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NAPOLÉON 1ER
LE SOUVERAIN ASSASSINÉ

Par Pascal Cazottes, FINS, Légion du Mérite

 

À la mémoire de Ben Weider qui lutta de
nombreuses années pour le triomphe de la vérité.
Que le nom de ce grand homme, humaniste
convaincu, ne soit jamais oublié.

 

 


   
Nous sommes le 5 mai 1821. « A 5h50 du soir, le canon de retraite se fait entendre, le soleil disparaît dans des flots de lumière. C’est aussi le moment où le grand homme qui domina le monde de son génie, va s’envelopper dans sa gloire immortelle. L’anxiété du Dr Antommarchi redouble ; cette main, qui guidait la victoire et dont il compte les pulsations, s’est glacée ; le Dr Arnott, les yeux sur sa montre compte les intervalles d’un soupir à l’autre quinze secondes puis trente, puis une minute s’écoulent, nous attendons encore, mais en vain.

L’Empereur n’est plus ! »

Voilà comment Louis Marchand, le fidèle valet de Napoléon 1er, décrit la fin de son maître tant aimé. Celui que l’on pensait immortel vient de laisser échapper son dernier souffle de vie. L’Empereur est décédé sur cette île maudite de Sainte-Hélène et presque abandonné de tous, hormis d’une poignée d’hommes, véritables amis, qui le pleureront avec toute la sincérité de leurs sentiments.

Mais de quoi est donc mort celui dont le nom restera à jamais auréolé de gloire ?

D’après les tenants de l’histoire officielle, Napoléon a succombé des suites d’une longue maladie, plus précisément d’un cancer de l’estomac. Nous verrons plus loin ce qu’il en est de cette hypothèse fantasque, à laquelle nous tordrons le cou une bonne fois pour toutes.            

Pour l’heure, revenons au décès de l’Empereur. Le gouverneur de l’île, Hudson Lowe, informé du trépas de son prisonnier, est dans la plus grande agitation. Il sait, par soupçons ou par complicité, que la mort de Napoléon n’est pas naturelle. Or, en tant que responsable et garant de la vie du plus illustre des captifs, il lui importe, avant tout, qu’aucune suspicion sur la mort naturelle de l’Empereur ne puisse voir le jour. Son sort même en dépend. Aussi, souhaite-t-il que l’on procède à l’autopsie du cadavre dans les plus brefs délais, si possible dans l’heure qui suit, afin de garder le contrôle d’une situation qui risque de lui échapper. Devant l’opposition énergique qui lui est faite de toucher au corps de Napoléon avant vingt-quatre heures, Hudson Lowe se résigne à attendre le lendemain


Sir Hudson Low (1769-1844)
gouverneur de Sainte Hélène

Le 6 mai 1821, à 14 heures, le corps de Napoléon est déposé sur le billard de la maison de Longwood en vue de l’autopsie. Cette dernière est dirigée par Antommarchi, le médecin de l’Empereur à Sainte-Hélène. Il est assisté, dans sa tâche, par plusieurs médecins anglais, dont les docteurs Arnott, Mitchell, Shortt et Livingstone. Après examen des viscères, les médecins ne parviennent pas à se mettre d’accord sur la cause de la mort. Ils n’ont, d’ailleurs, pas la moindre hypothèse à émettre, le décès apparaissant comme particulièrement suspect. C’est alors que le général comte Charles Tristan de Montholon, un de ceux qui ont suivi Napoléon à Sainte-Hélène, propose comme conclusion le fameux « cancer à l’estomac ».

Il n’est pas médecin, et pourtant Hudson Lowe adopte cette proposition sans la moindre hésitation et va même jusqu’à l’imposer aux représentants du corps médical présents. Ainsi que se l’est rappelé le major Gideon Gorrequer, l’aide de camp du gouverneur : « Hudson Lowe attaqua les docteurs Shortt et Arnott pour qu’ils modifient le rapport d’autopsie. Après beaucoup de bruit et de rage, il obtint satisfaction et tous les médecins concernés acceptèrent de falsifier le procès-verbal. »



De cette façon, tout le monde y trouvait son compte. Sa « solution » ayant permis de mettre un terme à de plus longues recherches, et ayant surtout évité qu’une enquête ne soit diligentée depuis l’Europe, le comte de Montholon voyait enfin s’achever son séjour sur l’île, séjour qu’il avait pris en horreur. Quant à Hudson Lowe, il était lavé de toute faute, notamment de celle d’avoir toujours refusé le rapatriement de son prisonnier en Europe afin d’y recevoir des soins plus appropriés. Et n’oublions pas, non plus, que l’hypothèse du cancer de l’estomac sauva la face des monarchies européennes accusées d’avoir fait de Napoléon un martyre.   

