Volume II

CHAPITRE 18

 

Si le roi de Prusse se jette dans le parti anglais,
dans quinze ans, il sera marquis de Brandebourg. 

Mirabeau, en 1786



C’est, à n’en pas douter, au compte de cette bonne nouvelle venue d’Angleterre (elle a été évoquée à la fin du précédent chapitre) qu’il convient de mettre l’inébranlable sérénité affichée par Napoléon face aux nouvelles alarmantes et alarmistes que lui transmettait son ambassadeur à Berlin, M. de Laforest.

Quelle était donc cette nouvelle qui avait entretenu la sérénité de Napoléon au point de lui faire négliger, par un excès de confiance tout à son honneur en la parole du roi de Prusse, les plus élémentaires mesures de prudence ?

Nous le savons, rien ne comptait davantage pour l’Empereur que la paix avec l’Angleterre – si, malheureusement, aucun arrangement ne pouvait être trouvé, la destruction de ce pays qui nourrissait les guerres sur le Continent serait indispensable à la paix sur le Continent – et que cette paix était sa constante préoccupation. Presque un impossible rêve. Il n’était pas de sacrifice qu’il ne fût prêt à consentir pour y parvenir.

Malheureusement, jusqu’alors, tous ses efforts étaient restés vains. Pour l’Angleterre, il ne pouvait y avoir de place que pour une seule grande puissance dominatrice : elle, bien sûr. Le Premier ministre Pitt (en bas sur le document d’ouverture) y veillait, qui ne répugnait pas aux moyens les plus bas pour qu’il en fût ainsi.

 

« Cet homme ne sera plus un jour que le génie du mal… »

Puis, la nouvelle était parvenue dans les chancelleries que Pitt était mort le 23 janvier 1806. D’une attaque de goutte – son goût prononcé pour les boissons fortes n’y était pas étranger -, ce qui est évidemment moins glorieux qu’un boulet qui, de toute façon, ne risquait guère de l’atteindre.

Caricature française de la mort du premier ministre anglais William Pitt
(1759-1806), dit Pitt le Second, à l’âge de 47 ans quelques semaines seulement après la nouvelle de la défaite écrasante des Autrichiens et des Russes à Austerlitz.On dit que cette nouvelle hâta sa fin, et qu’il aurait dit : « Repliez cette carte [de l’Europe], nous n’en aurons plus besoin pendant les dix ans à venir. »
L’Assemblée nationale française avait solennellement déclaré – avec raison – que ce personnage était « l’ennemi du genre humain » pour le rôle qu’il avait joué enprovoquant et en finançant trois Coalitions successives contre la France.

 

On dit aussi, et il n’est pas déplaisant de le croire, que la victoire d’Austerlitz l’aurait achevé, et qu’il serait mort sur ces dernières paroles :

« Ma patrie, dans quel état je laisse ma patrie ! »

On ne sait ce que fut la réaction de Napoléon au moment où il apprit cette disparition, mais, dans LeMémorial de Sainte-Hélène (à la date du 6 novembre 1816), on trouve ces lignes qu’il serait dommage de ne pas citer, car elles résument ce que furent le rôle sordide de l’Angleterre (*) de ce temps, et celui de son premier commis, William Pitt (dit le « Second Pitt »), rôle que l’on impute généralement à Napoléon avec un acharnement constant.

Ces lignes, il importe donc de les lire avec attention :

 

« M. Pitt a été le maître de toute la politique européenne ; il a tenu dans ses mains le sort moral des peuples ; il en a mal usé ; il a incendié l’univers et s’inscrira dans l’Histoire à la manière d’Érostrate [habitant d’Éphèse, qui, pour immortaliser son nom, mit le feu au temple d’Artémis, l’une des Sept Merveilles du Monde] parmi des flammes, des regrets et des larmes

