Je tiens à remercier ici toutes les personnes qui m’ont aidé à réaliser le présent article, et en particulier Monsieur Michel Biron et le Capitaine Labbé du Groupement de Gendarmerie du département de l’Aveyron.

 

GÉNÉRAL BÉTEILLE

HÉROS MÉCONNU

Par Pascal Cazottes, FINS


 

 

Le vendredi 23 octobre 2009, a eu lieu, dans le cimetière de Rodez (département de l’Aveyron), une cérémonie peu commune, puisqu’il s’agissait de rapatrier les cendres d’un enfant du pays décédé au milieu du XIXème siècle ! Pour l’occasion, trois pelotons de gendarmerie étaient présents, dont un motorisé, ainsi que de nombreux officiers de ce corps prestigieux, tous désireux de rendre un dernier hommage à un homme qui avait non seulement servi dans leur arme, mais était également devenu un modèle de bravoure et de probité. L’homme en question, général d’Empire, s’appelait Jean Alexis Béteille. Décédé le 13 février 1847, à Paris, où il avait établi sa dernière résidence, au numéro 70 de la rue Contrescarpe, il reposait au cimetière du Père-Lachaise, dans la 1 ère division, jusqu’au jour où le grand délabrement de sa tombe provoqua son exhumation, ses restes étant aussitôt placés dans un reliquaire. Et lorsqu’il fut décidé de lui trouver une nouvelle sépulture, le choix se porta tout naturellement sur le cimetière de la ville qui l’avait vu naître : Rodez.

Le rapatriement des cendres de Jean Alexis Béteille
Le 23.10.2009

 

Cérémonie au cimetière de Rodez
Le 23.10.2009



Cérémonie au cimetière de Rodez
Le 23.10.2009

 

C’est, en effet, dans le chef-lieu du département de l’Aveyron que Jean Alexis Béteille voit le jour, le 7 août 1763. Fils d’Alexis Béteille, un marchand peu fortuné, et d’Anne Hérisson, le jeune Jean Alexis Béteille bénéficie toutefois d’une bonne éducation, ayant même l’opportunité de fréquenter le collège royal de Rodez. Arrivé à la fin de ses études, Béteille, ainsi que nous l’appellerons désormais, n’est guère motivé pour reprendre l’affaire familiale. Par contre, il se sent irrésistiblement attiré par la carrière des armes, ce qui l’amène à s’engager dans le Régiment de Berry, le 6 avril 1782, en tant que simple cavalier. Il n’a pas dix-neuf ans. Malgré l’enseignement de valeur dont il a bénéficié, les grades d’officier, réservés à la noblesse, lui sont malheureusement inaccessibles. Dès lors, ses espoirs de faire carrière s’étant envolés, il décide, en 1785, de ne pas renouveler son engagement, et c’est la mort dans l’âme qu’il regagne sa patrie rouergate.

Cependant, le destin n’a pas dit son dernier mot et réserve une surprise de taille à Béteille qui n’en a pas fini avec la vie militaire. L’orage de la révolution menace et vient éclater quelques années plus tard, conduisant nombre de patriotes à s’enrôler pour la défense de cette nation encore au berceau. Béteille, ayant répondu, lui aussi, à cet appel impérieux, se retrouve dans le 2 ème bataillon du 85 ème régiment d’infanterie de ligne où il est élu lieutenant le 1 er février 1791, son expérience dans le métier des armes étant prise en compte par ses camarades, la plupart d’entre eux ne pouvant en dire autant. Mais, bien vite, Béteille fait montre de grandes qualités, ayant incontestablement l’étoffe d’un chef, ce qui lui vaut d’être élu capitaine, dans le même bataillon, le 28 juin 1791. Deux ans plus tard, son bataillon est envoyé au siège de Toulon, lui donnant ainsi l’occasion de rencontrer celui qui va bientôt diriger les destinées de la France : Napoléon Bonaparte. En 1796, Béteille participe à la première campagne d’Italie, ce qui lui permet de servir une nouvelle fois sous les ordres de Bonaparte. Bien sûr, les combats sont âpres, et l’armée française est entrée en Italie dans le plus grand dénuement, mais grâce au général en chef de l’armée d’Italie, Béteille connaît, pour la première fois de sa vie, l’ivresse de la gloire. Désormais, il est prêt à suivre le « Petit Caporal » jusqu’en enfer s’il le lui demandait.