A l’appui de cette assertion, nous avons les mémoires de Marchand, ce dernier y rapportant des propos tenus par Hudson Lowe particulièrement édifiants : « (au sujet de l’Empereur) Je vais arranger les choses de manière qu’il puisse monter à cheval ; je ne veux pas qu’il meure d’une attaque d’apoplexie, cela pourrait m’embarrasser fort et mon gouvernement aussi. J’aime bien mieux qu’il meure d’une maladie lente que nos médecins puissent bien constater comme naturelle. Une apoplexie prêterait trop aux commentaires. »

Nous trouvons également dans le Moniteur, en date du 7 juillet 1821, un article révélateur de la manière dont la Restauration, incommodée par l’annonce de la mort de l’Empereur et par l’émotion que celle-ci suscita au sein de la population, s’empara de la thèse du « cancer de l’estomac » comme d’une bouée de sauvetage : « On a reçu par voie extraordinaire les journaux anglais du 4 courant. La mort de Buonaparte est officiellement annoncée. Le Courrier donne cette nouvelle : « Buonaparte n’est plus, il est mort le samedi 5 mai, à six heures du soir, d’une maladie de langueur qui le retenait au lit depuis plus de quarante jours. Il a demandé qu’après sa mort son corps fût ouvert, afin de reconnaître si sa maladie n’était pas la même que celle qui avait terminé les jours de son père, c’est-à-dire un cancer dans l’estomac. L’ouverture du cadavre a prouvé qu’il ne s’était pas trompé dans ses conjectures. Il a conservé sa connaissance jusqu’au dernier jour, et il est mort sans douleur. »

Mais voyons, maintenant, ce qu’il en est exactement de ce très hypothétique cancer de l’estomac.

Certains observateurs ont remarqué que Napoléon, dans les portraits le représentant, posait souvent avec sa main droite glissée sous son gilet, au niveau de l’estomac. De là à suspecter un problème récurrent au niveau de cet organe, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas. Gouvion Saint-Cyr, dans un tableau d’Horace Vernet, est représenté dans la même attitude. Souffrait-il pour autant de l’estomac ? Cette posture n’est, somme toute, qu’une façon de se présenter devant l’artiste-peintre, et ainsi en fut-il de Moreau, Drouot, Bertrand, etc…

Quant à l’intéressé, s’est-il jamais plaint de l’estomac ?

A Sainte-Hélène, le 2 avril 1821, soit un mois seulement avant de mourir, Napoléon déclarait au Dr Arnott, par l’intermédiaire du grand maréchal qui traduisait ses paroles : « Dites-lui que je n’ai jamais senti mon estomac, que s’il se convulsionne quelquefois, mes digestions, toute ma vie se sont bien faites. »

D’après Marchand, « Napoléon, dans les premiers temps de Sainte-Hélène, ne connut que de simples rhumes (dus au climat de cette partie de l’île, à Longwood) et un arrachage de dent. »

Marchand rapporte encore qu’un jour, s’adressant à O’Meara (le médecin qui accepta de prodiguer ses soins à l’Empereur à Sainte-Hélène, avant d’être renvoyé par Hudson Lowe), Napoléon confia à ce dernier : « J’aurais vécu jusqu’à quatre-vingts ans si les mauvais traitements que j’endure ici et l’affreux climat sous lequel on m’a mis ne me tuaient avant. »

Autre confidence faite par l’Empereur à son médecin : « Je suis un enfant gâté, je n’ai jamais eu besoin de vous autres, mon tempérament était de fer, il a fallu l’affreux climat où l’on m’a jeté pour le détruire. »

Napoléon à l'île Sainte Hélène.

Ne sachant d’où provenait son mal, Napoléon l’attribuait tout naturellement au climat de Sainte-Hélène, mais celui-ci n’y était pour rien. Comme a pu le constater le regretté Ben Weider (entre autres, historien et écrivain de talent) pour s’être rendu sur l’île en question, le climat n’a rien d’épouvantable et ne peut, en aucune manière, détruire la santé d’un homme. En 1821, le Dr Arnott, médecin du 60e Régiment Anglais en poste à Sainte-Hélène, affirma : « L’air de Sainte-Hélène n’est pas mauvais ». Du reste, une étude menée sur les habitants de Sainte-Hélène établit que leur longévité était en tout point semblable à celle des Européens.

Ben Weider ne croyant pas plus au cancer de l’estomac, il soumit au docteur Michel Ibos, de Saint-Quentin, chirurgien ayant procédé à plusieurs centaines d’opérations de cancers, les rapports d’autopsie tant de l’Empereur que de son père (dont le célèbre rapport du docteur Antommarchi que nous reproduisons ci-contre). Et voici la réponse qu’il obtint du Dr Ibos, en date du 30 septembre 1997 :


Ben Weider O.C., C.StJ, C.Q.
Président fondateur de la Société
Napoléonienne Internationale

« Après avoir soigneusement étudié les rapports d’autopsie de Charles Bonaparte et de Napoléon, je suis en mesure de faire les remarques suivantes :

Aucune étude statistique n’a jamais établi la notion héréditaire du cancer de l’estomac. Donc la filiation familiale n’a aucun sens. Jamais un malade portant ce cancer n’est mort gras. Ce cancer évolue lentement et tue peu à peu par cachexie et délabrement physique.

A l’autopsie de Napoléon, il est fait mention d’une perforation gastrique bouchée par le foie… Il s’agit d’un simple ulcère. C’est banal, fréquent et cela ne met pas en danger le pronostic vital. C’est un accident local que l’organisme traite lui-même en l’obturant par le foie.

