NAPOLÉON ET LES ANIMAUX

Par Pascal Cazottes, FINS

Dédié à la mémoire de Ben Weider
pour son deuxième anniversaire de décès, le 17 octobre

 

Quand on compulse l’immense littérature consacrée à Napoléon 1 er, on s’aperçoit que bien peu d’auteurs ont mentionné, pour ne pas dire seulement « évoqué », les rapports que ce dernier entretenait avec les animaux. Au mieux, considèrent-ils que l’Empereur éprouvait de l’indifférence à leur égard. En fait, il n’en est rien, et l’on peut même avancer qu’il les a véritablement aimés.

Les chiens et les chevaux ont été présents presque tout au long de son existence, de sorte qu’il lui a été permis d’apprécier, un peu plus chaque jour, les qualités de nos compagnons à quatre pattes. Même au sein de sa Grande Armée, le plus fidèle ami de l’homme et sa plus belle conquête se montraient des auxiliaires indispensables, bien que leurs rôles respectifs aient différé de beaucoup. Alors que le cheval participait pleinement aux batailles et permettait même, parfois, de décider de leur sort, le chien était seulement là pour tenir compagnie aux grognards et leur apporter une note d’amour et de consolation lorsque les fusils avaient cessé de parler. Car les chiens de guerre n’existaient pas à cette époque, même si quelques-uns des canidés accompagnant habituellement les régiments ont su se couvrir de gloire à l’occasion de campagnes épiques, comme nous le verrons plus loin.

Les chevaux et les chiens étaient donc particulièrement appréciés dans l’armée, jusqu’au plus haut de la hiérarchie militaire, à tel point que certains maréchaux avaient voulu les faire figurer dans leurs armoiries.

Ainsi en est-il des blasons de Mortier et de Murat, sur lesquels le cheval figure en bonne place, ou encore de l’emblème de Masséna, dont la devise « VICTOR ET FIDELIS » apparaît très clairement dans la description de ses armes : « D’or à la Victoire ailée de carnation, tenant d’une main une palme et de l’autre une couronne d’olivier, le tout de sinople, accompagnée en pointe d’un chien couché de sable ; au chef de gueules semé d’étoiles d’argent. »

En ce qui concerne les animaux dits « sauvages », l’Empereur avait parfois l’occasion de les côtoyer à la Malmaison ou lors de parties de chasses dictées par sa fonction impériale. Bien que le but de ces tristes journées fut de tuer du gibier, on ne peut pas dire que Napoléon causa directement la mort de beaucoup de ces créatures de la forêt, ratant le plus souvent sa cible. Du reste, il s’ennuyait prodigieusement lors de ces distractions « royales », ainsi que nous le rappelle Constant, son valet de chambre, dans ses « Mémoires intimes de Napoléon 1 er » : « L’Empereur, comme on l’a dit ailleurs, ne prenait du plaisir de la chasse qu’autant qu’il en fallait pour se conformer aux exigences de l’usage qui font de ce royal exercice un accompagnement nécessaire du trône et de la couronne. Pourtant je l’ai vu quelquefois s’y livrer assez longtemps pour faire croire qu’il ne s’y ennuyait pas. Il chassa un jour dans la forêt de Rambouillet depuis six heures du matin jusqu’à huit heures du soir ; c’était un cerf qui avait causé cette excursion extraordinaire et je me rappelle qu’on revint même sans l’avoir forcé. Dans une des chasses impériales de Rambouillet, à laquelle assistait l’impératrice Joséphine, un cerf poursuivi par les chasseurs vint se jeter sous la voiture de l’impératrice. Cet asile ne le trahit pas, car sa Majesté, touchée des larmes du pauvre animal, demanda sa grâce à l’Empereur. Le cerf fut épargné, et la bonne Joséphine lui attacha elle-même autour du cou un collier d’argent, qui devait attester sa délivrance et le protéger contre les attaques de tous les chasseurs. »

 

Napoléon et les chevaux

 