 

Pour l’heure, il va connaître des feux qui s’en rapprochent quelque peu, ceux d’un soleil ardent qui a coutume de chauffer à blanc les déserts d’Egypte et de Syrie. En 1798, commence effectivement la campagne d’Egypte où l’on voit l’armée française remporter plusieurs batailles sur des ennemis beaucoup plus nombreux. De Chebreis (14 juillet 1798), combat contre les Mamelucks, à Héliopolis (20 mars 1800), où les Français mettent en déroute une imposante armée turque, Béteille est présent partout, se battant comme un lion. Jusqu’à présent, le corps expéditionnaire d’Egypte n’a connu que la victoire. La situation va malheureusement changer, après le départ de Bonaparte (22 août 1799) et, surtout, l’assassinat de Kléber (14 juin 1800). Ce dernier est remplacé par Menou, un excellent « gouverneur », mais un bien piètre tacticien.

Ainsi que Napoléon l’a lui même reconnu dans le « Mémorial de Sainte-Hélène » : « Le général Menou était très instruit, bon administrateur, intègre. Il s’était fait musulman, ce qui était assez ridicule, mais fort agréable au pays ; on était en doute sur ses talents militaires ; on savait qu’il était extrêmement brave, il s’était bien comporté dans la Vendée et à l’assaut d’Alexandrie. » Toujours est-il que Menou commit une grave erreur en dispersant ses troupes au lieu de les rassembler, ce qui permit aux Anglais de Lord Keith de débarquer dans la rade d’Aboukir le 8 mars 1801. Malgré la vaillance de nos troupes, celles-ci, en sous-effectifs, avec notamment le brave Friant à leur tête, ne purent les rejeter à la mer, ni même leur barrer la route d’Alexandrie. Parvenus jusqu’à cette cité, les Anglais l’assiégèrent, au grand désarroi de ses habitants qui manquaient de vivres et ne tardaient pas à connaître le fléau de la peste. De manière à renforcer leur pression sur cette place, les troupes britanniques entreprirent de verser l’eau du lac Madieh dans le lac Maréotis à moitié desséché, en pratiquant une trouée dans la digue qui va d’Alexandrie à Ramanieh. Cette opération leur permit d’envelopper la ville d’Alexandrie, où Menou s’était enfermé, en disposant autour d’elle une véritable ceinture de chaloupes canonnières.

Autre point de mire des Anglais : le fort de Marabout, situé au sud-ouest d’Alexandrie. En fait, il s’agissait d’une ancienne mosquée que l’on avait fortifiée avec des moyens de fortune. En ce lieu, une poignée de soldats français, sous les ordres de Béteille, devenu entre-temps chef de bataillon le 2 messidor an 9, se faisait fort de résister à l’envahisseur. A la vue des frêles fortifications, et considérant la puissance de feu dont ils disposaient, les troupes d’élite de Lord Keith ne se donnaient pas deux jours pour enlever la position. C’était sans compter avec la détermination et la pugnacité de Béteille et de ses hommes qui étaient prêts à l’ultime sacrifice, celui de leur vie. Ainsi, fallut-il quatre jours de bombardements incessants, et la destruction complète de l’édifice du Marabout, pour venir à bout de nos braves soldats. Parmi les survivants sortis des décombres se trouvait Béteille, blessé mais fier d’avoir résisté jusqu’à l’extrême limite de ses forces.