Personnellement, c’est l’hypothèse que je retiens. »

Comme le remarque le docteur Ibos, ainsi que Ben Weider dans son admirable ouvrage « Napoléon est-il mort empoisonné ? », une personne atteinte d’un cancer de l’estomac dépérit très vite pour prendre un aspect véritablement squelettique, ce qui n’était pas le cas de l’Empereur au moment de sa mort. Pour preuve, nous avons le procès-verbal établi et signé par les cinq médecins anglais présents à l’autopsie et où il est fait mention que « dans son apparence extérieure, le corps (de Napoléon) paraissait très gras, ce qui fut confirmé par la première incision. Il y avait plus de deux centimètres d’épaisseur de graisse sur le sternum et près de quatre centimètres sur l’abdomen. »

Dès lors, et au vu de tout ce qui vient d’être énuméré, la thèse du cancer de l’estomac peut être définitivement abandonnée, renvoyant à leur copie ces messieurs qui prétendent monopoliser l’histoire napoléonienne.

Mais si l’Empereur n’est pas décédé des suites d’un cancer de l’estomac, de quoi alors est-il mort ?

Pour diagnostiquer une maladie, il faut, bien entendu, en connaître les symptômes. Or, il se trouve que nous les connaissons, grâce aux mémoires de Marchand qui partagea l’existence du grand homme jusqu’au dernier moment fatidique. Nous livrons ci-après quelques-uns de ces symptômes notés par Marchand et qui s’accentuèrent en 1821 :

- «  Les douleurs de ventre étaient assez fréquentes, mais l’application de serviettes chaudes les faisait cesser. »

- « Ses pieds étaient constamment froids… »

- « Les traits de l’Empereur étaient complètement décomposés. »

Cependant, Marchand n’était pas docteur, et seul un praticien pouvait faire une observation complète. Ce que fit le docteur O’Meara dans un rapport qu’il adressa à Bertrand le lendemain de son départ de Longwood. Nous reproduisons un extrait de ce rapport dont l’intégralité figure dans les « Mémoires de Marchand » :

« Les derniers jours de septembre (1818) ont développé des symptômes qui indiquent des désordres dans les fonctions hépatiques. Napoléon avait souvent été attaqué, avant cette époque, de catarrhes, de maux de tête, de rhumatismes, mais ces accidents se sont aggravés : les jambes, les pieds, sont enflés.

Les gencives ont pris une apparence spongieuse, scorbutique, enfin il s’est manifesté des signes d’indigestion.
1er octobre 1817 – Douleurs aiguës, chaleur, sensation de pesanteur dans les régions hypocondriaques droites. Ces accidents ont été accompagnés de dyspepsie et de constipation.

Depuis cette époque, la maladie n’a pas cessé, elle a fait des progrès lents, mais continuels. La douleur, d’abord légère, s’est accrue au point de faire craindre une hépatite aiguë…

En même temps, les coliques, les flatulences se faisaient sentir, l’appétit avait disparu, sensation de pesanteur, inquiétude, impressions au scrobicule du cœur, visage pâle, jaune de la turica sclerotica, urines âcres et fortement colorées, accablement d’esprit et mal de tête… vomissements de bile âcre et visqueuse, qui se sont accrus avec la douleur, absence presque totale de sommeil, incommodité, faiblesse. »

Le docteur relève bien d’autres symptômes qu’il est impossible de citer ici de façon exhaustive. Retenons seulement que Napoléon souffrait aussi de soif, d’anxiété, de fièvre à l’entrée de la nuit et de photophobie (il exigeait que tous les volets restent fermés).

Voilà des symptômes bien précis qui correspondent non pas à une maladie mais à une… intoxication arsenicale chronique !

Cette intoxication est caractérisée par une trentaine de symptômes que Napoléon présentait dans leur intégralité. Jusqu’à la défoliation qui ne lui fut pas épargnée. De fait, ainsi que le relève le docteur Walter Henry, assumant la fonction de secrétaire durant l’autopsie : « Il n’y avait pratiquement pas de poils sur le corps… »

Nous trouvons deux autres indices de l’empoisonnement à l’arsenic dans le rapport dressé par Antommarchi.

Premier indice : la « substance liquide noirâtre » découverte dans l’estomac. Il s’agit là, de toute évidence, du résultat d’une importante hémorragie stomacale. L’arsenic en est le responsable, mais ses effets ont été décuplés par l’association de produits tels que l’antimoine ou le calomel, substances administrées à l’Empereur suivant l’ordonnance d’Antommarchi. Ignorant, naturellement, que Napoléon était quotidiennement empoisonné à l’arsenic, le docteur ne pouvait imaginer que les médicaments prescrits conduiraient son patient tout droit vers le trépas.

Deuxième indice : « Le foie était engorgé et d’une grosseur plus que naturelle. » Voilà une conséquence de cette intoxication arsenicale qui, chaque jour, endommage un peu plus cet organe si nécessaire à la vie.

Et pour ceux qui ne seraient pas convaincus par cette démonstration, il existe des preuves irréfutables de cet empoisonnement à l’arsenic constituées par les analyses des cheveux de l’Empereur.

Le premier à avoir soupçonné un empoisonnement à l’arsenic était un dentiste suédois du nom de Sten Forshufvud. Passionné de toxicologie, il eut une véritable révélation à la lecture des « Mémoires de Marchand » (voilà, décidément, un ouvrage des plus précieux). Etant parvenu, en 1960, à se procurer un cheveu de Napoléon, il le remit, pour analyse, au professeur Hamilton-Smith, directeur du département de médecine légale de l’université d’Edimbourg. Le résultat ne se fit pas attendre : le cheveu en question contenait bel et bien de l’arsenic !