Lorsque l’on sait que Napoléon passa plus de temps à cheval que dans son lit, son intérêt pour l’espèce équine apparaît comme bien naturel. Il appréciait les belles montures, et particulièrement les chevaux arabes qu’il voulait « entiers » (autrement dit « non castrés »). C’est, bien entendu, pendant la campagne d’Egypte que l’occasion lui fut donnée d’admirer ces magnifiques destriers, pleins de fougue et de prestance. Mais, encore une fois, laissons la parole à Constant, témoin privilégié de la vie de l’Empereur : « Sa Majesté tenait beaucoup à ce que ses chevaux fussent très beaux, et dans les dernières années de son règne elle ne montait que des chevaux arabes. Il y eut quelques-uns de ces nobles animaux que l’empereur affectionna, entre autres la Styrie, qu’il montait au Saint-Bernard et à Marengo. Après cette dernière campagne, il voulut que son favori finit sa vie dans le luxe du repos. Marengo et le grand Saint-Bernard étaient déjà une carrière assez bien remplie. L’Empereur eut aussi pendant quelques années un cheval arabe d’un rare instinct, et qui lui plaisait beaucoup. Tout le temps qu’il attendait son cavalier, il eût été difficile de lui découvrir la moindre grâce ; mais dès qu’il entendait les tambours battre aux champs, ce qui annonçait la présence de Sa Majesté, il se redressait avec fierté, agitait sa tête en tous sens, battait du pied la terre, et jusqu’au moment où l’Empereur en descendait, son cheval était le plus beau qu’on eût pu voir (il s’agissait d’un cheval à la robe grise du nom de « Wagram », NdlA) ».

Parmi la centaine de chevaux qui vinrent habiter l’écurie impériale, certains léguèrent leur nom à la postérité. Ainsi en fut-il de Roitelet, un alezan aux origines limousine et anglaise dont le courage faisait honneur à son illustre cavalier, ou bien encore de Cyrus, présent à la bataille d’Austerlitz. Mais le plus célèbre de ces fameux coursiers reste, de loin, le Vizir, don du sultan de Turquie. Arrivé en France en 1804, ce superbe animal accompagna l’Empereur jusqu’à Sainte-Hélène. Au décès de son maître, il fut amené en Angleterre, puis restitué à la France où il finit ses jours. Naturellement, bien d’autres noms pourraient encore être cités, tels le Iéna ou le Ramier. Napoléon eut même un cheval qui portait le nom de « l’Evêque ». Ce dernier donna lieu à une amusante anecdote.

Se trouvant un jour à Raab, l’Empereur s’apprêtait à monter un cheval que Jardin, son premier piqueur, tenait par la bride, lorsque l’évêque de la ville s’approcha dans sa direction.

LE VIZIR Cheval arabe ayant appartenu
à Napoléon 1er - Musée de l'Armée

A la vue du prélat, Napoléon dit tout bas à Jardin : « N’est-ce pas l’évêque ? » Le piqueur, qui ne voyait pas l’évêque, et qui ne s’occupait que du cheval qu’il tenait, lui répondit : « Non, Sire, c’est Soliman. – Je te demande si ce n’est pas l’évêque ? – Je vous assure, Sire, que vous l’avez monté au dernier relais. » Napoléon ne put s’empêcher de rire du quiproquo, en se rappelant qu’il avait un cheval appelé effectivement l’Evêque.

 

