LE PRISONNIER DE SCHÖNBRUNN

Par Pascal Cazottes, FINS

 

 

 

 

   « On trouve encor parfois quelqu’un qui se souvienne
   De l’avoir vu passer sur le Prater, à Vienne,
   Et qui vous contera qu’il était sans rival
   Pour faire manœuvrer et volter un cheval.
   En uniforme blanc, des croix plein la poitrine,
   Il montait un bai-brun à l’ardente narine,
   Sans qu’on songeât, devant ce passant coutumier,
   Au fils de l’empereur Napoléon premier. »

                           François Coppée (1842 – 1908)

 

            Vingt mars mil huit cent onze, un premier coup de canon se fait entendre dans la capitale. Tous les Parisiens retiennent leur souffle et comptent fébrilement les détonations suivantes. Vingt-et-un… Vingt-deux ! C’est un garçon ! A Paris, la liesse est générale. Napoléon a désormais un fils et, par conséquent, un successeur au trône. Dans cette paix momentanément retrouvée - seule la péninsule ibérique étant encore le théâtre d’actions militaires - le peuple de France peut légitimement regarder l’avenir avec confiance. Pourtant, de sombres nuages commencent à s’amonceler au nord de l’Europe. La Russie songe déjà à reprendre les hostilités, suivie en cela par la Prusse. Même Bernadotte, devenu prince héritier de Suède, se prépare à donner la main aux ennemis de la France. Et n’oublions pas la perfide Albion qui ne cesse de mettre le feu aux poudres sur le vieux continent. Aussi, la naissance du roi de Rome n’est-elle pas placée sous les meilleurs augures. Les ténèbres empêcheront bientôt l’Aigle de voler, et il en sera malheureusement de même pour sa progéniture.

            En attendant ces jours funestes, Napoléon 1er est tout à sa joie. Son épouse, Marie-Louise, vient de lui donner un fils auquel il donne les prénoms de Napoléon-François-Joseph-Charles. L’accouchement n’a pas été des plus faciles. On a même cru, un moment, que l’enfant était mort-né. Jusqu’à ce cri perçant qui vint détromper l’assistance. Non seulement l’enfant est vivant, et en pleine santé, mais encore promet-il d’être vigoureux avec ses vingt pouces de long et son poids de neuf livres. Aussitôt, on va le déposer dans son berceau, un véritable chef-d’œuvre d’ébénisterie offert par la Ville de Paris. Les premiers mois de son existence, il est l’objet de la tendre affection de son père, lequel ne tarit pas d’éloges à son sujet. Se confiant un jour à Duroc : « Je l’envie. La gloire l’attend, alors que j’ai dû courir après elle. J’aurai été Philippe ; il sera Alexandre. »

Le 9 juin 1811, a lieu le baptême du roi de Rome à Notre-Dame, avec tout le faste que l’on peut imaginer.

Dans l’intimité des Tuileries, Napoléon se montre un père aimant et attentionné. Lorsque Marie-Louise fait amener l’enfant par sa nourrice jusqu’au cabinet de l’Empereur, elle n’a pas le temps de s’en saisir pour le lui présenter que Napoléon (de peur que son épouse ne le fasse tomber, l’instinct maternel n’ayant jamais été au nombre des qualités de l’impératrice) l’a déjà pris dans ses bras pour le couvrir de baisers. Un des grands plaisirs de l’Empereur consistait à garder son fils près de lui, même lorsqu’il devait se consacrer aux nombreuses tâches que lui imposait sa fonction de chef de l’Etat. Ainsi que se l’est rappelé Méneval : « Soit qu’assis sur sa causeuse favorite, auprès d’une cheminée que décoraient deux magnifiques bustes en bronze de Scipion et d’Annibal, l’Empereur fût occupé de la lecture d’un rapport important, soit qu’il allât à son bureau, échancré au milieu, dont les côtés disposés en ailes, étaient couverts de ses nombreux papiers, pour signer une dépêche dont chaque mot devait être pesé, son fils, placé sur ses genoux ou serré contre sa poitrine, ne le quittait pas. Doué d’une merveilleuse puissance d’attention, il savait dans le même temps vaquer aux affaires sérieuses et se prêter aux fantaisies d’un enfant. Quelquefois, faisant trêve aux grandes pensées qui occupaient son esprit, il se couchait par terre à côté de ce fils chéri, jouant avec lui avec l’abandon d’un autre enfant, attentif à ce qui pouvait l’amuser ou lui épargner une contrariété. »

Cependant, ces jours heureux devaient connaître une fin, tant pour Napoléon que pour le roi de Rome. La guerre, encore une fois, a éloigné l’Empereur de sa France bien-aimée, elle qui compte maintenant un nouvel habitant, ce fils tant désiré.

Napoléon a confié l’éducation de son enfant à Madame de Montesquiou, une femme admirable qui s’est révélé être, dès le début, une excellente gouvernante. C’est elle qui prend l’initiative de faire peindre le roi de Rome en miniature par Aimée Thibault. Le médaillon, remis à l’Empereur non loin de Smolensk, sera pour ce dernier comme un rayon de soleil dans la noirceur des temps. Jamais Napoléon ne se séparera de ce précieux bijou qu’il conservera jusqu’à Sainte-Hélène. Afin de ne pas être en reste, Marie-Louise fait exécuter par Gérard un portrait du bel enfant. Le tableau parvient jusqu’à Napoléon le matin même de la bataille de la Moskowa. Après l’avoir admiré quelques instants, il le présente aux généraux présents tout en leur disant : « Messieurs, si mon fils avait quinze ans, croyez qu’il serait ici autrement qu’en peinture ». Sa fierté de père le pousse à faire exposer la toile sur un pliant placé devant sa tente, afin que toute l’armée ait le loisir de l’admirer. Mais, soudain envahi par un sentiment indescriptible, il fait enlever le portrait par un aide de camp, au prétexte que son fils voyait « de trop bonne heure un champ de bataille. »

            Par la suite, l’Empereur n’aura que peu de temps à passer avec son enfant, la tragique issue de la campagne de France ne lui laissant même pas la possibilité de lui faire ses adieux.