« D’abord, les premières étincelles de notre Révolution, puis toutes les résistances au vœu national, enfin tous les crimes horribles qui en furent la conséquence sont son ouvrage. Cette conflagration universelle de vingt-cinq ans; ces nombreuses coalitions qui l’ont entretenue ; le bouleversement, la dévastation de l’Europe ; les flots de sang des peuples qui en ont été la suite ; la dette effroyable de l’Angleterre qui a payé toutes ces choses ; le système pestilentiel des emprunts, sous lequel les peuples demeurent courbés ; le malaise universel d’aujourd’hui, tout cela est de sa façon. La postérité le reconnaîtra ; elle le signalera comme un vrai fléau : cet homme tant vanté de son temps, ne sera plus un jour que le génie du mal… Mais ce que la postérité reprochera surtout à M. Pitt, ce sera la hideuse école qu’il a laissée après lui ; le machiavélisme insolent de celle-ci, son immoralité profonde, son froid égoïsme, son mépris pour le sort des hommes ou la justice des choses. »

 

Sournoisement endoctrinée par les soins vigilants des Anglais et de leurs débiteurs, les royalistes français, la postérité, malheureusement, s’est trompée de coupable !

 

L’incroyable sérénité de Napoléon…

L’ambassadeur français M. de Laforest n’était d’ailleurs pas le dernier à constater l’ébullition qui chaque jour se faisait plus violente à Berlin, et à en manifester de l’inquiétude.


Ainsi, en termes non voilés, le chef de la légation de Bavière à Berlin, le chevalier de Bray, faisait part à son gouvernement des mouvements de troupe, qui, le 10 août, avaient agité la capitale de la Prusse :

« La ville était pleine de rumeurs alarmantes, et on ne parlait plus que de préparatifs de guerre et d’ordres donnés pour mettre toute l’armée sur le pied de guerre.

« Déjà, le 8 au soir, des ordres ont été expédiés aux inspections de Silésie de se mettre en marche sur les frontières de la Saxe. La garnison d’ici et celle de Potsdam doivent se tenir prêtes à marcher au premier signe. On achète des chevaux d’artillerie ; le général Schmettau et le prince Louis-Ferdinand ont été appelés à des conférences, et les aides de camp du roi sont depuis deux jours dans une effervescence extraordinaire. »

Comment, dans de telles circonstances, l’Europe entière ne se fût-elle pas attendue à une guerre inévitable et imminente ?

Il se trouvait pourtant une personne, et non des moindres, pour qui la guerre relevait de l’improbable : c’était l’Empereur en personne.

Troupes d’occupation françaises en Allemagne. Napoléon était tellement confiant dans la signature d’un accord de paix avec la Prusse et que les hostilités en Allemagne étaient bien terminées que, le 17 août 1806, il écrivit au maréchal Louis Alexandre Berthier, chef d’état-major général de la Grande Armée pour l’informer que les troupes devaient se tenir prêtes à se mettre en route pour franchir la frontière et regagner la France.


Le 17 août – soulignons que, dans moins de deux mois, la Prusse aura déclaré la guerre et aura été magistralement écrasée – il écrivait au chef d’état-major général de la Grande Armée, le maréchal Berthier à propos des troupes restées en occupation le long du Rhin après la victoire d’Austerlitz :

« Il faut sérieusement songer au retour de la Grande Armée puisqu’il me paraît que tous les doutes sur l’Allemagne sont levés…

« Vous pouvez annoncer que l’armée va se mettre en marche ; que tout le monde se tienne prêt à repasser en France. »

« Prussiens ! Il ne suffit pas de vaincre !
Rappelez-vous que c’est du sang qu’il me faut ! »
C’est ainsi qu’une caricature française de l’époque montrait la reine Louise de Prusse, qui animait le « Parti de la Guerre » à Berlin. La reine, qui inspectait les troupes et assistait aux parades militaires était acclamée frénétiquement par les soldats prussiens. Elle pensait que le tsar Alexandre, qu’elle surnommait « le chevalier de l’Europe était noble et chevaleresque, mais l’Empereur des Français était pour elle « Napoléon le Monstre ».
Elle fit aussi imprimer à Berlin des pamphlets anti-français extrêmement violents.

