La Campagne de France

Par Pascal Cazottes, FINS

 

 

« Les plus grands antagonistes de l’Empereur sont forcés de convenir qu’il se surpassa lui-même dans la campagne d’hiver qu’il fit dans les trois premiers mois de 1814. Jamais général n’avait fait preuve de tant de talents, ni réalisé d’aussi grandes choses avec d’aussi faibles ressources. On le vit, avec quelques milliers d’hommes, dont une grande partie étaient des conscrits inexpérimentés, tenir tête à toutes les armées de l’Europe, faire face partout avec les mêmes troupes, qu’il portait d’un point à un autre avec une rapidité merveilleuse, et, profitant habilement de toutes les ressources du pays pour le défendre, il courait des Autrichiens aux Russes, des Russes aux Prussiens, pour revenir de Blücher à Schwarzenberg et de celui-ci à Sacken, quelquefois repoussé par eux, mais beaucoup plus souvent vainqueur. Il eut un moment l’espoir de chasser du territoire français les étrangers qui, découragés par leurs nombreuses défaites, songeaient à repasser le Rhin. Il n’eût fallu pour cela qu’un nouvel effort de la nation ; mais la lassitude de la guerre était générale, et de toutes parts, surtout à Paris, on conspirait contre l’Empire. »

 

Général Baron de Marbot

 

BRIENNE

 

En cette fin d’année 1813, les rescapés de la Grande Armée ont retrouvé la terre de France. Ils ne peuvent, cependant, regagner leurs foyers, car l’ennemi est sur le point de prendre pied sur le sol de la mère patrie, invasion que la France n’avait pas connue depuis près de vingt années.

Afin d’abattre l’aigle de façon définitive, les alliés ont rassemblé plus de 420.000 hommes répartis en trois armées : l’armée de Bohême (220.000 hommes) sous les ordres de Schwarzenberg, l’armée de Silésie (dont les effectifs passeront de 46.000 à 86.000 soldats) commandée par Blücher, et l’armée du Nord (159.000 hommes) sous le commandement de Bernadotte. A cet imposant dispositif, faut-il encore ajouter une réserve de 300.000 hommes, essentiellement composée de Russes et de Prussiens, et l’armée anglo-hispano-portugaise qui vient de passer les Pyrénées. Au total, plus d’un million de coalisés.

Outre les garnisons qui résistent encore en Allemagne et les troupes stationnées en Italie, Napoléon ne peut compter que sur une armée de 65.000 hommes au début de la campagne, effectifs qui atteindront péniblement le nombre de 92.000 au fil des semaines. Et encore doit-on préciser qu’une partie de cette armée est composée de jeunes recrues à l’instruction militaire des plus sommaires. Si les « Marie-Louise » savent marcher, certains d’entre eux n’ont même pas eu le temps d’apprendre à charger un fusil ! Dans ces conditions, comment défendre les frontières du nord et de l’est ?

La plupart des soldats de Bernadotte étant occupés à s’emparer de la partie nord-ouest de l’Empire, seulement deux armées vont pénétrer en France : celles de Bohême et de Silésie. Autre bonne nouvelle pour l’Empereur : les coalisés, retombant dans leurs erreurs passées, décident de marcher séparément et d’entrer sur notre territoire par deux voies différentes. Ainsi, Schwarzenberg, après avoir violé la neutralité de la Suisse à Bâle, marchera sur Chaumont et Troyes, alors que Blücher empruntera la route passant par Metz. Ce faisant, ils offrent à Napoléon la possibilité de les « battre en détail », comme il sait si bien le faire. Bien entendu, le rapport de forces reste totalement disproportionné, mais, par son génie, et grâce au courage de ses indomptables soldats, l’Empereur parviendra à emporter la victoire sur plusieurs champs de bataille. Ce qui a fait dire au Maréchal Juin, lorsqu’il évoquait la Campagne de France : « Tout est étonnant, magnifique dans cette campagne, triomphe de l’intelligence sur le nombre. »

 

Le mois de janvier 1814 touche bientôt à sa fin, et l’Empereur s’apprête à rejoindre son armée pour une campagne qui doit décider de son sort et de celui de la France. Le 24 janvier, il fait ses adieux à son épouse Marie-Louise, après lui avoir confié la régence, et à son fils. Il ne devait plus jamais revoir ni l’un ni l’autre.