            La triste journée du 29 mars 1814 scelle à jamais la destinée du roi de Rome. Marie-Louise, femme de peu d’intelligence et n’ayant guère plus de caractère, s’est résolue à suivre de mauvais conseils qui l’incitent à fuir plutôt qu’à résister. Ce faisant, elle condamne à mort les deux êtres les plus proches d’elle : son mari et son fils. Ce dernier prend-il inconsciemment la mesure du drame qui est en train de se jouer ? Toujours est-il qu’il refuse obstinément de quitter les Tuileries. Ses pleurs ne parvenant pas à amadouer ses serviteurs, il s’accroche désespérément à tout ce qui passe à la portée de ses petites mains : rideaux, meubles, portes et, bien évidemment, cette rampe d’escalier qui est entrée dans l’histoire. Finalement, c’est Monsieur de Canisy, son écuyer, qui parvient à l’en décrocher tout en l’emportant dans ses bras. Il faut voir comment l’enfant se débat, et sa plainte n’en est pas moins déchirante : « je ne veux pas quitter ma maison ! ».

            C’est donc à l’âge de trois ans que le roi de Rome est contraint et forcé de se rendre en Autriche. Il ne devait plus jamais revoir la France.

Très vite, il perd son titre pour recevoir, en échange, celui de prince de Parme, maigre compensation accordée par le traité de 1814. Bien pire encore, à Schönbrunn, résidence d’été des Habsbourg où il doit désormais vivre, on évite sciemment de prononcer son prénom, celui-là même qui a fait trembler les têtes couronnées d’Europe : Napoléon ! Et pour compléter son malheur, sa propre mère va l’abandonner. Soumise à l’influence pernicieuse du général comte de Neipperg dont elle aura plusieurs enfants, et se révélant avide de possessions, Marie-Louise accepte le duché de Parme, même si, pour cela, elle doit laisser son fils entre les mains des ennemis de son mari.

Outre sa vive intelligence, qu’il ne peut tenir que de son père, l’enfant montre également une maturité des plus étonnantes, cette dernière étant sans doute le résultat de sa condition de prisonnier. Le malheureux fils de Napoléon prend, effectivement, très tôt conscience du fait qu’il est entouré d’ennemis. Ne pouvant se confier à personne, il s’enferme, dès lors, dans une solitude dont il ne sortira plus. Foresti n’a pas manqué de remarquer ces traits de caractère qu’il rapporte dans ses écrits : « Il (le roi de Rome) sait beaucoup de choses, mais il observe avec soin un mutisme calculé qui est tout à fait extraordinaire pour un enfant. »

Compte Dietrichstein

Malgré son éducation à « l’Autrichienne », le jeune Napoléon reste obstinément français. Il est même le vivant portrait de son illustre géniteur, comme s’en étonne la baronne du Montet : « le prince a tous les gestes et les habitudes de son père ; c’est une chose singulière, car il n’a pu les prendre de lui, ne l’ayant presque jamais vu et les gouverneurs d’ici cherchant à les lui corriger. Il tient continuellement ses mains derrière le dos. Il a aussi une manière d’avancer un pied, comme l’empereur Napoléon. »

De manière à briser sa résistance, il est décidé d’éloigner de lui tout ce qui pouvait rappeler la France et, par conséquent, ces Françaises qui avaient accompagné le roi de Rome dans son exil. L’un de ses gouverneurs, Dietrichstein, n’a-t-il pas lui-même demandé à ce que l’on renvoie ces femmes ? Voici les propres paroles du comte : « L’éducation du prince demande une attention très considérable. Bien des tendances de sa précoce sensibilité doivent être modérées, bien des idées qui ont été implantées dans son esprit doivent être effacées peu à peu, sans le faire souffrir et sans que son amour-propre en soit humilié plus que de raison… Tout ceci est absolument impossible, si l’on n’éloigne résolument son entourage féminin… »

C’est ainsi qu’au mois de mars 1816, Madame et Mademoiselle Soufflot, entre autres, et Madame Marchand, la mère du fidèle serviteur qui avait suivi son maître à Sainte-Hélène, furent priées de retourner en France. Désormais, le petit prince, âgé de tout juste cinq ans, serait privé de tout soutien et de toute tendresse. Il ne pourrait pas davantage compter sur sa mère, puisque celle-ci lui faisait ses adieux, dans le même temps, afin de gagner son duché de Parme.

Enfin, ultime vexation pour le roi de Rome, on supprima son titre de prince de Parme, le 18 mars 1818, pour le remplacer par celui - de moindre importance - de duc de Reichstadt.

