CHAMPAUBERT

Par Pascal Cazottes, FINS

 

Après la bataille de La Rothière, les alliés, très circonspects sur la stratégie à adopter pour la suite, décident de se réunir à Brienne. En fait, ils ont été complètement bluffés par l’attitude de nos troupes. De sorte qu’ils croient l’armée de Napoléon presque deux fois plus nombreuse qu’elle ne l’est en réalité. Naturellement, les coalisés se savent toujours en grande supériorité numérique, mais la seule idée de se retrouver face à face avec l’Empereur refroidit considérablement leurs ardeurs. Le conseil tenu par les alliés débouche donc sur une attitude de prudence. L’armée de Silésie et celle de Bohême se retrouveront sous les murs de Paris après avoir emprunté deux routes différentes, sans pour autant être trop éloignées l’une de l’autre (la première armée avançant le long de la Marne, et la seconde le long de la Seine), et en évitant, autant que possible, toute bataille rangée avec Napoléon, du moins, jusqu’au point de rendez-vous. En outre, l’armée de Blücher, dont les effectifs n’atteignent plus que vingt et quelques mille hommes, se verra renforcée par le corps de York (18.000 hommes), et ceux de Langeron (8.000 hommes) et de Kleist (10.000 hommes).
De son côté, Schwarzenberg, à la tête de 130.000 hommes, est chargé de ne pas perdre de vue Napoléon, tâche dont il s’acquitte avec mollesse, son avant-garde étant régulièrement corrigée par notre arrière-garde. Ces combats auront d’ailleurs pour effet d’infléchir la course de l’armée de Bohême sur la gauche, l’éloignant d’autant de l’armée de Silésie.

Pendant ce temps, Napoléon manœuvre avec une grande lucidité et un instinct hors du commun. L’arrivée de quelques renforts lui donne même quelques raisons de croire à nouveau à ses chances de succès, pourvu que l’ennemi commette quelques erreurs, ce qui ne saurait tarder. De façon à être complètement libre de ses mouvements, il s’assure de la protection de Paris, du côté de la Seine, en envoyant à Provins, le 4 février, les divisions Boyer et Leval tout juste arrivées d’Espagne. Celles-ci viendront se placer sous le commandement d’Oudinot, avec la division de jeune garde Rottembourg. A l’avant de ce dispositif, Victor a déjà pris place avec le 2 e corps et deux divisions de réserve.

Les 6 et 7 février procurent à l’Empereur une joie qu’il a de la peine à dissimuler. La faute qu’il attendait tant vient de se produire. L’armée de Silésie, forte de plus de 60.000 hommes grâce aux corps qu’elle a ramassés sur son chemin, s’est, en même temps, étirée sur 50 kilomètres, le long de la route allant de Châlons à Meaux. A l’avant de cette colonne se trouve le corps de York, dont les 18.000 Prussiens talonnent les 5.000 fantassins et 2.000 cavaliers de Macdonald. A l’arrière, suivent Sacken, Olsuviev, Kleist et Langeron. Avec de tels espaces entre les corps ennemis, Napoléon sait qu’il peut battre cette armée en détail, après l’avoir coupée en son milieu. Le 7 février, il envoie Marmont, en avant-garde, sur Sézanne. Le lendemain, c’est au tour de Ney d’emprunter cette route avec une division de la jeune garde et la cavalerie de Lefebvre-Desnouettes. Enfin, le 9 février, Napoléon quitte lui-même Nogent-sur-Marne avec Mortier et la vieille garde. Ces trois corps réunis constitueront une armée de 30.000 hommes, soit un nombre suffisant pour réaliser le plan de l’Empereur.

 

Alors que les combats sont sur le point de connaître un regain d’intensité, Caulaincourt, à Châtillon, essaye vainement de négocier la paix avec les diplomates de la coalition. Muni d’une véritable carte blanche donnée par l’Empereur, Caulaincourt souhaite aller au plus vite, ce qui n’est pas le cas de ses interlocuteurs, lesquels font traîner les choses à plaisir. Finalement, et après avoir enduré nombre d’humiliations, une proposition lui est faite : la France retrouvera ses frontières de 1790 et ne se mêlera, en aucune manière, du partage que les grands se feront de l’Europe. Outre le caractère outrageant que ce « diktat » peut présenter pour notre grande nation, on demande à Caulaincourt de répondre simplement par oui ou par non. Devant ravaler sa fierté, et ne songeant qu’au bien de la France, Caulaincourt est prêt à accepter l’inacceptable, à la condition que cet accord soit suivi par un arrêt immédiat des hostilités. Mais ce qui semble être une évidence, est malheureusement refusé par les plénipotentiaires alliés, les monarques de la coalition cherchant avant tout l’anéantissement de Napoléon et de son armée, oubliant la magnanimité que ce dernier avait eue, jadis, à leur égard.