Un autre passionné, d’histoire napoléonienne cette fois, fit, lui aussi, analyser des cheveux de l’Empereur provenant de la fameuse mèche dite « Noverraz » (Noverraz fut un serviteur zélé de Napoléon et eut droit à quelques mèches avant de quitter Sainte-Hélène). René Maury, tel est son nom, contacta, en 1994, trois laboratoires différents qui acceptèrent d’analyser les précieux cheveux. Les laboratoires missionnés livrèrent des résultats à peu près identiques : les cheveux contenaient de l’arsenic 6,6 fois plus élevé que la normale. 

Mais c’est à Ben Weider, et à son activité jamais démentie, que l’on doit les résultats les plus explicites. En 1995, Ben Weider confia l’analyse de deux cheveux de l’Empereur à Roger Martz, chef du service de Chimie-Toxicologie du FBI, lequel écrivit, le 28 août 1995 : « la quantité d’arsenic présente dans les cheveux analysés concorde avec un empoisonnement par l’arsenic… » Cependant, ces analyses ne semblèrent pas satisfaire quelques historiens « spécialistes » de Napoléon.



Professeur Pascal Kintz

De sorte que Ben Weider demanda au docteur Pascal Kintz, aujourd’hui président de l’Association Internationale des Toxicologues de Médecine Légale, de procéder à une énième analyse, après lui avoir fourni cinq mèches de cheveux de l’Empereur, toutes authentifiées. Après l’analyse de 2001, où il fut démontré que les cheveux contenaient des doses d’arsenic infiniment supérieures à la normale, le docteur Kintz fit deux autres analyses : celle de 2003 indiqua que l’arsenic était présent au cœur même du cheveu (ce qui signifie que l’arsenic avait été ingéré), quant à celle de 2005, elle établit que l’arsenic détecté était de l’arsenic minéral communément appelé « mort-aux-rats ». Ce qui amena le docteur Kintz à écrire : « Dans tous les échantillons de cheveux de l’Empereur, l’ICP-MS a mis en évidence des concentrations massives, concentrations qui sont compatibles avec une intoxication chronique par de l’arsenic minéral très toxique. Ce qui implique que nous sommes sans ambiguïté sur la piste d’une intoxication criminelle. »

Si Napoléon a bel et bien été empoisonné, reste à trouver l’empoisonneur et, tout d’abord, le mode d’administration du poison.

A Longwood, les convives de l’Empereur partageaient les mêmes mets que leur hôte, sans pour autant montrer le moindre signe d’intoxication à l’arsenic. La nourriture ne pouvant, dès lors, être incriminée, il nous faut nous tourner vers la boisson, seule autre substance susceptible de contenir le poison. Et encore, nos investigations doivent-elles porter sur un breuvage à l’usage exclusif de Napoléon, puisque lui seul était censé subir cet affreux traitement. Or, quelle n’est pas notre surprise de découvrir qu’il existait effectivement un vin réservé à l’Empereur : le vin de Constance. Napoléon, pour sobre qu’il était, appréciait tout particulièrement de boire, à chaque repas, un verre, voire un verre et demi, de Gevrey-Chambertin, un bourgogne réputé. Etant hors de question d’en faire venir de France, vu l’éloignement où les captifs se trouvaient, Las Cases eut cependant le bonheur de découvrir un vin semblable au Cap, en Afrique du Sud. Elevé par les colons britanniques à partir d’un cépage bourguignon, le vin de Constance présentait de grandes similarités avec le Gevrey-Chambertin. Il était, toutefois, très onéreux et l’on ne pouvait en importer qu’en très faibles quantités, raison pour laquelle ce vin d’excellence n’était destiné qu’aux seules lèvres de l’Empereur. Voilà donc, pour l’empoisonneur, le moyen idéal d’atteindre sa victime, sans être obligé de nuire à la santé d’autres personnes.

Pour preuve que le vin de Constance était bien le véhicule de l’arsenic, nous avons ce fait survenu en 1818 : le grand maréchal Bertrand et son épouse Fanny tombèrent, tous deux, brusquement malades après avoir profité des largesses de Napoléon. Ce dernier venait, en effet, de leur offrir une bouteille de son vin réservé !

Reste à trouver qui avait accès au précieux breuvage, et le criminel ne tardera pas à être débusqué. Une fois de plus, la tâche nous est facilitée. Toujours dans ses mémoires, Marchand nous explique « qu’arrivé à Longwood, l’Empereur voulut que le service le fût (organisé) ; il fixa à chacun des attributions afin d’éviter les tiraillements qu’amènerait un autre ordre de choses, disant avec raison que là où tout le monde commande, il y a désordre. Sans que le grand maréchal cessât d’avoir son titre, ce fut le comte de Montholon qui remplit ses fonctions. Cipriani, maître d’hôtel sous ses ordres, s’entendit avec lui pour la distribution des vivres, tant à Longwood que chez le comte Bertrand à Hutt’s Gate. »

Charles Tristan de Montholon

En tant qu’intendant, le comte de Montholon était, avec Cipriani, le seul à posséder la clef de la petite pièce qui contenait, entre autres subsistances, le vin de Constance et la mort-aux-rats (l’arsenic) destinée à éradiquer les rats qui pullulaient à Longwood. Cipriani étant décédé dans d’étranges circonstances, ainsi que nous le verrons plus loin, au début de l’année 1818, il ne reste plus qu’un seul coupable désigné : le comte de Montholon. En outre, c’est à ce dernier qu’il incombait de mettre en bouteilles les tonnelets de vin en provenance du Cap. Effectuant ce travail, seul, dans la petite pièce que nous venons d’évoquer, et par conséquent à l’abri des regards indiscrets, le comte de Montholon n’avait aucune difficulté à accomplir son forfait.

