NAPOLÉON ET L’AMÉRIQUE

par Pascal Cazottes, FINS

Par ce titre, « Napoléon et l’Amérique », nous abordons un sujet bien plus vaste qu’il n’y paraît. Bien entendu, Napoléon ne mit jamais les pieds en Amérique, même s’il fut, à plusieurs reprises, tenté par le voyage. Il n’en demeure pas moins que son influence sur le continent américain fut à la fois certaine et considérable. Si les rapports entre ces deux géants connurent des hauts et des bas, dus principalement à une alternance de politique aux Etats-Unis (alors que les fédéralistes affichaient davantage d’affinités avec les Anglais, dont ils partageaient la même vision économique, les Républicains étaient, quant à eux, naturellement attirés par cette France qui s’était donné pour chef l’héritier de la Révolution), une fascination réciproque ne cessa de les animer, et Napoléon finit par emporter la majorité des « suffrages » outre-atlantique.

Lorsque l’on étudie l’histoire des deux continents, l’ancien et le nouveau, on s’aperçoit également que l’action du 1er consul Bonaparte, puis de Napoléon 1er, se situe très exactement dans le cadre et à l’aboutissement d’une deuxième guerre de cent ans (entre Anglais et Français) dont l’enjeu n’était rien moins que la domination du Nouveau Monde, et en particulier sa partie septentrionale. Dès la fin du XVIIème siècle, la France pouvait se flatter d’avoir pris une nette avance sur sa rivale de toujours, l’Angleterre, avec la possession d’un gigantesque empire s’étendant du Golfe du Saint-Laurent au golfe du Mexique. Mais la politique française, trop préoccupée par les soubresauts de la vieille Europe, ne sut malheureusement pas tirer profit de sa position privilégiée en Amérique, et s’en désintéressa même (sous Louis XV) au point que la France perdit le Canada. Napoléon Bonaparte, en tant que 1er Consul et responsable des destinées de la France, qu’il voulait grandes, voyait dans la Louisiane, qui représentait alors un bon quart des Etats-Unis actuels, la double occasion de reconstituer les grandes colonies françaises et de lutter contre l’hégémonie maritime de l’Angleterre. Cependant, et comme nous le verrons plus loin, le déroulement des événements contrecarra son projet grandiose, mettant ainsi fin à son rêve américain. Les Anglais, eux-mêmes, virent leurs prétentions mises à mal, car il était écrit que l’Amérique devait appartenir aux seuls Américains !

 

La première fois que Napoléon porta son attention sur l’Amérique, il n’était qu’un tout jeune lieutenant d’artillerie. Avec un esprit assoiffé de connaissances, et jamais rassasié, il enchaînait les lectures et en tirait des notes qui sont parvenues jusqu’à nous. En ce qui concerne les Etats-Unis d’Amérique, il avait d’abord remarqué que « L’Archevêque de Canterbury poursuivit les Puritains avec une telle vigueur, qu’ils commencèrent à s’enfuir en Virginie. » Cette simple phrase est lourde de sens. Elle indique, en effet, la cause qui conduisit à la création d’un nouveau monde. Fuyant un pays, et surtout un système, les Puritains-colons s’attachèrent à créer quelque chose d’inédit, correspondant à leurs propres aspirations. La scission avec l’Angleterre était déjà consommée, et la colonie portait en elle le germe de sa future indépendance. Ce constat ne pouvait échapper à l’esprit analytique de Napoléon, même du jeune Bonaparte.

 

Par ses notes tirées de « l’Espion anglais » ou « la correspondance secrète entre milord All’Eye et milord All’Ear », pamphlet paru à Londres en 1784, Napoléon montre un intérêt touchant, cette fois, à la géographie et à l’économie des tous récents Etats-Unis d’Amérique :

 

« Les colonies anglaises (d’Amérique) n’ont environ que 150 milles de moyenne profondeur sur 800 d’étendue depuis le 31e jusqu’au 46e degré de latitude. 120.000 carrés de surface. L’Angleterre contient en ses trois royaumes 205.624 milles carrés. En 1760, la population était de 2.500.000 Blancs et de 430.000 Noirs. La population double tous les vingt ans, ce qui peut faire croire qu’il y a aujourd’hui 4 millions d’habitants.

Il faut quatre acres en France pour vivre ; il en faut quarante en Amérique.

Il y a plus de dix degrés du froid qu’il fait à Londres à celui qu’il fait à Boston.

L’Amérique septentrionale est obligée de s’adonner à la pêche pour vivre. Il y a des bois pour la construction, mais l’éloignement en rend l’exportation impossible ou du moins coûteuse. Le commerce des pelleteries tombe ; il ne produit aujourd’hui que 35.000 livres sterling. Ils font un commerce avec les Antilles qui leur est défavorable. Ils ont des manufactures ; celle de Darmouth entre autres. Le mûrier y croît bien. Le coton y est gros et la soie très forte. La partie centrale de l’Amérique cultive le tabac, mais cette plante dévorante a épuisé la terre.

Dans les deux Carolines, la Géorgie et la Floride sont des terres à riz. Ils faisaient jadis le commerce du coton.

Les brouillards et les pluies empêchent la culture de la vigne.

Ce résumé des productions de l’Amérique est tiré d’une lettre de M. Kerguelen et paraît très peu exact. »

 

L’Histoire naturelle de Buffon, qu’il a lue au mois de mars 1789, lui donne, cette fois, matière à satisfaire son esprit scientifique. Il en retire des statistiques et, concernant l’Amérique, des données d’ordre ethnologique :

 

« Usages de divers peuples (par Buffon)

Les Indiens de l’isthme de l’Amérique se plongent impunément dans l’eau froide pour se rafraîchir lorsqu’ils sont en sueur. Leurs femmes les y jettent quand ils sont ivres, pour faire passer leur ivresse plus promptement. Les mères se baignent avec leurs enfants dans l’eau froide un instant après leurs accouchements. Avec cet usage, ces femmes périssent très rarement par les suites des couches.

Les Siamois, les Japonais, les Indiens, les nègres, les sauvages du Canada, ceux de Virginie, du Brésil et la plupart des peuples de la partie méridionale de l’Amérique couchent leurs enfants nus sur des lits de coton suspendus ou les mettent dans des espèces de berceaux couverts et garnis de pelleterie au lieu de mettre les enfants au maillot. Les anciens Péruviens laissaient les bras libres aux enfants dans un maillot fort large ; lorsqu’ils les en tiraient ils les mettaient en liberté dans un trou fait en terre et garni de linges dans lequel ils les descendaient jusqu’à la moitié du corps. Dès qu’ils pouvaient faire un pas, on leur présentait la mamelle d’un peu loin… Dans la partie septentrionale de l’Amérique, l’on met au fond du berceau où l’on couche les enfants une bonne quantité de cette poudre vermoulue que l’on tire du bois qui est rongé par les vers. Cette poudre pompe l’humidité. Ils la changent souvent. Par ce moyen ils obvient au manque de linge. L’on dit que le vermoulu est plus mou que la plume.

En Virginie, l’on attache les enfants nus sur une planche garnie de coton qui est percée pour l’écoulement des excréments. »

 

