SOMOSIERRA

Par Pascal Cazottes, FINS

 

 

 

Suprême ironie du sort que la vie de Napoléon, dont les plus profondes aspirations l’amenaient à désirer la paix et la stabilité plus qu’aucun autre souverain de son époque, et qui fut pourtant contraint à guerroyer sans cesse, passant davantage de temps sur la selle de son cheval que dans son lit. Ainsi, depuis son couronnement survenu en 1804, chaque nouvelle année semblait lui apporter son lot de batailles, faisant de lui le plus grand homme de guerre que la France ait connu.

Après avoir obtenu très chèrement la paix avec la Russie, voilà que de nouveaux troubles allaient conduire ses pas jusqu’au sud de l’Empire.

Nous sommes en 1808. L’Espagne, alors alliée de la France, vient de vivre une grave crise politique avec, en toile de fond, les luttes intestines de la famille royale espagnole. De manière à mettre bon ordre aux querelles qui opposent Charles IV (roi faible et cocu qui a laissé les rênes du pouvoir aux mains de son épouse et d’un premier ministre corrompu et bigame) à son fils, Ferdinand VII (personnage lâche et cupide), Napoléon a réuni tout ce monde à Bayonne. Devant le spectacle navrant qu’offre la médiocrité de ces soi-disant « grands », Napoléon n’hésite pas un seul instant. Il oblige les monarques espagnols à abdiquer, et s’apprête à placer Joseph, son propre frère, sur le trône d’Espagne. Cependant, l’arrivée d’un Français à la tête de la très catholique Espagne est loin de convenir à ses habitants qui considèrent les Français, dans leur ensemble, comme des « suppôts de Satan » (ne sont-ils pas tous d’ex-révolutionnaires impies ?). Aussi, la réaction du peuple ibérique ne se fait-elle pas attendre. C’est d’abord les Madrilènes qui vont montrer l’exemple en s’attaquant, le 2 mai 1808, à tout ce qui porte l’uniforme français. Murat réprimera cette insurrection dans le sang, mais cet événement est loin d’être anodin et inaugure déjà la lutte contre les guérillas, cette « sale guerre » qui verra la surenchère des atrocités commises de part et d’autre. En attendant, Joseph, frère docile mais peu apte à gouverner, entre à Madrid le 20 juillet 1808. Son séjour ne sera que de courte durée, car, dix jours plus tard, le voilà forcé de quitter la capitale espagnole, suite aux premiers revers français. En effet, l’armée française, que l’on croyait invincible, vient de subir son premier échec, à Baylen, face à l’armée espagnole. Se trouvant encerclé en ce lieu par un ennemi quatre fois supérieur en nombre, le général Dupont de l’Etang n’a eu d’autre choix que celui de capituler, le 22 juillet 1808, avec quelques 10.000 hommes. Mais sans doute se serait-il battu jusqu’au bout s’il avait su que les Espagnols ne respecteraient pas leur parole donnée, et qu’au lieu de regagner la France, ses hommes seraient jetés en pâture à la haine populaire ou devraient finir leurs jours sur les terribles pontons anglais, ou encore dans des îles désertes, abandonnés là dans le plus grand dénuement. Toujours est-il que la défaite de Baylen a redonné confiance aux troupes espagnoles qui, secondées par ces terribles bandes armées constituées, en grande partie, de paysans connaissant parfaitement bien le terrain, récupèrent une à une les provinces jusque là au pouvoir des Français. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, les Anglais ont débarqué sur les côtes portugaises. Junot, qui a en charge le Portugal depuis que son roi s’est réfugié au Brésil, essaie bien de rejeter à la mer ce nouvel ennemi, mais, avec des forces inférieures en nombre, sa tentative est d’avance vouée à l’échec. Aussi, est-ce une nouvelle défaite qui parvient à la connaissance de l’Empereur, celle de Junot à Vimeiro, le 21 août 1808. Cette fois, c’en est trop. Il faut reprendre les choses en mains, et c’est Napoléon, lui-même, qui va s’en charger.