Certains pourront rétorquer qu’il ne s’agit là que de simples suppositions. Mais il faudra alors qu’ils nous expliquent pourquoi la santé de l’Empereur se restaura lorsque le comte de Montholon tomba malade.

Ainsi que le rapporte Marchand, la comtesse de Montholon fut, en 1819, forcée de quitter l’île, officiellement pour des raisons de santé. L’heure du départ ayant sonné, son mari l’accompagna jusqu’au port, puis revint à Longwood sous une pluie battante qui le trempa jusqu’aux os. « Il se coucha mal à son aise, eut un accès de fièvre pendant la nuit, cracha du sang, se plaignit du côté et se trouva retenu le lendemain dans son lit par un rhumatisme de l’articulation du genou ; tant de complications le retinrent plusieurs semaines au lit. » Or, peu de temps après que Montholon 1 fut dans l’obligation de garder la chambre, Marchand remarque, avec une joie non dissimulée, que Napoléon reprend des forces. Il le surprend notamment, dans son bureau, en train de fredonner un air, signe certain d’une spectaculaire amélioration de son état de santé.

Marchand nous rappelle également ce jour où l’Empereur décida de sortir de son « cloître » : « se sentant mieux, voulant par lui-même avoir des nouvelles du comte de Montholon, l’Empereur mit une redingote, s’appuya sur mon bras et nous passâmes derrière la maison, avec la pensée de n’être point aperçus de l’officier d’ordonnance. »

Et puis, surtout, il doit être porté à la connaissance du lecteur que, parmi les ouvrages emportés par Montholon à Sainte-Hélène, se trouvait la « confession » de la Brinvilliers, volume devenu le livre de chevet du comte. Est-ce un hasard si Montholon a lu et relu l’ouvrage de la plus grande empoisonneuse de son temps ? La marquise de Brinvilliers a effectivement empoisonné plus de trente personnes. Son sadisme aussi bien que sa prudence la poussaient à empoisonner ses victimes très lentement, par d’infimes doses d’arsenic versées dans le vin ! La Brinvilliers explique aussi, dans son livre, comment en finir une bonne fois pour toutes avec sa victime : il suffit de lui administrer un « régule d’antimoine », ce que le docteur Antommarchi fit bien involontairement en voulant soigner l’Empereur.

Cependant, il ne suffit pas de désigner un coupable. Encore faut-il trouver le mobile du crime.

A bien y regarder, Montholon en avait plusieurs.

Le premier et le plus important de ces mobiles réside dans le fait que Montholon haïssait son séjour à Sainte-Hélène. Il savait, du reste, qu’il ne pourrait quitter l’île qu’au décès de l’Empereur. Hudson Lowe avait été bien explicite sur ce point. Par la suite, les mesures s’assouplirent. Mais ceux qui prenaient la décision de partir n’ignoraient pas qu’il s’agissait là d’un voyage sans retour. D’autre part, il était hors de question pour un proche de Napoléon d’abandonner son service auprès de l’Empereur, sans que ce dernier lui eut trouvé au préalable un remplaçant. En outre, et comme nous l’avons déjà vu, l’espérance de vie de Napoléon était des plus grandes, ce que, d’ailleurs, le principal intéressé ne manqua pas de souligner en une autre occasion, lors d’une conversation avec Montholon : « Si cela dure longtemps les Anglais pourront bien n’avoir plus à garder que nous deux. »

Pour ceux qui douteraient du désir de Montholon de fuir Sainte-Hélène, nous reproduisons ci-après un extrait du journal de Gourgaud (au jeudi 5 décembre 1816) : « Montholon déclare ne plus vouloir servir personne et qu’il s’en ira en Hollande pour peu que l’Empereur témoigne le désir de le voir partir. »

Le souhait de quitter l’île devient même, chez Montholon, une véritable obsession à partir de 1819, date à laquelle il doit désormais vivre sans sa femme et ses enfants renvoyés en Europe.

