NAPOLÉON 1ER, JULES CÉSAR ET LA GUERRE DES GAULES Par Pascal Cazottes, FINS
Le 2 avril 1821, une comète fait son apparition dans le ciel de Sainte-Hélène, île maudite qui verra le trépas de l’Empereur Napoléon 1 er un mois plus tard, soit le 5 mai 1821. En attendant ce jour funeste, Napoléon, qui souffre énormément, sent ses forces décliner chaque jour un peu plus. Aussi, lorsque ses domestiques viennent lui annoncer la présence de ce corps céleste, il ne peut y voir qu’un mauvais présage : "Une comète, s'écrie l'Empereur avec émotion, ce fut le signe précurseur de la mort de César… Je suis à bout, tout me l'annonce." Et il est vrai qu’une comète marqua également le décès de Jules César, ainsi que nous le rappelle Plutarque dans sa « vie de César » : « Parmi les phénomènes célestes, on vit un premier signe remarquable dans cette grande comète qui, après le meurtre de César, brilla avec tant d’éclat pendant sept nuits et disparut ensuite. »
Plus édifiant encore est l’itinéraire guerrier suivi par les deux hommes. Car, il faut bien l’admettre, l’un comme l’autre furent de véritables génies en ce domaine. De par leurs grandes compétences, ils firent de leurs armées des machines de guerre aux rouages bien huilés, parvenues à un degré de technicité rarement atteint. Et lorsqu’ils se trouvaient au cœur de la bataille, ils n’avaient point d’égal, tant l’analyse des situations et la vitesse d’exécution de leur commandement étaient, chez eux, quelque chose d’étonnant et de prodigieux. Ajoutons à cela la bonne fortune qui les accompagnait habituellement, et le tableau ne sera pas loin d’être complet. Si l’on connaît par cœur l’homme de guerre qu’était Napoléon, tant il a été écrit sur ce sujet, on ne peut en dire autant pour César dont les biographes se comptent sur les doigts d’une seule main. Pour notre part, nous nous en tiendrons aux récits de Plutarque, l’un des plus grands historiens de son temps. Et voici ce que Plutarque nous dit au sujet de César : « … il a été supérieur à tous ces grands hommes par le nombre de batailles qu’il a livrées et par la multitude incroyable d’ennemis qu’il a fait périr. En moins de dix ans qu’a duré sa guerre dans les Gaules, il a pris d’assaut plus de huit cents villes, il a soumis trois cents nations différentes, et combattu, en plusieurs batailles rangées, contre trois millions d’ennemis, dont il en a tué un million et fait autant de prisonniers. » « … aussi habile capitaine qu’aucun des généraux qui se sont fait le plus admirer et ont acquis le plus de gloire par leurs exploits. » « D’ailleurs, il savait inspirer à ses soldats une affection et une ardeur si vives, que ceux qui sous d’autres chefs et dans d’autres guerres ne différaient pas des soldats ordinaires devenaient invincibles sous César et ne trouvaient rien qui pût résister à l’impétuosité avec laquelle ils se précipitaient dans les plus grands dangers. » Il en fut exactement de même pour Napoléon dont les hommes montrèrent un dévouement à sa personne à nul autre pareil, toujours prêts qu’ils étaient à faire le sacrifice de leur vie, pourvu que cette vie serve à donner encore plus d’éclat à la gloire de leur empereur. Ainsi, à la veille de la bataille d’Austerlitz, et après que l’on eût donné lecture de la fameuse proclamation, un vieux grenadier s’avança devant Napoléon pour lui dire : « Empereur, tu n’auras pas besoin de t’exposer. Je te promets, au nom des grenadiers de l’armée, que tu n’auras à combattre que des yeux, et que nous t’amènerons demain les drapeaux et l’artillerie de l’armée russe, pour célébrer l’anniversaire de ton couronnement ». Et que dire de ce pauvre général Valhubert, lequel, mortellement blessé durant la bataille, avait refusé d’être emporté à l’ambulance. Une heure avant de mourir, il trouva encore la force d’écrire à l’Empereur cette lettre dont nous rapportons ici les termes : « J’aurais voulu faire plus pour vous. Je meurs dans une heure. Je