Ce fait d’armes, ayant pris place au mois d’août 1801, nous est rapporté dans une lettre de Menou que nous reproduisons dans son intégralité :

« Alexandrie le 4 fructidor an 9

Le fort de Marabout après avoir fait la défense la plus brillante et la plus opiniâtre, fut rendu ce matin aux troupes ennemies. L’île entière était pour ainsi dire rasée par le feu combiné des batteries de terre et de mer ; une grande quantité de frégates et plus de vingt chaloupes canonnières entouraient cette petite île depuis quatre jours pendant lesquels elle n’a cessé d’être canonnée et bombardée.

Le brave Béteille chef de bataillon attaché à la 85 e demi-brigade commandait dans le fort. La conduite qu’il a tenue lui fait le plus grand honneur et la défense dans cette mauvaise place est du nombre de celles qui seront toujours citées par les bons militaires.

On doit aussi les plus grands éloges aux officiers et soldats ; tous ont déployé la plus grande ardeur et donné des preuves de leur attachement sans bornes à la République, tous ont prouvé que l’honneur seul les dirigeait ; la république leur doit à tous des témoignages de la reconnaissance nationale.

Signé Menou, le général en chef à l’armée d’orient. »

Nous voilà donc arrivés à la fin de l’aventure égyptienne. Après la capitulation de Belliard, au Caire, le 27 juin 1801, Menou est, à son tour, obligé d’abandonner la partie le 2 septembre 1801. Le départ du corps expéditionnaire est, dès lors, programmé. Dans la deuxième quinzaine du mois de septembre 1801, les Français évacuent l’Egypte, transportés sur des navires anglais jusqu’à Marseille. Béteille est, bien évidemment, du voyage. Avec le 85 ème régiment d’infanterie de ligne, il parvient jusqu’à Rodez où les habitants réservent un accueil triomphal aux braves soldats du 85 ème.

 

La France étant désormais entrée dans une période de paix, Béteille, qui n’a pas l’intention de quitter l’armée mais aspire à rejoindre un corps prestigieux, écrit à Napoléon Bonaparte afin de solliciter un emploi dans la Garde consulaire ou dans la gendarmerie. Le premier Consul ayant accédé à sa requête, Béteille est nommé, le 9 ventôse an 10, chef d’escadron à la 2 ème légion de gendarmerie (cette nomination figure dans les états de service de Béteille, document inestimable par la richesse des informations qu’il contient).

Nous ferons ici un aparté pour décrire cette gendarmerie où Béteille va désormais faire carrière.

Sur la liste de ses réformes, Napoléon Bonaparte n’a pas oublié la gendarmerie dont il souhaite faire une institution de toute première importance. Aux termes de l’arrêté du 12 thermidor an 9 (31 juillet 1801), la gendarmerie est entièrement réorganisée. Les divisions existantes sont supprimées afin d’être remplacées par des légions, 26 au total, rassemblant 1.750 brigades montées et 750 brigades à pied, portant ainsi les effectifs de la gendarmerie à plus de 15.600 hommes.


Garde Impériale
A ce chiffre, on doit encore ajouter une légion d’élite forte de 600 hommes. Pour pouvoir entrer dans cette arme, il faut non seulement savoir lire et écrire et être âgé d’au moins 25 ans, mais également mesurer un minimum d’1,75 m et pouvoir justifier de quatre campagnes. Cette sélection sévère a pour but de faire de la gendarmerie un corps d’élite, ce qui était loin d’être le cas auparavant. A la tête de cette institution, Napoléon Bonaparte ne tarde pas à placer un homme réputé pour son intégrité et son sens de l’honneur : Bon-Adrien Jannot de Moncey, qui devient premier inspecteur général de la gendarmerie le 3 décembre 1801, avant d’accéder au maréchalat le 19 mai 1804. On remarquera que Moncey, fait duc de Conegliano en 1808, et rendu célèbre par la défense qu’il organisa, sabre au clair, de la barrière de Clichy (au mois de mars 1814), est l’homme qui va donner à la gendarmerie son « esprit de corps ».