Un peu plus haut, nous avons évoqué l’attrait de Napoléon pour les sciences. Ce qui nous amène à dire quelques mots sur un Américain, inventeur génial, qui eut à croiser la route de Napoléon Bonaparte : Robert Fulton. Né en Pennsylvanie le 14 novembre 1765, Robert Fulton montre, dès son plus jeune âge, d’étonnantes aptitudes dans le domaine de l’invention, en créant des ustensiles de ménage pour sa mère ou des fusées pour la fête de sa ville. Egalement doué pour la peinture, il part, à dix-sept ans, perfectionner son art à Philadelphie. Rentré au service d’un bijoutier, il gagne quelque notoriété en peignant des portraits et autres miniatures. A Philadelphie, l’occasion lui est également donnée de rencontrer Benjamin Franklin, l’inventeur du paratonnerre, et l’on peut imaginer que les deux hommes ne manquèrent pas de partager leur passion au cours de longues discussions. Agé de vingt-et-un ans, il s’embarque pour la lointaine Angleterre afin d’y exercer ses talents d’ingénieur : il invente notamment une machine à filer le chanvre et améliore le système des canaux de navigation. Mais devant l’indifférence des autorités britanniques, et de la caste scientifique anglaise, il part s’installer en France, en l’année 1796, où il va développer ses plus prestigieuses inventions. En 1797, il propose au Directoire un premier prototype de sous-marin, sans que celui-ci soit véritablement opérationnel. Il en va tout autrement en 1801, lorsque le 1er Consul, Napoléon Bonaparte, assiste à la présentation du Nautilus. Long de 6,48 m pour un diamètre de 1,94 m, le sous-marin de Fulton est capable de couler un navire après la mise en place, sur le flanc de ce dernier, d’un « torpedo », véritable mine marine actionnée à l’aide d’un câble. Les premiers essais dans l’estuaire de la Seine, le 3 juin 1801, sont plus que prometteurs : le Nautilus effectue une plongée à huit mètres de profondeur et reste dans cette position une bonne heure. Une autre expérience, effectuée à Brest, voit le Nautilus couler une vieille goélette lors d’une immersion de quatre heures ! Néanmoins, le gouvernement français ne voit guère d’application concrète à cette invention. D’un point de vue militaire, le sous-marin présente, en effet, un grave inconvénient : sa vitesse de propulsion qui est bien inférieure à celle des navires à voiles. Mais il en faut plus pour décourager Fulton, lequel s’essaye maintenant à la mise au point d’un bateau à vapeur, le fameux « steamboat ». Le premier prototype est essayé en 1803, à Paris, sur la Seine. Malheureusement pour Fulton, l’expérimentation tourne court, son bateau coulant à pic après avoir été brisé par le poids de la machinerie. Son erreur réparée, Fulton, après avoir fait renforcer la coque et répartir les machines, fait naviguer un nouveau bateau à vapeur devant quelques membres de l’Institut. Mais il est trop tard, Napoléon Bonaparte n’a plus le temps de s’intéresser à cette sorte d’inventions. La guerre en Europe menace, ne permettant plus de consacrer du temps à de nouvelles expérimentations ou autres mises au point. Et ne parlons même pas du temps qui aurait été nécessaire à la fabrication d’une flottille de steamboats. Ses espoirs déçus, Robert Fulton décide, en 1804, d’aller proposer ses services à l’amirauté britannique, mais celle-ci ne montre guère plus d’enthousiasme. Finalement, Fulton s’en retourne chez lui, aux Etats-Unis, en 1806. Là-bas, il trouve enfin du soutien et les subventions du gouvernement américain. Le 17 août 1807, a lieu, sur l’Hudson, la première liaison New-York – Albany (241 km) assurée par un steamboat : « Le Clermont », long de 43 mètres. Travaillant désormais pour son pays, Robert Fulton met au point un navire de guerre à vapeur, doté de 30 canons, et devant être baptisé du nom de « Demologos ». Il n’aura cependant pas le temps de voir la réalisation de sa dernière œuvre, la mort venant l’emporter le 24 février 1815.

 

Cette parenthèse refermée, reprenons le cours de notre histoire.

 

Occupé d’abord par la première campagne d’Italie, puis par celle d’Egypte, le général Bonaparte oublia quelque peu l’Amérique qui avait rendu songeur le jeune lieutenant qu’il était. Mais arrivé à la fonction de Premier Consul, Napoléon Bonaparte, en tant que chef de l’Etat français, se devait de défendre les intérêts de la France dans le Monde, ce qui l’amena à considérer de nouveau la place de notre nation sur le continent américain.

Suite à la guerre de sept ans, la Louisiane était passée sous domination espagnole, et avec elle La Nouvelle-Orléans, clef du Mississippi. Cette position stratégique était bien entendu convoitée par les Etats-Unis, dont une bonne partie de la production s’écoulait par ce point névralgique. L’emplacement de La Nouvelle-Orléans apparaissait si vital pour la nouvelle nation américaine que le président Jefferson fut amené à écrire : « Il est sur le globe un seul point dont le possesseur est notre ennemi naturel et habituel, c’est La Nouvelle-Orléans. » Par le traité de Pinckney, en date du 27 octobre 1795, l’Espagne avait autorisé les marchands américains à utiliser le port de La Nouvelle-Orléans pour leurs marchandises. Mais qu’adviendrait-il de ce droit si l’Espagne venait à rompre le traité ou, pire encore, à vendre la Louisiane à un pays européen ? Les inquiétudes du gouvernement américain sur cette dernière éventualité n’étaient pas sans fondement, ainsi que nous allons le voir.

En ce tout début de XIXème siècle, les rapports entre l’Espagne et la France étaient encore au beau fixe. Profitant de cet état de grâce, Napoléon Bonaparte demanda à l’Espagne de lui céder la Louisiane, ce territoire qui appartenait de droit à la France depuis que des explorateurs français, tel le chevalier d’Iberville, en avaient reconnu le territoire. Cette demande du Premier Consul répondait, en fait, à deux impératifs : Le premier était commandé par un lourd héritage légué par l’ancien royaume de France ; le second était dicté par cette rivalité anglo-française qui était sur le point d’atteindre son paroxysme. En obtenant la restitution de la Louisiane, Napoléon Bonaparte n’avait pas la moindre intention de nuire aux Etats-Unis, et il est bien certain que ces derniers auraient toujours eu l’usage commercial de La Nouvelle-Orléans. Seule Albion était visée par cette cession qui n’aurait pas manqué de lui occasionner quelques fissures dans sa suprématie exercée sur les mers.

Par le traité de San Idelfonso, passé secrètement entre la France et l’Espagne le 16 octobre 1800, et confirmé par la convention d’Aranjuez du 21 mars 1801, l’Espagne abandonne donc la Louisiane à la France. Une des clauses du traité précise que la République française pourra différer la prise de possession selon ses convenances. Si ce point a été mentionné, c’est parce que la France n’est pas encore prête pour occuper officiellement ce vaste territoire. Et puis, sans doute que Napoléon Bonaparte ne souhaitait pas alarmer inutilement le gouvernement américain à la vue d’un drapeau français planté à l’estuaire du Mississippi. Comme il apparaît également évident que l’on ne voulait pas attirer l’attention des Anglais sur une contrée que l’on était bien incapable de défendre.

 

Avec la paix d’Amiens conclue le 25 mars 1802, le Premier Consul envisage désormais la faisabilité de l’aventure américaine. C’est sans compter avec les événements qui vont venir contrarier ses projets. Pour aller occuper la Louisiane, il faut s’élancer d’une tête de pont suffisamment proche. Celle-ci est toute trouvée, elle s’appelle Saint-Domingue.

Cette île, aujourd’hui partagée par Haïti et la République Dominicaine, était autrefois (sous Louis XIV) possession française dans sa partie occidentale (la partie orientale ayant été placée sous la domination espagnole). A l’aide d’une armée d’esclaves venus d’Afrique, la partie française prospéra très vite et fut réputée pour ses productions de tabac, de sucre et de cuir. Puis, parvinrent jusqu’à l’île les échos de la Révolution Française qui encouragèrent la population noire à se soulever. Le 23 août 1791, 500.000 hommes et femmes de couleur entrèrent en conflit direct avec les quelques 10.000 colons blancs. Le sang coula dans les plantations et les rues des villes. Finalement, les esclaves, conduits par leur chef Toussaint-Louverture, restèrent maîtres du terrain. En France, les Conventionnels, puis les Directeurs, s’attachèrent les services de Toussaint-Louverture en le nommant d’abord général de brigade, puis commandant en chef, ce qui leur permit d’annexer la partie espagnole de l’île. Mais, très vite, tout contrôle leur échappa, Toussaint-Louverture s’étant débarrassé des représentants de la République Française envoyés par la métropole. Il était clair que Toussaint-Louverture se voyait le seul et unique maître de Saint-Domingue et avait les moyens d’assurer cette position avec l’armée de quelques 40.000 hommes qu’il s’était constituée. Ainsi, lorsque Napoléon Bonaparte accéda à la fonction de Premier Consul, Saint-Domingue avait déjà pris ses distances avec la France. Voulant remettre cette colonie sous la tutelle de Paris, Napoléon Bonaparte envoya à Toussaint-Louverture des lettres polies mais fermes, l’enjoignant à se soumettre aux ordres en échange d’un poste de capitaine général de l’île. En réponse au « Premier des Blancs », le « Premier des Noirs », comme Toussaint-Louverture se présentait lui-même, constitua à Saint-Domingue une assemblée de dix membres, tous soigneusement choisis par ses soins, qui adopta une constitution en 77 articles. Cette constitution proclamait l’égalité des individus et confirmait l’abolition de l’esclavage, mais faisait également de Toussaint-Louverture un gouverneur général à vie avec possibilité de désigner son successeur. Ne pouvant tolérer pareil affront, et soucieux de conserver Saint-Domingue pour son plan d’occupation de la Louisiane, le Premier Consul envoya une expédition reprendre le contrôle de l’île. Avec le général Leclerc à sa tête, le corps expéditionnaire français, parti le 14 décembre 1801, atteignit Saint-Domingue le 29 janvier 1802. En guise d’accueil, Toussaint-Louverture fit incendier la ville du Cap par le général Christophe. Par ce geste, il promettait aux Français du sang et des larmes. Et, effectivement, la prise de chaque ville côtière par les hommes de Leclerc donna lieu à de sanglants combats. Après deux mois d’affrontements presque quotidiens, le général Leclerc finit par venir à bout de la résistance de Saint-Domingue et obtint la reddition des généraux Toussaint-Louverture, Dessalines et Christophe. Capturé, Toussaint-Louverture fut conduit en France et détenu au fort de Joux, où il décéda le 7 avril 1803, n’ayant sans doute pas supporté les rigueurs du climat jurassien.