Rappelés, pour la plupart, d’Allemagne, 120.000 hommes sont massés près de la frontière espagnole et attendent que leur Empereur vienne se placer à leur tête. Début novembre, c’est chose faite, et l’armée française entre en Espagne, bien décidée à mener cette campagne tambour battant. Les premiers événements semblent, d’ailleurs, confirmer cette guerre éclair qui s’annonce. Dirigés par les fidèles lieutenants de l’Empereur, Lannes, Soult, Lefebvre et Victor, les Français s’emparent, sans coup férir, de plusieurs villes, et écrasent l’armée de Castanos, celui-là même qui avait contraint Dupont de l’Etang à la reddition. Napoléon souhaite maintenant s’emparer de Madrid au plus tôt. Mais, sur la route qui doit l’y conduire, se dresse un obstacle apparemment infranchissable : la sierra de Guadarrama. Cette chaîne de montagnes, culminant à 2.500 mètres d’altitude, n’offre qu’une seule voie permettant de la traverser, lorsque l’on vient de Burgos. Il s’agit d’un défilé étroit, large d’une trentaine de mètres et long de trois kilomètres, à la pente raide, qui forme trois coudes à angle droit jusqu’au col de Somosierra, situé à 1.500 mètres. Or, l’armée espagnole va utiliser à merveille les difficultés du terrain pour transformer celui-ci en une forteresse apparemment inexpugnable. Disposant de quelques 13.000 hommes et d’une vingtaine de canons, le général don Benito San Juan fait installer quatre batteries d’artillerie, une à chaque virage et la quatrième au sommet du col, sans oublier de garnir les flancs du défilé à l’aide de son infanterie. A voir la position ainsi défendue, toute tentative de passage par ce chemin relève assurément du suicide pur et simple. Néanmoins, les Français n’ont pas le choix. Ils doivent passer coûte que coûte.

Le 29 novembre, les premiers éléments du corps de Victor sont arrivés au pied de la sierra. Informé de la présence de l’ennemi dans le col, le maréchal préfère attendre le lendemain matin pour se lancer à l’attaque. L’affaire est loin d’être simple et les chances de succès sont, pour ainsi dire, nulles. La première division qui se lancera à l’assaut sera, de toute évidence, sacrifiée. Victor a décidé : la prise de Somosierra incombera aux hommes du général Ruffin. A 9 heures du matin, et dans un brouillard des plus épais, le 96e de ligne emprunte la « route de la mort », soutenu par six pièces d’artillerie, tandis que les hommes du 9e léger et du 24e de ligne commencent à gravir respectivement les pentes du Barrancal et celles du Cebollera. Mais, très vite, la progression des troupes françaises est stoppée par un feu nourri qui interdit toute approche. A 11 heures, Napoléon arrive en personne. Il a près de lui, comme à son habitude, son état-major au complet, une compagnie du régiment des chasseurs à cheval de la Garde, et l’escadron de service dont la fonction est assumée, ce jour-là, par le 3e escadron du 1er régiment de chevau-légers polonais. Ce dernier régiment, dont la création remonte au 30 janvier 1807, est essentiellement composé de fils de « bonne famille », dignes représentants de cette élite polonaise qui s’est ralliée à l’Empereur dès son entrée en Pologne. Aux ordres du Colonel Krasinski, le régiment, qui fait partie de la Garde Impériale, a donc détaché, ce fameux 30 novembre 1808, 150 cavaliers pour le service de Napoléon. Parmi eux, se trouvent notamment le chef d’escadron Kozietulski, les capitaines Dziewanowski et Kryzanowski, et le lieutenant Niegolewski qui se couvrira de gloire.