 

La parole est donc rendue au canon. Entre Château-Thierry et Etoges, où ont pris place les deux extrémités de l’armée de Silésie, se trouve Champaubert qu’occupent actuellement Olsuviev et ses 6.000 Russes. Doté d’un bon nombre de pièces d’artillerie, mais ayant, en revanche, une cavalerie pratiquement inexistante, ce petit corps russe constitue le maillon faible du dispositif de Blücher. C’est donc à Champaubert que portera l’effort de l’armée française. La route pour se rendre en ce lieu, depuis Nogent, est particulièrement difficile et ressemble davantage à un chemin de traverse. Après Sézanne, la situation empire encore, l’armée rencontrant, aux environs de Saint-Prix, les marais de Saint-Gond, au milieu desquels coule le Petit-Morin. Si l’infanterie et la cavalerie parviennent encore à avancer, plus aucune bouche à feu, ni aucun chariot, ne peut progresser. Nos artilleurs et nos soldats du train se prennent à désespérer. Pas pour très longtemps, car voilà qu’arrivent, de tous côtés, des foules de paysans accompagnés de leurs chevaux. Formant une longue chaîne depuis Sézanne jusqu’au Petit-Morin, nos campagnards vont arracher à l’emprise de la fange un nombre considérable de roues, et ce, à la seule force de leurs bras et de leurs équidés.

Prévenu de la présence de Napoléon à Sézanne par ses éclaireurs qui ont eu maille à partir avec les nôtres, Blücher envoie des messagers à tous ses corps, leur donnant l’ordre de se rassembler vers Montmirail. York ne sait encore s’il pourra être présent, occupé qu’il est à assiéger Macdonald dans Château-Thierry. Quant à Sacken, il fera de son mieux, en fonction de la distance à parcourir et du mauvais état des routes.

Le 10 février, à neuf heures, Marmont est au pont de Saint-Prix et culbute les avant-postes d’Olsuviev. Ce dernier songe, alors, à rejoindre Blücher à Etoges. Mais il est trop tard, et il n’a que le temps de se mettre en défense. Après avoir effectué une charge brillante, la cavalerie de Doumerc attend le soutien de l’infanterie, laquelle arrive comme l’éclair. Le général Lagrange, suivi de la division Ricard et de la Garde, s’empare de Saint-Prix et pousse les Russes jusque sous Baye. Sur le plateau qui s’étend entre Baye et Bannay, Olsuviev essaie de résister, se protégeant derrière son artillerie autant qu’il le peut. Pressé par la division Lagrange, il commence à rétrograder dans la plaine lorsque le 4 e léger se rue dans Baye et en expulse tous ses défenseurs. A Bannay, la résistance se veut opiniâtre, obligeant la brigade Pelleport à piétiner devant ce village. Napoléon, qui compte mener cette affaire tambour battant, fait pilonner la position par son artillerie, tandis qu’il lance sur le plateau les troupes du 6 e corps et l’infanterie de Ney. Culbutés sur tous les points, les Russes se rassemblent à Champaubert, cherchant à s’échapper par la route de Châlons. Prévenant ce mouvement, la cavalerie de la Garde les prend de vitesse et vient leur couper toute voie de retraite. Au même moment, Marmont entre dans Champaubert, baïonnette baissée, à la tête de l’infanterie de Ricard. Forcés d’évacuer Champaubert, les Russes pensent trouver refuge près d’un étang bordé de bois qu’on appelle le Désert. Les fantassins de Ricard, mis à leur poursuite, ne tardent pas à les y rattraper et à les pousser dans l’étendue d’eau. Avec l’arrivée des cuirassiers de Doumerc, le combat tourne vite à la boucherie, nos cavaliers hachant à coups de sabres tous ceux qui osent leur résister. L’heure de la victoire sonne bientôt, laissant les rescapés russes dans le plus grand désarroi.

L’affaire de Champaubert n’aura pas duré plus de deux heures. Les Russes laissent entre nos mains vingt pièces d’artillerie et près de 3.000 prisonniers, au nombre desquels figurent Olsuviev, deux autres généraux et quelques quarante officiers. 1.500 soldats russes gisent sur le champ de bataille, dont 200 ont péri noyés dans l’étang. Seuls 1.500 Russes sont parvenus à s’échapper par les bois et à gagner La Fère-Champenoise à la faveur de la nuit. Du côté de l’armée française, les pertes ne s’élèvent qu’à quatre cents hommes, tués ou blessés.

 

Après une aussi glorieuse journée, Napoléon n’a pas le temps de jouir de la victoire qu’il lui faut déjà penser à la prochaine bataille. Son nouvel adversaire, c’est à Montmirail qu’il compte l’affronter. A cet effet, il envoie le général Nansouty, avec les dragons et les lanciers de la Garde, suivi d’une brigade de la division Ricard, s’assurer de la place. Arrivé à Montmirail à minuit, Nansouty en chasse de 5 à 600 cosaques, après leur avoir fait une centaine de prisonniers. D’ici quelques heures, Sacken sera en vue, et les armes se feront de nouveau entendre.

 

Pascal Cazottes, FINS

 

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