N’oubliant pas son armée, Napoléon dota celle-ci d’une impressionnante cavalerie dont les effectifs ne cessèrent de grandir jusqu’à la fatidique campagne de Russie. Ayant compris l’atout majeur que représentait l’emploi du cheval, surtout dans la guerre de mouvement qu’il affectionnait tant, l’Empereur partit à la rencontre de l’ennemi, en 1805, avec quelques 15.000 cavaliers. Après avoir montré leur efficacité à Austerlitz, les centaures impériaux furent multipliés par deux durant la campagne de 1806. Entre le 7 octobre et le 7 novembre de cette année-là, la cavalerie de la Grande Armée livra dix-sept combats et se permit même de prendre une place forte (Stettin). L’année suivante, la gloire fut une nouvelle fois au rendez-vous pour les cavaliers de Napoléon, dont le nombre incroyable atteignait les 80.000 hommes. A Eylau, les quatre-vingts escadrons de Murat rétablirent une situation particulièrement périlleuse et participèrent de façon déterminante à la victoire. Cependant, les chevaux payèrent un lourd tribu lors de cette confrontation. C’est d’ailleurs au cours de ce carnage que périt la jument de Marbot, laquelle eut droit à quelques lignes dans les mémoires de celui qui allait devenir pair de France. Mais écoutons plutôt son incroyable histoire. Alors que le 14 e de ligne était sur le point d’être anéanti, Napoléon envoya le capitaine Marbot, aide de camp d’Augereau, communiquer l’ordre de se replier au brave régiment. Grâce à la rapidité de sa jument Lisette, Marbot parvint jusqu’au carré, après avoir échappé aux cosaques et à une pluie de projectiles. Le colonel du 14 e ayant péri, c’est au chef de bataillon Daussy que Marbot délivra son message. Mais celui-ci lui fit remarquer qu’il n’était plus temps de battre en retraite, une colonne russe s’apprêtant à fondre sur eux, cette dernière n’étant plus qu’à cent mètres de distance. Daussy demanda, par contre, à Marbot de transmettre à l’Empereur les adieux du régiment, ainsi que l’aigle qu’il lui était désormais impossible de défendre. Marbot n’avait pas plus tôt saisi l’emblème sacré qu’un boulet vint lui arracher son chapeau, provoquant une forte commotion chez le capitaine : « Un des nombreux boulets que nous lançaient les Russes traversa la corne de derrière de mon chapeau. La commotion fut d’autant plus terrible que mon chapeau, étant retenu par une forte courroie de cuir fixée sous le menton, offrait plus de résistance au coup. Je fus comme anéanti, mais ne tombai pas de cheval. Le sang me coulait par le nez, les oreilles et même par les yeux. Néanmoins, j’entendais encore, je voyais, je comprenais et conservais toutes mes facultés intellectuelles, bien que mes membres fussent paralysés au point qu’il m’était impossible de remuer un seul doigt. Cependant, la colonne d’infanterie russe que nous venions d’apercevoir abordait le monticule ; c’étaient des grenadiers, dont les bonnets garnis de métal avaient la forme de mitres. Ces hommes, gorgés d’eau-de-vie, et en nombre infiniment supérieur, se jetèrent avec furie sur les faibles débris de l’ infortuné 14 e …. Néanmoins nos braves Français se défendirent vaillamment avec leurs baïonnettes, et lorsque le carré eut été enfoncé, ils se groupèrent en plusieurs pelotons et soutinrent fort longtemps ce combat disproportionné… Non seulement on se battait autour de moi, ce qui m’exposait aux coups de baïonnette, mais un officier russe, à la figure atroce, faisait de constants efforts pour me percer de son épée… Parmi les Français qui s’étaient adossés au flanc gauche de ma jument, se trouvait un fourrier que je connaissais pour l’avoir vu souvent chez le maréchal dont il copiait les états de situation. Cet homme, attaqué et blessé par plusieurs grenadiers ennemis, tomba sous le ventre de Lisette et saisissait ma jambe pour tâcher de se relever, lorsqu’un grenadier russe, dont l’ivresse rendait les pas fort incertains, ayant voulu l’achever en lui perçant la poitrine, perdit l’équilibre, et la pointe de sa baïonnette mal dirigée vint s’égarer dans mon manteau gonflé par le vent. Le Russe, voyant que je ne tombais pas, laissa le fourrier pour me porter une infinité de coups d’abord inutiles, mais dont l’un, m’atteignant enfin, traversa mon bras gauche, dont je sentis avec un plaisir affreux couler le sang tout chaud…

Le grenadier russe, redoublant de fureur, me portait encore un coup, lorsque la force qu’il y mit le faisant trébucher, sa baïonnette s’enfonça dans la cuisse de ma jument, qui, rendue par la douleur à ses instincts féroces, se précipita sur le Russe et d’une seule bouchée lui arracha avec ses dents le nez, les lèvres, les paupières ainsi que toute la peau du visage, et en fit une « tête de mort vivante » et toute rouge… C’était horrible à voir. Puis se jetant avec furie au milieu des combattants, Lisette, ruant et mordant, renverse tout ce qu’elle rencontre sur son passage. L’officier ennemi qui avait si souvent essayé de me frapper, ayant voulu l’arrêter par la bride, elle le saisit par le ventre, et l’enlevant avec facilité, elle l’emporta hors de la mêlée, au bas du monticule, où, après lui avoir arraché les entrailles à coups de dents et broyé le corps sous ses pieds, elle le laissa mourant sur la neige. Reprenant ensuite le chemin par lequel elle était venue, elle se dirigea au triple galop vers le cimetière d’Eylau. » Lisette, dont l’artère avait été sectionnée par le coup de baïonnette, finit par tomber, non sans avoir laissé auparavant son cavalier étendu sur le sol.