 

Et Napoléon jugeait les craintes dont son ambassadeur se faisait l’écho tellement infondées et excessives qu’à propos d’un courrier reçu du diplomate il avait écrit à Talleyrand :

« La lettre de M. de Laforest du 12 août me paraît une folie. C’est un excès de peur qui fait pitié. Il faut rester tranquille jusqu’à ce qu’on sache positivement à quoi s’en tenir. »

Dans le même esprit, il donnait des consignes de modération à certains de ses lieutenants, tel Murat, qui, de Düsseldorf, capitale du duché de Berg qui venait de lui être attribué par son beau-frère, avait donné des causes (bien minces) d’inquiétude aux Prussiens :

« La résolution où vous êtes de repousser par la force les Prussiens du pays qu’ils occupent est une véritable folie. Ce serait alors vous qui insulteriez la Prusse, et cela est très contraire à mes intentions...

« S’il y a des troupes prussiennes dans le pays que vous devez occuper, gardez-vous de leur faire aucune offense et ne donnez aucun prétexte. Je suis, vous dis-je encore une fois, en bonne harmonie avec la Prusse. Vos propos doivent être rassurants. Je ne puis vous exprimer la peine que j’éprouve en lisant vos lettres ; vous êtes d’une précipitation désespérante.

«  Votre rôle est d’être conciliant et très conciliant avec les Prussiens, et de ne faire aucun pas qui leur nuise [souligné par nous] . Le premier mal vient de l’occupation de Verden [ville du Hanovre, à une trentaine de kilomètres au sud de Brême], que vous ne deviez pas occuper. Ce n’était pas votre affaire. »

On est bien loin de l’image traditionnelle du Napoléon va-t-en-guerre, prêt à sauter à la gorge du premier qui faisait mine de ne pas se plier à ses quatre volontés.

Que cela soit clairement dit ici : c’est la Prusse, soudoyée par l’Angleterre et encouragée par la Russie, qui voulait la guerre. Elle n’allait pas tarder à être satisfaite, et sa punition allait être en proportion de la jactance insultante de ses généraux et de celle de la reine, et de la duplicité de son souverain, Frédéric-Guillaume III.

 

…et la tout aussi incroyable fourberie du roi de Prusse

Napoléon était d’ailleurs si bien disposé envers la Prusse qu’il avait même envisagé officiellement de mettre son souverain à la tête de la nouvelle Confédération du Rhin, instituée à Paris le 12 juillet (nous ferons prochainement le « portrait » de cette institution) : Napoléon était devenu le protecteur de seize (petits) princes qui avaient déserté le Saint Empire moribond. Cette fédération d’États fournissait, en proportion des moyens de chacun, une force militaire de quelque cinquante trois mille hommes, à laquelle Napoléon pouvait faire appel. Celui-ci, en retour, garantissait l’intégrité des États appartenant à la Confédération.

La cour de Berlin, flattée, ayant répondu de manière favorable à cette aimable proposition, Laforest avait pu écrire à Napoléon :

« Le roi [de Prusse] déclare donc aujourd’hui formellement qu’il donne son adhésion entière à la Confédération du Rhin, qu’il prendra toutes les mesures du parti qu’il embrasse et qu’il accepte la proposition que lui a faite l’Empereur d’acquiescer également aux dispositions du même genre que la Prusse adoptera dans le Nord [une confédération identique constituée des États appartenant au Saint Empire romain germanique, qui cessera d’exister le 6 août]. La modestie naturelle de Sa Majesté prussienne fait qu’il n’est pas encore bien certain s’il profitera de l’occasion de faire entrer la couronne impériale dans la maison de Brandebourg. Son Cabinet ne peut que le lui conseiller et en comprendre l’utilité pour les destinées de la Prusse… Le Roi ne se regarde pas seulement comme l’allié de la France mais comme l’allié du souverain de l’Empire français, et c’est à ce titre qu’il concourt avec un zèle amical à tout ce qui consolide la dynastie impériale. [!!] » (Souligné par nous).