 

L’uniforme et l’équipement des gendarmes ne sont pas non plus oubliés, la réforme immortalisant le fameux bicorne bordé de blanc, porté en « bataille », que vient surmonter un plumet rouge. Les gendarmes montés bénéficient, par ailleurs, de tout l’armement d’un cavalier de cavalerie lourde, avec sabre à lame droite, carabine et paire de pistolets, ces derniers présentant, toutefois, la spécificité d’être à canon court (de manière à pouvoir être placés dans les poches des manteaux des gendarmes lorsque ceux-ci sont amenés à se déplacer à pied). En Espagne, où Béteille sera amené à se rendre, les uniformes des gendarmes sont à peu près identiques, sauf quelques petites nuances, à l’instar des boutons sur lesquels sont gravés, dans la péninsule ibérique, les mots « Gendarmerie impériale, Armée d’Espagne ». Une compagnie de la gendarmerie d’Espagne dénotera cependant, et de beaucoup, dans son équipement traditionnel. Il s’agit d’une formation de gendarmes à cheval équipés d’une arme peu banale, la lance, et connus sous l’appellation de « Lanciers-Gendarmes ».

La gendarmerie impériale

Enfin, on ne peut guère évoquer la gendarmerie impériale sans mentionner la diversité de ses missions, lesquelles dépassaient très largement le cadre du seul maintien de l’ordre au sein de l’Empire. Ainsi, le lecteur sera sans doute surpris d’apprendre qu’en plus d’encadrer des convois de prisonniers, ou faire la chasse aux déserteurs, la gendarmerie à cheval était amenée à servir de cavalerie lourde dans divers engagements, comme nous le verrons plus loin lors de l’évocation du combat de Villodrigo.

 

Mais il est temps, maintenant, de reprendre le parcours de notre héros.

 

En 1804, Béteille a le bonheur de faire partie de la première promotion de la Légion d’honneur. Il est, en effet, au nombre des « légionnaires », titre qui sera transformé, sous la restauration, par celui de « chevalier » de la Légion d’honneur. Bien que ses services et son action d’éclat au fort de Marabout aient suffi pour lui valoir la décoration, sa nomination est, en outre, appuyée par des noms prestigieux, tel celui de Murat, lequel n’hésite pas à écrire à Lacépède, grand chancelier de la Légion d’honneur :

« Au quartier général de Paris, le 4 pluviôse an 12

Le Général en chef au grand chancelier de la Légion d’honneur

J’ai l’honneur de vous adresser, citoyen Grand chancelier, une attestation très honorable en faveur du citoyen Béteille, chef de Bataillon qui a servi en Egypte avec beaucoup de zèle et de bravoure. Je vous prie de la soumettre au Grand Conseil de la Légion d’honneur qui sans doute, jugera ce brave militaire digne de la récompense à laquelle il aspire.

J’ai l’honneur de vous saluer avec la plus haute considération.

Signé Murat »

Alors que la France commence à prendre goût à la paix que lui ont apportée les années heureuses du Consulat, voilà que de sombres nuages, en provenance de l’Est, viennent annoncer la reprise des hostilités. De 1805 à 1809, les coalisés ne laisseront aucun répit à la Grande Armée qui sera essentiellement retenue bien au-delà du Rhin. C’est justement en Allemagne que Béteille va servir, jusqu’au jour où l’affaire espagnole sera suffisamment grave pour monopoliser parmi les meilleures troupes de la Grande Armée.

Ainsi en fut-il de la gendarmerie impériale, amenée, dans un premier temps, à assurer les communications, et la protection des convois contre la guérilla, entre Madrid et la frontière franco-espagnole. Au vu de la particularité de la situation dans la péninsule ibérique, il est même décidé de créer une « gendarmerie d’Espagne » forte de 20 escadrons composés, chacun, de 7 officiers, 80 cavaliers et 120 fantassins. Le 5 janvier 1810, Béteille prend la tête du 4 ème escadron de gendarmerie d’Espagne. Il est alors placé sous les ordres directs du général Buquet, véritable héros qui sauva la vie de Ney à l’armée de Sambre-et-Meuse (en 1797) et devenu, depuis ce fait glorieux, chef d’état-major de Moncey.