Cette campagne de Pologne fut particulièrement meurtrière pour les chevaux, puisque 16.000 d’entre eux disparurent en l’espace de quatre mois seulement.

Conscient des ravages causés par la guerre, Napoléon prend plusieurs mesures pour conserver à l’armée un nombre suffisant de chevaux de qualité. Parmi ces mesures, notons la signature, au mois de juillet 1806, d’un décret portant sur la création d’un certain nombre de dépôts dits « d’étalons » sur le territoire français. Les plus beaux spécimens chevalins se trouvent ainsi réunis en des lieux spécialement conçus pour les recevoir, de manière à pérenniser les races équines. Au fil des ans, de nombreux haras verront le jour, dont les plus grands compteront jusqu’à plus de quarante étalons français. Au nombre de ces grands haras, se trouve le Haras impérial de Rodez, lequel voit le jour en l’année 1809 (il fête, cette année, son bicentenaire) et vient s’installer dans l’ancienne chartreuse de la ville. Autre mesure destinée à pallier au déficit chronique des chevaux : l’Empereur confie le recrutement des montures, dès 1807, à des dépôts généraux chargés d’acquérir les bêtes nécessaires. Leur travail s’effectue dans des départements ou des régions bien ciblés, en fonction des besoins de la cavalerie. Par exemple, les chevaux affectés aux dragons ou aux cuirassiers seront choisis dans le Calvados ou la Manche, là où les animaux sont plus lourds et plus robustes. A contrario, les chevaux destinés aux hussards, et recherchés pour leur fougue et leur rapidité, seront achetés dans le Nord, les Pyrénées ou encore la Bretagne.

Egalement sensible au sort des chevaux de sa cavalerie, lesquels périront presque entièrement suite à la désastreuse campagne de Russie (sur 70.000 équidés entrés sur le territoire russe, seulement 3.000 parviendront à regagner le Niémen. Au cours de la retraite, il en mourait des centaines chaque nuit [selon le 29 e bulletin]), Napoléon fait créer des dépôts spécialisés dont la vocation est d’accueillir les chevaux malades et/ou fatigués. Supposés y trouver du repos, des soins et suffisamment de nourriture, les équidés aux états de service irréprochables y sont, en fait, laissés dans des conditions d’hygiène déplorables, propices à la propagation des maladies. Le problème est que la réglementation mise en place n’y est nullement respectée. Et l’on retrouve le même problème dans la plupart des régiments en campagne où les cavaliers, bien souvent eux-mêmes épuisés, ne prennent plus la peine d’appliquer les nombreux textes réglementaires relatifs aux soins et aux rations nécessaires. Bien entendu, il y a des vétérinaires pour vérifier l’état de santé des chevaux, mais ceux-ci sont tout simplement débordés par leur tâche insurmontable. Comment, en effet, assumer convenablement ses fonctions lorsque l’on doit s’occuper d’un millier de chevaux ? Autre ennemi du vétérinaire : le chef d’escadron qui, en temps de guerre, a bien d’autres chats à fouetter. Là encore, Napoléon essaiera d’améliorer les choses en faisant doubler le nombre des vétérinaires. En 1813, et en pleine campagne de Saxe, l’Empereur fait créer, en France, de nouvelles écoles vétérinaires. Parmi elles, nous noterons celles de Lyon et d’Alfort qui connaîtront une grande prospérité.

En 1815, les effectifs de la cavalerie française seront remontés pour connaître leurs dernières heures de gloire, sur le Mont-Saint-Jean, dans des charges aussi brillantes qu’inutiles.

Le dernier exploit de la cavalerie impériale, et même de toute l’armée, revient aux dragons d’Exelmans, lesquels culbuteront la cavalerie prussienne à Rocquencourt.

 

 

Napoléon et les chiens

 


Fortuné, le chien de Joséphine
Avant son mariage avec Joséphine, on ne sait absolument rien sur les éventuelles amitiés que le jeune Bonaparte aurait pu tisser avec la gent canine. Tout semble, en effet, commencer avec Fortuné, le chien de Joséphine. Encore que, dans ce cas précis, on ne puisse parler de relations amicales, mais plutôt d’une rivalité permanente entre les deux amoureux de Joséphine ! Cette rivalité atteindra même son paroxysme lors de la nuit de noces, moment crucial qui poussera l’hargneux et jaloux petit carlin à aller planter ses crocs dans le mollet du général. Après une telle agression, tout autre que Bonaparte se serait assurément débarrassé du gênant cabot, mais, soit par amour pour Joséphine, soit par respect pour cette vie animale, le général ne frappa même jamais Fortuné. Et seul le destin, ayant pris un jour l’apparence d’un puissant dogue, vint délivrer Napoléon Bonaparte de son encombrant rival. Bien des années plus tard, et a contrario, le chien de Marie-Louise, du nom de Fritzkin, manifesta à l’Empereur son affection à grands coups de « léchouilles » sur l’auguste visage.