ne regrette pas la vie, parce que j’ai participé à une victoire qui vous assure un règne heureux. Quand vous songerez aux braves qui vous étaient dévoués, pensez à moi. Il me suffit de vous dire que j’ai une famille : je n’ai pas besoin de vous la recommander. » La seule présence de Napoléon sur le champ de bataille avait, d’ailleurs, pour effet de décupler les forces de ses soldats, au point que ses ennemis lui avaient donné le nom de « cent mille » (le fait qu’il soit là donnait l’impression que les troupes françaises avaient reçu le renfort de 100.000 hommes). Ce qui explique également les dernières paroles prononcées par le général Moreau, juste avant de mourir (à la bataille de Dresde), à l’adresse du Tsar Alexandre 1 er : « Sire, attaquez l’empereur Napoléon partout où il n’est pas ! » Autre caractéristique commune à Napoléon et à César : leur dédain du danger. Comme nous le rappelle Plutarque, César « s’exposait volontiers à tous les périls, et ne se refusait à aucun des travaux de la guerre. Ce mépris du danger n’étonnait point ses soldats, qui connaissaient son amour pour la gloire. » Napoléon avait une attitude similaire, se moquant des balles et autres boulets qui venaient siffler à ses oreilles. Dans ses mémoires, le Capitaine Jean-Roch Coignet s’est souvenu qu’à la bataille de Marengo, Napoléon Bonaparte « ne semblait pas voir les boulets qui roulaient sur la route. C’était son habitude. Jamais il ne songeait à sa vie. » Les épisodes où Napoléon exposa ainsi sa vie sont pléthore, le plus fameux d’entre eux ayant pris place lors de la bataille de Montereau. Alors que, ce 18 février 1814, Napoléon s’était mis à pointer lui-même les canons de sa Garde, renouant ainsi avec son passé d’artilleur, ses hommes s’inquiétèrent de le voir faire une cible si belle à l’ennemi. Ce à quoi il répondit : « Allez mes amis, ne craignez rien, le boulet qui me tuera n’est pas encore fondu ». Enfin, on ne saurait dresser le portrait de ces deux grands généraux, sans mentionner leur formidable aptitude à enflammer le cœur de leurs soldats. Doués d’un charisme pour le moins exceptionnel, ils savaient, en outre, trouver les mots justes, propres à éveiller l’ardeur de leurs troupes. Et, là encore, nous trouvons d’incroyables similitudes dans leurs discours. Avant de marcher sur les Germains d’Arioviste, César insuffla à ses hommes le courage nécessaire à l’aide de paroles rapportées dans le « De Bello Gallico » : « Nos pères ont éprouvé cet ennemi, lorsque, sous C. Marius, nos soldats, chassant les Cimbres et les Teutons, s’acquirent autant de gloire que le général même… » Voilà qui nous rappelle étrangement un passage de la fameuse proclamation de Napoléon, lue aux troupes la veille d’Austerlitz : « L’armée russe se présente devant vous, pour venger l’armée autrichienne d’Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrünn, et que vous avez poursuivis constamment jusqu’ici. » Au vu de tout ce qui vient d’être énuméré, il n’est guère étonnant que les légions romaines, aussi bien que les divisions de la Grande Armée, se soient cru dirigées par le dieu Mars en personne !
Cette gloire amenée par les armes, cette facilité du commandement, cette supériorité naturelle, comme la fortune qui semblait leur sourire continuellement, amenèrent ces deux grands capitaines à penser, non sans raison, qu’ils étaient faits pour présider aux destinées de leurs pays respectifs. Faisant appel à ses souvenirs, Napoléon se remémora l’instant où il prit conscience de son fabuleux destin : « Le moment où je sentis la différence qu’il y avait de moi aux autres hommes et où j’entrevis que j’étais appelé à finir les affaires de France, ce fut quelques jours après la bataille de Lodi… Je sentis que j’étais destiné à sauver la France. Depuis ce moment, j’entrevis le but et je marchai vers lui. »
Quant à César, c’est à la fin de son séjour en Espagne que ses soldats le saluèrent du titre d’imperator !