Cependant, la situation en Espagne ne cesse de se dégrader, les insurgés étant de plus en plus soutenus par les Britanniques qui les ravitaillent notamment en armes et en munitions. Mieux, ces derniers n’hésitent plus désormais à envoyer leurs troupes écarlates, d’abord commandées par Moore puis par Wellesley (futur duc de Wellington). Aussi, les gendarmes d’Espagne sont de plus en plus sollicités pour participer à de véritables batailles rangées. Leurs cavaliers ayant atteint une certaine renommée, les meilleurs d’entre eux sont bientôt réunis pour former la fameuse « légion à cheval de Burgos », comprenant six escadrons. Pour diriger l’un de ces escadrons d’élite, on fait naturellement appel à Béteille, lequel est nommé chef d’escadron à la légion de gendarmerie dite « de Burgos » le 4 octobre 1810. Peu après, soit le 23 janvier 1811, Béteille reçoit le grade de colonel et le commandement de ladite légion. Il a maintenant pour supérieurs le comte Dorsenne (celui-là même qui demandera, pendant l’été 1812, la croix d’officier de la légion d’honneur pour le brave Béteille) et le duc d’Istrie, plus connu sous le nom de maréchal Bessières. Béteille ne le sait pas encore, mais son plus haut fait d’armes approche à grands pas.

 

Après avoir battu Marmont à la bataille des Arapiles, le 22 juillet 1812, Wellesley s’empare sans coup férir de Madrid. Cependant, les Français, encore fort nombreux dans la péninsule, ne comptent pas en rester là. Le roi Joseph, frère de l’Empereur, faisant enfin preuve d’autorité, convoque maréchaux et généraux, fait venir à lui les troupes qui étaient encore par trop dispersées, et part, avec plus de 56.000 hommes, au-devant des Britanniques, bien décidé à les bouter hors d’Espagne. De son côté, Wellesley reçoit une première alerte, provenant d’une armée que l’on croyait moribonde, celle du général Clausel. Laissant Hill à Madrid, Wellesley décide d’en finir une bonne fois pour toutes avec Clausel et quitte la capitale ibérique à la tête de 40.000 hommes (les chiffres varient, selon les versions, entre 35.000 et 50.000 hommes. Pour notre part, le chiffre de 40.000 nous apparaît comme beaucoup plus plausible). Clausel, qui s’était aventuré jusqu’aux rives du Douro, est obligé de rétrograder, suivant une route qui passe par Burgos, cette cité qui abrite la célèbre légion à cheval, devenue, en décembre 1811, la première des six légions de la gendarmerie d’Espagne. Mais à l’approche des Britanniques, Clausel est, une nouvelle fois, forcé de se retirer. A la fin du mois de septembre 1812, Wellesley, dont les troupes anglo-portugaises sont entrées dans Burgos, ne peut se résoudre à poursuivre plus avant, tant qu’il n’aura pas soumis le château qui domine la ville. En fait, il s’agit d’une vieille forteresse remontant à l’occupation des Maures, et autour de laquelle les Français ont édifié deux frêles rangées de palissades. Fort de ses quarante mille hommes, Wellesley lance ses troupes à l’assaut du château défendu par les 2.000 soldats de Dubreton, pensant que l’affaire ne durera qu’un brève instant. Mais les Français, qui ne l’entendent pas de cette oreille, ramènent chaque vague d’assaut, la baïonnette dans les reins. Pendant trente-quatre jours, le général britannique épuise ses hommes dans d’inutiles tentatives, jusqu’au moment où il est obligé de lever le siège, l’armée de Joseph étant sur le point de l’atteindre. Et c’est maintenant au tour de Wellesley de connaître l’angoisse d’être poursuivi. Du reste, si Joseph avait écouté Jourdan et ne s’était finalement rallié à l’avis de Soult, beaucoup trop prudent, c’est tout le corps expéditionnaire britannique qui aurait pu être détruit ou fait prisonnier.