            On peut facilement imaginer l’isolement dans lequel le prisonnier de Schönbrunn se retrouva… et de si bonne heure ! Sans ami, et sans pouvoir se confier à qui que ce soit, le duc de Reichstadt se forgea une personnalité toute particulière, étant devenu observateur et prenant garde à la moindre parole qui aurait pu le trahir. Il trouva néanmoins refuge dans les livres, se révélant un élève des plus brillants, pour ne pas dire plus. En 1821, soit à l’âge de dix ans, il établit un « tableau de l’histoire naturelle » faisant état des plus récentes connaissances de l’époque, notamment concernant notre système solaire. Mais c’est dans le domaine militaire qu’il excella le plus (bon sang ne saurait mentir). Comme le nota Dietrichstein : « …ses connaissances, dans tout ce qui a rapport au militaire, sont vraiment étonnantes ; il ne traite pas superficiellement ces matières, il veut les approfondir, et d’après cela, il est indubitable qu’à l’âge de 16 ou 17 ans, il en saura davantage que beaucoup d’officiers supérieurs. » A l’âge de 15 ans, le duc de Reichstadt rédigea, en italien, deux importantes études biographiques : une sur le maréchal comte Raymond de Montecuccoli (1609 – 1688) et une autre sur Schwarzenberg. Dans cette dernière biographie, il distingua très finement la promptitude de décision de Napoléon du calme prudent de Schwarzenberg, sans oublier de prendre en considération diverses circonstances, telles que la puissance numérique des armées ou le terrain. C’est aussi en 1826 que son grand-père, l’empereur François II, l’autorisa à étudier l’histoire de son père, en lui permettant de consulter plusieurs ouvrages sur Napoléon qui lui avaient été jusqu’à présent interdits. Pour la première fois de sa vie, le duc de Reichstadt sentait son âme comblée. Il se mit à lire avec frénésie tous les livres ayant trait au grand homme, tout au moins ceux que l’on voulait bien laisser entre ses mains. Une fois lus, les ouvrages étaient aussitôt relus, tant il est vrai que le duc de Reichstadt souhaitait s’imprégner de cette histoire qu’il aurait dû normalement tenir de la propre bouche de son père. Son amour filial revivait à chaque ligne. Plus que tout autre volume, le « Mémorial de Sainte-Hélène » trouva dans le prisonnier de Schönbrunn un écho particulier. Et que dire du testament de l’Empereur dont chaque mot s’était inscrit dans la mémoire du duc de Reichstadt, comme gravé au fer rouge, particulièrement ceux du quatrième paragraphe de l’article premier : « Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu’il est né prince français, et de ne jamais se prêter à être un instrument entre les mains des triumvirs qui oppriment les peuples de l’Europe. Il ne doit jamais combattre, ni nuire en aucune autre manière à la France, il doit adopter ma devise : Tout pour le peuple français. » Ce testament, qu’on avait essayé de lui dissimuler, il le découvrit dans le second tome des Mémoires du docteur Antommarchi. Il savait, ainsi, que son père lui avait légué nombre d’objets, parmi lesquels se trouvaient l’épée qu’il portait à Austerlitz et le nécessaire d’or dont il se servait au matin des grandes batailles. Malheureusement, aucune pièce de ce legs précieux ne parvint jamais jusqu’au duc de Reichstadt, et ce, malgré toutes les tentatives des exécuteurs testamentaires. En guise de souvenirs de son père, le duc devait se contenter de la collection d’ouvrages qu’il avait assemblée à Vienne, dans son appartement du Burg. C’est, du reste, dans ce même appartement que trônait un portrait de l’Empereur, peint par Girard, que le duc de Reichstadt avait fait placer au-dessus de son lit et en face de son bureau.

            En 1830, le duc de Reichstadt était devenu un beau jeune homme, à la figure tout à la fois martiale et juvénile. De son être entier se dégageait une grâce si majestueuse qu’il était impossible de ne point le remarquer. Une profonde mélancolie, toutefois, l’habitait. Cet état d’esprit, il le devait, bien entendu, au sort qui s’était acharné sur lui. N’était-il pas cet enfant décrit dans les Méditations de Lamartine ? Les vers du célèbre poète avaient touché le duc jusqu’au plus profond de son cœur, lui qui ne pouvait que se reconnaître dans ce passage :

« Courage, enfant déchu d’une race divine,
Tu portes sur ton front ta céleste origine.
Tout homme, en te voyant, reconnaît dans tes yeux
Un rayon éclipsé de la splendeur des cieux. »

Cependant, la providence semblait enfin vouloir sourire au fils de Napoléon. L’année 1830 fut, en effet, riche en événements pour le duc de Reichstadt qui crut, un moment, pouvoir déployer ses ailes.