Cependant, Napoléon n’eut pas à attendre d’épouser Marie-Louise pour se rendre compte de ces grandes qualités propres à l’espèce canine : la fidélité et l’amour. Déjà, au soir de la bataille de Bassano (8 septembre 1796), il s’était ému devant un spectacle bien touchant, celui d’un chien qui ne pouvait se résoudre à quitter le cadavre de son maître et continuait à le lécher tout en faisant entendre ses cris de douleur.

Parallèlement, celui qui allait devenir premier Consul, puis Empereur des Français, s’était aperçu d’une autre caractéristique du plus fidèle ami de l’homme : sa propension à garder un territoire donné et à le défendre. Dès lors, nul ne sera étonné d’apprendre que la Malmaison était protégée par de redoutables chiens de garde.

Une fois de plus, c’est Constant qui nous rappelle ce fait par la relation d’une affaire qui aurait pu tourner bien mal : « Le concierge de la Malmaison, qui avait toute la confiance de ses maîtres, entre autres moyens de défense et de surveillance imaginés par lui, pour mettre la demeure et la personne du premier Consul à l’abri d’un coup de main, avait fait dresser pour la garde du château plusieurs chiens énormes, au nombre desquels se trouvaient deux très beaux chiens de Terre-Neuve.

On travaillait sans cesse aux embellissements de la Malmaison, une foule d’ouvriers y passaient les nuits, et l’on avait grand soin de les avertir de ne pas s’aventurer seuls dehors. Une nuit que quelques-uns des chiens de garde étaient avec les ouvriers dans l’intérieur du château et se laissaient caresser par eux, leur douceur apparente inspira à un de ces hommes assez de courage ou plutôt d’imprudence pour qu’il ne craignît pas de sortir ; il crut même ne pouvoir mieux faire, pour éviter tout danger, que de se mettre sous la protection d’un de ces terribles animaux. Il en prit donc un avec lui, et ils passèrent très amicalement ensemble le seuil de la porte ; mais à peine furent-ils dehors, que le chien s’élança sur son malheureux compagnon et le renversa ; les cris du pauvre ouvrier réveillèrent plusieurs gens de service, et l’on courut à son secours ; il était temps, car le chien le tenait terrassé et lui serrait cruellement la gorge ; on le releva grièvement blessé. Madame Bonaparte, qui apprit cet accident, fit soigner jusqu’à parfaite guérison celui qui avait manqué d’être victime, et lui donna une forte gratification, en lui recommandant plus de prudence à l’avenir. »

Tom Pipes, le brave Terre-Neuve de
Sir George Cockburn

Si les chiens de Terre-Neuve de la Malmaison avaient développé de l’agressivité suite au dressage dont ils avaient été l’objet, il en fut tout autrement de « Tom Pipes », le brave Terre-Neuve de Sir George Cockburn, l’amiral qui fut chargé de veiller sur Napoléon à Sainte-Hélène jusqu’à l’arrivée du sinistre Hudson Lowe. Tom Pipes, qui accompagnait toujours son maître, s’était lié d’amitié avec la famille Balcombe qui accueillait momentanément Napoléon, et plus particulièrement avec la charmante Betzy, dernier rayon de soleil dans la vie de l’illustre exilé. Un jour que l’amiral Cockburn était reçu chez les Balcombe, aux Eglantiers, Betzy invita Tom Pipes, fourbu par la course qu’il venait d’effectuer, à se rafraîchir dans un bassin de la propriété. Au sortir de son bain, le Terre-Neuve s’approcha de l’Empereur, lequel travaillait alors dans le jardin et était bien trop absorbé par ses pensées pour se rendre compte de la présence de l’animal. Arrivé à la hauteur de Napoléon, le chien s’ébroua et administra à l’hôte des Balcombe une douche colossale.

