MONTEREAU

Par Pascal Cazottes, FINS

 

 

 

Après le combat de Montmirail, Napoléon lança ses troupes à la poursuite de York et de Sacken le 12 février 1814. Rattrapés, le même jour, à Château-Thierry, les coalisés n’eurent que le temps de traverser la Marne, évitant de justesse un désastre complet. Château-Thierry fut, en effet, une autre victoire pour l’armée française qui ne put, cependant, y anéantir l’ennemi, faute de combattants situés de l’autre côté de la rivière. Pourtant, l’Empereur avait enjoint Macdonald à quitter Meaux afin de prendre l’ennemi en tenailles. Mais le maréchal ne bougea pas, ratant la belle occasion de capturer plusieurs milliers de soldats ennemis (lesquels se seraient très certainement rendus sans qu’il y ait eu besoin de tirer un seul coup de feu).

Pendant ce temps, Blücher, inquiet du sort de ses subordonnés, York et Sacken, s’était décidé à quitter Vertus, de manière à les soutenir dans leur lutte. Le 13 février au matin, il gravissait le plateau de Champaubert et de Montmirail, à la tête du corps de Kleist et de la division Kapzewitch, forçant Marmont à se replier sur Vauchamps. Averti de la position périlleuse des 6.000 hommes de Marmont, Napoléon quitta aussitôt Château-Thierry pour se porter à leur secours. Le 14 février, sa Garde culbuta les Prussiens et les Russes de Blücher, obligeant ce dernier à se retirer sur Châlons, non sans avoir laissé une dizaine de milliers d’hommes sur le terrain.

En l’espace de cinq jours, et après quatre combats, l’Empereur avait réussi l’exploit de désorganiser complètement l’armée de Silésie.

Mais le temps de se congratuler n’était pas encore arrivé. Car si la menace sur la Marne était écartée pour un temps, il n’en allait pas de même sur la Seine où Schwarzenberg se faisait de plus en plus menaçant. Forcés de reculer sous la pression des masses ennemies, Victor et Oudinot s’étaient trouvés dans l’impossibilité de tenir les points de passage sur le fleuve (Nogent-sur-Seine, Bray et Montereau). Pour atteindre Paris, Schwarzenberg avait décidé de faire passer ses colonnes par Melun et Fontainebleau. Dans la forêt de ce dernier lieu, les cosaques de Platow venaient, d’ailleurs, de faire une apparition des plus inquiétantes.

Après avoir cédé du terrain, Victor et Oudinot étaient venus prendre position sur la petite rivière d’Yères, réclamant le secours de leur Empereur au plus vite. Napoléon ne leur fit pas faux bond et se porta immédiatement à leur rencontre. Au soir du 14 février, alors que ses hommes venaient de livrer une énième bataille et de regagner Montmirail, il résolut d’envoyer sa Garde au complet, la division Leval et la cavalerie de Saint-Germain jusqu’à la Ferté-sous-Jouarre, destination fort éloignée que ses troupes devaient atteindre en une seule journée de marche. De son côté, il se rendit à Meaux où il retrouva Macdonald et l’envoya sur l’Yères. Toujours dans le but de renforcer ses maréchaux, il leur envoya 4.000 cavaliers fraîchement arrivés d’Espagne.

Le 16 février, Napoléon était à Guignes, lieu où se retrouvèrent les corps de Victor, Oudinot et Macdonald, ainsi que la cavalerie venue d’Espagne. En face d’eux, avaient pris position Wittgenstein et de Wrède, à la tête de cinquante mille hommes. Sans la Garde et la division Leval, qui n’avaient pu encore rejoindre, Napoléon disposait de 36.000 hommes tout au plus. Qu’importe ! Fidèle à lui-même, l’Empereur décida de passer à l’offensive dès le lendemain.

Le 17, Victor progressait en avant du dispositif de l’armée française lorsqu’il tomba, à Mormant, sur l’avant-garde de Wittgenstein commandée par le comte Pahlen. Le général Gérard, dont les troupes avaient été placées en tête du corps de Victor, se précipita aussitôt sur l’ennemi et enleva le village de Mormant avec un seul bataillon. Les cavaliers de Piré et de Treilhard chargèrent à leur tour, culbutant la cavalerie russe qui essayait de protéger la fuite des fantassins ennemis. Par cette action éclair, l’avant-garde des coalisés fut totalement anéantie, au grand dam de Wittgenstein, emporté par le flux des fuyards.