Duc de Reichstadt

D’abord, ce fut une rencontre, celle avec le chevalier de Prokesch-Osten, véritable homme d’honneur qui ne tarda pas à devenir l’ami du duc, son seul ami. La rencontre eut lieu au mois de juin 1830, à l’occasion d’un voyage de l’empereur François II dans la province de Styrie où il avait autorisé son petit-fils à l’accompagner. Lors d’un repas donné à Graz, le 22 juin, avait été convié un lieutenant-colonel récemment arrivé d’Orient : Prokesch, brillant officier âgé de trente-cinq ans. Engagé dès l’âge de dix-huit ans, Prokesch avait fait avec vaillance les campagnes de 1813 et de 1814. Bien qu’il combattît dans les rangs de l’ennemi, il s’était pris à admirer Napoléon, comme il conçut, dans le même temps, une profonde antipathie pour les Bourbons. Ainsi qu’il le dit lui-même : « Quand nous dûmes arborer à côté des couleurs nationales la cocarde blanche, je ne le fis qu’à contre-cœur, et ce fut avec bonheur que je la lançai dans les flots du Rhin, lorsqu’aux premiers jours de juin 1814, à notre sortie de France, nous traversâmes le pont de Manheim. Toute la troupe où je servais en fit autant. Le retour des Bourbons m’apparut comme un anachronisme et comme un acheminement à de nouvelles révolutions, le renversement de Napoléon comme une faute, et, de la part des puissances, comme un manque de confiance dans leurs propres forces, que rien ne justifiait. L’année d’après, qui prouva d’une manière éclatante ce que cet homme à lui seul pouvait en France, ne changea en rien ma manière de voir. » Prokesch était également connu pour son mémoire sur « Les batailles de Ligny, des Quatre-Bras et de Waterloo » où, loin de faire le panégyrique des armées alliées, il avait, au contraire, reconnu la valeur des armées françaises. Aussi, lorsque Prokesch fut placé, à table, à côté du duc de Reichstadt, celui-ci en fut très certainement enchanté. Si le fils de Napoléon ne manifesta aucun sentiment particulier lors du repas, toujours obligé qu’il était de porter son « masque », il s’empressa, dès le lendemain, de faire venir chez lui l’officier et diplomate. A la vue de Prokesch, le duc de Reichstadt lui adressa immédiatement ces mots : « Vous m’êtes connu et je vous aime depuis longtemps. Vous avez défendu l’honneur de mon père à un moment où chacun le calomniait à l’envi. J’ai lu votre mémoire sur la bataille de Waterloo, et, pour mieux me pénétrer de chaque ligne, je l’ai traduit par deux fois, en français et en italien. »

De son côté, Prokesch s’est souvenu de ses premières entrevues avec le duc :

« Le 23, à neuf heures du matin, j’allai chez le prince, qui m’attendait. Les deux heures de cette rencontre décidèrent de notre amitié. Nous nous comprîmes, par la voix et par le regard, comme si nous avions été élevés ensemble. »

« Le duc, cette fois encore, ne me laissa pas partir, nous étions dans une grande conversation sur Napoléon. Jusqu’au bout de ses doigts, on croyait voir percer le désir fougueux de se former comme stratège, selon ce maître. Nous discutâmes plusieurs de ses manœuvres, par exemple celle d’Austerlitz. J’étais stupéfait du jugement stratégique du prince et de la netteté de ses expressions ; parmi tous les officiers et généraux alors présents à Graz, certainement aucun n’avait un jugement militaire aussi aigu et des dons de commandement aussi évidents. »



Graz

« Puis (le 25 juin 1830 NdlA) il se mit à parler avec abondance de son père, disant que personne ne l’avait compris, qu’il était honteux de ne pas attribuer à ses actions un autre mobile que l’ambition, que c’était là une calomnie de ses ennemis, que toute sa vie et ses efforts suivaient un plan sublime, qui aurait été salutaire pour l’Europe ; que l’Autriche en particulier avait travaillé contre lui et contre ses propres intérêts à elle, en faveur des Russes… »

Une amitié sincère était donc née entre les deux hommes, basée sur un respect mutuel et sur la reconnaissance de leurs qualités respectives. Prokesch avait enfin trouvé son Napoléon et il était prêt à mettre son épée à son service, même si, pour cela, il devait encourir les foudres du terrible Metternich. Voyant que ce dernier s’opposerait toujours à ce que le duc de Reichstadt n’accomplisse son destin - celui de diriger un royaume, voire un empire - et qu’il était prêt aux dernières extrémités pour parvenir à ses fins, Prokesch avait très sérieusement envisagé de faire évader le duc en trouvant, d’abord, refuge dans les Etats pontificaux, pour ensuite gagner la France. Mais Metternich, soit qu’il avait deviné ses desseins, soit qu’il voulait écarter un témoin gênant, fit en sorte d’éloigner Prokesch. Celui-ci fut envoyé en mission, au mois de mars 1831, auprès du cardinal Oppizoni. Puis, une dernière mission, cette fois auprès du pape, en 1832, éloignera définitivement Prokesch de son ami qu’il ne devait plus jamais revoir.

Mais revenons à cette année 1830 qui apparaissait si prometteuse, et porteuse d’espoir. En France, la révolution gronde pour aboutir aux Trois Glorieuses. C’en est fini de Charles X et de son gouvernement réactionnaire. Le 30 juillet 1830, une proclamation, datée de l’Hôtel de Ville de Paris, demande ni plus ni moins le retour du fils de l’Empereur : « Napoléon II, cet héritier de tant de gloires, Napoléon II, cet enfant de Paris, est notre empereur ; … Français, soyons unis, nous serons invincibles. Vive Napoléon II ! Vive la liberté ! » Malheureusement, ce n’est pas le duc de Reichstadt qui monte sur le trône de France, faute d’être libre de ses mouvements, mais le duc d’Orléans, soutenu par la haute bourgeoisie - cruelle déception pour le peuple de France aussi bien que pour le fils de Napoléon. Pourtant, il suffirait que le duc de Reichstadt se présente sur le pont de Strasbourg, comme son grand-père lui-même le pense, pour que la France entière lui tombe dans les bras. Une seule apparition de Napoléon II, et l’effet produit serait semblable à celui du retour de l’île d’Elbe. Louis-Philippe ne le sait que trop bien. Aussi, doit-il se laisser dicter sa conduite, en quelque sorte, par Metternich qui agite l’image de l’aiglon à la façon d’un épouvantail.