Mais avant de pouvoir se soustraire à cette armée française qui a soif de revanche, l’arrière-garde de Wellesley va goûter aux sabres de nos braves cavaliers lors du combat de Venta del Pozo, engagement qui devint célèbre sous le nom de l’action qui suivit à Villodrigo (ou Villadiego suivant d’autres sources. On notera, d’ailleurs, qu’un village répondant au nom de Villadiego, et au pied duquel coule la rivière Brulles, existe toujours en Espagne. Il est situé à seulement 39 km de Burgos).

 

Nous sommes le 23 octobre 1812. L’avant-garde française, composée de la division de cavalerie légère du général Jean-Baptiste Curto (3 ème Hussards, 13 ème, 14 ème, 22 ème, 26 ème et 28 ème Chasseurs), de la division de dragons du général Pierre Boyer (6 ème, 11 ème, 15 ème et 25 ème Dragons) et de la brigade du général Faverot (15 ème Chasseurs, lanciers du grand-duché de Berg et légion de Burgos), est sur le point de rejoindre l’arrière-garde anglo-allemande du général de division Stapleton Cotton. Engagé sur la route du Sud-Ouest, en direction de Torquemada, Cotton, qui ne peut plus se défiler, se voit obligé d’accepter le combat. Face aux 3.200 cavaliers français, il ne peut engager que 2.800 hommes, mais tous issus de troupes d’élite. Ainsi dispose-t-il de la brigade de la King’s German Legion (KGL) du colonel Colin Halkett (1 er et 2 ème bataillons légers), de la brigade de cavalerie légère du général George Anson (11 ème, 12 ème et 16 ème dragons légers), de la brigade de cavalerie lourde du général George Bock (1 er et 2 ème dragons de la KGL) et de l’escadron de la Royal Horse Artillery placé, avec ses six canons, sous les ordres de Norman Ramsay. Il cherche, toutefois, à obtenir l’avantage de la position. Son choix se porte sur un point non éloigné du village de Villodrigo (ou Villadiego), là où la route principale vient à enjamber, à l’aide d’un pont de pierre, le lit profond et asséché d’un cours d’eau. Ayant fait passer la majeure partie de ses troupes sur l’autre rive, Cotton confie à la cavalerie d’Anson, restée de l’autre côté du pont, la mission d’entraîner les premiers escadrons français à sa suite, afin de les attirer dans une véritable embuscade : dès que les deux premiers escadrons français auront franchi le pont, les artilleurs de Ramsay sont chargés d’ouvrir le feu sur eux (à mitraille), les rescapés de ce déluge de feu et de fer devant, ensuite, être anéantis par les dragons de Bock. Si, sur le papier, le plan paraît particulièrement efficace, et redoutable, sa mise en application va laisser à désirer, pour le grand profit de la cavalerie française. Effectivement, la brigade d’Anson, après avoir traversé le pont, commet l’impardonnable erreur d’emprunter la mauvaise direction et de s’arrêter au beau milieu de la route, gênant ainsi tant le tir de l’artillerie anglaise que la charge de Bock. Les dragons rouges d’Anson ont à peine le temps de se remettre en ordre de bataille que les Français sont déjà sur eux. S’ensuit une mêlée terrifiante où vont se jeter deux escadrons de la légion à cheval de Burgos. La cavalerie lourde de Bock est également de la partie, ces fameux dragons de la KGL dont un officier, le Hanovrien Carl von Hodenberg, dira plus tard de cette action à laquelle il participa : « le contact initial entre les deux formations fut fait avec tant de vigueur que nous fûmes en un instant mélangés, les amis et les ennemis étant presque impossibles à distinguer… le sol était jonché de Français, et nos propres pertes étaient extrêmement sévères. » Après dix minutes d’un combat acharné et d’une violence absolue, rien n’est encore décidé. C’est alors qu’interviennent les dragons de Boyer qui avaient eu l’heureuse idée de franchir l’obstacle naturel à un endroit où on ne les attendait pas. Mais il faut encore attendre la charge de deux escadrons de gendarmerie, tenus jusqu’ici en réserve, pour décider du sort de cette « affaire ». Sous ce nouveau choc, la cavalerie anglo-allemande explose littéralement et s’enfuit dans le plus grand désordre. Sur le champ de bataille gisent des corps souvent plus morts que vifs. En tout, les pertes s’élèvent, de chaque côté, à environ 200 hommes.