Tout aussi étonnant est l’itinéraire suivi par les deux hommes, appelés, l’un comme l’autre, à se rendre en Espagne, à franchir le Rhin et à guerroyer jusqu’en Egypte. Ils trouvèrent également des ennemis communs dans les peuples breton et germanique. On se souvient notamment comment César fut amené à chasser les Germains de la Gaule après avoir battu l’armée d’Arioviste. Mais alors que César se contenta de deux courtes expéditions au-delà du Rhin, dans le seul but de montrer la force de ses légions et de décourager les envahisseurs éventuels, Napoléon remporta des batailles décisives contre les « Teutons ». Par contre, jamais Napoléon ne put poser le pied sur l’île britannique, contrairement à César qui y parvint à deux reprises, mais il est vrai qu’à l’époque de César, les Bretons ne possédaient pas la flotte redoutable qui préserva, par la suite, l’intégrité de leur territoire.
Ainsi que nous l’avons vu plus haut, César et Napoléon furent de grands guerriers. Ce qui ne les empêcha pas de pardonner bien souvent à leurs ennemis. Au sujet de Napoléon, on peut même dire que sa clémence fut bien trop grande, car il s’obstina à laisser sur leurs trônes des monarques qui n’attendaient que la première occasion pour reprendre les armes contre lui et contre la France. Sa générosité envers les armées ennemies battues n’avait, aussi, point d’égal. Ainsi que se l’est rappelé le capitaine E. Blaze dans ses « Souvenirs d’un Officier de la Grande Armée » : « Pendant notre séjour à Posen, il passa dans cette ville une colonne de prisonniers russes que Napoléon renvoyait à l’Empereur Alexandre, armés, habillés, équipés à neuf et organisés en régiments. Bonaparte, quelques années avant, avait fait une semblable galanterie à Paul 1 er, en lui rendant ainsi les prisonniers faits par Masséna dans la campagne de Suisse… et nos prisonniers rentrant de la Sibérie, déguenillés, le bâton à la main, se croisaient avec ces superbes colonnes armées de fusils français. » En Gaule, César ne fit pas preuve d’autant d’élégance, se montrant bien souvent cruel envers les vaincus. Mais force est de reconnaître qu’en présence de ses compatriotes, César manifesta une extrême bonté à leur égard. Nous nous référons encore une fois à Plutarque, notre narrateur du moment : « Lorsque César battit les légions de Pompée en Thessalie (bataille de Pharsale NdlA), il fit grâce à plusieurs prisonniers des plus distingués : de ce nombre fut Brutus, celui qui le tua depuis… César avait pardonné à la plupart de ceux qui avaient porté les armes contre lui ; il donna même à quelques-uns d’entre eux des dignités et des emplois, en particulier à Brutus et à Cassius, qu’il nomma tous deux prêteurs. »
Le pardon allant souvent de pair avec la bonté, nous retrouvons dans la vie de nos deux protagonistes plusieurs actes d’une extrême générosité. Et si leurs largesses allaient souvent aux petites gens, il savaient aussi se sacrifier pour le bien-être de ceux qui les servaient. Toujours d’après Plutarque, César, « surpris, dans un de ses voyages, par un orage violent, fut obligé de chercher une retraite dans la chaumière d’un pauvre homme, où il ne se trouva qu’une petite chambre, à peine suffisante pour une seule personne. « Il faut, dit-il à ses amis, céder aux grands les lieux les plus honorables ; mais les plus nécessaires, il faut les laisser aux plus malades. » Il fit coucher Oppius dans la chambre parce qu’il était incommodé, et il passa la nuit, avec ses autres amis, sous une couverture du toit en saillie.
