Volume II – Chapitre 16

La paix est un mariage qui dépend
d’une réunion de volontés
.

Napoléon

 

Dans un précédent chapitre, nous avons vu Napoléon laissant le tsar Alexandre repartir – il serait plus juste d’écrire : s’enfuir – tranquillement après sa défaite à Austerlitz.

On eût été en droit s’attendre de la part du souverain russe à une juste reconnaissance pour une générosité à laquelle Napoléon n’était aucunement tenu.

Il n’en fut rien.

Alexandre envoya son frère Constantin, accompagné du « freluquet », selon le mot de l’Empereur, c’est-à-dire le prince Dolgorouki, à Berlin auprès du roi de Prusse pour mettre à sa disposition la vingtaine de milliers de soldats russes qui restaient dans le nord de l’Allemagne.


Le roi de Prusse, le vaincu « virtuel » d’Austerlitz

Si l’on a donné à Austerlitz le nom de « bataille des trois empereurs » – dont un fut vainqueur, Napoléon, et deux furent vaincus – un autre souverain pouvait faire figure de vaincu « virtuel ».

C’était Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse : depuis le 3 novembre 1805, date de la signature du traité de Potsdam, la Prusse faisait en effet officiellement partie de la 3è Coalition. Un traité qui devait rester tellement secret que l’ambassadeur de Prusse à Paris lui-même n’avait pas été mis au courant par son ministre de tutelle.

Pour se convaincre de la réalité de cette implication de la Prusse dans la 3è Coalition, il suffit de prendre connaissance de ces lignes écrites par l’un des signataires du traité de Potsdam, le prince russe Czartoryski :

« Un mois fut accordé à la Prusse pour ses préparatifs ; le jour et même l’heure des hostilités avaient été fixés. »

Ce mois, qui devait être employé à mettre l’armée prussienne sur pied de guerre, sauvera – provisoirement – Frédéric-Guillaume du désastre subi par les empereurs de Russie et d’Autriche.

Pour expliquer cette réticence du roi de Prusse – qui va d’ailleurs tout faire pour duper Napoléon – il convient de préciser que, le 30 octobre 1805, un des frères de l’empereur d’Autriche avait apporté à Potsdam une nouvelle consternante : capitulant à Ulm, toute l’armée autrichienne du général Mack avait défilé devant ses vainqueurs aux pieds desquels elle avait déposé armes et drapeaux.

Quant à Napoléon, ce n’est que le 16 novembre qu’il avait eu une première, et assez vague, notion de l’alliance de la Prusse avec ses ennemis russes et autrichiens, par le biais d’une proclamation faite à son armée par François II d’Autriche, le 13 novembre, date de l’entrée de Napoléon à Vienne :

« Dans ces circonstances, il ne reste à l’empereur d’Autriche qu’à se conformer aux ressources puissantes qu’il trouve dans les cœurs, dans la prospérité, dans la fidélité et la force de ses peuples, à s’appuyer sur la puissance encore intacte de ses grands amis et alliés, l’empereur de Russie et le roi de Prusse, et de persévérer dans cette union étroite. »

Après semblable déclaration publique, Frédéric-Guillaume ne pouvait plus reculer sans perdre la face.


L’ambassadeur français à Berlin mis en quarantaine

Pour Napoléon, cette proclamation fut une illumination. Il avait bien eu connaissance de la venue du tsar à Berlin et de l’entrevue de Potsdam, mais quel pouvait être l’objet de cette visite ?

Quant à l’ambassadeur français à Berlin, M. de Laforest, il eût été bien en peine de révéler quoi que ce soit à Napoléon : il était, au sens premier du terme, tenu en quarantaine. Le diplomate s’était d’ailleurs ouvert de sa triste situation au ministre français des Relations extérieures, Talleyrand :

« J’ai fait parvenir au roi, écrivait-il, des plaintes sur l’isolement où je me trouvais au milieu de sa Cour, sur l’éloignement où se tenaient de ma maison les personnes que j’avais le mieux accueillies, sur les nuages qui avaient été jetés sur mon caractère. En effet, je ne pouvais jusqu’à présent communiquer avec
les entourages du roi que par des intermédiaires qui suppléaient
mal à une action immédiate. M. de Knobelsdorff [ conseiller intime du roi de Prusse ] lui-
même, à Berlin, n’osait plus me voir pour ne pas se compromettre auprès d’une faction triomphante qui avait égaré l’esprit de la reine. »


Lorsque l’ambassadeur français entrait en relation avec ses homologues étrangers en poste à Berlin, le ministère prussien des Affaires étrangères répandait officiellement que les inquiétudes de l’envoyé de Napoléon étaient sans fondement et que « cette proclamation était infâme…, qu’on voulait compromettre la Prusse qui ne s’était jamais engagée comme on le disait… »

Cette quarantaine, sans équivalent dans les habitudes diplomatiques des nations, civilisées s’entend, fut levée une fois : au moment où Haugwitz, l’homologue prussien de Talleyrand, se mit en route pour porter à Napoléon une supposée médiation de la Prusse dans le conflit entre la France et l’Autriche et la Russie.