A Saint-Domingue, et après l’euphorie de la victoire, l’armée française subit de graves pertes dues à de terribles maladies contractées par près de la moitié des soldats (plus de 10.000 hommes). Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le climat est à nouveau insurrectionnel. Tenus de remettre leurs armes, les paysans noirs se rebellent, donnant le signal de la revanche aux généraux vaincus. Dessalines, qui a pris la place de Toussaint-Louverture à la tête de l’armée régulière, reconquiert tout l’intérieur de l’île, aidé dans sa tâche par les généraux Christophe, Pétion, Clairvaux et Bélair. Dans le même temps, des bandes armées s’emploient à exterminer les derniers colons blancs encore présents à Saint-Domingue. Seules les villes de la côte résistent encore, mais pour combien de temps ? Le chef de l’expédition française, le général Leclerc, succombe le 2 novembre 1802, après avoir lutté vainement contre la fièvre jaune. Avec son décès, Napoléon Bonaparte perd un officier de grande valeur, un ami et, surtout, un beau-frère (le général Leclerc était l’époux de Pauline Bonaparte). Donatien de Rochambeau, nommé à la tête des restes squelettiques du corps expéditionnaire français, essaye de résister autant qu’il le peut, en employant souvent la « terreur ». Son action est pourtant vouée à l’échec. De fait, suite à la rupture de la paix d’Amiens, le gouvernement anglais a envoyé une croisière faire le blocus des ports de Saint-Domingue et ravitailler la rébellion en armes et en munitions. S’apercevant qu’il n’est plus possible de contenir cette dernière (n’est-ce pas tout un peuple qui lutte pour son indépendance ?), Donatien de Rochambeau finit par traiter avec Dessalines.

En 1803, Saint-Domingue était définitivement perdue et, avec elle, l’espoir de posséder une partie de l’Amérique septentrionale. Dès lors, la Louisiane s’éloignait, tel un beau rêve qui s’enfuit au petit matin.

 

Pour inaccessible qu’elle était devenue aux yeux de la France, la Louisiane risquait cependant de tomber entre les mains des Anglais, dont la marine de guerre n’avait pas de rivale dans cette partie du monde. D’un autre côté, les Etats-Unis convoitaient toujours ce territoire qui pouvait non seulement leur assurer l’écoulement de leur production (en les rendant maîtres du Mississippi), mais également leur ouvrir la porte de l’ouest. En leur cédant la Louisiane, on pouvait en outre espérer s’en faire de précieux alliés. L’idée de vendre la Louisiane aux Américains devenait ainsi non seulement envisageable, mais souhaitable.

Le gouvernement américain, quant à lui, n’avait appris que très tardivement l’existence du traité de San Idelfonso. Et pour cause, puisque tout avait été fait pour le tenir secret. S’inquiétant du sort de La Nouvelle-Orléans, le président américain, Thomas Jefferson, avait chargé son ambassadeur à Paris, Robert Livingstone, de négocier l’achat de cette ville tant convoitée, ainsi que des territoires contigus à l’est du Mississippi. Pour l’aider dans sa tâche, il lui adjoignit James Monroe qui devait devenir à son tour président des Etats-Unis à partir de 1817.


Talleyrand
Nous sommes au début de l’année 1803. Livingstone et Monroe sont alors reçus par Talleyrand. L’appréhension est grande chez nos deux négociateurs américains qui savent qu’ils auront à jouer une rude partie. Mais à peine ont-ils fait part au ministre français des relations extérieures du but de leur visite, que celui-ci leur répond le plus naturellement du monde : « Acheter La Nouvelle-Orléans ? Pourquoi La Nouvelle-Orléans ? Ne préférez-vous pas toute la Louisiane ? » Stupéfaits par ce qu’ils viennent d’entendre, les deux Américains restent un moment sans voix. Non seulement ils n’avaient pas envisagé une telle transaction, mais encore n’étaient-ils pas habilités pour traiter une telle affaire.

Naturellement, les Etats-Unis accepteront le marché, car jamais plus belle opportunité ne se présenta et ne se présentera à eux. Que l’on s’imagine : on propose aux Américains de doubler leur territoire en leur cédant un pays s’étendant du Canada jusqu’au golfe du Mexique et du Mississippi jusqu’aux Montagnes Rocheuses, soit une superficie de 2.144.476 km² ! Le traité de vente, assorti de deux conventions financières, est signé le 30 avril 1803. La Louisiane est vendue moyennant le prix de 15 millions de dollars. Sur ces 15 millions, 11,25 millions de dollars, représentant 60 millions de francs, iront directement dans les caisses de l’Etat français, le surplus, soit 3,75 millions de dollars, étant laissé aux citoyens américains ayant souffert de la guerre maritime opposant la France à l’Angleterre, en dédommagement de leurs vaisseaux et cargaisons perdus.

Après la signature de ce traité historique, ouvrant l’ouest de l’Amérique au peuple pionnier, le président Jefferson déclarera : « Maintenant, nous sommes une grande nation. » Quant à Napoléon Bonaparte, il pourra se féliciter du bon tour joué à la nation anglaise : « Je viens de donner à l’Angleterre un rival qui, tôt ou tard, brisera son orgueil. »

 

Par la suite, l’attitude des Etats-Unis envers la France et son chef sera tantôt neutre, tantôt bienveillante.

Au début du XIXème siècle, la nation américaine est déjà réputée pour son activité commerciale. Avec une marine marchande représentant plus d’un million de tonnes en 1806, elle n’a rien à envier aux autres grandes nations maritimes. Aussi, c’est avec une certaine anxiété qu’elle voit la reprise des hostilités entre la France et l’Angleterre. Elle sait pertinemment que le terrible conflit qui s’annonce, finira par être préjudiciable aux échanges commerciaux. Sa première réaction, face au nouveau séisme qui va secouer l’Europe, est de rester neutre. Et cette neutralité lui est même, dans un premier temps, profitable. En effet, les nations belligérantes ne pouvant plus assurer le transport des marchandises comme par le passé, les Etats-Unis vont se poser en intermédiaire privilégié, notamment pour le commerce avec les Antilles, et accroître encore leurs activités commerciales. Mais avec le renforcement des mesures coercitives de part et d’autre de la Manche, il devient de plus en plus difficile à la marine marchande américaine d’exercer son métier (entre 1803 et 1812, ses pertes, en navires, s’élèvent à 1.500). Dans ces conditions, comment rester neutre lorsque l’on voit ses navires interdits de ports (sous peine d’être confisqués) ou arraisonnés par des vaisseaux de guerre ou des bateaux corsaires ? A ce petit jeu, les Anglais pratiquent la politique la plus humiliante qu’il soit vis-à-vis des Américains. Non seulement ils promulguent, en 1807, les « Ordres en Conseil », lesquels autorisent la saisie de tout navire à destination de l’Europe qui n’a pas obtenu au préalable une licence dans un port britannique, mais encore se permettent-ils de capturer et d’enrôler de force les équipages américains, sous prétexte d’une chasse aux déserteurs britanniques. Ainsi, en juin 1807, le bateau de guerre anglais « Le Leopard » ouvre le feu sur la frégate américaine « Le Chesapeake » dans le soi-disant but de s’emparer de quatre hypothétiques déserteurs britanniques. Le résultat de cette action sera la mort de trois matelots américains, sans parler des dix-huit autres blessés.