Ayant, qui plus est, reconnu Napoléon qu’il avait côtoyé à bord du Northumberland, il voulut lui manifester sa joie de le retrouver par des démonstrations qui sont l’apanage des chiens de grande taille, comme poser les pattes sur les épaules du malheureux humain qui ne s’y attend pas. Le résultat fut qu’en plus d’être trempé, Napoléon se retrouva couvert de boue ! Emporté, au début, par la colère, l’Empereur réalisa le comique de la situation, celui-là même qui venait de provoquer l’hilarité chez la jeune Betzy, témoin de la scène, et se mit à rire à son tour.

Enfin, lorsque l’on sait que Napoléon avait emporté avec lui, dans son exil à l’île d’Elbe, un magnifique Berger des Abruzzes, on peut être persuadé qu’il appréciait véritablement la gent canine.

Il en fut de même pour ses soldats qui voyaient dans les chiens adoptés par les régiments de véritables compagnons, toujours prêts à les réconforter de leurs misères par quelques affectueux coups de langue. Napoléon, lui-même, eut droit aux sollicitudes de l’un de ces braves chiens, venu le consoler alors qu’il pleurait la perte de son ami Duroc. Néanmoins, ces canidés, recherchés pour leur affection, surent également montrer des qualités de bravoure qui n’avaient rien à envier à celles du plus preux des soldats.

Tel fut le cas de Moustache, un barbet qui suivait une compagnie d’élite de grenadiers appartenant au 40 e régiment d’infanterie. A Austerlitz, ce régiment, commandé par le colonel Legendre d’Harvesse, faisait partie de la division Suchet, elle-même composante du 5 e corps d’armée sous les ordres du maréchal Lannes. Or, ce 2 décembre 1805, la division Suchet eut fort à faire, notamment pour repousser la droite ennemie dirigée par Bagration. Et c’est au cours d’une charge du 40 e de ligne, secondé par le 34 e, que le brave Moustache se distingua. Dans la fureur de l’engagement, le porte-drapeau du régiment se retrouva, à un moment, complètement isolé et cerné par les Russes. Malgré son courage et ses efforts déployés pour tenir l’ennemi à distance, en effectuant de grands moulinets à l’aide de son drapeau, il fut bientôt sur le point de succomber sous le nombre et forcé d’appeler à l’aide, plus préoccupé par la perte de l’Aigle du régiment que par la perte de sa propre vie.

Le brave Moustache

Mais il eut beau crier « au drapeau ! », personne ne l’entendit, excepté Moustache. Aussitôt, celui-ci se précipita, au milieu des balles et de la mitraille, pour porter secours au porte-drapeau qui, mortellement blessé, finit par s’écrouler, tout en serrant contre lui le précieux drapeau du régiment. D’un bond, Moustache se jeta sur le corps du malheureux soldat et fit face aux Russes, en aboyant furieusement. Les baïonnettes ennemies étaient déjà sur lui, lorsqu’il fut miraculeusement sauvé par une fusillade qui sema le chaos chez l’ennemi. Ne pouvant plus rien pour le porte-drapeau, Moustache s’employa, par contre, à sauver le drapeau dont il saisit la hampe à pleine gueule. Il dut fournir des efforts surhumains (si l’on peut dire) pour dégager le drapeau dont l’étoffe était restée coincée sous le corps du soldat. Le tissu finit par se déchirer et Moustache put s’élancer vers les lignes françaises, rapportant fièrement dans sa gueule les lambeaux déchiquetés de l’Aigle. Il n’avait plus que quelques mètres à parcourir pour rejoindre les Français, au moment où une balle ennemie l’atteignit et lui fracassa une patte. Le combat s’étant quelque peu déplacé, des soldats français eurent l’occasion de venir à son aide. Ils le retrouvèrent allongé et sans force, mais tenant toujours dans la gueule la hampe du drapeau. En récompense de sa bravoure, on lui prodigua les meilleurs soins et il fut décoré par le maréchal Lannes en personne. Sur son collier trôna, désormais, une belle médaille d’argent sur laquelle avait été inscrit, d’un côté : « Moustache, chien français. Qu’il soit toujours respecté comme un brave. », et, sur l’autre face : « A la bataille d’Austerlitz, il eut la patte cassée en sauvant le drapeau de son régiment ». Moustache fut même présenté à l’Empereur, et, pour l’occasion, on lui apprit le salut militaire en soulevant une patte à hauteur de l’oreille.

