LUTZEN

 

Par Pascal Cazottes

 

            De retour à Paris, Napoléon s’empresse de reconstituer les effectifs de la Grande Armée. Sur le papier, il aligne les chiffres. En ajoutant à la classe 1813 les troupes d’Allemagne et d’Italie, celles de la confédération du Rhin et les rescapés de l’armée de Russie, il espère pouvoir compter sur 400.000 hommes ; soit un nombre suffisant pour reprendre le combat avec les Russes, dès le printemps venu. Cependant, la réalité invalidera ce calcul, n’accordant à l’Empereur que la moitié des troupes escomptées. Encore faut-il préciser que la grande majorité de ces forces sera constituée de conscrits inexpérimentés et à l’endurance non éprouvée. Autre déconvenue pour l’Empereur : l’artillerie et la cavalerie n’ayant pu combler leurs pertes suite à la désastreuse campagne de Russie, elles feront cruellement défaut le moment venu, ne permettant pas à Napoléon de tirer profit des avantages remportés. Seule lueur dans ce noir tableau : le courage des conscrits français qui permettra de pallier à plus d’une situation périlleuse, ainsi que nous allons le voir lors de l’évocation de la bataille de Lützen. L’histoire n’a d’ailleurs pas oublié la vaillance de ces jeunes recrues, au point que Raffet a illustré ce thème dans un dessin mettant en scène un groupe de « Marie-Louise » (nom donné aux conscrits de 1813 et 1814) interpellant l’Empereur en ces termes : « Sire, vous pouvez compter sur nous comme sur la vieille Garde ! ». Effectivement, leur bravoure au combat ne se démentira pas, faisant dire à Napoléon : « L’honneur et le courage de mes jeunes conscrits leur sortaient par tous les pores ! ». Et jusqu’à un officier prussien de reconnaître : « Ils sont petits, chétifs, un seul de nos Allemands en battrait quatre, mais ils deviennent au feu des êtres surnaturels. »   

            Du côté russe, Alexandre s’efforce de rallier à sa cause la Prusse et l’Autriche, l’Angleterre étant d’ores et déjà acquise. A la vue de l’aigle blessé, les charognards ne vont pas trop se faire prier, parjurant, une fois de plus, leur parole donnée. La Prusse est la première à donner l’exemple, suivant en cela un de ses généraux (York) qui, initialement incorporé dans la Grande Armée, n’a pas hésité à passer à l’ennemi, le 30 décembre 1812, avec l’intégralité de ses troupes. Frédéric-Guillaume s’allie donc très officiellement avec la Russie le 28 février 1813, soutenu par tout un peuple au sentiment national exacerbé. L’Autriche, quant à elle, va mettre un peu plus de temps à joindre ses armées à celles des alliés, se contentant d’armer à outrance et de jouer un rôle de médiation dans un premier temps. Ce n’est pas qu’elle souhaite respecter « l’alliance de famille » - François II n’ayant aucun scrupule à faire la guerre à son gendre - mais elle craint toujours la puissance de Napoléon.

            Le 1er mai 1813, l’Empereur est en Saxe, bien décidé à mener cette nouvelle campagne tambour battant.
En trois semaines, Napoléon va enchaîner les victoires et montrer au monde entier que l’aigle n’est pas mort. Non seulement ses troupes vont se battre au-delà de ce qu’il est permis d’espérer, mais encore vont-elles accomplir des miracles, comme à … Lützen !

            Le 2 mai 1813, la Grande Armée, se dirigeant vers Leipzig, défilait en un long ruban occupant la route depuis Weissenfels jusqu’à Lindenau. En avant des colonnes avaient pris place Lauriston et ses hommes. Venaient à leur suite les troupes de Macdonald, celles de la Garde Impériale, de Marmont et de Bertrand, et, pour finir, le douzième corps d’Oudinot, chargé de fermer la marche. Le corps de Ney n’avait pas encore rejoint ce long flot, s’attardant encore du côté de Lützen où il avait passé la nuit. Dès 9 heures du matin, le général Lauriston avait été obligé de faire parler le canon devant Lindenau, de sorte que l’Empereur s’attendait à trouver le gros des forces ennemies en arrière de Leipzig.

Rejoint, à 11 heures, par Eugène de Beauharnais et le maréchal Ney venus prendre les ordres pour la journée, Napoléon pouvait désormais observer à la lunette l’avant-garde de Lauriston aux prises avec un faible parti dans les faubourgs de Leipzig. Ne voyant aucune masse considérable aux alentours de cette ville, il continuait à scruter l’horizon à la recherche de l’ennemi, lorsqu’une formidable canonnade se fit entendre sur sa droite et presque derrière lui. Ayant localisé le bruit du côté de Lützen, à l’endroit même où les soldats de Ney se trouvaient encore, il se contente d’adresser un regard au maréchal qui part aussitôt rejoindre ses hommes au triple galop. Bientôt, les aides de camp accourent et délivrent la nouvelle à l’Empereur : c’est toute l’armée ennemie qui débouche de Pegau pour prendre la Grande Armée de flanc. L’attaque des alliés se porte sur les villages occupés par les soldats de Ney, et l’on peut voir la plaine se couvrir de « plusieurs colonnes d’une noire profondeur ». A la vue de ce spectacle, Napoléon, lucide mais confiant, fait cette remarque : « Nous n’avons pas de cavalerie ; n’importe : ce sera une bataille d’Egypte.