Dans le même temps, Napoléon fait la proposition suivante aux Etats-Unis : il assouplira le blocus continental en faveur des Etats-Unis, et abrogera tous les décrets pouvant nuire à la marine marchande américaine, si les Etats-Unis rompent toute relation commerciale avec la Grande-Bretagne face au refus de cette dernière d’annuler les « Ordres en Conseil ». L’inflexion de la politique extérieure et agressive de l’Angleterre n’étant pas envisageable, la main tendue par l’Empereur aux Etats-Unis peut se résumer ainsi : cessez tout commerce avec la Grande-Bretagne et je vous ouvre tous les ports du continent européen.

Entre le bâton et la carotte, Madison, nouveau président des Etats-Unis, choisit bien entendu la carotte, soit la proposition de Napoléon. Dès lors, l’Angleterre déclare la guerre aux Etats-Unis et envoie sa flotte combattre cette outrecuidante Amérique qui ose la défier. En 1812, débute donc la « deuxième guerre d’Indépendance » des Etats-Unis. Les premiers affrontements sont en faveur des Américains qui infligent à leurs adversaires une cuisante défaite : sous les ordres du commodore Oliver Perry, les navires américains détruisent les vaisseaux anglais sur le lac Erié. Touchés dans leur orgueil, et ivres de vengeance, les Anglais s’en iront bombarder Washington et brûler la résidence du président des Etats-Unis qui prendra, ensuite, le nom de Maison Blanche (c’est pour cacher les ravages de l’incendie que l’on peignit en blanc la totalité de l’édifice, d’où le nom de « maison blanche »). Dernière victoire des Américains sur les Anglais : La Nouvelle-Orléans. Défaits en ce lieu par le général américain Andrew Jackson, les Anglais iront grossir, cinq mois plus tard, les rangs de l’armée de Wellington à Waterloo (ce qui correspondait tout de même à un renfort de 8.000 hommes). A noter que la bataille de La Nouvelle-Orléans a eu lieu quelques semaines après la signature du traité de paix entre les Etats-Unis et l’Angleterre (signé à Gand le 24 décembre 1814), mais le général Jackson n’en avait pas encore eu connaissance.

 

Après la défaite de Waterloo, Napoléon, qui vient d’abdiquer pour la deuxième fois, fait une halte à la Malmaison afin de se remettre de ses fatigues et d’envisager l’avenir. Sa décision semble prise : il ira trouver refuge aux Etats-Unis d’Amérique sous une fausse identité, celle du colonel Muiron (nom de l’aide de camp et ami qui lui sauva la vie au pont d’Arcole). A cet effet, il commence à s’instruire sur sa nouvelle patrie en se plongeant dans la lecture d’un ouvrage d’Alexandre de Humboldt : « Les voyages aux contrées équinoxiales du nouveau continent ». Le livre en question est un essai purement scientifique, ayant trait aussi bien à la botanique qu’à la géographie de l’Amérique. C’est que Napoléon n’a plus qu’un seul désir, celui de se consacrer entièrement à ses premiers amours : les sciences ! Ainsi qu’il le confie au savant Monge venu le rejoindre : « Le désœuvrement serait pour moi la plus cruelle des tortures. Désormais, sans armées et sans empire, je ne vois que les sciences qui puissent s’imposer fortement à mon âme. Mais apprendre ce que les autres ont fait ne saurait me suffire. Je veux faire une nouvelle carrière, laisser des travaux, des découvertes dignes de moi. Il me faut un compagnon qui me mette d’abord et rapidement au courant de l’état actuel des sciences. Ensuite, nous parcourrons ensemble le Nouveau Continent depuis le Canada jusqu’au Cap Horn, et dans cet immense voyage nous étudierons tous les phénomènes de la physique et du globe. » Son projet est si réel qu’il fait acheter nombre d’instruments pour l’étude, entre autres, de la physique et de l’astronomie. Il demande également au général Bertrand d’organiser le transport de la bibliothèque impériale, sans oublier suffisamment de mobilier et de vaisselle pour équiper deux maisons. Enfin, il charge Peyrusse, son trésorier, d’expédier trois millions aux Etats-Unis. Tout est donc prévu pour passer une retraite studieuse et heureuse en Amérique. Le sort en décidera pourtant autrement, ainsi que nous allons le voir.

 

Mis dans la confidence du voyage envisagé par Napoléon, Fouché accepte de mettre à sa disposition deux frégates, mais ne délivre pas les sauf-conduits nécessaires. Flairant le piège, l’Empereur se rend quand même à Rochefort où les sauf-conduits sont censés lui parvenir. Là-bas, il trouve des capitaines de vaisseaux prêts à faire le sacrifice de leur navire, de leur équipage et de leur vie, à l’instar du capitaine Ponée (commandant de la Méduse), pour lui permettre de se rendre jusqu’en Amérique, mais il refuse que l’on prenne le moindre risque pour lui. Il a vu, ces derniers temps, couler trop de bon sang français pour l’honneur de la France. Finalement, il se rendra à son ennemi de toujours, la perfide Albion, qui n’hésitera pas à faire usage du mensonge pour entraîner dans ses filets le plus grand personnage de son temps.

La légende veut que, lors de son séjour à l’île d’Aix, Napoléon ait vu dans un oiseau un signe du destin. Alors qu’il se confiait à Gourgaud, et lui exprimait la difficulté qu’il avait à s’imaginer vivre au milieu de ses ennemis, un petit oiseau entra par la fenêtre et se laissa capturer par Gourgaud qui le prit dans sa main. « C’est signe de bonheur ! » s’exclama Gourgaud. « Ah ! Rendez-lui la liberté, dit l’Empereur, il y a assez de malheureux ! » Et comme l’oiseau s’envolait, Napoléon ajouta : « Voyons les augures ». « Sire, s’écria le général d’une voix de triomphe, il vole vers la croisière anglaise ! »

Voici donc ce qui aurait poussé Napoléon à rédiger, le 14 juillet 1815, cette fameuse lettre adressée au Prince Régent : « Je vais, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. »

Général Lallemand

En fait, les événements qui amenèrent Napoléon à monter à bord du Bellérophon sont un peu plus complexes et se trouvent exposés dans le journal du général Charles Lallemand. Ce dernier, compagnon de la première heure de Napoléon (il était à ses côtés lors du 13 Vendémiaire), servit fidèlement son Empereur jusqu’à Waterloo, où il commandait les chasseurs à cheval de la Garde. Après avoir rejoint Napoléon à Rochefort, le général Lallemand fit tout son possible pour le convaincre de s’embarquer pour les Etats-Unis, ainsi qu’il nous l’explique lui-même :

(Extraits du journal du général Lallemand parus dans « The French American Review – April-June 1949 »)

« Parti de Paris, le 30 juin, vers dix heures du soir, avec l’intention de rejoindre l’Empereur, je l’atteignis à Niort, le 2 juillet dans la nuit. Le 3, vers trois heures du matin, il entra à Rochefort où j’arrivai deux heures après.

Il avait traversé la France, suivi de plusieurs voitures, marchant presque toujours sans escorte, refusant celles qu’on lui offrait à Niort ; on lui représenta que le voisinage de la Vendée ne permettait pas la même sécurité ; il n’accepta que quelques hommes, et sa marche ne fut pas troublée. Partout il reçut des témoignages de dévouement et de respect. De toutes parts on entendait l’expression des regrets et des vœux dont il était l’objet : Il fut reçu de même à Rochefort, à bord des frégates et à l’île d’Aix. Il fut invité à revenir à la tête de l’armée ; il fut sollicité de réunir les troupes qui étaient à Bordeaux, à Rochefort, à La Rochelle et dans tout le midi de la France ; il eut été rejoint par de nombreux partisans de tous les départements. Mais l’occasion favorable pour la France aurait été perdue. Napoléon eut été accusé d’exciter la guerre civile sans but d’utilité publique. Il jugea ce rôle indigne de lui et rejeta ces propositions.