Les bonapartistes ne voulant pas baisser les bras, ils envoient des émissaires à Vienne, sans pour autant parvenir à faire fléchir Metternich. Joseph Bonaparte prend alors la décision d’écrire directement à l’empereur d’Autriche, sans se douter que ce dernier n’est qu’une marionnette entre les mains de Metternich. Voici un extrait de sa lettre en date du 9 octobre 1830 : « Sire, si vous me confiez le fils de mon frère, celui que, sur son lit de mort, il a déclaré devoir suivre mes avis en rentrant en France, je garantis le succès de l’entreprise. Seul, avec une écharpe tricolore, Napoléon II sera proclamé. » Naturellement, le duc de Reichstadt ne sera nullement informé de l’existence de cette lettre (celle-ci, comme toutes les autres lettres, d’ailleurs, provenant de la famille de son père, ayant fait l’objet de la censure du cabinet noir de Metternich).

Quelques échos provenant de Paris ont, cependant, enflammé le cœur du fils de Napoléon qui se voit déjà suivre le chemin tracé par son père.

D’autres pays d’Europe, à l’instar de la Belgique, la Grèce ou la Pologne, se verraient bien, eux aussi, avec Napoléon II à leur tête. Et puis, il y a l’Italie qui rêve d’indépendance et qui n’a pas oublié que l’ancien roi de Rome était, par son père, l’héritier de la couronne de fer. Au mois de février 1831, les libéraux et bonapartistes italiens se sont donné la main pour se libérer du joug autrichien. Bientôt, une proclamation paraît dans toute l’Italie : « Italiens, le peuple est souverain. Le roi d’Italie existe. Le sang de l’immortel Napoléon, l’exemple de la majeure partie de la population, vous exhortent à embrasser son parti. Soyez prompts à la vengeance. Au premier coup de canon, écrasez les scélérats autrichiens, et délivrez-vous des barbares. »

Toutefois, cela fait déjà longtemps que le sort du duc de Reichstadt a été scellé. Ce dernier ne sera jamais roi d’Italie, et encore moins Empereur des Français, à cause de la volonté d’un seul homme : Metternich.

Entre-temps, le duc de Reichstadt a fait la connaissance de Marmont, lors d’un bal donné à Vienne par l’ambassadeur d’Angleterre, le 25 janvier 1831. Bien que le fils de Napoléon éprouve quelque défiance envers le duc de Raguse, il l’invite fréquemment afin de se faire raconter (par un témoin oculaire) les campagnes de son père.

Dans ses Mémoires, Marmont nous livre une description du duc de Reichstadt, tel qu’il le vit : « Mes yeux se portèrent avec avidité sur le duc de Reichstadt. Je le voyais pour la première fois de près et avec facilité. Je lui trouvai le regard de son père, et c’est en cela qu’il lui ressemblait davantage. Ses yeux, moins grands que ceux de Napoléon, plus enfoncés dans leur orbite, avaient la même expression, le même feu, la même énergie. Son front rappelait aussi celui de son père. Il y avait encore de la ressemblance dans le bas de la figure et le menton. Enfin, le teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la même pâleur et la même couleur de la peau ; mais tout le reste de la figure rappelait sa mère et la maison d’Autriche. Sa taille dépassait celle de son père de cinq pouces environ. »

Quelques mois plus tard, le duc de Reichstadt, dont l’éducation touche à sa fin, perd ses trois gouverneurs. Ceux-ci sont remplacés par trois officiers d’ordonnance, le général comte Hartmann, le capitaine baron de Moll et le capitaine Joseph Standeiski, dont la mission officieuse consiste à garder toujours un œil sur le « prisonnier de Schönbrunn ».

Le 15 juin de la même année, le fils de Napoléon est nommé lieutenant-colonel du régiment d’infanterie hongroise de Giulay. Faute de pouvoir commander des armées entières, le voici à la tête d’un bataillon dont la garnison est à Vienne. D’une prestance inégalée, à laquelle il adjoint des qualités de cavalier hors pair, il fait une telle impression sur ses troupes qu’un jour où il les passe en revue, celles-ci, pourtant habituées à garder le silence dans les rangs, ne peuvent s’empêcher de l’acclamer. Comme nous le rappelle le maréchal Marmont lorsqu’il nous parle du duc de Reichstadt, « sa passion pour le service militaire était extrême. L’éclat de la gloire de son père semblait avoir sur lui l’effet d’un foyer brûlant. » De fait, le duc prenait un plaisir non dissimulé à se trouver au milieu de ses hommes, que ce soit à la caserne ou sur le champ de manœuvres, n’hésitant pas à se rendre à l’exercice dès cinq heures du matin. Il n’en négligeait pas pour autant ses études, se plongeant dans ses livres jusqu’à des heures très tardives.  

D’une robustesse apparemment à toute épreuve, épuisant de Moll et Standeiski dans des chevauchées endiablées, le duc de Reichstadt tomba pourtant brusquement malade, ce qui l’obligea à quitter son régiment. Moins d’un an plus tard, il mourait, après avoir connu d’atroces souffrances. Mais entre les moments d’extrême faiblesse ou de douleurs aiguës, il y avait également des périodes où il paraissait avoir retrouvé tous ses moyens, profitant de ces moments privilégiés pour se lancer dans de longues courses à cheval, ou encore pour veiller jusque tard dans la soirée. Son médecin, le docteur Malfatti, éprouvait les plus grandes difficultés à déterminer la maladie dont son patient était atteint. Ce dernier répugnait de plus en plus à s’alimenter, restant parfois une demi-heure entière à fixer le serviteur qui lui apportait sa soupe quotidienne avant d’accepter d’en avaler quelques cuillerées. Le duc adopta ce curieux comportement après que son cuisinier, Verlaine, fut congédié pour être remplacé par un cuisinier de la cour. Plusieurs fois il demanda le retour de Verlaine, mais sa requête resta sans suite. Le fils de Napoléon avait remarqué que les symptômes de sa maladie apparaissaient avec le plus de violence juste après le repas de midi. Il est clair qu’il soupçonnait qu’on l’empoisonnait. Et sans doute avait-il raison, comme on le verra dans la suite. Toujours est-il qu’en négligeant de se nourrir, son corps finit par l’abandonner complètement, étant devenu bien trop maigre.