Si l’histoire de Moustache est parvenue jusqu’à nous, à grands renforts de détails, n’oublions pas ces autres chiens valeureux, certes plus anonymes, mais ayant tout autant mérité de la patrie. Ainsi en est-il de Patte-Blanche qui eut, tout comme Moustache, l’honneur de sauver un drapeau, celui du 116 e de ligne, lors d’une bataille au Portugal, ou encore de Moffino, lequel participa à toute la campagne de Russie, d’un bout à l’autre. Et songeons un instant à tous ces kilomètres et à toutes ces privations qui furent son lot de chaque jour de cette terrible campagne.

A côté de ces « chiens de régiments », d’autres canidés eurent droit aux faveurs de l’armée : les chiens de l’Hospice du Grand-Saint-Bernard. Lors de la seconde campagne d’Italie, le premier Consul, réitérant l’exploit d’Hannibal, fit franchir les Alpes à son armée. Mais cette traversée, par le col du Grand-Saint-Bernard, fut loin d’être aisée, et plusieurs soldats français ne durent la vie qu’au dévouement des chiens de l’hospice, ainsi que nous le rappelle l’incontournable Constant : « De jeunes soldats qui s’étaient égarés dans les neiges avaient été découverts, presque morts de froid, par les chiens des religieux, et transportés à l’hospice, où ils avaient reçu tous les soins imaginables, et s’étaient vus promptement rendre à la vie. Le premier Consul fit témoigner aux bons pères sa reconnaissance d’une charité si active et si généreuse. »

Jean-Roch Coignet, alors simple soldat au moment du passage des Alpes, a, lui-aussi, remarqué la bonté des chanoines et de leurs chiens. Il nous livre un témoignage quelque peu similaire à celui de Constant : « Nous arrivâmes avec des fatigues inouïes au pied du couvent. La montée qui y aboutit est fort rapide, et là nous vîmes que des troupes nombreuses avaient passé avant nous. Le chemin était frayé et l’on avait formé des espèces de marches pour monter jusqu’à l’hospice. Nous y entrâmes, et nous y déposâmes nos trois pièces de canon. Nous fûmes reçus par ces hommes dévoués à l’humanité, qui passent leur vie à secourir les malheureux égarés dans la montagne ou entraînés par les avalanches. Ils nous donnèrent du pain, du fromage de gruyère, du vin. Ils nous installèrent dans de grands corridors très larges, enfin ils firent pour nous tout ce qui dépendait d’eux. En les quittant nous leur serrions la main, et nous embrassions leurs chiens, qui à leur tour nous caressaient comme s’ils nous eussent connus de longue date. Pour moi je ne peux trouver, dans ma faible intelligence, d’expression assez forte pour témoigner la vénération que je porte à ces hommes de Dieu. »

Ainsi que nous venons de le voir, chevaux et chiens furent de précieux auxiliaires pour les soldats de la Grande Armée. Les chiens, principalement, apportèrent un indispensable réconfort à tous ces hommes qui endurèrent mille souffrances, des sables de l’Egypte aux étendues glacées de la Russie, confirmant la portée de cette merveilleuse phrase écrite de la main de Toussenel : « Au commencement, Dieu créa l’homme, mais le voyant si faible, il lui donna le chien. »

Cette chaleureuse présence de nos amis à quatre pattes était même si véritable que des artistes, tels Charlet, Raffet ou Horace Vernet, l’ont à jamais immortalisée dans plusieurs de leurs œuvres.

 

Il est vrai que l’hommage est mérité, car ces fidèles compagnons, par amour pour l’homme, ont mené la même vie de sacrifices et de dangers que les grognards dont ils emboîtaient le pas.

 

Pour finir, notons à simple titre anecdotique que l’un des plus prestigieux régiments d’infanterie de ligne, le 132 e, celui-là même dont un bataillon s’était battu seul à Rosnay l’Hôpital, le 2 février 1814, contre huit bataillons bavarois, et les avait finalement culbutés, gagnant ainsi, pour le régiment tout entier, le droit d’inscrire sur les plis du drapeau la devise « UN CONTRE HUIT », est réapparu le 1 er juillet 1977 sous l’appellation « 132 e Groupe Cynophile de l’Armée de Terre ». Simple coïncidence ou hommage délibéré ? Toujours est-il que cette devise salue la mémoire de tous ces chiens-soldats qui ont enfin, et officiellement, obtenu leur place au sein de l’armée.

 

Pascal Cazottes, FINS

 

 

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