L’Empereur reçut dans ces jours d’infortune beaucoup de témoignages de dévouement. Une foule de marins se distinguèrent par le zèle le plus louable. Des dispositions se firent pour le départ : on soumit divers projets qui offraient des chances favorables. C’était surtout dans les préparatifs qui se faisaient à l’embouchure de la Gironde, que l’on pouvait voir un succès assuré.

Napoléon quitta Rochefort, le 8 juillet, pour aller à bord de la frégate « La Saala », en rade de l’île d’Aix. Il pouvait, de là, prendre plus facilement une détermination selon les circonstances, et saisir l’instant de l’exécuter dès que les dernières dispositions seraient faites. Là, plusieurs marins, d’une expérience consommée, démontrèrent encore que le projet d’embarquement à l’embouchure de la Gironde était évidemment celui auquel on devait s’arrêter.

Mais plusieurs des officiers qui accompagnèrent l’Empereur, particulièrement ceux qui, appelés depuis quelques années par leurs emplois, à l’approcher de plus près, possédaient sa confiance à un plus haut degré et avaient conservé près de lui plus d’accès et d’influence, ne se trouvèrent pas être en faveur de ce dernier projet. Ils ne voyaient que des obstacles dans tous ceux que l’on présentait, n’apportaient que des lenteurs dans les dispositions, et causaient un retard trop funeste dans les résolutions qui demandaient alors de la rapidité. Cette tiédeur, avec laquelle ils accueillaient les projets, cette irrésolution, qu’ils ne cessaient d’entretenir, étaient occasionnées principalement par le désir qu’ils avaient énoncé, même avant le départ de Paris, de voir l’Empereur se décider à aller en Angleterre. On est tout à la fois accablé d’étonnement et de douleur, en voyant des hommes dont le jugement devait être éclairé par l’expérience, qui donnent à l’Empereur toutes les preuves de dévouement, agir dans le même sens que les ennemis, qui ont conjuré sa perte ; eux qui verseraient encore leur sang pour Napoléon, avec le même orgueil, qui ont ambitionné l’honneur de partager son infortune, qui doivent être frappés du même coup, qui rougiraient de chercher à l’éviter et qui gémirent de se voir enlevés au sort qui lui est réservé. Tel est cependant le secret de la destinée que l’Empereur a subie, telles sont les causes qui l’ont précipité vivant dans un tombeau. Il eût pu conserver sa liberté et atteindre une terre hospitalière ! »

Le général Lallemand nous explique aussi comment, en voulant négocier avec les Anglais le passage de l’Empereur vers l’Amérique, on les avait avertis de sa présence à Rochefort :

« Loin d’avoir amélioré la situation de l’Empereur par le message à bord des Anglais, on l’avait rendue plus difficile en les instruisant de sa présence qu’ils ignoraient en provoquant ainsi de leur part une surveillance plus active. »

Lors d’une autre entrevue avec le capitaine Maitland, à bord du Bellérophon, les émissaires de Napoléon se laissent encore abuser par le beau discours tenu par le capitaine anglais, lequel leur propose de conduire l’Empereur en Angleterre où il sera considéré comme un hôte, avec toutes les attentions que cela entend. Un seul n’est pas dupe, Lallemand, comme ce dernier nous le démontre :

« L’Empereur ayant reçu le rapport de cette conférence avec le capitaine Maitland, inaccessible au plus léger soupçon de perfidie, dut se décider d’autant plus facilement à accepter la proposition qui lui était faite que cette proposition donnait malheureusement bien du poids à l’opinion qu’avaient toujours soutenue la plupart des hommes dont il était entouré.

Ne voulant pas disposer entièrement et sans leur aveu du sort de ceux qui lui étaient restés fidèles, il fit appeler les officiers qui se trouvaient alors près de lui. Les autres étaient embarqués et déjà hors des pertuis, attendant les ordres pour continuer leur route.

Les officiers qui se réunirent chez l’Empereur étaient les généraux Bertrand, Savary, Montholon, Gourgaud, Lallemand et M. de Las Cases. Après qu’il eût été donné connaissance de toute la conférence qui avait eu lieu avec le capitaine Maitland, l’Empereur demanda à chacun de ces officiers quel était son avis.

Cinq de ces officiers déclarèrent sans hésiter qu’ils pensaient qu’il était convenable d’accepter cette proposition qui offrait le caractère de la loyauté. Seul, je soutins une opinion contraire et prétendis qu’il ne devait pas se laisser séduire par les offres que nous avions reçues ; qu’il n’y avait de liberté pour l’Empereur que sur la terre des Etats-Unis ; que l’Empereur pouvait encore espérer de l’atteindre et conserver son indépendance ; qu’il avait encore des chances en sa faveur et qu’il fallait se hâter d’en profiter ; qu’au surplus, si elles devenaient contraires, on aurait tout tenté du moins pour le salut de l’Empereur ; que dans aucun cas il n’aurait un sort plus fâcheux à attendre qu’en allant sur un vaisseau anglais où l’on se trouverait dans la dépendance d’un ministère dans lequel il était au moins imprudent de placer aucune confiance.

J’ai abrégé cette conférence, mais je l’ai rendue fidèlement. Je restai seul de mon avis et l’Empereur termina toute discussion en disant : « S’il était question de donner la liberté à une nation, je pourrais tenter un retour de l’île d’Elbe. Je ne cherche que du repos, on me l’offre en Angleterre. Je l’accepte. Je ne connais pas le Prince Régent, mais je dois avoir confiance dans son caractère. Je vais lui écrire demain ; à la pointe du jour, nous nous rendrons à bord du vaisseau anglais. »

La suite, chacun la connaît. Le 15 juillet 1815, Napoléon monte à bord du Bellérophon où il devient prisonnier de fait. L’Angleterre se déshonore en reniant la parole donnée, et fait transférer l’Empereur sur le Northumberland qui doit le conduire jusqu’à l’île maudite de Sainte-Hélène.

 

Cependant, Napoléon ne fut pas le seul exilé. Après les Cent-Jours, les royalistes voulurent prendre leur revanche sur tous ceux qui avaient suivi l’Empereur dans sa formidable équipée. Ce fut le temps de la terreur blanche et des exactions. Les militaires n’échappèrent pas à la vindicte royale. A peine Louis XVIII était-il revenu au pouvoir qu’il fit renvoyer de l’armée près de 20.000 officiers. Ces hommes d’honneur devinrent les fameux « demi-soldes ». Si un grand nombre d’entre eux put se reconvertir dans l’agriculture ou dans le commerce, plus de 5.000 connurent, dorénavant, une vie de misère. Ces derniers n’ayant, dès lors, plus rien à attendre d’un pays qui les rejetait, malgré leurs glorieux états de service, ils s’exilèrent de leur plein gré, allant ainsi rejoindre ceux qui avaient été bannis par le nouveau gouvernement. Parmi ces braves soldats, il s’en trouva qui allèrent trouver refuge dans des pays frontaliers. Tel fut le cas de l’ancien trompette-major des chasseurs de la Garde qui fut accueilli, en Belgique, par un de ses anciens camarades. Alors qu’il se lamentait d’avoir dû quitter la France, son ami lui remonta le moral par ces quelques mots : « Ne plains que ceux qui ont trahi la patrie et l’Empereur. Honneur aux exilés que la France méconnaît. » Mais un grand nombre décida d’aller bien plus loin et fit le voyage jusqu’à cette terre promise qu’était alors l’Amérique. Leur destination ? La Nouvelle-Orléans, bien sûr ! Dans cette ville, qui compta jusqu’à 40.000 Français, ils étaient sûrs de trouver une population qui les comprenne dans tous les sens du terme : non seulement on y parlait français, mais encore y montrait-on des sensibilités bonapartistes. L’accueil qui leur était réservé, fut donc des plus chaleureux. Un élan de sympathie envers les exilés français s’éleva même de la population proprement américaine, ainsi que le démontra l’affaire Skinner. Ce dernier, directeur de la poste de Baltimore, provoqua un incident diplomatique, lors de la célébration de la fête d’Indépendance des Etats-Unis le 4 juillet 1816, en portant un toast en l’honneur des expatriés français : « Aux généraux de France en exil, la gloire de leur patrie ; ils n’auront pas été déshonorés par les proscriptions d’un tyran imbécile. »

En Amérique, quelques exilés parvinrent à s’intégrer parfaitement et à faire souche. Ayant parfaitement compris le « rêve américain », ils retroussèrent leurs manches pour se mettre au travail et de nouvelles fermes virent notamment le jour. Mais le plus bel exemple de réussite est, sans conteste, celui du général Simon Bernard. Ingénieur de talent, il sut se rendre indispensable au gouvernement américain, tout en ménageant, par sa modestie naturelle, la susceptibilité des officiers supérieurs américains. Arrivé au cours de l’année 1816, celui que l’on compara à Vauban, fut nommé général de brigade dans l’armée américaine seulement deux mois après avoir posé le pied sur le sol des Etats-Unis. Chargé d’améliorer les fortifications existantes et d’en créer de nouvelles (c’est à lui que les Américains doivent l’édification du fort Monroe en Virginie), le général Bernard acquit bientôt le respect, voire l’admiration, de ses collègues américains.