L’ambassadeur français rapporta que Haugwitz l’avait « prié de croire qu’il était faux qu’il existât de traité ou de convention de ce genre entre les deux souverains [russe et prussien] », alors qu’une lettre écrite de Pulawy par le tsar le 17 octobre annonçait de manière on ne peut plus claire qu’il partait pour signer le traité avec la cour de Berlin.


La duplicité et l’hypocrisie du roi de Prusse

On mesurera mieux la duplicité et l’hypocrisie des Prussiens lorsque l’on saura que, le 1er décembre 1805, veille donc de la bataille d’Austerlitz, Haugwitz, la main sur le cœur, affirmait encore à Talleyrand, et le plus sérieusement du monde, que « ce que l’on appelle faussement la convention du 3 novembre est une simple déclaration portant offre de bons offices et de médiation, mais sans mélange d’aucun engagement hostile ou même comminatoire contre qui que ce soit. »

Bien qu’il fût lui-même une fine mouche et maître dans l’art de la duplicité, Talleyrand, le ministre français des Relations extérieures, fut abusé par les roueries de son homologue prussien, le comte d’Haugwitz (1752-1815), qui réussit à le persuader qu’il n’existait aucun traité d’alliance entre son pays et la Russie.


On voit donc de quelle nature franche et sincère était cette « médiation » prussienne.

Talleyrand, pourtant fine mouche, s’était lui-même laissé berner, comme le montre cet extrait d’une lettre qu’il adressa, ce même 1er décembre, à l’un de ses amis diplomates :

« Le fait est que je suis content de M. d’Haugwitz. Il n’y a pas eu de traité à Potsdam le 3 novembre. Il y a eu échange de déclarations. La déclaration de la Prusse a été qu’elle offrirait ses bons offices, sa médiation pour établir et garantir la paix du Continent ; voilà tout. »

Il y avait d’ailleurs si peu d’entente guerrière entre les Coalisés « officiels » et la Prusse que les articles VII, VIII et IX du « traité qui n’existait pas » mentionnaient que les mouvements de troupes prussiennes se feraient dès que leur contingent aurait atteint 80 000 hommes et, point essentiel à souligner, quand les subsides auraient été payés par la toujours généreuse Angleterre, au même taux que celui consenti à l’Autriche et à la Russie.

Il est toujours instructif de prendre connaissance des correspondances officielles, surtout lorsqu’elles sont destinées à rester enfouies dans le secret des cabinets. Voici, par exemple, ce que même Frédéric-Guillaume écrivait à Alexandre Ier le 23 novembre 1805 :

« Votre Majesté peut compter sur ma fermeté à suivre la marche que nous avons concertée… S’il est un mouvement qui puisse contribuer à attirer utilement l’attention des Français et diminuer le fardeau qui pèse sur vos troupes jusqu’à ce que les miennes les partagent avec elles, vous sentez avec quel plaisir je m’y prêterais…Je m’en occupe déjà et je m’empresse de vous donner la nouvelle que le gros de nos troupes va se concentrer du côté de la Franconie »

Toujours dans le même registre, cette autre lettre envoyée quatre jours plus tard :

« J’ose me flatter que mes présages ne m’auront pas trompé et un des plus beaux moments de ma vie sera celui où je pourrai la [Votre Majesté] féliciter sur le plus beau de la sienne [entendons : la défaite de Napoléon]. Les mouvements de mes troupes se font avec toute la célérité possible en attendant le résultat de la négociation du comte de Haugwitz, qui cependant ne les paralyse en rien. »




C’est la reine Louise de Prusse qui eut l’idée de cette mise en scène, qui réunit, devant le tombeau de Frédéric le Grand, à Potsdam, outre la reine, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III et le tsar Alexandre. Ce serment, prêté devant les restes de l’illustre souverain, devait garantir que le roi de Prusse, qui avait signé à contrecœur le traité de Potsdam, resterait fidèle à son engagement de poursuivre la lutte contre celui que les monarchies européennes n’appelaient que « l’Usurpateur », c’est-à-dire Napoléon. (DR)

Comme cela se reproduira l’année prochaine, qui verra l’écrasement de la morgue prussienne, les esprits, à Berlin, étaient surchauffés.