Tels étaient, rapportés par Laforest, les sentiments supposés de la Prusse envers Napoléon. Mais les propos de Frédéric-Guillaume III prendront toute leur mesure quand on saura qu’ils venaient du même personnage que celui, qui, il y a un mois seulement – le 12 juillet – avait signé avec le tsar Alexandre, un traité dont le but n’était rien d’autre que l’écrasement de la France impériale. Retenons de ce traité l’article VII, on ne peut plus explicite :

« Nous nous occuperons d’abord des moyens nécessaires pour mettre notre armée sur un pied formidable et d’un plan d’opérations détaillées, mais éventuel, pour être exécuté aussitôt que le cas d’agir viendrait à échoir, soit pour la défense commune, soit pour soutenir les garanties dont nous nous chargeons par l’article III. »

Un article III qui nous révèle que le tsar et le roi de Prusse feront tout pour « concourir aux arrangements pour lesquels, à la paix générale, on pourra enfin parvenir à régler et à garantir un état de choses stable et permanent en Europe. »

Il n’est pas difficile de deviner ce qui ce cachait derrière cet étalage de phrases alambiquées : remettre une fois pour toute au rang des nations secondaires cette France que ce Napoléon, cet « Ogre », ce parvenu dans les monarchies du temps, s’ingéniait à vouloir placer au premier rang de toutes.


Un espoir nommé Charles Fox

Lorsqu’il avait appris que, dans le nouveau gouvernement, dont le chef, Lord Grenville était pourtant le digne émule de Pitt, les Affaires étrangères avaient été confiées à Charles James Fox, l’Empereur entrevit une lueur d’espoir.

Fox, 57 ans, était venu à Paris après la signature de la paix d’Amiens pour faire, théoriquement, des recherches destinées à une histoire de Marie Stuart. Les deux hommes s’étaient rencontrés plusieurs fois, et ayant appris à se connaître, ils s’estimèrent.

La paix serait-elle enfin au bout du chemin ?

Devant les fourberies, les mensonges et la duplicité éhontée de la Prusse, Napoléon, qui, jusque-là, avait eu beaucoup de mérite dans sa volonté de ne pas trop accabler la Prusse,

Charles James Fox (1749-1806) fut le plus grand opposant de Pitt et, comme lui, l’un des hommes d’État anglais les plus influents de l’époque. Chef de l’opposition, il était un libéral, bien connu pour ses positions en matière de politique étrangère. Il s’opposa à la politique de Pitt, et, constamment, il dénonça la politique d’hostilité systématique de l’Angleterre envers la France, et s’éleva contre les subsides qu’elle versait aux monarchies étrangères pour financer les coalitions. Après la mort de Pitt, son successeur, Lord Grenville, confia les Affaires étrangères à Fox. Celui-ci entama immédiatement des négociations avec Napoléon, car il était sincèrement convaincu que les deux nations pouvaient vivre en paix.
La lutte entre les deux pays allait, semble-t-il, cesser et la paix dont l’Empereur rêvait enfin se faire, lorsque Charles James Fox mourut subitement en septembre 1806. Avec sa disparition, l’espoir d’une paix durable en Europe fut définitivement enterré.
Napoléon tiendra toujours la mort de cet homme de bien pour l’une des fatalités de sa carrière.

 

commença à infléchir sa position. Au moment où il voyait se dessiner une esquisse de paix avec l’ennemi juré, il ne pouvait prendre le risque de froisser la couronne britannique, en cédant à la Prusse ce Hanovre, berceau de la famille régnante anglaise :

« Mon opinion, écrivait-il le 14 février à Talleyrand, est que si véritablement M. Fox est aux Affaires étrangères, nous ne pouvons céder le Hanovre à la Prusse… »

Cette question du Hanovre, État allemand, semble toujours un peu étrange lorsque l’on parle de la couronne anglaise.

Schématiquement, cette dynastie de souverains anglo-hanovriens remontait à George 1er (arrière-grand-père de l’actuel souverain anglais George III), Électeur du Hanovre et arrière petit-fils du roi Jacques 1er, dont la fille, Elizabeth, avait épousé un prince allemand.

C’est parce que cette famille était protestante que l’Act of Settlement de 1701 avait décrété que la couronne anglaise, après le décès de la reine Anne, irait aux souverains de Hanovre, plutôt que tomber aux mains des Stuarts, qui étaient catholiques.