Après cette autre victoire, il importait maintenant de s’emparer des ponts sur la Seine au plus tôt, afin de capturer une partie non négligeable de l’armée de Bohême imprudemment avancée. Les informations récoltées annonçaient le passage d’un corps ennemi par Montereau. C’est donc sur ce point que l’armée devait maintenant se diriger, en espérant arriver à temps pour barrer la route aux coalisés. La course contre la montre avait commencé.

Sur la route de Montereau, Victor rencontra, à Villeneuve, une division bavaroise qui cherchait à s’enfuir. Une fois de plus, c’est à Gérard, placé à la tête des divisions Dufour et Hamelinaye, qu’il incomba d’engager le combat. Expulsés de Villeneuve, les Bavarois s’enfuyaient dans la plaine, offrant à notre cavalerie une proie des plus faciles. Malheureusement, cette dernière ne bougea pas, soit qu’elle attendait un ordre de Victor, soit que son général ne saisit pas l’opportunité qui se présentait. Et Gérard enragea de voir cette division lui échapper, alors qu’il aurait été si facile de s’en saisir.

Une fois le village de Villeneuve dépassé, Victor se rendit à Salins où il s’arrêta pour dormir, faisant fi des ordres de l’Empereur qui l’enjoignait à gagner Montereau coûte que coûte. Peut-être était-il fatigué, ou voulait-il, tout simplement, montrer son mécontentement à Napoléon qui lui reprochait d’avoir mal défendu la Seine ?

Averti le 18, à une heure du matin, que Victor s’était arrêté à Salins, l’Empereur entra dans une colère folle. Si l’on arrivait à temps à Montereau, on pouvait couper le corps de Colloredo aventuré jusqu’à Fontainebleau, et capturer, ainsi, de 15 à 20.000 hommes. Or, voilà que son maréchal compromettait, par le non respect des ordres, son plan savamment orchestré. Après avoir envoyé un nouveau message à Victor, lui ordonnant de quitter Salins dans l’instant, Napoléon prit lui-même la route de Montereau.

 

Voyant la position délicate dans laquelle il se trouve, et submergé de doutes suite aux étonnants succès français, Schwarzenberg envoie un émissaire à Napoléon pour lui demander une suspension d’armes. Face à la lâcheté de son adversaire, dont la supériorité numérique n’est encore que trop évidente, l’Empereur choisit de différer sa réponse.

Aux premières lueurs de l’aube, Victor est enfin arrivé à Montereau. Il y retrouve le général Pajol qui, avec sa cavalerie et quelques bataillons de gardes nationaux, fait déjà le coup de feu. En face du corps de Victor, se présente le coteau de Surville, véritable clef donnant accès à la ville et à son pont. Mais l’affaire n’est pas simple, car le prince de Wurtemberg, chargé de tenir le pont et de le faire sauter après le passage du corps autrichien de Colloredo, occupe le coteau avec une nombreuse infanterie et une batterie non moins imposante. Les divisions de Gérard, épuisées par deux journées de combats, laissent l’honneur de l’assaut au général Chataux, gendre de Victor. Celui-ci, dont le courage n’est pas moindre que celui de Gérard, arrive, à la tête de sa division, jusqu’au pied de la colline qu’il commence à gravir.

Un premier obstacle, constitué de clôtures, est très vite franchi. Cependant, la progression de nos troupes est stoppée net par un déluge de fer et de feu. A plusieurs reprises, le général Chataux essaie d’insuffler un nouvel élan à ses hommes, mais ceux-ci sont systématiquement repoussés. Arrive alors Victor en personne, suivi de la division Duhesme. A leur tour, les soldats de Duhesme attaquent les Wurtembergeois de front, tandis que les rescapés de Chataux essaient une tentative un peu plus à droite, là où la pente est plus douce. Entraînant ses hommes à sa suite, le général Chataux est brusquement atteint par une balle qui le renverse. Victor, qui a assisté à la scène, se précipite vers son gendre, le prend dans ses bras et recueille son dernier souffle. Complètement hébété par le malheur qui le frappe, Victor, prostré, n’est plus capable de prendre la moindre décision, et l’attaque s’en ressent aussitôt. Napoléon, qui n’est plus très loin de Montereau, apprend l’échec de Victor sur le coteau de Surville. Très mécontent, il envoie à Gérard l’ordre de prendre le commandement du 2 e corps. Investi de sa nouvelle mission, Gérard se fait un devoir de prendre la colline, mais, avant de se lancer tête baissée dans cet enfer, il demande à son artillerie de lui préparer le terrain. Très vite, soixante canons sont réunis et commencent à balayer la position de leur feu meurtrier. Accablés par ce bombardement, les Wurtembergeois, pressés de se sortir de ce mauvais pas, dévalent la colline avec l’objectif de s’emparer des pièces françaises. Gérard les laisse s’approcher suffisamment, puis se jette sur eux à la tête d’un bataillon. C’est à ce moment précis que Napoléon et sa vieille Garde font leur apparition. Pajol, quant à lui, est parvenu à refouler la cavalerie ennemie, et s’apprête maintenant à tourner le coteau. Se voyant sur le point d’être encerclés, les Wurtembergeois essayent de battre en retraite jusqu’au pont salvateur. La plupart d’entre eux ne parviennent pas à l’atteindre, étant pris entre les baïonnettes de Gérard, les sabres de Pajol et les boulets de l’artillerie de la Garde. Pour compléter leur malheur, les habitants de Montereau les canardent depuis les fenêtres de leurs maisons. Le prince de Wurtemberg réussit, néanmoins, à passer, abandonnant derrière lui son artillerie, 3.000 morts ou blessés et 4.000 prisonniers. Pajol se lance à la poursuite de l’ennemi, mais au moment où il s’engage sur le pont avec ses chasseurs, une mine explose sous le tablier de l’édifice.