Partout l’infanterie française doit savoir se suffire, et je ne crains pas de m’abandonner à la valeur innée de nos jeunes conscrits ». Les troupes de Macdonald, destinées à constituer notre gauche, sont immédiatement rappelées. Eugène de Beauharnais est parti se mettre à leur tête, mais il leur faudra au moins trois heures avant de pouvoir rejoindre le champ de bataille. Des émissaires sont également envoyés à Marmont afin qu’il presse le pas et coupe à travers champs, de manière à joindre l’ennemi au plus tôt. Son 6e corps, appelé à devenir notre aile droite, devra être soutenu par les troupes de Bertrand, lesquelles, fort éloignées, ont cependant peu de chances d’arriver à temps. Enfin, toutes les troupes situées entre Lützen et Marckrandstadt reçoivent l’ordre de se porter au secours des hommes de Ney. Il faut les voir serrer leurs rangs, exécuter un « à droite » parfait, puis avancer leurs lignes en plaine en une remarquable manœuvre. Ces troupes sont précédées par l’Empereur en personne qui se multipliera tout au long de la journée, ne craignant pas de s’exposer aux boulets ennemis.

            Pensant surprendre l’armée française dans sa marche de flanc, Blücher avait lancé son corps d’armée sur les villages de Gross-Gorschen, Klein-Gorschen, Rahna et Kaya. Malheureusement pour lui, les hommes de Ney occupaient toujours le terrain et opposèrent, dès le début, une résistance farouche. Malgré sa supériorité numérique, le corps de Blücher ne parvint pas à entamer les défenses françaises et demanda très vite l’appui des troupes d’Yorck. Afin de donner le coup de grâce, Wittgenstein, qui avait succédé à Koutouzov dans le commandement de l’armée russe, envoya une partie de ses réserves pour soutenir l’attaque prussienne. De sorte que nos braves Français se trouvèrent également menacés, sur leur droite, par la cavalerie de Tormasow, et, sur leur gauche, par les hommes du prince Eugène de Würtemberg. Devant un tel déferlement, les soldats de Ney furent très vite submergés, au point qu’ils durent abandonner les quatre villages à l’ennemi.

            Lorsque Napoléon arrive sur le champ de bataille, c’est pour découvrir ses valeureuses recrues dispersées dans les champs, mais résistant toujours, par petits groupes, aux cris de « Vive l’Empereur ». A sa vue, les visages ensanglantés s’illuminent et les rangs sont bientôt reformés. Et ceux qui ne luttaient plus que pour leur vie, se ruent maintenant, en colonnes d’attaque, sur les positions perdues. Les combats redoublent d’ardeur, mais l’espoir renaît du côté français, surtout après l’apparition de la Garde qui vient se positionner, par bataillons carrés, entre Lützen et Kaya. Napoléon, qui a vu l’importance stratégique de Kaya, envoie Mouton reprendre ce village. S’étant mis à la tête des conscrits de la division Ricard, le comte de Lobau leur insuffle une énergie nouvelle qui leur permettra de s’emparer du site tant convoité. Dans le même temps, l’Empereur a lâché les deux seuls régiments de cavalerie dont il dispose. Compensant la faiblesse de leur nombre par une fougue peu commune, ils vont véritablement faire illusion et leurs charges ne seront pas sans succès.


Peu après, survient, sur la droite, le corps d’armée de Marmont. Ce dernier arrive juste à temps pour barrer la route à l’immense cavalerie ennemie (près de 25.000 cavaliers) initialement chargée de s’emparer de Weissenfels. La rencontre explosive a lieu au village de Starsidel, et la division de la marine, commandée par le général Compans, est la première à entrer au contact de l’ennemi. Ayant adopté une formation en carrés échelonnés, cette brave infanterie va supporter sept charges consécutives, permettant ainsi au reste du 6e corps de se déployer.     

Pendant ce temps, Wittgenstein cherche toujours à emporter la décision sur le centre, en direction de Lützen, engageant tout ce qui lui reste d’infanterie et d’artillerie. C’est sans compter avec la pugnacité des hommes de Ney qui préfèrent se faire tuer sur place plutôt que de céder un seul mètre de terrain. Leur chef, lui-même, ne montre-t-il pas l’exemple ? Semblant être partout à la fois, le maréchal Ney ne cesse de défier la mort, mais les balles et les boulets l’épargnent comme par enchantement ; ce qui n’est malheureusement pas le cas de ses subordonnés. C’est d’abord le général Gouré, son chef d’état-major, qui tombe près de lui, mortellement touché. Les généraux Girard, Brenier, Cheminaux et Guillot sont, à leur tour, gravement blessés, les deux derniers devant subir l’amputation. Seuls les généraux Ricard, Souham et Marchand sont encore debout, au milieu de leurs hommes.