Mais quel était donc ce mal dont le duc de Reichstadt souffrait ? Officiellement, il était atteint d’une phtisie pulmonaire, soit d’une tuberculose. C’est du moins à cette maladie que le rapport d’autopsie conclut. Toutefois, la conclusion de ce rapport ayant été dictée par Metternich en personne, ainsi que le chancelier l’avoua à demi-mot dans une lettre adressée à François II le 22 juillet 1832 ( « L’autopsie prouvera que je ne me suis jamais trompé sur sa maladie »), il est légitime de s’interroger sur le mal étrange qui emporta le fils de Napoléon dans sa jeunesse éclatante. Et, bien évidemment, avant d’émettre la moindre supposition, il nous faut prendre connaissance des symptômes. Nous livrons ci-après au lecteur leur description, tirée de deux récits.

Le premier n’est autre que l’ouvrage du comte de Montbel, ultra-royaliste exilé après la révolution de 1830 et venu se placer sous la protection de Metternich. Si nous devinons la patte du chancelier dans le livre consacré au duc de Reichstadt, nous pouvons être certains que les symptômes décrits sont bien ceux observés par Montbel. En voici quelques-uns, extraits de l’ouvrage en question :

« Le malade présente une faiblesse d’estomac. Est sujet à une toux d’irritation qui a principalement son siège dans la trachée-artère…

Une dyscrasie herpétique de tout le système cutané sur différentes parties du corps, particulièrement aux avant-bras et à la nuque ; la peau constituée de manière à ne pas méconnaître le commencement d’un principe dartreux ; même les mains offrent de telles anomalies…

En janvier 1832, il est atteint d’une fièvre rhumatique bilieuse et catarrhale à caractère aigu….

Les maux de ventre, les duretés qu’on y trouvait, les engorgements du foie et des sécrétions bilieuses de la nature la plus âcre, accompagnées d’un dérangement complet des fonctions digestives, formaient le tableau principal de la maladie.

Au cours du mois d’avril 1832 : symptômes de froid à l’heure de la digestion…

La respiration reste libre. Le malade peut se coucher indistinctement sur chaque côté…

Le soir, il n’est signalé aucun mouvement de fièvre ; c’est, au contraire, le moment le plus satisfaisant de la journée.

Le malade peut faire des promenades en voiture et à cheval. Son sommeil et ses nuits sont aussi tranquilles qu’en pleine santé.

Mi-avril : … Le troisième jour survient la fièvre d’accès, caractérisée comme précédemment, et à la même heure, c’est-à-dire vers midi…

Quinze jours après, il est attaqué de doubles accès, à midi et le soir.

L’amaigrissement, la fièvre lente, le dépérissement des forces, une toux fréquente, encore plus la nuit que le jour, l’absence de sommeil, une expectoration de la plus mauvaise nature, la perte de l’ouïe de l’oreille gauche, un assoupissement continuel, tel est le triste tableau qu’il faut dresser de cette époque…

Quelque temps après, éclata une fièvre violente, avec une soif ardente ; cela dans la nuit… »

Autre texte d’importance, le journal du capitaine de Moll qui nous donne des précisions supplémentaires quant aux symptômes :

« … on voyait qu’il souffrait d’un violent feu intérieur auquel il cherchait à remédier par des boissons froides…

9 juillet, lundi. – Le prince manifeste de l’impatience, la mauvaise humeur s’empare de lui…

Vers les 6 heures et demie je réussis à le convaincre qu’il faut rentrer. A ce moment je remarque pour la première fois qu’il a les pieds gonflés.

15 juillet, dimanche. – Lorsqu’on le déshabille, on s’aperçoit que sa tête, ses jambes et ses bras jusqu’aux coudes sont glacés ; les pieds sont gonflés ; la sueur froide, la respiration pénible et le feu intérieur persistant toujours.

19 juillet, jeudi. – Vers les neuf heures et demie (du soir), le prince fut pris par une violente quinte de toux ; son valet de chambre le rejoignit aussitôt ; et sans effort excessif, une évacuation se produisit, non pas d’une seule traite mais consécutivement et en telle quantité, qu’en un instant le crachoir en fut rempli. Pendant ce temps, l’effort de l’abdomen était plus violent que celui de la poitrine ; le ventre se gonflait et se rétractait comme un soufflet de forge ; il s’ensuivit un épuisement total.