 

C’est cette dynastie d’origine hanovrienne qui règne encore aujourd’hui en Grande-Bretagne.

George III (1738-1820). Le Hanovre devient possession de la couronne britannique en 1714, lorsque l’arrière-grand-père de George III, George Louis, Électeur du Hanovre monta sur le trône d’Angleterre sous le nom de George 1er. En 1806, à la suite de négociations secrètes avec Charles James Fox, Napoléon eut l’espoir de mettre un terme à l’état de guerre entre les deux pays, et pour montrer sa bonne volonté, il offrit de rendre le Hanovre, occupé en 1803 par les Français à la suite de la rupture, par les Anglais de la paix d’Amiens, au souverain anglais.
George III mourut fou.

 

À la suite d’un stratagème peu honorable, mais trop long à détailler ici, l’envoyé prussien à Paris, Lucchesini, eut vent de ce retournement de la politique de Napoléon. Mais, au lieu de demander audience pour avoir des éclaircissements, sur, notamment, les compensations – prévues – il communiqua directement la nouvelle à Berlin, où la frénésie anti-française tourna à l’hystérie.

En Angleterre, il y a peu encore – 23 décembre 1805 – on parlait, dans une lettre arrivée de Londres et saisie par la police française, d’un « assassinat désirable. »

Aujourd’hui, on semblait réellement décidé à revenir à des sentiments plus décents, comme le démontre une lettre adressée par Fox à Talleyrand. Elle l’informait qu’un individu d’identité assez floue, mais de nationalité française avait débarqué en Angleterre et demandé une audience pour lui révéler des « choses qui [lui] feraient plaisir… »

Les choses en question, les voici, expliquées par Fox lui-même :

« Je l’entretins tout seul dans mon cabinet où, après quelques discours peu important, ce scélérat eut l’audace de me dire que, pour tranquilliser les Couronnes, il fallait faire mourir le chef des Français, et que, pour cet objet, on avait loué une maison à Passy d’où l’on pouvait, à coup sûr et sans risque, exécuter ce projet détestable… »

Fox avait ajouté que la loi anglaise ne permettant pas qu’on le retînt, il avait voulu, avant de le renvoyer, avertir le gouvernement français pour qu’il prît toute mesure contre une éventuelle tentative d’assassinat montée par ce personnage.

Napoléon au Palais des Tuileries en 1806 avec, sur la gauche, le ministre français des Relations extérieures, Charles Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838) durant les longues tractations de paix avec l’Angleterre et la Prusse

 

Quand on sait que, d’ordinaire, Londres encourageait, favorisait, créait et finançait de semblables occasions – rappelons-nous le sanglant attentat royaliste de la rue Saint-Nicaise contre le Premier Consul, le 24 décembre 1800, avec sa vingtaine de morts et sa cinquantaine de blessés mutilés par l’explosion – on mesurera mieux le chemin parcouru depuis l’arrivée, dans le Cabinet britannique, du respectable Charles Fox.

Prenant immédiatement conscience du prix d’un tel geste, l’Empereur s’empressa, par l’intermédiaire de Talleyrand, de répondre par une lettre dans laquelle perçait le souci, nous pourrions écrire la soif, de paix de celui que, dans ses correspondances avec le tsar Alexandre, le roi de Prusse appelait « le perturbateur du repos de l’univers » :

« Monsieur, j’ai mis la lettre de Votre Excellence sous les yeux de Sa Majesté. Son premier mot, après en avoir achevé la lecture, a été : “Je reconnais là les principes d’honneur et de vertu qui ont toujours animé M. Fox. Remerciez-le de ma part et dites-lui que, soit que la politique de son souverain nous fasse rester encore longtemps en guerre, soit qu’une querelle aussi inutile pour l’humanité ait un terme aussi rapproché que les deux nations doivent le désirer, je me réjouis du nouveau caractère que, par cette démarche, la guerre a déjà pris, et qui est le présage de ce qu’on peut attendre d’un Cabinet dont je me plais à apprécier les principes d’après ceux de M. Fox, un des hommes les mieux faits pour sentir en toute chose ce qui est beau, ce qui est vraiment grand.” Je ne me permettrai pas, monsieur, d’ajouter rien aux propres expressions de Sa Majesté Impériale. Signé : Talleyrand. »

À ces mots, qui sont presque ceux de l’amitié, était joint un document qui permettrait à son interlocuteur de comprendre que Napoléon était toujours disposé à ouvrir des négociations de paix avec l’Angleterre sur la base du traité d’Amiens.