Le Comte Philippe de Ségur nous relate un événement quelque peu similaire dans son ouvrage « Un Aide de Camp de Napoléon », plus précisément dans le chapitre consacré à Ulm : « De son côté l’Empereur, que nous avions cru couvrir, fatigué de ces tirailleries et de la pluie qui redoublait, était allé se mettre à couvert à Hasslach, en attendant sa garde et le corps du maréchal Lannes. Je le retrouvai dans une ferme de ce hameau, sommeillant assis à côté d’un poêle, dont un jeune tambour, sommeillant de même, occupait l’autre côté. Etonné de ce spectacle, j’appris que, à l’arrivée de Napoléon, on avait voulu renvoyer cet enfant ailleurs ; mais que le tambour avait résisté, disant « qu’il y avait place pour tout le monde ; qu’il avait froid, qu’il était blessé, qu’il était bien là, et qu’il y restait ». Ce que Napoléon entendant, il s’était pris à rire, ordonnant « qu’on le laissât sur sa chaise, puisqu’il y tenait si fort ». En sorte que l’empereur et le tambour dormaient assis en face l’un de l’autre, entourés d’un cercle de généraux et de grands dignitaires debout, attendant des ordres. » Plus surprenant est l’épisode où un orage obligea Napoléon à trouver refuge dans une humble demeure, tout comme César. Mais écoutons plutôt le rapport que nous en fait le Comte de Ségur : « Ce fut, je crois, après Wittemberg que, traversant un bois de sapins, l’Empereur, forcé par un violent orage de s’abriter dans une maison isolée, fut surpris d’y être reconnu par l’habitante de cette chaumière. Il apprit d’elle que, Saxonne, mais femme en Egypte d’un officier français, et restée veuve et mère sans avoir pu obtenir une pension du Directoire, elle avait été forcée de quitter la France. Sur quoi, Napoléon attendri lui tendant la main, lui dit : « Qu’il allait réparer cette injustice en se chargeant de faire élever son fils. » En signant l’ordre de ce bienfait il ajouta : « Que c’était sa première aventure au milieu d’un orage et d’une forêt, et qu’il remerciait le sort qu’elle eût été aussi heureuse ! »
Génies militaires accomplis, César et Napoléon n’en étaient pas moins des administrateurs nés, portés à réaliser de grandes choses pour leurs nations. Et ce qui les rapproche encore, c’est ce désir de se faire architecte et bâtisseur pour le plus grand bonheur de leurs capitales respectives. Paris se souvient encore de tous les bienfaits qu’elle doit à la volonté de l’Empereur Napoléon 1 er, ce dernier ayant fait exécuter pour elle un canal permettant de l’approvisionner avec l’eau de la rivière Ourcq, une quinzaine de fontaines publiques, des égouts, des trottoirs, et trois ponts permettant de franchir la Seine. De son côté, César avait des projets tout aussi ambitieux pour Rome, ainsi que nous le rappelle Plutarque : « César se sentait né pour les grandes entreprises… Il avait chargé Anienus de creuser un canal profond qui commencerait à Rome même et irait jusqu’à Circeum, pour conduire le Tibre dans la mer de Terracine et ouvrir au commerce une route plus commode et plus sûre jusqu’à Rome. Il voulait aussi dessécher les marais Pontins, dans le voisinage de Setium, et changer les terres qu’ils inondaient en des campagnes fertiles qui fourniraient du blé à des milliers de cultivateurs. Il avait enfin le projet d’opposer des barrières à la mer la plus voisine de Rome, en élevant sur ses bords de fortes digues… Mais ces grands ouvrages restèrent en projets. »