Après avoir choisi d’adopter une position centrale entre ses deux adversaires, Blücher et Schwarzenberg, Napoléon se dirige, dans un premier temps, sur Châlons-sur-Marne, où il arrive le 25 janvier. Il ne restera pas plus de douze heures en ce lieu. En effet, ayant appris la proximité du vieux feld-maréchal « Vorwärts » (« en avant », surnom donné à ce soudard de Blücher), l’Empereur ordonne à ses soldats de marcher sur Vitry-le-François, à la rencontre de l’armée de Silésie. Au petit matin du 26, Napoléon et son quartier général s’établissent dans ce chef-lieu de la Marne. Ne perdant pas une minute, l’Empereur fait mander le maire ainsi que les principaux notables de la ville. Les informations qui lui sont alors communiquées, ne laissent que peu de place au doute. Blücher est très certainement à Saint-Dizier. Conscient de l’importance d’engager le combat avec ce dernier au plus tôt, avant même qu’il ait eu le temps de faire sa jonction avec l’armée de Schwarzenberg, Napoléon jette à nouveau ses soldats sur la route, et au beau milieu de la nuit. Le 27 janvier, le jour se lève à peine, et Saint-Dizier n’est toujours pas en vue que, déjà, nos colonnes entrent au contact de l’ennemi. Le général Duhesme lance aussitôt ses forces sur l’avant-garde de Blücher commandée par le général russe Landskoy.

Le combat qui s’ensuit, prend très vite tournure en faveur des Français, obligeant les hommes de Landskoy à battre en retraite. Napoléon, qui n’était guère éloigné, arrive à son tour sur les lieux du combat, et, à huit heures, Saint-Dizier tombe au pouvoir de l’armée française. Là encore, on interroge les habitants, ainsi que les prisonniers faits par Duhesme. Les témoignages se recoupent, confirmant la présence de Blücher dans les environs de Brienne, lieu célèbre pour son école militaire où Napoléon passa ses jeunes années. Les intentions de Blücher sont claires, il se dirige tout droit vers Troyes, afin d’y donner la main à Schwarzenberg. L’Empereur se doit donc de l’intercepter, avant qu’il ne soit trop tard. Afin d’aller au plus vite, et de surprendre son vieil adversaire, il décide de faire passer son armée par une voie particulièrement difficile : la forêt du Der. Dans le même temps, il envoie des émissaires à Mortier, l’ informant de ses ordres : le duc de Trévise doit quitter Troyes à la tête de la vieille Garde Impériale et conduire cette dernière vers l’aile droite de notre armée.

Le 28 janvier, la « Grande Armée » s’enfonce dans les bois désignés par l’Empereur. Par beau temps, traverser un tel endroit avec des troupes et des pièces d’artillerie relève déjà de la gageure ; mais, là, par cette journée pluvieuse du mois de janvier, la tâche s’avère tout simplement surhumaine, et l’armée ne tarde pas à s’enliser dans des boues inextricables. L’impensable, pourtant, se réalise, et nos troupes parviennent jusqu’à Montier-en-Der. Malgré l’épuisement d’une telle marche, l’Empereur passe la nuit à recevoir les habitants des environs qui viennent lui apporter des nouvelles de l’ennemi. Parmi ces braves patriotes, un habitant de Chavange se distingue par tant de zèle et d’intelligence que Napoléon veut en faire un notaire. Au vu de tous ces rapports, l’Empereur est maintenant fixé, Blücher est à Brienne.