 

Et la paix descendit au tombeau…

Les matamores de Berlin pouvaient donc bien faire retentir les rues de leur capitale de bruits de bottes, de sabres et d’éperons, Napoléon ne les entendait pas. Il n’attendait qu’une chose : que le vent venu de la Manche lui apportât enfin la bonne nouvelle : l’accord du cabinet de Saint-James pour ouvrir des négociations de paix.

Le vent ne lui apporta finalement qu’une triste nouvelle : celle de la mort de Charles Fox, survenue le 13 septembre.

Ce fut, dira l’Empereur à Sainte-Hélène – mais il dut le penser dans l’instant où l’annonce lui en parvint – « l’une des fatalités de ma carrière. Avec un tel homme, je me serais toujours entendu, nous eussions été bientôt d’accord ; non seulement nous aurions eu la paix avec une nation foncièrement très estimable, mais encore, nous aurions fait ensemble de la très bonne besogne. »

Avec Fox, c’est la paix universelle qui descendait dans la tombe.

Repris par ses vieux démons, le cabinet de Londres se prépara à déverser livres et guinées dans les caisses des monarchies continentales.

L’Empereur, alors, ne put faire autrement que d’entendre les vociférations de Berlin, où l’on avait continué à préparer fiévreusement les gourdins pour chasser « ces chiens de Français ».

Le « parti de la guerre » avait fini par l’emporter. Un rapport de police signale :

« À l’armée, on trépigne d’impatience et Dieu sait ce qui arriverait si on ne se battait pas. »

Ce hussard, chargeant sabre haut, incarne toute la hargne des Prussiens
envers la France de Napoléon. Le 7 août 1806, la Prusse décida en secret de
déclarer la guerre à la France, et le 10, la mobilisation des troupes commença.

 

Le 25 septembre, Napoléon reçut un ultimatum exigeant que « les troupes françaises repassent incessamment le Rhin, toutes sans exception, en commençant leur marche au jour fixé par le Roi [!!] et en la poursuivant sans s’arrêter ; car leur retraite instante, complète, est, au point où sont les choses, le seul gage de sûreté que le Roi puisse admettre. »

Ce que Frédéric-Guillaume III, ce roi que personne n’avait menacé, mais qui exigeait un gage de sûreté, ignorait, c’est qu’il n’était plus très éloigné du moment où il allait voir se réaliser – avec quelques années de retard – la prédiction de Mirabeau citée en exergue :

« Si le roi de Prusse se jette dans le parti anglais, dans quinze ans, il sera marquis de Brandebourg. »

À suivre

 

 

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(*) L’Angleterre avait deux agents qui siégeaient au sinistre Club des Jacobins. Ces deux personnages se nommaient Clarkson et Oswald. Voici ce qu’écrit à leur sujet un diplomate russe, et ses propos visent directement l’Angleterre : « Les agents anglais Clarkson et Oswald sont inscrits au club des jacobins… Il eût été plus honorable de faire la guerre à la France, de détruire Cherbourg, de lui enlever ses colonies, que de fomenter les troubles et les massacres qui se commettent en France à la honte de l’humanité… »

Quant au baron de Grimm, conseiller d’État de Russie, voici ce qu’il écrivait en 1791 à l’impératrice Catherine II :

« Le club des Jacobins reçoit ses impulsions par des fripons qui ont vendus les intérêts de leur patrie à l’étranger et font les patriotes, et par des émissaires anglais et prussiens qui ont pris à tâche de travailler ce malheureux pays en dessous… »