Napoléon, qui n’a rien perdu de l’action, s’inquiète à la vue de cette fumée, mêlée de poussière, qui s’élève. Continuant d’observer le pont à l’aide de sa lorgnette, il s’aperçoit que l’ouvrage est toujours en place, la clef de voûte ayant tenu bon.

L’ennemi est en retraite, mais les combats continuent, obligeant l’Empereur à envoyer les escadrons de service de la Garde en soutien (ce sont ces derniers qui finiront par s’emparer du pont). Lui-même s’est mis à l’ouvrage et pointe les canons sur les coalisés en déroute, renouant ainsi avec son passé d’artilleur. A ceux qui s’inquiètent de le voir s’exposer au tir ennemi, il rétorque : « Allez mes amis, ne craignez rien, le boulet qui me tuera n’est pas encore fondu ». Les canons de la Garde Impériale finiront cependant par se taire, le général Digeon ayant oublié de s’approvisionner en gargousses.

Le vaillant capitaine Jean-Roch Coignet fut, là aussi, présent. Et c’est en tant que « témoin-acteur » de cette scène qu’il nous relate l’événement : «  Dès le matin, l’Empereur s’étonna de ne pas entendre le canon de son corps d’armée qui devait arrêter l’ennemi. Agité, inquiet, il part à la tête de sa vieille garde et de tout son état-major ; il s’élance au galop, et nous le suivions tous sur la route de Nangis, à gauche de celle de Paris. Arrivé sur une hauteur, également à gauche de cette route, et apercevant de cette position l’ennemi qui défilait tranquillement sur le pont de Montereau, l’Empereur devint furieux ; ses yeux lançaient des éclairs.

- Pars, dit-il tout ému au maréchal Lefèvre ; prends tout mon état-major ; je garde près de moi Monthyon et deux autres officiers. Pars au galop ; va t’emparer du pont ; l’affaire est manquée, ils vont nous échapper. Je vole à ton secours avec ma vieille garde. Et nous voilà partis comme la foudre. Parvenus au bas de la montagne à la suite de l’intrépide maréchal, nous arrivons sans obstacles à la tête du pont ; puis tournant à gauche par quatre de front, nous avançons ventre à terre sur le pont. L’arrière-garde ennemie n’était pas encore passée. Au milieu du pont, il existait une brèche assez large, mais qui ne fut point un obstacle pour nous. Telle était la rapidité de notre course, que nos chevaux la franchirent sans presque s’en douter. Nous volions. Moi, j’étais monté sur le beau cheval arabe que j’avais pris à la bataille de Hanau, et avec lequel, plus tard, de retour à Auxerre, on s’en souvient encore, je franchissais, avec tant d’aisance, les haies qui bordent les promenades de l’Arquebuse.

Un trait admirable, et qui mérite ici d’être rapporté, c’est celui d’un homme que j’aperçus couché à plat ventre le long des parapets du pont de Montereau et qui glissait des pièces de bois pour fermer la brèche et nous faciliter le passage.

Le pont, qui est fort long, débouche, à gauche, sur une rue du faubourg qui se trouvait encombré des équipages et de tout l’attirail de l’arrière-garde ennemie. A force de coups de sabre, nous parvînmes cependant à nous frayer un passage ; nous balayions comme une trombe tout ce qui se trouvait à notre portée, et ceux-là seuls échappaient à nos coups qui pouvaient se blottir sous les fourgons.