De son côté, le chef de l’armée de Silésie, mis au courant des manœuvres de la Grande Armée grâce aux dépêches saisies sur un officier français capturé par les Cosaques, le colonel Bernard, s’apprêtait à quitter Brienne. Malheureusement pour lui, la réparation du pont de Lesmont-sur-l’Aube, et la rapidité avec laquelle les troupes françaises atteignent Brienne, ne lui permettent pas, cette fois, de s’esquiver. Tout juste a-t-il le temps de faire prévenir Schwarzenberg de sa situation, lui réclamant son secours dans les plus brefs délais.

 

Dans la matinée du 29, soit à 8 heures, la division de cavalerie du général Piré débusque les hussards prussiens qui occupaient les bois de Maizières et le village du même nom. Sa paroisse libérée, le curé court se mettre au service de l’Empereur. Les deux hommes se connaissent déjà, Napoléon retrouvant en la personne du Père Henriot un de ses anciens maîtres de quartier du collège de Brienne. Au premier signe de l’Empereur, le mameluk Roustan descend de cheval pour céder sa monture au prêtre, lequel servira de guide jusqu’à Brienne. Arrivé en ce lieu, chargé de souvenirs pour l’Empereur, les combats ne tardent pas à s’engager. Blücher, solidement retranché sur la hauteur de Brienne, compte bien tenir jusqu’à l’arrivée des renforts. Mais au cas où le sort en déciderait autrement, il s’est ménagé une voie de sortie vers les Austro-Russes de Schwarzenberg, dont l’avant-garde a atteint Bar-sur-Aube. Ses positions ont beau être formidables, et ses troupes en nombre supérieur, il sait qu’il va avoir affaire à forte partie. N’a-t-il pas « cent mille » devant lui ?


Vue de Brienne


Au tout début de l’après-midi, la cavalerie française, ayant à sa tête des généraux aussi prestigieux que Milhaud, Grouchy et Lefebvre-Desnouettes, charge six escadrons de la cavalerie de Pahlen, tandis que la division de Jeune Garde du général Rottembourg culbute la brigade d’infanterie de Tscherbatov. La hauteur de Perthes est ainsi enlevée. Elle constituait le dernier obstacle avant Brienne.

Sur la route de Maizières, Ney s’est mis à la tête de six bataillons et avance en direction de Brienne-le-Château. Dans le même temps, les divisions Duhesme, Forestier et Châtaux, du 2 e corps de Victor, cherchent à investir la cité plus à droite. De part et d’autre, la canonnade est terrible et freine considérablement l’avancée de nos troupes. Le contre-amiral Pierre Baste, à la tête d’une brigade de Jeune Garde, parvient, cependant, au pied de la montée du château. La résistance est farouche, mais l’élan de Baste est tel que ses soldats arrivent bientôt jusqu’aux terrasses de la forteresse, défendues par des troupes d’élite.

L’obscurité de la nuit est déjà présente, lorsque les hommes de Baste et du général Decouz débouchent sur l’esplanade, surprenant Blücher et son état-major en plein dîner. Les officiers prussiens ont tout juste le temps de s’enfuir, laissant, toutefois, quelques compagnons aux mains des Français, tel le jeune d’Hardemberg, neveu du chancelier de Prusse. Au pied du château, les combats sont d’une violence inouïe, provoquant la mort de Baste, véritable héros du jour. Decouz, quant à lui, ne tardera pas à le suivre. Dans les rues de Brienne, tenues par les Russes d’Olsufiev, les combats ne sont pas moins meurtriers.

A la lueur de l’incendie qui s’est propagé aux maisons, les combattants des deux bords se livrent à un épouvantable carnage. Malgré la faiblesse de leur nombre, les Français prennent le dessus, obligeant Blücher à commander la retraite. A minuit, Brienne est enfin en notre pouvoir, offrant le spectacle de rues jonchées de cadavres, de blessés et autres agonisants.