Le prince Louis-Ferdinand, neveu de Frédéric II, dit le Grand Frédéric (1740 - 1786), « se réjouissait, dit une chronique du temps, à l’idée d’avoir bientôt à se mesurer contre eux [les Français] et formait hautement le vœu de lutter corps à corps avec un des assassins [!] du malheureux duc d’Enghien. »

Nous aurons prochainement l’occasion de revoir, et de plus près, ce personnage, ainsi que d’autres de la même trempe.

Ce sera au mois d’octobre 1806.


Le ministre prussien Haugwitz pris au piège d’Austerlitz


L’Empereur se trouvait à Brünn quand Haugwitz le rejoignit, et lui fit demander audience. Malgré les effrayantes préoccupations de la campagne en cours, et malgré tous les doutes – fondés – qu’il avait de la « sincérité » de l’envoyé du roi de Prusse, Napoléon le reçut immédiatement.

Napoléon laissant percer sa mauvaise humeur justifiée, le début de l’entretien fut rude. Mais Haugwitz était roublard, qui sut, à point nommé, servir à l’Empereur l’un de ces arguments auxquels ce dernier était toujours sensible : si la paix avec l’Angleterre devait être encore retardée, les puissances continentales garderaient une neutralité absolue tant que la querelle entre les deux puissances ne serait pas vidée.

L’entretien terminé provisoirement, Napoléon, avec cette élégance dont il ne départait jamais envers ses hôtes étrangers, envoya Caulaincourt auprès d’Haugwitz, qui a rapporté les paroles du Grand Écuyer :

« Il y aura incessamment un engagement, et Sa Majesté pense que, dans la bagarre qui pourrait en résulter, la sûreté de votre personne risquerait d’être compromise, et elle désire vous proposer un séjour moins exposé que celui où elle se trouve maintenant. »

Caulaincourt fit donner des chevaux au Prussien, et c’est sous une escorte de la Garde Impériale que Haugwitz fit son entrée à Vienne dans la nuit du 31 novembre.

Il s’y trouvait lorsque, le 2 décembre, dans les plaines de Moravie, Napoléon donna aux deux mercenaires de l’Angleterre, le Russe et l’Autrichien, la leçon que l’on sait.

Pour Haugwitz, ce fut un véritable choc lorsque, le 5 décembre, Talleyrand, après lui avoir annoncé le résultat de la bataille d’Austerlitz, lui précisa que l’empereur d’Autriche et Napoléon s’étaient rencontrés à l’issue de la bataille et qu’ils entendaient décliner toute intervention étrangère. Le souhait de Napoléon, également transmis par Talleyrand, de le rencontrer à Vienne dès son arrivée dans la capitale autrichienne, ne contribua guère à mettre le Prussien à son aise.

Aux yeux de Napoléon, il n’était plus un médiateur, et à ceux de l’empereur d’Autriche, il n’était plus cet allié fort des 80 000 hommes prêts à se joindre à lui pour mater « l’usurpateur » que les Français s’étaient donné pour souverain.

Pire, ces 80 000 soldats le compromettaient gravement auprès de celui qu’il était venu rencontrer dans le seul but de le duper.

En outre, alors que Haugwitz était arrivé convaincu qu’il discuterait avec un Napoléon effrayé par la présence de ces trois armées combinées : russe, autrichienne et prussienne, c’est à l’éclatant triomphateur d’Austerlitz qu’il allait avoir affaire. Et seul, car les armées russes et autrichiennes ne pouvaient plus apporter ni concours ni soutien. Quant à la convention, supposée fantôme, de Potsdam, elle ne pouvait plus, du fait des négociations de l’empereur d’Autriche avec Napoléon et de la fuite précipitée de l’armée russe même, servir d’appui moral à Haugwitz.

Lorsque celui-ci eut déféré à « l’invitation » de l’Empereur de se présenter devant lui au palais de Schönbrunn, le Prussien comprit d’emblée que son allié autrichien « avait parlé », car, ses félicitations pour la victoire française à Austerlitz furent sèchement reçues par un :

« Voici un compliment dont la fortune [des armes] a changé l’adresse. »

Et la foudre impériale s’abattit sur les épaules de l’envoyé prussien :

« Monsieur le comte, je vous ai accueilli à Brünn avec les égards dus au ministre d’un grand souverain qui m’avait fait croire autrefois que je pouvais compter sur son amitié. Mais aujourd’hui, je connais le traité que vous avez conclu avec les ennemis de la France ; je sais que, d’après vos conventions avec eux, vos quatre-vingt mille hommes devaient me tomber dessus si je refusais les conditions que vous êtes chargé de me dicter ; je sais aussi qu’il ne vous a pas suffi de vous déclarer mon ennemi, mais que, dans votre acharnement contre la France, vous alliez entraîner avec vous les États qui sont sous votre dépendance et l’Europe entière si vous pouviez y parvenir… »