21 juillet, samedi. – Je trouvai le prince dans un de ces états d’angoisse et d’inquiétude qu’il interprétait, pendant toute sa maladie, comme une irritation nerveuse… »

Un auteur de talent et particulièrement perspicace, Jean de Marceley, soumit une liste complète des symptômes, sans préciser le nom de l’individu qui en était atteint, à trois sommités, toutes diplômées de la faculté de pharmacie de Paris. Bien que ces personnes ne se fussent en aucune façon concertées, toutes trois déclarèrent que la victime avait été empoisonnée par « absorptions successives d’anhydride arsénieux, plus communément appelé arsenic. » 

Dans son excellent ouvrage de 1953 intitulé « le meurtre de Schoenbrunn », préfacé par le professeur René Fabre, doyen de la faculté de pharmacie de Paris et auteur d’un traité de toxicologie, Jean de Marceley nous explique que « l’empoisonnement fut perpétré en deux phases. La première fut une intoxication lente, autrement nommée : intoxication chronique. La seconde fut une intoxication aiguë, parce que le poison fut administré en doses massives, mais ne provoqua que les symptômes d’une intoxication subaiguë du fait que le sujet absorbait depuis des mois des petites doses qui, tout en créant un lent dépérissement, avait provoqué une accoutumance minimisant, en quelque sorte, l’action de l’arsenic ingéré à fortes doses. »

Cette hypothèse de l’empoisonnement – nous ne pouvons parler ici que de « théorie », faute de preuves formelles que seules des analyses en laboratoire pourraient nous apporter – avait déjà circulé juste après le décès du fils de Napoléon.

C’est d’abord le capitaine Foresti, l’un des trois gouverneurs, qui s’était indigné en ces termes (lettre en date du 2 août 1832 adressée à Dietrichstein) : « Il est triste vraiment de voir que les deux plus grands médecins de Vienne aient continué d’insister sur la présence d’une maladie qui n’existait pas et que, d’un autre côté, ils aient nié celle dont les symptômes étaient si évidents. »

En Suisse, on ne croyait pas davantage à la phtisie pulmonaire comme le prouve cet article paru dans le journal l’Helvétia : « Berne, 10 août 1832. Il y a quelque temps que le bruit s’était répandu en Autriche, et même avec assez de consistance, que le feu duc de Reichstadt avait voulu se sauver et que ce n’était qu’à quelque distance qu’on l’avait arrêté ; c’est de cet événement que daterait sa maladie. »

Mais bien plus explicite encore fut l’interrogation du roi de Bavière lorsqu’il demanda à l’ambassadeur d’Autriche « si le duc de Reichstadt était décédé de façon naturelle », vu que tout semblait accréditer la thèse de « l’empoisonnement ». Inutile de préciser que l’on frôla, alors, l’incident diplomatique.

Maintenant que de fortes présomptions ont été établies quant à l’empoisonnement de « l’aiglon », reste à trouver l’empoisonneur, ou plutôt le commanditaire du meurtre. Un coupable apparaît de suite : Metternich. Ce dernier, nous le savons, vouait une haine sans bornes à Napoléon et à son fils. En outre, la seule existence du duc de Reichstadt et ses justes prétentions au trône de France pouvaient causer la perte de la politique extérieure du chancelier.

Metternich était, de plus, un homme sans scrupules (on se souvient de ses frasques lorsqu’il était ambassadeur en France du temps de Napoléon) et prêt aux dernières extrémités. Il était donc tout à fait capable d’ordonner le meurtre du duc de Reichstadt, comme il l’avoue lui-même dans une lettre, en date du 15 février 1831, adressée au comte Apponyi, ambassadeur d’Autriche à Paris :

« Nous savons que le mouvement en Italie est Bonapartiste. Nous sommes décidés à le combattre. L’empereur se doit à son Empire et à tout ce qui en Europe se trouve encore debout. Nous rendons en même temps, par cette décision, le service le plus signalé au roi Louis-Philippe. Si, d’après les calculs les plus simples, il y avait incompatibilité entre son existence et celle d’un membre secondaire de la famille Bonaparte sur un trône voisin de la France, trône faible et fragile, de combien cette incompatibilité ne serait-elle pas plus réelle vis-à-vis de l’Italie placée sous le sceptre de Napoléon II ? C’est à ce fait cependant que va droit le parti anarchiste, et c’est à lui que nous résistons encore ! Rien n’est plus naturel qu’une parfaite entente entre nous et le roi des Français, là où il existe une communauté d’intérêts si évidente !… Notre ennemi, c’est l’anarchie ; nos amis sont ceux qui la repoussent. Le jour où nous serions forcés dans nos derniers retranchements et où nous serions réduits à n’avoir de choix qu’entre les maux dont nous menace l’anarchie, nous devons choisir celui qui compromettrait le moins immédiatement notre propre existence, et ce moyen nous le tenons entre nos mains. »

Prokesch, l’ami du duc de Reichstadt, avait également su voir la noirceur du cœur de Metternich, comme en témoigne un extrait de son journal : « …l’aversion de Metternich pour le duc de Reichstadt a beaucoup augmenté. Cet enfant était une plaie cachée du système du chancelier. Il n’a pas intentionnellement diminué l’intelligence du prince, comme certains l’ont prétendu, non, mais il l’a négligé, oublié. Maintenant, âgé de 20 ans, Reichstadt paraît soudain sous les yeux du chancelier, et celui-ci déteste en cet enfant tout le mal que lui-même lui a fait. Le seul fait qu’il soit obligé de s’occuper de lui, suffit à le lui rendre insupportable. A mon retour de Berlin, lorsque je lui racontai mes relations avec Reichstadt, il laissa tomber la conversation. A plusieurs reprises, quand je mentionnai avec insistance mes rapports avec le duc, il fit de même. »

Mais c’est sans nul doute le conseiller Gentz qui sut le mieux déceler le jeu du chancelier, jusqu’à percer ses projets criminels. Voici ce qu’il écrit dans une lettre adressée à Prokesch le 1er janvier 1832 : « Je resterai avec Metternich et je tomberai avec lui. Mais aujourd’hui, il est fou. Si j’écrivais l’histoire de ses dernières années ce ne serait qu’une suite d’accusations contre lui. » Gentz avait-il décidé de s’opposer au meurtre du duc de Reichstadt ? Toujours est-il qu’il n’en eût pas le temps. En effet, le conseiller, qui était en parfaite santé, tomba subitement malade. Sa maladie, pour le moins mystérieuse, l’amena jusqu’au trépas le 9 juin 1832, soit moins de deux mois avant la mort du duc de Reichstadt.