Au nombre des blessés figure le colonel Béteille, ce dernier ayant reçu pas moins de 12 coups de sabre : un à l’hypocondre gauche, un très large qui a mis à découvert le cerveau, un qui a fracturé la partie écailleuse du temporal gauche, un à la paupière supérieure de l’œil gauche, un à l’arcade sourcilière gauche, un très large qui a fracturé l’os de la mâchoire supérieure du côté gauche, un au menton, un au bras gauche, un au pouce droit, un au médius gauche, un qui, pénétrant entre l’indicateur et le médius dans la même main, a fracturé les os du métacarpe, et un à la paume de la même main (selon le rapport établi par le chirurgien-major qui l’a examiné). On a du mal à concevoir que Béteille ait pu survivre à autant de blessures, surtout à celle ayant mis à nu une partie de son cerveau. Du reste, il fut, un moment, considéré comme mort. Et sans doute était-ce le sort qui l’attendait, si son aide de camp ne l’avait retrouvé et transporté à l’ambulance. D’après la légende, Béteille, couvert de sang et dépouillé, aurait été reconnu grâce à la couleur de ses chaussettes !

Si à Villodrigo, nom inscrit sur le drapeau de la gendarmerie nationale, les gendarmes acquirent des titres éternels à la gloire, n’oublions pas les autres cavaliers de l’armée française qui ne déméritèrent pas, loin s’en faut. Ainsi, les lanciers du grand-duché de Berg, qui se frottèrent directement aux dragons de la KGL, obtinrent-ils le privilège de porter des pennons, rose sur blanc, à leur lance, en récompense pour leur action d’éclat à Villodrigo.

Enfin, pour en terminer avec Villodrigo, laissons la parole au Commandant Denis-Charles Parquin, lequel nous fait une remarquable relation de cet épisode, et de ses suites, dans ses « Mémoires » :

« A l’affaire de Burgos, il y eut un fait d’armes de cavalerie qui honore à jamais un régiment provisoire de gendarmerie. Ces troupes exécutèrent avec une énergie incroyable des charges à fond et successives sur la cavalerie anglaise, qui fut mise en déroute complète. Les Anglais prirent cette troupe d’élite pour des gentilshommes : le chapeau bordé en argent, et la grande tenue magnifique dont ces gendarmes étaient revêtus, en faisaient sans contredit la plus belle troupe de l’armée, comme elle en fut l’orgueil en cette occasion. Par leurs charges brillantes, ils avaient jeté la terreur chez les Anglais.

Charge cavalerie anglaise

Parfaitement montés, et armés de leurs grands sabres si dangereux par la pointe, ils avaient fait un carnage affreux dans la cavalerie ennemie. L’empereur, à son retour de Russie, récompensa, contre son habitude, d’une manière éclatante, ce régiment qui ne faisait pas la guerre sous ses yeux. Son colonel [M. Béteille] qui avait été ramassé sur le champ de bataille couvert de blessures, fut fait général. Ce régiment fut traité comme l’était la garde impériale, où l’on sautait deux grades lorsqu’on passait dans la ligne, et les décorations ne lui furent épargnées. En un mot, ce corps de gendarmerie qui avait fait payer si cher sa connaissance à l’armée anglaise, fut décimé par l’empereur en honneurs et en récompenses. »

 

Comme nous l’indique Parquin, non seulement Béteille fut fait général de brigade, mais encore obtint-il la croix d’officier de la Légion d’honneur le 10 février 1813. Le maréchal Moncey, en personne, avait préalablement écrit au ministre de la guerre, le 6 janvier 1813, pour recommander Béteille dans l’attribution de ces grade et décoration. Par la même occasion, Napoléon aurait fait de Béteille un baron. Si l’on emploie, ici, le conditionnel, c’est parce qu’il semble que Béteille n’ait jamais reçu la lettre patente devant confirmer son titre nobiliaire. Il est vrai qu’à partir de 1813, les événements se précipitèrent, ne laissant que peu de place aux régularisations administratives.