Dans leur excellent ouvrage ayant pour titre « L’Énigme Napoléon Résolue » et pour sous-titre « L’extraordinaire découverte des documents Montholon », les auteurs René Maury et François de Candé-Montholon (le descendant du fameux comte) nous livrent des extraits de la correspondance de Montholon particulièrement révélateurs. En voici quelques-uns, tirés de lettres adressées à sa femme, Albine de Montholon :

-  Extrait d’une lettre en date du 26 septembre 1819 : « Mon existence actuelle n’est pas soutenable, hier encore je suis resté de midi à 10 heures du soir sans pouvoir rentrer chez moi et depuis que j’ai recommencé à sortir c’est à peu de chose près même chose. Si j’étais un peu moins sourd j’aurais déjà mon lit dans la bibliothèque de Monsieur (Napoléon, NdlA) à être là, le jour, la nuit, malade, bien portant, il me comble de caresses mais sans toi, mon Albine, rien ne peut m’être, rien ne m’est plus, un seul de tes baisers vaut mieux pour moi que toutes les richesses de ce monde, que toutes les faveurs… Embrasse bien mes pauvres enfants pour moi, adieu, à toi, tout à toi pour la vie… »

- Extrait d’une lettre en date du 20 juin 1820 : « J’aime tendrement l’Empereur, je serai toute ma vie son ami fidèle, son amitié sera mon plus beau titre… Mais pardon, ma femme et mes enfants je ne puis vivre sans vous ! »

Autres mobiles pouvant être ici évoqués : la jalousie et la vengeance. Pendant son séjour à Sainte-Hélène, Albine de Montholon devint la maîtresse de Napoléon. Si le comte a pu s’en amuser, voire même être flatté que l’Empereur ait jeté son dévolu sur son épouse, quels sombres sentiments a-t-il pu éprouver lorsqu’il s’est aperçu que sa femme devenait, chaque jour, un peu plus amoureuse de l’un des plus grands génies que la terre ait portés ?

De plus, les ébats amoureux de Napoléon avec Albine ne furent pas sans conséquence, puisqu’une petite fille naquit bientôt de cette relation. Mais laissons, une nouvelle fois, Marchand nous relater l’événement : « le 18 juin (1816, NdlA), on prévenait l’Empereur de l’arrivée des frégates Newcastle et Oronte, ayant à bord le nouvel amiral et les commissaires français, russe et autrichien, lorsque le comte de Montholon vint lui dire que Mme de Montholon était heureusement accouchée d’une fille ; l’Empereur, la sachant en mal d’enfant, m’avait envoyé plusieurs fois connaître de ses nouvelles. Il félicita le comte de Montholon et lui dit qu’il lui donnait le nom de Napoléone. Dans l’après-midi, l’Empereur put faire une visite à la comtesse de Montholon qui lui fit présenter sa fille ». Naturellement, Napoléon devint le parrain de cette enfant.


Albine de Montholon

En 1818, Albine de Montholon mit au monde une deuxième fille qu’elle prénomma Joséphine. Il est probable que ce bébé fût le fruit de la même union coupable car, à en croire Fanny, la femme du grand maréchal Bertrand, cette enfant était « le portrait craché de l’Empereur ! »  

Montholon avait donc toutes les raisons de passer à l’acte. Comme il était aussi capable d’accomplir des actes criminels sans le moindre scrupule. René Maury, faisant œuvre de « profiler », nous dresse un portrait de Montholon tout à fait significatif du personnage : « indépendant, joueur, aventurier, mais surtout déterminé à atteindre par tous les moyens les buts qu’il se fixe. La perversion d’une éducation dont la base réside dans le fait qu’aucun sentiment ni aucune effusion ne doit paraître en public lui donne en outre un formidable talent de dissimulation. Son orgueil lui permet de ne jamais douter de lui-même … »

Résolu, dès lors, à ne laisser aucun obstacle lui barrer le chemin, on peut se demander s’il n’est pas non plus responsable de deux autres morts suspectes survenues à Sainte-Hélène : celles de Cipriani et d’une servante anglaise prénommée Louise.

Le soir du 24 février 1818, et en tant que maître d’hôtel, Cipriani a en charge le service à la table de l’Empereur. Il apporte le premier plat lorsque, tout a coup, une terrible douleur dans le bas-ventre vient le surprendre au point de le faire tomber à terre dans un cri déchirant. Tout le monde se précipite à son secours, y compris Napoléon. Le docteur O’Meara est très vite appelé, mais ce dernier est bien embarrassé pour prononcer un diagnostic. Il suggère une crise d’appendicite, mais sans aucune conviction. Toujours est-il que le brave Cipriani décédera deux jours plus tard dans d’atroces souffrances.

Peu de temps après, une personne au service des Montholon fut frappée du même mal. Marchand remarqua cet événement et ne manqua pas de le rapprocher du cas « Cipriani » : « A un mois de là, un autre décès eut lieu, qui nous touchait beaucoup moins, mais qui laissait voir avec quelle rapidité, on pouvait être frappé par les inflammations du bas-ventre ; ce fut celui d’une bonne qu’avait la comtesse de Montholon pour sa fille, Mlle Napoléone. Comme Cipriani, elle fut enlevée en quelques jours. Cette femme était anglaise, chacun de nous fut étonné que, jouissant d’une santé parfaite, cette jeune femme fût si vite emportée par la mort. »

En ce qui concerne Cipriani, n’oublions pas que celui-ci était l’intendant en second, l’homme de confiance et l’espion de l’Empereur, et possédait, en cette qualité, une clef du petit office (tout comme Montholon). Aussi, peut-on présumer que Montholon ait voulu se débarrasser, de façon radicale, d’un assistant plus que gênant. Cipriani avait-il déjà émis quelques soupçons ?

Avait-il surpris Montholon avec de la mort-aux-rats dans les mains lors de l’opération de remplissage des bouteilles de vin de Constance ? Voilà des questions auxquelles il est impossible de répondre, faute de témoignages parvenus jusqu’à nous.