Enfin, l’implication de Metternich dans la mort du fils de Napoléon était si évidente aux yeux du monde diplomatique que le comte Blücher, le descendant d’un des plus acharnés ennemis de la France, confia, en 1876, à Monsieur Maxime Du Camp, que « le prince de Metternich eut peur ; il comprit que si le fils de Napoléon 1er montait sur le trône de France, c’en était fait de la paix européenne et de ce qui restait de la Sainte-Alliance ; il sut faire partager ses craintes à l’empereur François, qui était un esprit débile, et le duc de Reichstadt mourut brusquement. »

Après avoir évoqué sa « maladie » et exposé nos soupçons, voyons, maintenant, quels furent les derniers instants du duc de Reichstadt. Sa mère, qui avait été alertée de l’état désespéré de son fils, ne vint que très tardivement à son chevet, de sorte qu’il s’en fallut de peu qu’elle ne trouvât qu’un corps sans vie. Celui que Metternich avait « exclu une fois pour toutes de tous les trônes », voyait ses dernières forces l’abandonner. Il acceptait, néanmoins, son sort avec une grande résignation. Ainsi que se l’est rappelé le général Hartmann : « Ayant passé une partie de ma vie sur les champs de bataille, j’ai eu sous mes yeux le spectacle habituel de la mort. Jamais je n’ai vu mourir un soldat avec plus de courage que ce jeune prince, alors qu’abandonnant les illusions de l’espérance, il me parlait avec calme et sang-froid des approches de sa dernière heure. »

Dans la nuit du 21 au 22 juillet 1832, un violent orage vint s’abattre sur le palais de Schönbrunn, au point que la foudre renversa un des deux aigles qui ornaient la façade du château. Peu après, à trois heures et demie du matin, le duc qui était allongé sur son lit, se redressa tout à coup et s’écria en allemand : « Je succombe, je succombe. » Le capitaine de Moll et le valet de chambre, alertés par ces cris, pénétrèrent dans la chambre du duc afin de le soutenir. Ce fut, pour eux, l’occasion de recueillir ses dernières paroles : « Ma mère ! Ma mère ! » A cinq heures huit minutes du matin, le duc de Reichstadt rendait son dernier soupir. Ce 22 juillet 1832, date de son décès, le duc de Reichstadt était âgé de vingt-et-un ans, quatre mois et deux jours. L’on raconte que la pendule qui se trouvait dans la chambre du duc, cessa son mouvement au moment exact où le duc expira. Plus curieux encore, on se souvint de ce jour de 1809 où Napoléon 1er, séjournant alors dans le château de Schönbrunn, se sentit mal à l’aise à la vue de la même pendule, ce qui eut pour effet de lui faire dire : « On étouffe ici ! » Le destin du roi de Rome était-il écrit avant même sa naissance ? Nous laisserons le lecteur répondre à cette dernière question…

Lorsqu’on vint apprendre la triste nouvelle à l’empereur François, lequel était alors à Lintz (à noter que tous les proches du duc se trouvaient bizarrement en voyage lors de son décès), il eut ces mots : « Je regarde la mort du duc comme un bonheur pour lui. Je ne sais si l’événement est heureux ou malheureux pour la chose publique. Quant à moi je regretterai toujours la perte de mon petit-fils. »

Quel sort tragique que celui du « roi de Rome - duc de Reichstadt » ! Comme l’écrivit Imbert de Saint-Amand, « conçu dans la gloire, né dans l’apothéose, élevé dans le malheur, orphelin du vivant de ses parents, privé de son héritage, de sa patrie, de son nom même, il ne pouvait réfléchir à sa propre destinée sans une émotion profonde. »

Non seulement on ne lui laissa pas vivre la vie à laquelle il avait droit, mais encore celle-ci fut-elle abrégée, et sans doute de la plus horrible des manières.

Pour reprendre les paroles de Louis Belmontet, journaliste à La Tribune, « … oui, Napoléon II est mort empoisonné. Le jeune infortuné le répétait souvent : « Je sais bien que j’hérite de mon père ; mais moi, pauvre jeune homme, qu’avais-je fait pour être immolé avant d’avoir vécu ? » On a eu la barbarie de détruire en sous-main cette brillante et triste existence, qui commença sur le plus beau trône de l’univers, sur des trophées magnifiques, pour s’achever dans un triste exil, dans cette chambre de Schoenbrunn d’où Napoléon dictait ses ordres en vainqueur de l’Europe. Il n’aura fait que passer dans la vie, pour mieux faire comprendre toute la grandeur des misères humaines et toute la misère des grandeurs. »

                                                                                                Pascal Cazottes

 

« Ma naissance et ma mort, voilà donc toute mon histoire ! »

                                                            duc de Reichstadt 

 

 

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