Béteille, qui s’était rapidement remis de ses terribles blessures, reprit du service et fut d’abord envoyé à Lyon, afin d’effectuer des tâches peu glorieuses, comme la traque des déserteurs, mission qu’il accomplissait avec la plus grande répugnance. Cependant, l’invasion du territoire national, en 1814, allait lui permettre de reprendre des activités toutes militaires. On le retrouve notamment dans le département de l’Ain, luttant contre les Autrichiens. Mais la première abdication de Napoléon, le 6 avril 1814, sonne en même temps le glas de sa carrière active.

 

Buste de Jean Alexis Béteille

Après trente-deux années de bons et loyaux services, et arrivé à l’âge respectable (pour l’époque) de cinquante et un ans, Béteille glisse lentement vers une retraite bien méritée. Il n’est pourtant pas oublié par les honneurs, Louis XVIII faisant de notre Aveyronnais un commandant de la Légion d’honneur le 23 août 1814.

Mais après les « cent jours », Louis XVIII, qui n’a plus l’esprit à se concilier l’armée mais plutôt à la châtier pour s’être ralliée à l’Empereur, va accumuler les vexations à l’égard de cette dernière. C’est le temps des « demi-solde », triste sort réservé aux officiers du 1 er Empire et auquel Béteille ne va pas échapper. La capitale lui est même interdite, raison pour laquelle on le retrouve, au début de l’année 1817, à Nevers, dans le département de la Nièvre. Néanmoins, le jour du retour en grâce n’est pas loin. D’abord autorisé à séjourner à Paris, Béteille reçoit le titre de commandeur de l’ordre royal de la Légion d’honneur le 23 août 1817.

Son honneur retrouvé, Béteille s’établit de façon définitive à Paris, ne s’en échappant qu’à de rares occasions pour de brefs séjours en Aveyron. Dans son département natal, ce solitaire entré dans l’armée comme l’on entre dans les ordres, a tout de même la joie d’y retrouver sa famille, et plus particulièrement ses neveu et nièces pour lesquels il nourrit un véritable amour paternel. Il n’oublie pas non plus ses amis, à l’instar de Jean Amans Biron, un « pays » qui fut, comme lui, gendarme en Espagne. Du reste, Béteille montra toujours à Biron une tendre sollicitude, au point d’en faire le régisseur de son domaine de Puech Mourguiol (près Du Monastère). Il s’inquiéta également de l’avenir du fils Biron, n’hésitant pas à demander pour ce dernier l’octroi d’une bourse (d’études) royale, ainsi qu’en atteste une lettre du ministre de l’instruction publique, en date à Paris du 5 septembre 1835. Au demeurant, cette missive présente un autre intérêt, tenant au fait que le ministre répond au « général » et non au « baron ». Devons-nous y voir la preuve que Béteille n’ait jamais été vraiment baron ? De toute façon, et même si Béteille ne put bénéficier de ce titre, force est de reconnaître qu’il possédait la véritable noblesse… celle du cœur !

 

Aujourd’hui, Jean Alexis Béteille, nous pensons à toi. Car si les livres d’histoire, à quelques rares exceptions près, ont oublié jusqu’à ton nom, tes compatriotes, eux, garderont toujours un souvenir ému de ta bravoure, de ton sacrifice pour les autres et de l’homme d’honneur que tu étais. Nous n’oublions pas non plus tes compagnons de misère et de gloire, avec lesquels tu as écrit la plus belle page de l’histoire de France.

Pour reprendre la maxime de l’Association pour la Conservation des Monuments Napoléoniens (ACMN) :

« A EUX LA GLOIRE, A NOUS LA MÉMOIRE »

 

 

Pascal Cazottes, FINS

 

 

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