Mais à côté de ce cas unique, il faut bien reconnaître que la majorité des exilés éprouvèrent de grandes difficultés à s’adapter à leurs nouvelles existences. La tête encore remplie des rêves de l’épopée napoléonienne, ceux qui avaient vaincu toute la terre s’imaginaient encore autour des feux de bivouac, et ne manquaient jamais une occasion de porter un toast à l’Empereur. Blessés dans leur fierté de soldat (ne les avait-on pas rejetés comme des malpropres ?), ils aspiraient à reprendre les armes, ne serait-ce que pour aller délivrer leur Empereur sur le rocher funeste. En attendant, des projets alimentaient leurs conversations et leur permettaient encore d’espérer. Ces projets consistaient en l’édification de nouvelles cités (Aigleville, Démopolis), sans oublier l’introduction de la culture de la vigne et de l’olivier ou l’occupation d’un territoire encore vierge : le « Champ d’Asile », dont nous parlerons un peu plus loin. Malheureusement, toutes ces tentatives se soldèrent par un échec, peut-être parce qu’il était impossible de transposer en Amérique un modèle de la vieille Europe.

 

Parmi les exilés prestigieux qui avaient trouvé refuge aux Etats-Unis, se trouvaient le maréchal Grouchy, les généraux Vandamme, Lefebvre-Desnouettes et Lallemand, et, surtout, le propre frère de Napoléon : Joseph Bonaparte. Contrairement à son infortuné frère, Joseph Bonaparte parvint à atteindre l’Amérique, après avoir voyagé à bord du brick américain « Le Commerce ». Le capitaine de ce navire, Misservey, qui avait demandé à Joseph la somme exorbitante de 18.000 francs pour le conduire jusqu’en Amérique, se doutait bien que son passager, présenté sous le nom de Bouchard, n’était pas un client ordinaire. Mais loin de penser qu’il transportait le frère de l’Empereur, il avait imaginé avoir affaire à Lazare Carnot.


Joseph Bonaparte

Après une traversée sans encombre, et qui justifiait les conseils donnés par Lallemand à Napoléon, Joseph Bonaparte débarqua à Brooklyn. Au bout de quelque temps, il fut néanmoins reconnu et se retrouva dans l’impossibilité de cacher plus longtemps son identité. Dès lors, il demanda une audience au président Madison, afin que ce dernier l’autorise à rester sur le territoire américain. Si le président des Etats-Unis refusa de le recevoir, afin de ne pas créer de relation officielle entre le gouvernement américain et l’ancien roi d’Espagne, il lui fit dire qu’il jouissait des mêmes droits que tous ceux venus s’installer en Amérique, droits inaliénables et défendus par la constitution du pays. Joseph Bonaparte, qui avait toujours langui après une existence paisible, n’en demandait pas plus. Après avoir loué un hôtel particulier à Philadelphie, puis deux autres demeures, le frère de l’Empereur trouve enfin la propriété correspondant à ses souhaits. Il l’achète en 1816, par l’intermédiaire d’un ami américain, et s’y installe avec tout son mobilier et ses collections.

A Point Breeze, nom de cette propriété de 85 hectares située non loin de Bordentown, Joseph Bonaparte se fait désormais appeler comte de Survilliers, en mémoire d’un domaine qu’il possédait en France. L’heureux propriétaire qu’il est devenu, fait ajouter deux ailes à la maison et crée un magnifique parc doté d’un lac artificiel. Il fait également ouvrir des routes dans les environs de sa demeure, toujours à ses frais, pour le plus grand bonheur des habitants du lieu. Partageant son temps entre la lecture et des promenades au milieu des magnolias et des rhododendrons, le nouveau comte de Survilliers n’en oublie pas sa vie mondaine. Il donne des réceptions où se retrouvent ses voisins ainsi que les plus éminents membres de la société américaine, tel John Adams, deuxième président des Etats-Unis d’Amérique. Il faut dire que la compagnie de Joseph Bonaparte est particulièrement appréciée. Son raffinement et sa grande érudition font véritablement merveille, et on se plaît à l’écouter parler aussi bien des événements dont il fut le témoin privilégié, que de littérature. Quant à sa collection d’œuvres d’art, comportant des Rubens, des Velasquez ou encore des Léonard de Vinci, elle constitue un incroyable régal pour les yeux. Sa porte restant toujours ouverte, chaque ancien de la Grande Armée nouvellement arrivé en Amérique ne manque pas de lui rendre visite. Outre quelques glorieux souvenirs évoqués, Point Breeze peut entendre quelques messages du prisonnier de Saint-Hélène transmis par Rousseau ou Archambault, pour ne citer que ceux-là. Ce qui est certain, c’est qu’aucun de ces visiteurs ne repart sans quelque soutien financier. Plus dérangeant pour le frère de Napoléon, on vient lui proposer des destinées dont il ne veut plus. Ainsi, en 1817, Javier Mina lui demande de se mettre à la tête des insurgés de l’Amérique espagnole et de monter sur le trône du Mexique. Rien que çà ! Naturellement, Joseph Bonaparte refusera tout rôle politique, même amené sur un plateau. Par contre, il se montre beaucoup plus réceptif lorsque l’on vient lui soumettre un plan pour faire évader son frère, ou lorsque des demandes de ce dernier lui parviennent par l’intermédiaire de ceux qui ont dû quitter Sainte-Hélène. Parmi les requêtes de Napoléon, il en est une particulièrement importante aux yeux de l’Empereur. Désireux de se venger de tous ces rois parjures qui ont tant œuvré à sa perte, Napoléon réclame de son frère un grand service : la publication des lettres écrites par les souverains qu’il eut à combattre, lettres qu’il croit fermement être en la possession de Joseph. En effet, au moment de sa seconde abdication, Napoléon avait ordonné à son secrétaire d’Etat, Hugues-Bernard Maret, de recopier toute la correspondance reçue des monarques européens, et de déposer ensuite les copies à l’hôtel particulier de Joseph. Le comte de Survilliers, se souvenant parfaitement bien de ces courriers laissés aux soins de son secrétaire et de son épouse, écrit à cette dernière de bien vouloir les lui expédier en Amérique. Mais au moment d’ouvrir les malles contenant les précieux documents, la reine Julie doit se rendre à l’évidence : les lettres ont été volées. Or, les originaux, qui avaient été laissés aux archives du ministère du duc de Bassano, ont également disparu. Cela sent le « Fouché », mais il est impossible de le prouver. Toujours est-il que la fameuse correspondance se retrouve à Londres – on ne sait par quel miracle – pour être vendue aux souverains impliqués (le tsar dut débourser la coquette somme de 10.000 livres sterling pour rentrer en possession de ses lettres).

Pendant ce temps, la vie continue à s’écouler à Point Breeze, tel un long fleuve tranquille, jusqu’au 4 janvier 1820, date à laquelle la maison de Joseph devient la proie des flammes. La population de Bordentown, avertie de l’incendie, se précipite au secours du comte de Survilliers qu’elle apprécie tant. Et, devant ses yeux ébahis, elle parvient à sauver la quasi intégralité de ses livres, tableaux, meubles, linges, etc… On a dit que le feu avait pris de façon accidentelle, mais des bruits ont aussi couru sur une action criminelle (un des domestiques aurait été payé par une ambassade étrangère pour commettre ce forfait, sans doute dans le but de détruire la correspondance mentionnée plus haut et que l’on soupçonnait être entre les mains de Joseph). Naturellement, le comte de Survilliers fait reconstruire Point Breeze. La maison qu’il fait édifier, sous les directives du maître-maçon Théodore Mauroy, est placée plus en retrait, à l’abri des vents ; et, sur le linteau de la porte d’entrée, il fait inscrire ces mots : « Non ignara mali, miseris succurere » (n’ignorant pas l’infortune, je n’oublie pas d’aider les faibles).