Napoléon se venge de la Prusse en lui offrant … un traité de paix

S’il s’était montré conforme à l’image traditionnelle du va-t-en-guerre cynique, dont ses détracteurs d’hier et d’aujourd’hui, liés par la même passion du dénigrement imbécile, font leurs délices, Napoléon n’eût pas manqué de profiter de ce qu’il savait de l’alliance de la Prusse avec ceux qu’il venait de vaincre pour ouvrir sans tarder les hostilités contre celle-ci. Son armée venait de vaincre vite, bien et fort, ses pertes avaient été faibles, et, portés par l’ivresse de leur succès, ses soldats eussent, à n’en pas douter, accepté sans rechigner de courir à marches forcées pour faire rendre gorge à ces Prussiens hypocrites et arrogants.

Or, rien de tout cela ne se passa.

Le vainqueur prestigieux de cette bataille d’Austerlitz, dont le nom reste indissolublement lié à son génie, s’efforçait par tous les moyens de trouver des solutions pacifiques : il était en train de négocier avec l’Autriche – c’est d’ailleurs à sa requête qu’il avait accepté de ne pas poursuivre le tsar – et il espérait encore pouvoir s’allier avec la Prusse, dont le souverain, il l’avait admis devant Haugwitz, avait été le premier à reconnaître sa dynastie.

Et l’on va assister au spectacle prodigieux de cet empereur des Français, qui, confronté à un ministre prussien, et, en l’occurrence, un ennemi par le traité signé entre son pays et les vaincus du 2 décembre 1805, va lui proposer… une alliance !

Le Prussien a raconté la scène :

« J’étais rentré chez moi depuis quelques heures, lorsque je vis apparaître Duroc [le Grand Maréchal du Palais]. Il m’informa que le courrier de Talleyrand était arrivé et que l’Empereur désirait m’entretenir immédiatement. Je partis avec Duroc pour Schönbrunn et je fus conduit sur le champ dans le cabinet de Marie-Thérèse où se tenait Napoléon. Sans préambule et avec volubilité, d’un air radieux, celui-ci dit : “La paix n’est pas signée [avec l’Autriche]. On a élevé des difficultés sur des misères. C’est une chance. C’est peut-être le génie de la France et de la Prusse qui a arrêté la plume des Autrichiens… Ce matin encore, je croyais que la guerre avec la Prusse était inévitable, et maintenant, si vous le voulez, si vous pouvez signer avec moi le traité que je vous proposerai, vous aurez ce qui, au bout du compte, doit vous intéresser prodigieusement, et moi j’aurai un gage de l’amitié [!] du roi, et l’union entre la France et la Prusse sera établie à jamais.”

C’est au Grand Maréchal du Palais, Géraud-Christophe Duroc (1772-1813, à gauche) qu’après la victoire d’Austerlitz Napoléon dicta, à Vienne, devant le ministre prussien des Affaires étrangères, Haugwitz, les termes du traité d’alliance qu’il proposait au roi de Prusse, Frédéric- Guillaume III (1770-1840) à droite. (DR).

 

La confiance qu’avait l’Empereur dans la parole de ces souverains de vieille souche fait peine, car, à chaque fois, et de tous, il ne récoltera jamais que mépris, bassesse et trahison.

Et, devant Haugwitz médusé, Napoléon se mit à dicter à Duroc les termes du traiter qu’il allait lui proposer…

La position du ministre prussien était délicate : pouvait-il signer un traité avec la France, alors que son pays, il y a peu, hurlait à la guerre ?

La guerre, certes, devait penser Haugwitz, mais il s’agissait alors d’une guerre « tranquille » faite en compagnie des Alliés russes et autrichiens – ce qui était tout de même plus rassurant que celle à laquelle il risquait d’exposer son pays – seul désormais – en refusant les propositions du vainqueur d’Austerlitz.

Prudence obligeant, Haugwitz, soucieux de gagner du temps – car Napoléon avait toutes les justifications les plus légitimes pour lui signifier une déclaration de guerre – signa la traité le 16 décembre 1805, après quoi il repartit pour Berlin.

À charge maintenant pour le roi Frédéric-Guillaume III de le ratifier ou non. Napoléon, pour ne pas se montrer nigaud aux yeux de cet ennemi qui s’était avancé si bien masqué, imposa tout de même une limite de temps : trois semaines.


