupables.

Dans ce contexte précis – il en est et il en sera d’autres – les dépêches qu’il adresse à son chef d’état-major, le maréchal Berthier, prouvent, sans l’ombre d’un doute, que Napoléon a si peu voulu cette guerre avec la Prusse qu’au début du mois de septembre – soulignons que Frédéric-Guillaume a commencé ses armements depuis plus de trois semaines – il ne dispose d’aucun renseignement sur les pays où la Grande Armée va devoir opérer.


Le maréchal Berthier, « ordinateur » impérial

À partir de ce moment, l’Empereur ne va plus s’accorder plus un moment de répit. Il ne va pas non plus en laisser à son chef d’état-major général, le maréchal Berthier.

Le moment est donc bien choisi pour évoquer la figure de ce rouage, souvent malmené par le chef impatient, de cet ordinateur, sans capacité d’initiative comme tous les ordinateurs, mais qui n’a pas son pareil pour entrer les « données » que lui fournit Napoléon, données toujours précises mais, toujours aussi, d’une rare complexité – Napoléon réfléchit et décide vite –, et les restituer sous la forme de « fichiers » parfaitement classés, et, surtout, parfaitement compréhensibles pour les exécutants plus modestes.

On a souvent dit, avec une certaine méchanceté, car sa position près de Napoléon suscitait des jalousies, que Berthier n’était que la voix de son Maître. Mais sans cette voix, les

plus complexes combinaisons stratégiques napoléoniennes fussent restées sans interprète.


Louis Alexandre Berthier (1753-1815), maréchal de la grande promotion de 1804, et major général de la Grande Armée de 1805 à 1814. On le retrouve, dans cette fonction, aux côtés de Napoléon dans toutes les batailles majeures de l’Empire. D’une incroyable efficacité, Berthier avait le grand talent de pouvoir traduire les ordres complexes dictés rapidement par Napoléon en ordres clairs et précis, même dans les circonstances les plus difficiles. Infatigable, consciencieux et courageux, il était, comme l’Empereur, capable de travailler sous pression sans s’arrêter pendant plusieurs jours de suite. Plusieurs historiens ont dit de Berthier qu’il a été le plus grand chef d’état-major de l’Histoire. À Sainte-Hélène, Napoléon lui rendit hommage en ces termes : « Il était mon collaborateur le plus précieux, car personne n’aurait pu le remplacer. » Le 1er juin 1815, 18 jours avant la bataille de Waterloo, au moment où l’Empereur avait sans doute le plus besoin de ses capacités, Berthier mourut à Bamberg, en Bavière, dans des circonstances restées mystérieuses . (DR)

Né à Versailles et, de cette ville aristocratique par excellence, il gardera toujours une certaine rondeur qui se frottait, parfois douloureusement, aux rudesses impériales, Berthier était ingénieur-géographe, formation qui le prédisposait davantage au maniement des cartes et des compas qu’à celui du sabre ou de la baïonnette. En 1806, il a cinquante-trois ans –à l’époque, c’est déjà un âge canonique – et l’Empereur est de seize ans son cadet.

Mais sous son allure un peu « popote », Berthier a un passé dont il n’a pas à rougir. Il est un vétéran de la guerre d’Indépendance américaine – il en a rapporté une décoration qui, malgré sa relative modestie : une simple croix de chevalier de Cincinnatus, fait sa fierté – et depuis 1796, il sert auprès de celui qu’il ne quittera tragiquement qu’en 1815.

De manière un peu relâchée, nous pourrions écrire que Berthier était un surdoué de la synthèse de la pensée impériale. À ceux des ses aides de camp qui raillaient parfois le chef d’état-major général pour son côté tatillon, Napoléon répondait :

« Je vous souhaite, Messieurs, d’être seulement vingt-quatre heures comme lui. »

 

L’Empereur n’était pas le seul à reconnaître les qualités de Berthier.

Il en allait de même dans les échelons bien inférieurs. Ainsi, un jeune officier polonais servant comme interprète à l’état-major impérial admirait en ces termes les qualités du major-général :

« Il était étonnant de voir combien les ordres étaient clairement donnés, les heures exactement calculées, et jamais aucun retard ne se produisait. »

Tel est, hâtivement dessiné, l’homme sur lequel Napoléon va s’appuyer pour faire face en urgence à cette guerre contre la Prusse à laquelle il ne s’attendait pas et dont il refusait jusqu’à l’idée même.

 

Tout savoir, tout connaître, pour faire face à tout

Résumons : le 3 septembre, l’Empereur apprend que la Russie a rompu unilatéralement le traité signé avec la France.

Deux jours plus tard, il envoie une note à Berthier pour lui demander dans quel état se trouve la Grande Armée.

 

Puis, il se couche sur ses cartes, et, compas en main, il calcule les routes pour choisir le point où se concentrera l’armée. Dans ce cas, ce sera Bamberg, à environ cent soixante kilomètres à l’est, légèrement sud, de Francfort. Un autre calcul lui apprend que Bamberg n’est qu’à dix jours de marche de Berlin.

Les questions fusent. Les interrogations partent.