Enfin, on ne peut mettre en parallèle César et Napoléon sans parler de leur don inné pour l’écriture. Napoléon, on le sait, a beaucoup écrit. Outre de nombreux récits militaires, il est l’auteur d’un nombre considérable de lettres et de notes. On lui doit également de véritables œuvres littéraires. Au nombre de ces dernières figurent « Le Souper de Beaucaire », « Le Masque prophète » et « Clisson et Eugénie ». Ce qui a fait dire à Sainte-Beuve que Napoléon était le plus grand écrivain de son siècle. Si Chateaubriand n’était pas de cet avis, il n’empêche que de nombreux personnages célèbres ont reconnu le talent d’écrivain de Napoléon. Pour notre part, nous retiendrons la critique de l’éminent philologue qu’était Ferdinand Brunot, lequel admirait chez Napoléon « son éloquence d’instinct, brève, ramassée, impétueuse ». Et Brunot d’ajouter : « sa phrase attaque, enlève. Point de formules ni de figures usées, des métaphores hardies qui frappent l’imagination. Il entraîne et subjugue. » Quant à César, s’il a été moins prolixe, il nous a laissé, par contre, une œuvre impérissable : le « De Bello Gallico » (la Guerre des Gaules). N’ayant pu le terminer lui-même, c’est Aulus Hirtius, un de ses lieutenants, qui en acheva l’écriture à partir de l’an VIII de la guerre (51 avant J.-C.). Mais prendre la plume de César n’était guère chose aisée. De sorte qu’Aulus Hirtius demanda au lecteur de lui pardonner par avance s’il n’était pas à la hauteur de la tâche, reconnaissant en même temps l’immense talent de son prédécesseur : « A un style plein de naturel et d’une exquise élégance, César joignait l’avantage d’exposer ses desseins avec la plus parfaite exactitude. » Et toujours au sujet des « commentaires » de César, Hirtius précisa : « on en connaît l’élégance et la pureté ; nous seuls savons avec quelle facilité et quelle promptitude ils ont été écrits. » Pour en terminer avec cette propension pour l’écriture, nous noterons que tant Napoléon que César prenaient régulièrement la plume pour instruire les peuples de leurs campagnes. Ce fut le cas, bien sûr, pour Napoléon qui rédigeait les bulletins de la Grande Armée ; et il en fut de même pour César, lequel avait pris l’habitude d’écrire des lettres au Sénat, sur des feuillets de papyrus, afin de l’ informer de ses marches et opérations.
Dernier point commun entre César et Napoléon : tous deux furent assassinés.
En ce qui concerne le meurtre de César, celui-ci eut lieu en plein forum, le 15 mars de l’an 44 avant J.C., soit pendant les Ides de Mars. Pour la description de ce lâche assassinat, nous ferons une dernière fois appel à Plutarque : « Casca le frappa le premier de son épée ; mais le coup ne fut pas mortel, le fer n’ayant pas pénétré bien avant. César, se tournant vers lui, saisit son épée et s’écria : « Scélérat de Casca, que fais-tu ? » Et Casca s’écria en même temps en s’adressant à son frère : « Mon frère, au secours ! » Cependant les conjurés, tirant chacun son épée, l’environnent de toutes parts ; de quelque côté qu’il se tourne, il ne trouve que des épées qui le frappent aux yeux et au visage. Brutus lui-même lui porta un coup dans l’aine. Il fut percé, dit-on, de vingt-trois coups. » Mais bien plus lâche encore fut le crime perpétré contre Napoléon, car l’arme utilisée n’était autre que le poison ! Alors qu’à son arrivée à Sainte-Hélène, l’Empereur présentait une constitution laissant présager qu’il avait encore de très longues années à vivre, sa santé ne tarda pas à se dégrader à partir de l’année 1816 et son état ne fit qu’empirer jusqu’à son trépas survenu le 5 mai 1821. Pendant longtemps, la thèse officielle du cancer de l’estomac prévalut, ce qui arrangeait beaucoup de monde. Heureusement, des esprits perspicaces décelèrent, quelques 130 ans après les faits, que la vérité était tout autre. Ces esprits en question s’appelaient Sten Forshufvud et Ben Weider, ce dernier ayant livré un combat de plus de quarante ans pour que la vérité soit enfin révélée au grand jour. C’est d’abord Sten Forshufvud qui remit, en 1960, un cheveu de l’Empereur au professeur Hamilton-Smith, directeur du département de médecine légale de l’université d’Edimbourg. Après analyse effectuée, Hamilton-Smith révéla que le cheveu en question contenait de l’arsenic. Mais c’est grâce à l’activité jamais démentie de Ben Weider qu’on eût la preuve irréfutable que Napoléon avait bel et bien été empoisonné. En 1995, Ben