Tout au plus pouvons-nous envisager la vraisemblance d’une telle situation. Mais si Montholon a véritablement assassiné Cipriani avec son arme favorite, l’arsenic, pourquoi aurait-il tué sa propre servante ? Tout simplement parce que cette dernière était la maîtresse de Cipriani et qu’il n’est pas impossible que le maître d’hôtel lui ait fait quelques confidences sur l’oreiller. Ainsi, Montholon n’aurait pas été un simple criminel, mais bel et bien un tueur en série !


Masque mortuaire de Napoléon conservé aux Invalides

Il reste encore une question à se poser : Montholon a-t-il agi seul ou avait-il un complice en la personne d’Hudson Lowe ? S’il peut être établi qu’Hudson Lowe a aidé Montholon dans son entreprise, l’implication est de taille car cela signifie que le gouvernement britannique était, lui aussi, complice. Il n’y aurait, d’ailleurs, rien de surprenant à cela. N’oublions pas que le simple fait de retenir captif Napoléon à Sainte-Hélène coûtait à l’Angleterre une véritable fortune, mobilisant un régiment entier sur l’île et toute une escadre chargée d’en interdire l’accès aux vaisseaux intrus. En outre, les royalistes craignaient toujours une évasion spectaculaire et un retour en France de celui qui les avait déjà chassés une première fois.

L’Empereur savait fort bien que sa propre existence troublait le sommeil des monarchies européennes. Comme il s’en confia, un jour, à O’Meara : « il résulte clairement que si les instructions données à M. Lowe ne renferment pas l’ordre écrit de me tuer, l’ordre verbal en a été donné ; car lorsqu’on veut faire périr mystérieusement un homme, la première chose à faire est de le séquestrer de tout contact avec la société, de l’envelopper des ombres du mystère, afin qu’après avoir accoutumé le monde à ne plus en entendre parler, à l’oublier, on puisse aisément le torturer, le faire disparaître. »

Pour notre part, trois faits nous poussent à croire à la complicité d’Hudson Lowe, donc à la complicité de la perfide Albion.

Le premier de ces faits concerne l’empressement avec lequel Hudson Lowe voulut procéder à l’autopsie de Napoléon. Ironie du sort, c’est Montholon, lui-même, qui nous relate l’événement dans son journal secret : « Sir Hudson Lowe, dans sa hâte de faire constater par procès-verbal de ses médecins que Napoléon n’avait pas été empoisonné, voulait au mépris des protestations des généraux Bertrand et Montholon faire procéder sur l’heure à l’ouverture du corps à peine froid… »

Deuxième fait : Hudson Lowe a fait parvenir à Montholon une importante quantité d’arsenic dans le but officiel d’éradiquer les rats à Longwood. Sachant que le lieu était effectivement infesté de ces animaux nuisibles, qui étaient allés jusqu’à dévorer presque entièrement la jambe d’un cheval malade mais encore vivant, il n’y a, a priori, rien d’étonnant à ce que de la mort-aux-rats ait été expédiée à Longwood. Seulement, voilà, nous savons, toujours grâce à Marchand, que les domestiques de Longwood luttaient contre les rats d’une façon bien différente : ils les piégeaient dans des cages pour, ensuite, les livrer en pâture aux chiens !

Troisième et dernier fait : lors du retour des cendres, en 1840, il fut impossible de retrouver la tombe de Cipriani que l’on savait, pourtant, avoir été enterré dans le cimetière protestant de Longwood. Il est vrai qu’une autopsie pratiquée sur le corps de Cipriani aurait pu avoir des conclusions bien embarrassantes, surtout si on y avait découvert de l’arsenic en dose massive ! Par contre, Montholon ne pouvait, en aucune façon, se charger lui-même de la disparition du corps, celle-ci ayant eu lieu forcément après le départ des Français de Sainte-Hélène. De plus, un seul homme sur l’île avait suffisamment de pouvoir pour faire déterrer un cadavre : Hudson Lowe !

Comme nous venons de le voir, l’ombre de l’Angleterre plane sur l’empoisonnement de Napoléon. Il est, cependant, peu probable que Montholon ait été à la solde du gouvernement britannique. Tout au plus pouvons-nous imaginer une alliance de circonstance entre Montholon et Hudson Lowe. Le premier ayant sollicité l’aide du second dans son projet criminel, et le second ayant trouvé là une trop belle occasion à ne pas laisser passer.

Nous voici arrivés au terme de cet article où la lumière s’est fait jour pour laisser transparaître une vérité qu’il n’est plus possible de dissimuler. Oui, Napoléon a bien été empoisonné à l’arsenic. Oui, Montholon est son meurtrier, même si, au commencement, il n’avait peut-être pas l’intention de donner la mort. En attestent les faibles doses d’arsenic qui provoquent une intoxication chronique mais qui ne peuvent amener au dénouement fatal que dans des circonstances bien particulières (ajout d’un émétique, par exemple). Dans le cas où le gouverneur de l’île aurait accédé à la demande de rapatrier l’Empereur en Europe, au vu de son état de santé, Montholon aurait sans doute abandonné son action criminelle. Il n’en est pas pour autant pardonnable, et l’on peut regretter qu’il ait échappé au courroux de la justice. Un homme, pourtant, était parvenu à le démasquer : Antommarchi. Celui-ci n’était-il pas allé trouver Montholon à Paris, au printemps de 1823, afin de lui réclamer la somme de 100.000,00 francs pour prix de son silence ? Et que penser de l’attitude de l’Angleterre 2 dans cette affaire ? Naturellement, ce n’est pas elle qui a directement empoisonné Napoléon. Mais n’a-t-elle pas signé son arrêt de mort par le seul fait de le garder captif, au mépris de toutes règles et de tout honneur ? Ce faisant, elle a, en même temps, immortalisé et contribué à la légende de Napoléon, mort en victime et endossant, du même coup, l’habit de héros.