À Berthier : questions sur la nature du pays, sur les routes, les obstacles que l’ennemi pourrait dresser ; sur les rivières : la Saale, la Luppe…, et sur leurs points franchissement :

« …Quelle est cette rivière pendant un cours de trente à trente-cinq lieues en descendant depuis les frontières de la Bohême ; quels sont les ponts qui la traversent ? … » Ailleurs :

« Vous ferez ramasser les meilleures cartes qui peuvent se trouver à Munich et à Dresde. Vous enverrez des officiers intelligents à Dresde et à Berlin. Ils s’arrêteront partout en route pour déjeuner, dîner, dormir, ne marcheront point de nuit et étudieront bien le local. Donnez-moi aussi des détails sur la Spree. Je n’ai pas besoin de dire qu’il faut la plus grande prudence pour obtenir ces renseignements. »

Cet homme hors du commun a l’œil à tout. Veille sur tout. Connaît tout.

Par exemple, que le service des équipages militaires a été concédé à une société privée, la société Breidt, mais encore, il sait le détail de ce qui s’y passe :

« Je remarque que, sur les états, le sous-inspecteur aux revues Barbier a deux chevaux appartenant à cette compagnie, que le maréchal Davout en a huit. Vous savez que mon intention est qu’aucun général ni officier n’ait de chevaux appartenant à cette compagnie. Je vous rends responsable si, vingt-quatre après la réception de cet ordre, il y a des chevaux ou des caissons attachés à des services privés. »

Toujours à l’intention de Berthier, une autre question relative au service des ambulances, car il lui semble que « les chariots de la compagnie Breidt ne sont pas propres à ce service. Chaque régiment doit avoir son ambulance. »

D’autres dépêches sont expédiées pour que les « trois clés de l’Empire [Strasbourg, Mayence, Wesel] soient munies de blé, de farine, et des moyens de les convertir en pain. »

Même souci de la précision en ce qui concerne la cavalerie.

Extrait d’une lettre au maréchal Bessières, commandant la cavalerie de la Garde :

« Faites-moi faire des fers non seulement pour les besoins actuels de toute la cavalerie, mais encore pour pouvoir en emporter un bon approvisionnement. Remettez-moi une situation claire qui me fasse connaître ce qui pourrait partir d’ici quatre ou cinq jours. Ayez soin qu’on retrempe les armes qui en auraient besoin, qu’on arrange les épinglettes, qu’on complète les tire-bourre et les petits bidons. Faites-moi connaître le nombre d’outils que porte chaque caisson, même les ambulances… »

Quant à la capacité de production des fours à pain, elle n’a pas de secret pour lui : il sait qu’un bon four « peut faire cuire du pain pour trois mille hommes » !

 

Napoléon, qui veut la paix, est contraint de préparer la guerre

Alors que l’on se prépare à évoquer la bataille d’Iéna, aussi exemplaire que l’est celle d’Austerlitz, l’évocation de tous ces points, en apparence, de détail, peut paraître dérisoire.

Il n’en est rien. À la guerre, le plus petit détail compte, et un oubli, en apparence sans signification avant peut se révéler catastrophique pendant.


En 1806, avec un effectif de 200 000 hommes – 300 000 en temps de guerre – la Prusse était l’une des plus grandes puissances militaires d’Europe. Le royaume de Prusse n’existait pourtant que depuis 1701, et ce n’est qu’au cours de la seconde moitié du 18è siècle, sous le règne de Frédéric le Grand (1712-1786) que la Prusse devint l’une des nations européennes les plus redoutées. Monté sur le trône en 1740 à l’âge de 28 ans, Frédéric régna sous le nom de Frédéric II. Il fit de la Prusse un puissant état militaire et étendit considérablement son territoire, d’abord en 1742, en ordonnant à ses troupes d’envahir la riche province de Silésie, alors possession de la couronne d’Autriche. Il l’agrandit encore en 1772 en s’attribuant une partie de la Pologne au moment du partage de ce pays entre la Russie, l’Autriche et la Prusse. Quand Frédéric mourut, à l’âge de 74 ans, la Prusse comptait presque 10 millions d’habitants. C’est son neveu, Frédéric-Guillaume II, père de Frédéric-Guillaume III, qui lui succéda.


L’évocation, ici plus que sommaire, de ces « détails » permet en outre de prendre la mesure de l’incroyable « spectre » intellectuel de Napoléon, capable de passer sans sourciller de l’inventaire du contenu de la giberne à la conception stratégique des paramètres nécessaires à l’issue favorable de l’empoignade qui s’annonce. Et c’est tout aussi fascinant que la bataille elle-même, qui n’est que la résultante de la somme du travail accompli en amont.

À côté de ces « détails », il y a les préparatifs des mouvements des armées, préparatifs d’autant plus complexes que ces armées ne sont point cantonnées en un même endroit. Certaines se trouvent alors déjà en Allemagne, d’autres à Maastricht, Gand, Tournai, d’autres encore à Moulins, Saint-Quentin, Boulogne, Saint-Brieuc, Grenoble, et d’autres encore en Italie : Turin ou Alexandrie…

Et toutes, malgré les distances, malgré leurs vitesses de marche différentes devront, à un instant donné, se trouver à l’endroit précis qu’il aura choisi. C’est pour cela qu’il a besoin de connaître l’état des routes, les distances, les moyens de franchissement, etc.