 

Avant de clore ce chapitre consacré au frère de l’Empereur, deux dernières précisions doivent être ici apportées :

- En plus de Point Breeze, Joseph Bonaparte possédait une immense propriété de 10.000 hectares, près de la frontière canadienne, au centre de laquelle s’étendait un magnifique lac de 500 hectares. Aujourd’hui encore, ce lac porte le nom de Bonaparte !

- Ayant été séparé de sa femme pendant de longues années, le comte de Survilliers prit pour maîtresse une américaine du nom d’Annette Savage. Cette dernière lui donna une fille qui adoucit encore son exil.

 

Finalement, et suite aux grands changements intervenus en France, Joseph Bonaparte quittera les Etats-Unis en l’année 1832.

 

Si le comte de Survilliers laissa son empreinte dans cette Amérique qui devint, un temps, sa patrie, un autre Français s’inscrivit directement dans l’histoire de ce pays : le général Charles Lallemand.

Ainsi que nous l’avons vu, ce brave général, ayant percé à jour le piège anglais, avait fait tout son possible pour protéger l’indépendance de son Empereur, mais en vain. Désireux de partager le sort de Napoléon, les Anglais ne lui en donnèrent pas la possibilité et l’emprisonnèrent à Malte. Libéré grâce à l’intervention du général Savary, il ne pouvait, néanmoins, songer à regagner le territoire français. Ne l’y avait-on pas condamné à mort par contumace ? Dès lors, il commença une vie d’errance qui le conduisit jusqu’en Perse, en passant par Smyrne. Finalement, en 1816, il put gagner l’Amérique. Là-bas, il retrouva son frère, ainsi qu’une multitude de compagnons d’infortune, exilés comme lui. Malgré cette fraternité retrouvée, son cœur saignait toujours à l’idée de savoir l’Empereur aux mains des geôliers britanniques. Naturellement, il rêvait de le faire évader et de le conduire jusqu’à cette terre hospitalière que sont les Etats-Unis. Mais un autre projet accapara bientôt ses pensées, jusqu’à l’obsession : l’implantation, au Texas, d’une colonie qui sera connue sous le nom de « Champ d’Asile ».

Arrivé à La Nouvelle-Orléans, le général Lallemand ne tarde pas à déborder d’activité. Il multiplie les contacts, obtient des fonds, achète armes et munitions, et même cette verroterie dont on se sert d’ordinaire pour s’attirer les bonnes grâces des Indiens. Il est clair qu’il prépare une expédition de grande envergure. Aidé dans sa tâche par son frère et le colonel Galabert, il rallie autour de son projet plusieurs centaines d’hommes, tous anciens de la Grande Armée. A part quelques responsables, la plupart ignore la destination finale de l’équipée. Qu’importe ! L’aventure est trop tentante. Et puis, ensemble, ne sont-ils pas redevenus ces invincibles que rien ne pouvait arrêter ? Ils sont pourtant, et sans le savoir, l’instrument du gouvernement américain qui encourage à mots couverts la colonisation de ces terres vierges (où sera édifiée la future ville de Houston, au sud-ouest du fameux Champ d’Asile) à la fois revendiquées par l’Espagne et les Etats-Unis. Ainsi, fait-on miroiter au général Lallemand quelques 100.000 acres sur le golfe du Mexique qu’il lui suffit d’occuper.

Les motivations du général Lallemand qui le conduisirent à vouloir s’emparer de cette partie de l’Amérique, ne sont pas bien connues. Désirait-il établir un camp retranché où Napoléon, une fois libéré, se serait trouvé en parfaite sécurité ? Voulait-il constituer en ce lieu une base d’où partirait le corps expéditionnaire chargé de s’emparer du Mexique, centre naturel du nouvel empire à constituer et à offrir au prisonnier de Sainte-Hélène ? Ou cherchait-il tout simplement à constituer un havre de paix pour tous les rejetés de la France royaliste ?

Si, encore de nos jours, il est impossible de répondre à ces questions, nous sommes, par contre, certains sur un point concernant le général Lallemand : la détermination qui l’anima dans cette entreprise, et ce, malgré l’opposition de la plupart des généraux exilés qui voyaient cette tentative vouée à l’échec.

Le 17 décembre 1817, l’heure du départ sonne pour un premier contingent, commandé par le général Rigaud. Partis de Philadelphie, les hommes de Rigaud parviennent jusqu’à La Nouvelle-Orléans où Lallemand leur apprend leur prochaine destination : Galveston. Cette île, contrôlée par le corsaire Jean Laffitte, doit servir de point de ralliement avant le dernier voyage qui les conduira jusqu’à la terre promise. Et, effectivement, Lallemand les y rejoint le 20 mars 1818, avec le reste de la troupe engagée dans l’aventure. Le 24 mars, on part enfin vers le lieu désigné. Le groupe se scinde alors en deux parties : les généraux Lallemand et Rigaud choisissent la voie terrestre, la plus difficile, pour gagner le futur « Champ d’Asile », tandis que le colonel Sarrazin, doté de barques, est chargé de remonter la rivière « la Trinité » avec armes et bagages. Après six jours d’une traversée en terrain hostile, ceux qui ont arpenté les plaines d’Europe, parviennent enfin jusqu’à l’endroit tant convoité. Dans ses mémoires, le capitaine Just Girard nous livre une description détaillée du petit paradis s’offrant à leurs yeux : « Une vaste plaine inhabitée de plusieurs lieues d’étendue, formant un demi-cercle couronné de toutes parts par des bois et dont la rivière de la Trinité faisait la corde. Un sol riche, des plantes et des fleurs à foison, une rivière large comme la Seine, mais infestée de caïmans, un ciel d’une grande pureté et une température aussi douce que celle de Naples, tel était l’emplacement qui avait été choisi pour nous établir, et auquel nous donnâmes le nom de Champ d’Asile ».

Dès leur arrivée, le général Lallemand met en place une discipline toute militaire et organise la disposition de la future colonie. Un soin tout particulier est apporté aux défenses. Il y a, bien sûr, les Indiens, avec lesquels on va chercher à s’entendre, mais dont on ne connaît pas encore les intentions (dans une proclamation publiée dans l’Abeille américaine du 11 mai 1818, Lallemand déclara : « Nous respecterons l’indépendance, les habitudes, le mode de vie des nations indiennes que nous ne gênerons ni dans leurs chasses, ni dans aucun autre point de leur existence »). Mais il y a surtout les Espagnols qui risquent de réagir face à cette nouvelle présence non désirée. Ainsi, quatre forts, faits de rondins, et équipés des rares canons que l’on a pu se procurer, voient très vite le jour. Les édifices militaires, bien que construits en bois, sont imposants et disposés avec une science évidente de la stratégie. Au-delà de ces fortifications, se dressent les premières maisons. Bien entendu, le drapeau français flotte sur l’ensemble, le plus bel arbre du camp ayant été épargné pour lui servir de mât. Parallèlement, on érige des règlements qui doivent permettre à chacun de vivre au mieux de ses intérêts et de ceux de la colonie. Par exemple, chaque colon doit six heures de service, par jour, à la communauté. En échange, il reçoit vingt arpents de terre, ou plus s’il est marié avec des enfants. Tout nouvel arrivant est nourri gratuitement pendant un an (et se voit remettre des instruments aratoires), le temps pour lui d’obtenir ses premières récoltes. De même, si un colon vient à se marier, la colonie doit lui fournir de la nourriture pour une année et l’aider tant à construire sa maison qu’à cultiver sa terre. Dans ce microcosme, l’esclavage est formellement prohibé, de même que l’alcool et les jeux de hasard. Enfin, on n’oublie pas les enfants en leur offrant un enseignement public et gratuit. Tout paraît donc parfait dans le meilleur des mondes. Cependant, l’ennui gagne bientôt les vétérans qui rêvent à leur gloire passée autour de bivouacs improvisés. En outre, les femmes sont cruellement absentes (seulement 4 ont accompagné leur mari ou père). Pire que tout, les bonnes relations très tôt instaurées avec les Indiens commencent à se gâter.