Champ de bataille


Le gros de l’armée de Silésie s’est retiré vers le sud, sur la route de Bar-sur-Aube. Seule une arrière-garde prussienne fait encore le coup de feu, et quelques bandes de cosaques, véritables loups en meutes, continuent de menacer les unités isolées. Sachant utiliser au mieux la protection que leur offre la nuit, les cosaques qui, de jour, n’oseraient pas s’approcher de nos hommes, vont réussir quelques coups et seront à deux doigts d’en réaliser un particulièrement exceptionnel.

C’est d’abord une batterie d’artillerie de la Garde qui fit les frais de leur convoitise. Ladite batterie, s’étant égarée dans les ténèbres de la nuit, se retrouva soudainement encerclée par une de ces bandes à moitié ensauvagées. Ne pouvant espérer sauver leurs pièces, nos artilleurs à cheval se regroupèrent en escadron et chargèrent droit devant eux. Cette audacieuse manœuvre eut pour effet de leur procurer la liberté, et d’assurer la sauvegarde de leurs montures. Néanmoins, ils perdirent quinze hommes dans cette rencontre, tant tués que blessés ou faits prisonniers.

Plus grave encore, la vie de l’Empereur fut, elle-même, menacée. Napoléon, après avoir donné ses derniers ordres, s’en retournait vers son quartier-général de Maizières. Il chevauchait en avant, en la seule compagnie de Gourgaud, suivi, à quelques pas, par les généraux de sa maison et ses aides de camp. L’obscurité était des plus complètes, et la route difficile à reconnaître. Nos braves soldats, épuisés par les efforts fournis ces derniers jours, bivouaquaient dans la plaine, et l’on pouvait reconnaître leurs feux de loin en loin. Une bande de cosaques se risqua pourtant à traverser nos lignes, pour parvenir jusqu’à la route qu’empruntaient l’Empereur et sa suite.

Soudain, le général Dejean sent une présence. Il se retourne et crie « aux Cosaques ! » En même temps, il veut plonger son sabre dans la gorge de l’ennemi qu’il croit tenir, mais celui-ci esquive le coup et se dirige tout droit, lance à la main, sur le cavalier en redingote grise qui marche en tête. Corbineau se jette à la traverse, mais ne parvient, pas plus que Dejean, à stopper l’assaillant. Finalement, c’est Gourgaud qui abat le cosaque, aux pieds mêmes de l’Empereur, d’un coup de pistolet tiré à bout portant. L’escorte arrive au triple galop et finit par mettre en fuite les autres cosaques, non sans en avoir sabré quelques-uns au préalable. Dans cette échauffourée, Berthier a perdu son chapeau, enlevé d’un coup de lance. L’affaire a été chaude, mais, toujours protégé par son étoile, Napoléon s’en est tiré une fois de plus.

 

Le combat de Brienne est, certes, une victoire. Néanmoins, le résultat est loin d’être satisfaisant. En effet, au lieu de rejeter Blücher loin de Schwarzenberg, Brienne a conduit à l’en rapprocher.

Le 30 janvier, l’avant-garde française, sous les ordres de Grouchy, poursuit l’armée de Silésie en retraite tout au long de la journée. Quelques escarmouches ont lieu, sans pouvoir accrocher sérieusement l’ennemi. Finalement, Blücher arrête sa marche le 31 janvier. Immédiatement, Napoléon comprend que le vieux feld-maréchal a réussi sa jonction avec Schwarzenberg. Le lendemain, 1 er février, a lieu la bataille de La Rothière qui verra s’opposer 32.000 français à plus de 100.000 coalisés. A la fin de cette journée, l’armée française sera forcée de battre en retraite. Cependant, elle a montré une telle vaillance au combat que l’ennemi n’ose la poursuivre. En luttant à un contre trois, la « Grande Armée », qui reste grande par sa valeur, a montré à l’Europe coalisée qu’il fallait encore compter avec elle. Du reste, les alliés ne sont pas au bout de leurs surprises, Napoléon ayant gardé quelques tours dans son sac.

 

 

Pascal Cazottes, FINS

 

AJOUTER UN COMMENTAIRE...