Weider confia l’analyse de deux cheveux de l’Empereur à Roger Martz, chef du service de Chimie-Toxicologie du FBI, lequel écrivit, le 28 août 1995 : « la quantité d’arsenic présente dans les cheveux analysés concorde avec un empoisonnement par l’arsenic… » Cependant, ces analyses ne semblèrent pas satisfaire quelques historiens « spécialistes » de Napoléon. De sorte que Ben Weider demanda au docteur Pascal Kintz, aujourd’hui président de l’Association Internationale des Toxicologues de Médecine Légale, de procéder à une énième analyse, après lui avoir fourni cinq mèches de cheveux de l’Empereur, toutes authentifiées. Après l’analyse de 2001, où il fut démontré que les cheveux contenaient des doses d’arsenic infiniment supérieures à la normale, le docteur Kintz fit deux autres analyses : celle de 2003 indiqua que l’arsenic était présent au cœur même du cheveu (ce qui signifie que l’arsenic avait été ingéré), quant à celle de 2005, elle établit que l’arsenic détecté était de l’arsenic minéral communément appelé « mort-aux-rats ». Ce qui amena le docteur Kintz à écrire : « Dans tous les échantillons de cheveux de l’Empereur, l’ICP-MS a mis en évidence des concentrations massives, concentrations qui sont compatibles avec une intoxication chronique par de l’arsenic minéral très toxique. Ce qui implique que nous sommes sans ambiguïté sur la piste d’une intoxication criminelle. » Par conséquent, reconnaissons, une bonne fois pour toutes, que Napoléon est mort d’avoir été empoisonné, et qu’il n’est plus possible, de nos jours, d’affirmer le contraire, au vu des preuves apportées par la science.
Cette parenthèse refermée, nous allons maintenant aborder la « Guerre des Gaules », mais vue à travers l’œil critique d’un grand maître en la matière, puisqu’il s’agit de celui de Napoléon.
« (en parlant des peuples de la Gaule)… ils n’avaient aucun esprit national ni même de province ; ils étaient dominés par un esprit de ville… Rien n’est plus opposé à l’esprit national, aux idées générales de liberté, que l’esprit particulier de famille ou de bourgade. De ce morcellement il résultait aussi que les Gaulois n’avaient aucune armée de ligne entretenue, exercée, et dès lors aucun art ni aucune science militaire. »
Mais l’Empereur se fait beaucoup plus critique lorsqu’il évoque la cruauté de César envers les peuples de la Gaule : « Il fut clément dans la guerre civile envers les siens, mais cruel et souvent féroce contre les Gaulois. » Il va même jusqu’à fustiger l’attitude de César lors de la troisième campagne, celle de 56 avant J.-C. Faisant allusion à la guerre menée par César contre les Vénètes, lesquels avaient eu l’outrecuidance d’arrêter deux officiers romains dans le but de les échanger contre leurs concitoyens donnés en otages, Napoléon s’insurge contre le comportement inqualifiable de César qui, après avoir vaincu ce peuple maritime, fit exécuter tous leurs sénateurs et vendit le reste de la population comme esclaves : « l’on ne peut que détester la conduite que tint César contre le sénat de Vannes. Ces peuples ne s’étaient point révoltés ; ils avaient fourni des otages, avaient promis de vivre tranquilles ; mais ils étaient en possession de toute leur liberté et de tous leurs droits. Ils avaient donné lieu à César de leur faire la guerre, sans doute, mais non de violer le droit des gens à leur égard et d’abuser de la victoire d’une manière aussi atroce. Cette conduite n’était pas juste ; elle était encore moins politique. Ces moyens ne remplissent jamais leur but ; ils exaspèrent et révoltent les nations. La punition de quelques chefs est tout ce que la justice et la politique permettent ; c’est une règle importante de bien traiter les prisonniers. Les Anglais ont violé cette règle de politique et de morale en mettant les prisonniers français sur des pontons, ce qui les a rendus odieux sur tout le continent. » Cependant, c’est lors de l’analyse de la septième campagne, ayant pris place en 52 avant J.