Minutie identique pour ses équipages personnels sur lesquels veille le Grand Écuyer Armand de Caulaincourt.

Celui-ci devra faire préparer ses lunettes ; faire partir soixante chevaux, « dont huit de ceux que je monte », ses mulets et ses cantines « munies de tout le nécessaire », sans oublier les petits portemanteaux dont il s’est servi dans sa dernière campagne ; il demande un fourgon transportant une tente avec de forts tapis et un lit de fer – s’il n’y en a pas, Caulaincourt devra les demander à « la princesse Caroline » –, mais ce dont il a besoin, c’est d’une tente solide et non pas d’une « tente d’opéra », …

Tout en faisant ses préparatifs de départ pour la guerre, Napoléon se berçait encore, sinon d’illusions, mais de l’espoir, si ténu fût-il, que tout n’était pas perdu.

Espoir qui n’était pas dicté par la peur de se frotter aux armées prussiennes, car, écrivait-il à son frère Joseph, « si je dois encore frapper, mes mesures sont bien prises et si sûres que l’Europe n’apprendra mon départ de Paris que par la ruine entière de mes ennemis. »

C’est dans cet esprit qu’il faut considérer les deux démarches de la dernière chance qu’il fit les 7 et 12 septembre.

D’abord, un entretien avec l’ambassadeur prussien, dans lequel on relève ces paroles :

« Si je n’eusse eu une répugnance extrême à faire la guerre à la Prusse, après Austerlitz, je serais tombé sur elle comme une bombe et j’aurais pu lui faire beaucoup de mal. Mais j’envisageais la mort d’un Prussien ou d’un Français, pour une guerre aussi insensée, comme un crime politique… »

Cependant, pour bien montrer que son désir de conciliation n’était pas faiblesse, il avait rajouté :

« J’ai ordonné au maréchal Berthier de faire reprendre à mon armée d’Allemagne toutes les positions dont elle avait commencé à se retirer… Si je suis contraint à une guerre si contraire à mes vues et aux intérêts des deux peuples, il faut que je profite des avantages de mes positions. Voilà ce qui m’oblige à presser les déterminations de votre Cour pour la cessation de ses armements… »


Napoléon tend une dernière fois la main au roi de Prusse

Il y eut ensuite, sa lettre personnelle au roi de Prusse, dans laquelle, outre son désir acharné de paix, il ne lui dissimule pas qu’il ait fait, sous la force des événements, des préparatifs de guerre. Lettre dont il convient de peser chaque mot :

« … Si je suis contraint de prendre les armes pour me défendre, ce sera avec le plus grand regret que je les emploierai contre les troupes de Votre Majesté. Je considèrerai cette guerre comme une guerre civile, tant les intérêts de nos États sont liés. Je ne veux rien de Votre Majesté. Je ne lui ai rien demandé. J’ai une telle opinion de sa justice que je m’en rapporte à Elle pour savoir qui a tort dans cette circonstance, de la Prusse ou de la France. Tous les renseignements qu’on lui a donnés sont faux. Je suis ami ou ennemi franchement. « Je tiens plus que par le cœur à Votre Majesté, je tiens à Elle par la raison. Toutefois, je viens de faire aussi des dispositions pour me mettre en mesure contre ses troupes qui menacent d’attaquer mon armée d’Allemagne. Je l’ai fait parce que j’aurais été coupable envers mon peuple, si je ne m’étais pas prémuni contre les préparatifs formidables qu’Elle (Votre Majesté) fait, préparatifs qui sont si avancés que les troupes de sa capitale sont parties. Je dois le dire à Votre Majesté, jamais la guerre ne sera de mon fait, parce que, si cela était, je me considèrerais comme un criminel ; c’est ainsi que j’appelle un souverain qui fait une guerre de fantaisie, qui n’est pas justifiée par la politique de ses États… Que Votre Majesté me réponde qu’elle a contremandé ses dispositions, et je contremanderai les miennes. »

Qu’il nous soit permis de suggérer une comparaison de ces paroles et écrits de Napoléon aux rodomontades et aux insultes proférées contre lui par les militaires prussiens de tous grades !


Alors que Napoléon s’efforçait de conclure un traité de paix entre la Prusse et la France, la reine Louise de Prusse, qui animait le « Parti de la Guerre » à Berlin, passait son temps à passer de superbes revues, et à inspecter les troupes pour impressionner et galvaniser l’armée.

À Berlin, pendant ce temps, quand la reine Louise, sanglée dans son uniforme de dragons de comédie, passait devant ses troupes, la folie guerrière, atteignait son paroxysme, lançant la Prusse vers sa destruction.

Ce n’est, finalement, que lorsqu’il recevra l’ultimatum mentionné à la fin du précédent chapitre qui exigeait que « les troupes françaises repassent incessamment le Rhin » que Napoléon comprit que, cette fois, les dés étaient jetés.



À suivre…