L’Empereur n’accable pas le vaincu autrichien


Avant de repartir pour Paris, Napoléon s’était occupé du seul vaincu d’Austerlitz qui eût accepté de faire la paix : l’Autriche.

Cette paix, dite paix de Presbourg, avait été signée le 26 décembre et l’échange des ratifications avait eu lieu cinq jours plus tard entre Talleyrand, le ministre français des Relations extérieures, et les plénipotentiaires autrichiens.

Celant pudiquement que le ou les vaincus étaient généralement ceux qui avaient ouvert les hostilités, ses détracteurs ont coutume de plaider, avec une mauvaise foi quasi hystérique, que Napoléon saignait à blanc les perdants, et qu’il fallait voir dans cette dureté l’origine de la détestation générale de l’Europe.

Regardons donc de plus près les principales conséquences pour l’Autriche de cette paix de Presbourg :

- Versement d’une indemnité de guerre de cent millions, qui ne couvrait sans doute pas le coût de la campagne pour la France – qui, soulignons-le une fois encore, avait été agressée par l’Autriche et la Russie.

- L’empereur François, par la perte de quelques États inféodés à l’empire autrichien, se voyait privé de près de trois millions de ses sujets, c’est-à-dire moins du dixième de sa population et de ses revenus. En d’autres termes, il lui restait encore vingt-cinq millions de sujets, un revenu annuel de cent dix millions de florins et une armée de trois cent trente-cinq mille hommes.

Pour l’Autriche fauteur de guerres – celle-ci était, en effet, la troisième qu’elle avait déclarée à la France – et vaincue, l’addition n’était donc que très (trop) modestement « salée ».


L’adieu plein de prévenance de Napoléon aux Viennois

L’occupation de Vienne s’était très bien passée. Aussi l’Empereur, avant de quitter la capitale autrichienne pour regagner Paris, avait-il adressé aux Viennois une proclamation dont sont extraites les lignes suivantes :

« Prêt à partir pour ma capitale, je veux que vous sachiez l’estime que je vous porte et le contentement que j’ai de votre bonne conduite pendant le temps que vous avez été sous ma loi.

« Je vous ai donné un exemple inouï jusqu’à présent dans l’histoire des nations.

« Dix mille hommes de votre garde nationale sont restés armés, ont gardé vos postes ; votre arsenal tout entier est demeuré en votre pouvoir, et pendant ce temps-là, je courais les chances les plus hasardeuses de la guerre.

« Je me suis confié en vos sentiments d’honneur, de bonne foi, de loyauté ; vous avez justifié ma confiance.

« Habitants de Vienne, je sais que vous avez tous blâmé la guerre que des ministres vendus à l’Angleterre ont suscitée sur le continent. Votre souverain est éclairé sur les menées de ces ministres corrompus ; il est livré tout entier aux grandes qualités qui le distinguent, et désormais, j’espère pour vous et pour le continent des jours plus heureux.

« Je me suis peu montré parmi vous, non par dédain ou par un vain orgueil, mais je n’ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments que vous deviez au prince avec qui j’étais dans l’intention de faire une prompte paix.

« En vous quittant, recevez comme un présent qui vous prouve mon estime, votre arsenal intact que les lois de la guerre ont rendu ma propriété.

« Tous les maux que vous avez soufferts, attribuez-les aux malheurs inséparables de la guerre, et tous les ménagements que mon armée a apportés dans vos contrées, vous les devez à l’estime que vous avez méritée. »

C’est donc avec une âme justement sereine que l’Empereur était reparti pour Paris, où il avait dû s’atteler à la tâche de remettre sur pied l’économie de la France. C’est ce que nous l’avons vu faire dans les deux précédents chapitres.

Les habitants de Berlin, qui se promènent ici paisiblement sur la célèbre avenue « Unter den Linden », sont loin de se douter que leurs souverains, pris d’une frénésie guerrière, vont très bientôt plonger leur pays dans une catastrophe sans précédent dans l’histoire de leur pays. Cette catastrophe porte un double nom : Iéna-Auerstedt.

On distingue au fond à gauche la porte de Brandebourg, dont les colonnes figurent dans l’illustration d’ouverture.
(DR)

 

Quant à Haugwitz, c’est le 25 décembre 1805 qu’il revint à Berlin avec, dans ses bagages, ce projet de traité de paix proposé par Napoléon.

Nous verrons bientôt le sort que les va-t-en-guerre de Berlin réserveront à l’offre généreuse de l’Empereur, dans laquelle ils ne voudront voir qu’un cadeau empoisonné et une insulte à leur orgueil teuton.