Il est 11 heures 30 lorsque la brume se dissipe enfin. Depuis son poste d’observation, l’Empereur peut constater que les hommes de Victor se battent avec courage, mais ne font aucun progrès. Il décide alors d’envoyer le colonel Piré, commandant les chasseurs à cheval, examiner la situation de plus près. A son retour, Piré, pourtant réputé pour son courage et sa détermination, brosse un tableau des plus défaitistes à son souverain et affirme qu’il est impossible de passer. « Impossible, je ne connais pas ce mot-là » lui rétorque aussitôt Napoléon. Puis, s’adressant au colonel Ségur, major au 6e hussards : « allez dire aux Polonais qu’ils m’enlèvent ça ». L’ordre n’est pas plus tôt transmis que Kozietulski, sabre au clair, entraîne derrière lui, et au galop, ses cavaliers en colonnes par quatre (la largeur du sentier ne permettant pas un front plus grand de cavaliers). Philippe de Ségur s’est joint à cette charge fantastique, bien qu’il n’en ait pas reçu l’ordre, l’occasion de se faire remarquer aux yeux de son Empereur étant bien trop belle. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les Polonais ont déjà atteint la première batterie. Les canons espagnols font feu pratiquement à bout portant, abattant les premières lignes polonaises et tuant, du même coup, Kozietulski.

Mais les cavaliers ne s’arrêtent pas pour autant, et, après avoir sabré les servants de la première batterie, les voilà qui se présentent devant la deuxième batterie. Le feu meurtrier des bouches à feu fait tomber une vingtaine de Polonais, ne parvenant cependant pas à stopper, ni même freiner, l’ardeur de ces braves cavaliers, stimulés par les cris de « Vive l’Empereur ! » poussés par Dziewanowski, leur nouveau commandant. Ne laissant pas aux artilleurs espagnols le temps de recharger, ils clouent littéralement ces derniers sur leurs pièces et poursuivent leur folle équipée vers la troisième batterie. Devant la tornade polonaise qui se dirige droit sur eux, quelques soldats espagnols ont déjà pris la fuite.

Lanciers polonais rassemblement après la charge

Ceux qui sont restés parviennent encore à tuer et à blesser plusieurs Polonais, au nombre desquels figure Dziewanowski, mais se font finalement tailler en pièces. L’un des deux derniers officiers polonais encore en état de combattre, Kryzanowski, se fait tuer avant d’avoir pu atteindre la quatrième et dernière batterie. Aussi, est-ce au lieutenant Niegolewski que revient l’honneur d’aborder le sommet du col, à la tête des débris de l’escadron. Devant la détermination des Polonais, les soldats espagnols ne pensent même plus à se défendre, et, pris de panique, fuient en désordre, non sans avoir préalablement exécuté leur général qui essayait de les retenir. Une fois leur objectif atteint, les Polonais se sont lancés à la poursuite des fuyards, aidés dans leur tâche par le reste de la cavalerie de la Garde et les fantassins de Ruffin.

 

Au cours de la charge héroïque des Polonais, qui n’aura guère duré plus de sept minutes, 83 chevau-légers seront tués ou blessés, sans compter le jeune et brave Philippe de Ségur, grièvement blessé durant cette action.

Après le combat de Somosierra, Napoléon prendra sa propre Légion d’honneur pour en décorer la poitrine du lieutenant Niegolewski, seul officier polonais encore debout malgré ses onze blessures, deux par balles et neuf par coups de baïonnette. Niegolewski conservera un souvenir impérissable de cet événement, au point d’écrire dans ses mémoires : « Puissent beaucoup de jeunes gens avoir un pareil jour de fête ».

Le lendemain, 1er décembre, l’Empereur remet seize croix de la Légion d’Honneur aux hommes de Krasinski. Parmi les légionnaires, signalons le maréchal des logis Cichoeski qui réussit à prendre un drapeau à l’ennemi. Puis, devant le régiment de chevau-légers polonais rangé en bataille, Napoléon enlève son chapeau tout en leur adressant ces mots : « Vous êtes dignes de ma Vieille Garde. Je vous reconnais comme étant la plus brave cavalerie. Honneur aux braves ! »

La charge infernale des chevau-légers polonais restera dans l’histoire comme l’une des plus fameuses charges de cavalerie de tous les temps. Elle constitue également le premier acte de bravoure de ces Polonais engagés aux côtés de la France, fidèles parmi les fidèles, et dont le parcours, jalonné de hauts faits d’armes, leur vaudra à jamais des titres à la gloire.

 

Pascal Cazottes, FINS

 

 

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