-C., que le raisonnement de Napoléon se montre le plus remarquable. En tant qu’expert en art militaire, la bataille d’Alésia ne manque pas de soulever chez lui la plus vive interrogation : « Mais est-il vrai que Vercingétorix s’était renfermé avec 80.000 hommes dans la ville, qui était d’une médiocre étendue ? Lorsqu’il renvoie sa cavalerie, pourquoi ne pas renvoyer les trois quarts de son infanterie ? 20.000 hommes étaient plus que suffisants pour renforcer la garnison d’Alise, qui est un mamelon élevé, qui a 3.000 toises de pourtour, et qui contenait d’ailleurs une population nombreuse et aguerrie. Il n’y avait dans la place des vivres que pour trente jours ; comment donc enfermer tant d’hommes inutiles à la défense, mais qui devaient hâter la reddition ? Alise était une place forte par sa position ; elle n’avait à craindre que la famine. Si au lieu de 80.000 hommes, Vercingétorix n’eût eu que 20.000 hommes il eût eu pour cent vingt jours de vivres, tandis que 60.000 hommes tenant la campagne eussent inquiété les assiégeants. Il fallait plus de cinquante jours pour réunir une nouvelle armée gauloise, et pour qu’elle pût arriver au secours de la place. Enfin, si Vercingétorix eût eu 80.000 hommes, peut-on croire qu’il se fût enfermé dans les murs de la ville : il eût tenu les dehors à mi-côte, et fût resté campé, se couvrant de retranchements, prêt à déboucher et à attaquer César. » Ainsi que l’Empereur le souligne à juste titre, ce chiffre de « 80.000 » pose problème et nous amène à envisager deux alternatives : ou ce chiffre est faux ou il met en lumière une faute impardonnable de la part du commandement gaulois. Dans la première hypothèse, et de l’avis de quelques auteurs, dont celui avisé du général Franceschi, c’est à dessein que Jules César aurait outrageusement gonflé les effectifs de l’infanterie gauloise, dans le seul but de « magnifier sa victoire ». Battre une armée de 80.000 hommes est assurément plus glorieux que de défaire une troupe composée de seulement 20.000 combattants. Comme on peut également se poser des questions sur l’armée de secours réunissant quelques 8.000 cavaliers et 240.000 fantassins gaulois, toujours d’après les dires de César. Or, en augmentant les forces de son adversaire, Jules César confortait, du même coup, sa réputation d’invincibilité, renommée qui allait assurément lui servir pour sa prise de pouvoir à Rome. La seconde hypothèse nous fait entrevoir une lourde faute qu’un chef de guerre comme Vercingétorix ne pouvait commettre, sauf si la faute en question était intentionnelle. Cette assertion est lourde de conséquences car elle sous-entend que Vercingétorix était un… agent de César ! Dans son ouvrage « Vercingétorix », publié en 1984 aux éditions Fayard, l’historien Jacques Harmand relève plusieurs points révélateurs d’une intelligence avec l’ennemi. Parmi les preuves à charge, il y a bien entendu cette erreur grossière qui consiste à aller s’enfermer avec toute son infanterie dans Alésia, avec pour seule perspective une famine qui ne manquera pas de venir frapper les troupes. Bien entendu, personne n’est à l’abri d’un faux pas. Cependant, lorsque les fautes s’accumulent, la suspicion s’empare forcément des esprits. Nous ne citerons pas ici toutes les bévues et autres incitations aux effets désastreux commises par un homme pourtant fin stratège. Que le lecteur sache, néanmoins, qu’à Gergovia, Vercingétorix avait rappelé ses hommes au moment même où ils étaient sur le point de culbuter les légions romaines et de s’emparer de leur généralissime. A noter également que lors de la deuxième bataille de Bourgogne, Vercingétorix n’engage que sa seule cavalerie, sachant pertinemment qu’une attaque de cavalerie, sans soutien de l’infanterie, est d’avance vouée à l’échec. Nous avons eu malheureusement l’illustration de cette évidence pendant la bataille