Cela, l’Empereur l’avait bien compris, lui qui prophétisa : « Quand je ne serai plus, ma mémoire sera honorée, et je serai révéré pour avoir prévu des événements qui doivent arriver et auxquels j’ai voulu m’opposer. On respectera ma mémoire, ce qui ne serait pas arrivé sans vous, Signori Inglesi. »

Pascal Cazottes, FINS

 

RAPPORT DU DOCTEUR ANTOMMARCHI CHARGÉ DE
L’OUVERTURE DU CORPS DE L’EMPEREUR

            « Je soussigné, François Antommarchi, chirurgien ordinaire de l’Empereur Napoléon, en exécution des ordres qui m’ont été donnés par les comtes Bertrand et Montholon, j’ai procédé à l’ouverture du corps de l’Empereur Napoléon.
Ayant ouvert les cavités du thorax et de l’estomac, j’ai observé ce qui suit :

1° La face extérieure convexe du poumon gauche adhérente en différents points à la plèvre costale correspondante.

2° Environ trois onces d’humeur lymphatique dans le sac de la plèvre costale gauche.

3° Environ huit onces du même liquide lymphatique dans le sac de la plèvre costale droite.

4° Les poumons dans un état naturel.

5° Le cœur dans un bon état enveloppé dans son péricardium et recouvert d’un peu de graisse.

6° L’estomac, les intestins, le foie, la rate et le grand aumentum à leur place naturelle.

7° La face supérieure convexe du lobe gauche du foie adhérente à la partie correspondante de la face concave du diaphragme.

8° La face inférieure concave du dit lobe fortement adhérente à la face antérieure et à la petite courbure de l’estomac ainsi qu’au petit aumentum.

9° Ayant détaché avec soin, tant avec le scalpel, qu’avec les doigts les dites adhérences, j’ai observé que l’adhérence de la face concave du lobe gauche du foie formait un trou du diamètre d’environ trois lignes dans la face antérieure de l’estomac, près son extrémité droite.

10° Ayant ouvert l’estomac derrière sa grande courbure, j’ai observé qu’il était rempli en partie d’une substance liquide noirâtre, d’une odeur piquante et désagréable.

11° Ayant ôté le dit liquide, j’ai observé un ulcère cancéreux fort étendu qui occupait spécialement la partie supérieure de la face interne de l’estomac et s’étendait de l’orifice du cardia jusqu’à environ un pouce du pylorum.

12° Sur le bord de cet ulcère vers le pylorum, j’ai reconnu le trou ci-dessus désigné (art.9) produit par la corrosion ulcéreuse des parois de l’estomac.

13° Les parois ulcéreuses de l’estomac étaient considérablement gonflées et endurcies.

14° Entre l’ulcère et le pylorum, et contigu à l’ulcère, j’ai observé un gonflement et une dureté squirreuse de la largeur de quelques lignes, qui occupait circulairement l’extrémité droite de l’estomac.

15° Le foie était engorgé et d’une grosseur plus que naturelle.

16° Tous les intestins étaient en bon état, mais remplis d’air.

                                                            Signé : François ANTOMMARCHI »

 

 

N.B. : Dans son deuxième rapport, Antommarchi reconnaît que « l’orifice du pylore est dans un état tout à fait normal ». Or, le cancer de l’estomac se manifeste généralement au niveau du pylore, où une tumeur vient obstruer cette sortie de l’estomac, interdisant ainsi toute digestion des aliments.
Il précise également que « l’estomac parut d’abord dans un état des plus sains ; nulle trace d’irritation ou d’inflammation. » Il note juste la présence d’un petit ulcère à l’estomac.

 

 

 

1 C’est ainsi, désormais, que nous appellerons le comte de Montholon.

2 Par « Angleterre », nous devons comprendre les instances dirigeantes, le peuple anglais, qui, au demeurant, éprouvait une véritable admiration pour Napoléon, n’ayant rien à se reprocher. C’est bien sur les gouvernants britanniques et sur leurs subordonnés directs que doit être jeté l’opprobre. 
    
 
  BIBLIOGRAPHIE
            - Mémoires de Marchand, premier valet de chambre et exécuteur testamentaire de l’Empereur, Napoléon à Sainte-Hélène, Plon – 1955.
            - Napoléon est-il mort empoisonné ?, par Ben Weider, Editions Pygmalion – 1999.
           - L’énigme Napoléon résolue, l’extraordinaire découverte des documents Montholon, par René Maury et François de Candé-Montholon, Editions Albin Michel – 2000.

 

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EMPOISONNEMENT DE NAPOLÉON