Au commencement, les Français bénéficièrent d’une réputation qui les avait devancés. Les armées de Napoléon ne prenaient-elles pas la défense des peuples opprimés ? Ainsi, lorsque le capitaine Just Girard tomba évanoui après une chute de cheval, et se réveilla entouré de Comanches, il eut le bon réflexe de montrer sa légion d’honneur et de prononcer le nom de « Napoléon ». Aussitôt, un murmure admiratif parcourut les rangs des Indiens qui se firent un devoir de venir en aide au blessé. Girard bénéficia des meilleurs soins, mais fut confronté à un terrible problème : considéré désormais comme un objet de culte, les Comanches refusaient de le laisser partir, et il dut s’échapper ! Cela n’empêcha pas la ratification d’un traité entre Comanches et Français, dont le chef, le général Lallemand, fut honoré en se voyant remettre un calumet et une coiffe faite de plumes d’aigle.

Il en alla tout autrement avec les indiens Carancahaws. Quelques membres de cette tribu, ayant capturé des missionnaires espagnols, s’apprêtaient à les supplicier lorsque deux officiers français, égarés dans la forêt, parvinrent à temps pour libérer les hommes de Dieu. N’entendant pas en rester là, les Carancahaws revinrent en nombre et tuèrent les officiers Albert et Fallot, non sans leur avoir fait endurer d’horribles tortures au préalable. La colonne de 200 hommes envoyée par Lallemand au secours des disparus, ne retrouva que quelques morceaux des deux malheureux.

Ajoutons à ce tableau les inondations venues détruire les récoltes et la propagation de quelques maladies, et l’on comprend mieux l’échec de la colonie dont un dernier événement viendra donner le coup de grâce.

Les Espagnols n’ayant osé jusqu’à présent se montrer, de peur d’entrer en conflit avec leur voisin américain (n’oublions pas qu’à cette époque, la frontière entre la Louisiane et le Texas n’était pas encore bien délimitée), ils obtinrent cependant la liberté d’agir après avoir cédé la Floride aux Etats-Unis. Lâchés par le gouvernement américain, les Français se retrouvaient donc seuls face à un ennemi animé par une haine réciproque (la guerre en Espagne était encore relativement fraîche dans les mémoires). Deux unités espagnoles, provenant réciproquement de San Antonio de Béjar et de Labadie, vinrent établir le siège devant le Champ d’Asile. Sommés de quitter les lieux, propriété du roi Ferdinand VII, les Français eurent pour première réaction de vouloir résister, et il est bien certain qu’ils auraient eu raison de leur agresseur. Toutefois, ayant appris qu’il ne s’agissait là que d’une avant-garde et que le gros des troupes espagnoles était en route, le général Lallemand préféra jeter l’éponge, ne souhaitant pas perdre ses hommes dans une vaine résistance. Tout le monde plia bagage et descendit le fleuve jusqu’à l’île de Galveston, avant de rejoindre, finalement, la Nouvelle-Orléans. C’en était fini du Champ d’Asile, lequel n’avait duré que quelques mois.

 

Alors que certains s’essayaient à fonder des colonies, d’autres ne vivaient que pour la libération de l’Empereur. Tel fut le cas du colonel Latapie, originaire de Cahors. Cherchant désespérément un moyen de faire évader Napoléon, la révolte de la province de Pernambuco, au Brésil, allait lui donner une formidable occasion. Le 6 mars 1817, ladite province brésilienne se soulevait donc contre l’autorité portugaise et proclamait son indépendance. Sachant cette dernière fragile, la jeune République chercha très vite du soutien à l’étranger, et plus particulièrement aux Etats-Unis. Faute de pouvoir obtenir l’aide du gouvernement américain, elle rallia à sa cause nombre de volontaires, dont plusieurs officiers français, anciens de la Grande Armée. Parmi ces derniers, se trouvait naturellement le colonel Latapie. Si ce dernier avait accepté de prodiguer ses services aux Brésiliens révoltés, c’était avant tout dans le but de profiter de l’emplacement stratégique de la province de Pernambuco et d’une de ses îles : l’île Fernando do Noronha, d’où pouvait partir une expédition en direction de Sainte-Hélène. Après avoir exposé son projet à Joseph Bonaparte qui sembla l’approuver, Latapie s’allia au général Brayer et à l’ex-amiral Cochrane afin de mettre son plan à exécution. Trois navires puissamment armés, et transportant 80 officiers et 700 hommes de troupe, devaient prendre la mer à partir de l’île Fernando do Noronha. Tout avait été prévu dans le moindre détail, et la petite escadre avait toutes les chances de remporter le succès espéré. Malheureusement, le cours de l’Histoire en décida autrement. Lorsque Latapie débarqua sur les côtes de Pernambuco, la République avait été mise à bas et le mouvement insurrectionnel durement réprimé par les armées du pouvoir central. Le colonel Latapie fut arrêté et le projet tué dans l’œuf.

 

Pendant ce temps, à Sainte-Hélène, Napoléon exprima à plusieurs reprises son regret de n’avoir pu joindre l’Amérique. Se confiant un jour à O’Meara, il lui dit : « Si j’étais allé en Amérique, j’aurais fait de l’agriculture, j’aurais soigné mon jardin, j’aurais accueilli quelques vieux débris de mon armée qui seraient venus m’y retrouver et nous eussions vécu ensemble. Ça vous fait rire, docteur ! Mes goûts sont simples, j’ai besoin de peu ; j’ai toujours envié le sort d’un bon bourgeois de Paris, riche de 12.000 livres de rente, pouvant cultiver les arts et les lettres ; j’y ajoute le bonheur intérieur de famille, sans lequel il n’est point de bonheur possible, dans quelque classe qu’on se trouve. » Et jusqu’à la fin, il regretta cette occasion perdue, ainsi que nous le prouvent ces mots adressés à Bertrand au mois de mars 1821 : « Je serais très bien en Amérique ; je rétablirais d’abord ma santé ; je passerais ensuite six mois à parcourir le pays : cinq cents lieues de pays à voir me prendraient quelque temps. »

Mais le destin de l’Empereur était déjà scellé, et c’est bien sur le rocher maudit qu’il devait pousser son dernier soupir. Une question peut néanmoins se poser : la légende napoléonienne aurait-elle été ce qu’elle est si l’Empereur avait eu une toute autre fin ? En d’autres termes, le grand Napoléon aurait-il accédé à la renommée immortelle s’il était parvenu jusqu’en Amérique ? Sans fin tragique, point de héros. Ainsi que Napoléon le reconnut lui-même : « Quand je ne serai plus, ma mémoire sera honorée, et je serai révéré pour avoir prévu des événements qui doivent arriver et auxquels j’ai voulu m’opposer. On respectera ma mémoire, ce qui ne serait pas arrivé sans vous, Signori Inglesi. »

 

Nous arrivons maintenant à la fin de cet article, et il reste encore tant de choses à dire. Que le lecteur nous pardonne d’avoir omis des personnages, ou fait l’impasse sur tel ou tel aspect du sujet.

Cependant, nous ne le quitterons pas avant d’avoir soumis à sa sagacité un dernier fait pour le moins énigmatique et tout à fait en rapport avec l’objet de ce texte. En l’année 1846, un homme du nom de Peter Stuart Ney se meurt dans le village de Third Creek, en Caroline du Nord. Allongé sur son lit de mort, il trouve la force de dire quelques mots aux amis qui l’entourent : « I will not die with a lie on my lips. I am marshall Ney of France. » (Je ne veux pas mourir avec un mensonge sur les lèvres. Je suis Ney, maréchal de France). Peter Stuart Ney était-il un affabulateur ou bien était-il véritablement le maréchal Ney ? Si l’on retient la deuxième hypothèse, cela signifie que l’exécution de Ney, Avenue de l’Observatoire, à Paris, n’était rien d’autre qu’une mascarade.

Nous n’essaierons pas de répondre ici à la problématique posée, car cette affaire mérite, à elle seule, toute une étude. Que le lecteur sache seulement que la tombe d’un « Peter Stuart Ney » existe bien dans le petit cimetière de Third Creek Church, et qu’en 1946, le centenaire du décès de Peter Ney donna lieu à une grande cérémonie militaire, en présence du Consul de France !

 

Pascal Cazottes, FINS

 

 

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