de Waterloo. Mais si l’on peut imaginer une collusion entre Vercingétorix et César (on le sait, quelques années auparavant, les deux hommes s’étaient rencontrés et étaient même devenus amis), on doit aussi s’interroger sur ce qui a pu pousser Vercingétorix à se placer à la tête de la révolte gauloise. La réponse est évidente : c’est à la demande de César, lui-même, que Vercingétorix s’imposa comme chef de la rébellion. En fait, César désirait un grand soulèvement de la Gaule transalpine, et ce, pour deux raisons : la première tient à ce que son proconsulat en Gaule allait bientôt prendre fin (en 50 avant J.-C.) et il s’inquiétait de l’indépendance que les Gaulois n’allaient pas tarder à reconquérir après son départ. Il lui fallait donc mettre la Gaule à genoux une bonne fois pour toutes en remportant des victoires décisives. Quant à la deuxième raison, celle-ci réside dans le fait que César souhaitait augmenter encore son prestige dans la perspective de son futur « coup d’Etat » en Italie. Or, seules les armes pouvaient lui donner cette grandeur dont il avait tant besoin. Il est même étonnant de voir comment César s’est démené, de son côté, pour provoquer le soulèvement des Gaulois. Ainsi que l’a très justement remarqué Jacques Harmand, César multiplie, à l’époque, les provocations. Après avoir fait battre à mort et décapiter le chef Sénon Acco, « il quitte ensuite la Gaule pour l’Italie du Nord, afin d’inciter les Gaulois à profiter de son départ pour prendre les armes… En outre, il a stationné ses légions pour l’hiver dans des zones déjà pacifiées, laissant ainsi des peuples, comme les Carnutes, libres de réagir comme ils l’entendent aux provocations proconsulaires. »
Quant à ceux qui objecteront que Vercingétorix a été emmené enchaîné à Rome pour être finalement exécuté, nous leur diront qu’il n’existe aucune preuve de cette exécution. Non seulement César s’abstient de prononcer le moindre mot sur le sort de Vercingétorix après Alésia, mais encore faut-il noter que seul Dion Cassius fait mention de l’exécution de Vercingétorix… 300 ans après les faits ! Il reste cependant une question à se poser : pourquoi Vercingétorix a-t-il trahi son propre peuple ? On ne met guère de temps à trouver le mobile du crime, celui-ci étant vieux comme le monde et arborant le visage de la vengeance ! N’oublions pas, en effet, que le père de Vercingétorix, Celtillos, fut mis à mort par sa propre cité alors que Vercingétorix n’était encore qu’un enfant.
Voilà un scénario bien monté qui a toutes les chances de correspondre à la réalité. Il n’en demeure pas moins un schéma hypothétique, l’ancienneté des faits et l’unique relation de la Guerre des Gaules parvenue jusqu’à nous, de la main de Jules César, interdisant d’établir une vérité historique incontestée et incontestable.
La seule chose que nous puissions tenir pour certaine, réside dans cette « anomalie » de la bataille d’Alésia qu’un homme hors du commun a su détecter. Ce faisant, Napoléon, dont la perspicacité fut non moins qu’exceptionnelle, a soumis aux historiens un problème dont ils risquent de débattre pendant encore longtemps.
Si les destins de Napoléon et de Jules César nous ont montré de nombreuses et bien curieuses coïncidences, le caractère de l’un ne peut se juxtaposer exactement sur celui de l’autre. Bien entendu, il existe, là aussi, des similitudes entre les deux hommes. Mais contrairement à César, Napoléon ne s’est jamais abaissé à commettre des actions qui l’auraient irrémédiablement sali. Napoléon avait en lui une bonté d’âme naturelle, comme il possédait également un sens aigu de l’honneur, l’une comme l’autre ne s’étant, chez lui, jamais démenti. De sorte que c’est avec raison que l’Empereur a pu affirmer, à Sainte-Hélène : « Sur quoi pourrait-on m’attaquer qu’un historien ne puisse me défendre ? … Les faits parlent d’eux-mêmes, ils brillent comme le soleil… »
Pascal Cazottes, FINS |