Jamais on ne vit plus d’élan et une pareille ardeur : l’écume sortait de la bouche du maréchal, dont le sabre ne se reposait guère.

Après avoir traversé ce long faubourg, nous arrivâmes sur une belle chaussée qui conduit sur la route de Saint-Dizier. Devant nous s’ouvrait une plaine immense. Le maréchal nous fit poursuivre notre charge, mais l’Empereur avait tout prévu. Nous voyant engagés dans un péril certain, il avait fait poser les sacs à un bataillon de chasseurs à pied pour venir à notre secours ; et ce bataillon nous sauva. Nous fûmes ramenés par une masse de cavalerie qui nous aurait enveloppés. Arrivés près de cette chaussée qui formait la redoute derrière laquelle s’étaient portés nos chasseurs, nous continuâmes notre retraite, toujours serrés de près par les escadrons ennemis. Mais au moment où nous regagnions l’entrée du faubourg, les cavaliers qui nous poursuivaient en longeant la chaussée furent surpris par un feu de file qui, tombant sur cette masse compacte, joncha la terre de chevaux et d’hommes ; et nous pûmes atteindre le faubourg sans être inquiétés.

Tandis que nous exécutions cette brillante charge, l’Empereur, avec sa vieille garde et son artillerie, montait la côte qui domine Montereau. Sur ce plateau élevé en face du pont, se dressait en demi-cercle un mur garni de belles charmilles derrière lesquelles nos pièces étaient en batterie. De ce point, Napoléon foudroyait les colonnes ennemies qui s’allongeaient dans la plaine, car ce jour-là il fut à la fois général, soldat et canonnier, donnant des ordres à tout son monde et pointant lui-même les pièces de canon. Les vieux grognards voulurent le faire retirer : Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n’est pas encore fondu. »

 

A la fin de la journée, Montereau et son pont restaient en notre pouvoir.

C’était là une nouvelle victoire remportée par notre armée. Quant au résultat, celui-ci était mitigé. En effet, par le retard pris à rejoindre Montereau, le corps de Colloredo avait eu le temps de passer et formait, désormais, l’arrière-garde de Schwarzenberg.

Installé, dans la soirée, au château de Surville, l’Empereur était partagé entre le bonheur d’un nouveau succès et la déception de n’avoir pu s’emparer du corps de Colloredo dans son entier. Il repensait également aux fautes commises, au général Digeon qui n’avait pas été assez prévoyant, et surtout à Victor dont il reprochait la conduite de ces dernières semaines, de sa mauvaise retraite de Strasbourg à Châlons jusqu’à la nuit passée à Salins, en passant par ce découragement qu’il affichait un peu trop. Il était encore à ressasser tous ces faits lorsque Victor se présenta devant lui. Ne cherchant pas à dissimuler sa mauvaise humeur, Napoléon dit d’emblée au maréchal Victor que s’il était fatigué, il n’avait qu’à prendre du repos et quitter l’armée. Ce à quoi Victor répondit qu’il allait s’armer d’un fusil, se ranger dans les bataillons de la vieille garde, et mourir en soldat à côté de ses anciens compagnons d’armes. Emu par ces paroles, qui résonnaient de sincérité, l’Empereur tendit sa main à Victor et le garda près de lui.

 

Après Montereau, Napoléon connaîtra encore quelques succès, comme à Reims. Malheureusement, tous ses efforts seront anéantis par la « trahison des maréchaux ». Le coup de grâce lui sera porté par Marmont qui, poussé par Talleyrand et abandonné par le propre frère de l’Empereur, livrera Paris aux alliés, après avoir signé avec eux un armistice dans la nuit du 31 mars 1814.

Une semaine plus tard, soit le 6 avril 1814, Napoléon signera son acte d’abdication sous la pression des maréchaux.

 

Ainsi s’achève la campagne de France, dont les actes si glorieux ne pouvaient présager une fin si funeste.

Quelques-uns, parmi les plus fidèles, avaient pourtant su y voir clair, à l’instar de notre brave capitaine Coignet : « Si l’énergie n’avait pas abandonné la plupart de ses généraux, les coalisés quoique plus forts en nombre auraient tous succombé sous lui et trouvé leur tombeau sur la terre de France ; mais les fatigues de la guerre les avaient lassés ; la fortune et les honneurs les avaient peut-être aussi amollis, ils ne s’occupaient plus de rien et laissaient le soin de toutes les affaires retomber sur un seul homme. »

 

Pascal Cazottes, FINS

 

 

 

AJOUTER UN COMMENTAIRE...