             Pendant plus de quatre heures, les combats vont aller en s’amplifiant, les villages étant tour à tour perdus et repris. Le Tsar et le roi de Prusse observent ce terrible spectacle, bien à l’abri au sommet d’une colline située derrière le village de Gorschen, tandis que l’Empereur s’est avancé devant Kaya, à seulement une demi-portée de canon.

Depuis sa position, il accourt là où le devoir l’appelle, tantôt pour rallier les troupes enfoncées, tantôt pour presser l’arrivée des renforts.

Grâce à la défense héroïque de Kaya, un temps précieux a été gagné, permettant aux deux ailes de l’armée française de rejoindre le champ de bataille. On annonce, tout d’abord, l’arrivée du général Bertrand sur la droite, dont les troupes ont parcouru en un temps record la distance les séparant du théâtre des opérations. Au même moment, et sur la gauche, le 11e corps fait son apparition avec, à sa tête, le maréchal Macdonald. Par un mouvement enveloppant, un piège mortel est en train de se refermer sur l’ennemi. Ce dernier a parfaitement conscience du danger, mais il s’obstine, néanmoins, à vouloir percer le centre français. Souhaitant porter un coup décisif avant qu’il ne soit trop tard, Prussiens et Russes lancent leurs forces combinées à l’assaut de Kaya. Leurs pertes sont terribles, regrettant la mort du général Scharnost et des princes de Hesse-Hambourg et de Mecklembourg-Strelitz. Blücher, lui même, est blessé. Le village tombe, cependant, aux mains de l’ennemi. Notre centre étant sur le point de céder, Napoléon se jette au devant de quelques bataillons débandés et leur assène ces mots : « Conscrits, quelle honte ! c’était sur vous que j’avais fondé mes espérances ; j’attendais tout de votre jeune courage, et vous fuyez ! » A peine a-t-il fini sa phrase que tout ce petit monde, un instant désorienté, s’est rassemblé pour se jeter à nouveau dans la fournaise. Sentant bien que le courage de cette jeunesse enflammée ne pourra suffire à contenir de telles masses - le moment crucial de la bataille étant, de surcroît, arrivé - l’Empereur se décide à engager la jeune garde. Aussitôt, les seize bataillons s’ébranlent dans un ordre parfait, emmenés par le général Dumoustier. Arrivés au niveau de Napoléon, celui-ci leur assigne Kaya pour objectif et place à leur tête Mortier, le géant des Flandres. Afin d’appuyer leur attaque, l’Empereur demande à Drouot de mettre en place une batterie de quatre-vingts pièces à droite du village. Malgré la mitraille ennemie, le mouvement de l’artillerie s’exécute avec la plus grande célérité, et les canons français vomissent bientôt la mort dans les rangs alliés. Napoléon est, encore une fois, aux premières loges, partageant le sort de ses artilleurs qu’il a rejoints. Pendant ce temps, la jeune garde s’est lancée dans Kaya, baïonnette baissée. Mortier et Dumoustier ont très vite perdu leurs montures, abattues sous eux, mais il se sont tous deux relevés pour mener à la victoire cette jeune élite française. De fait, l’élan de la Garde est proprement irrésistible et les vétérans prussiens qui occupaient Kaya, en sont expulsés et poursuivis au pas de charge. Partout, sur le champ de bataille, les Français progressent et l’ennemi, culbuté, forcé de battre en retraite.

La victoire est à nous, mais, sans cavalerie, il n’est guère possible d’en exploiter le résultat. Du reste, l’Empereur, qui a remarqué qu’une partie de la cavalerie alliée n’avait pas donné pendant la bataille, a interdit la poursuite. La nuit va tomber et il s’attend à ce que les coalisés, profitant à la fois de l’obscurité et de l’immense supériorité de leur cavalerie, lancent leurs hordes sur nos soldats au repos. Aussi a-t-il ordonné que l’on forme les carrés pour la nuit, tout en observant la plus grande vigilance. Pour sa part, il est parti en reconnaissance jusqu’aux avant-postes. De retour vers Lützen, aux environs de neuf heures du soir, Napoléon et son escorte sont pris pour cible par des tireurs embusqués. La noirceur de la nuit ne permet pas aux agresseurs d’ajuster leur tir ; par contre, le feu de mousqueterie a alerté le camp français, et tous les régiments se retrouvent bientôt sous les armes. Les escadrons ennemis se sont lancés sur les premiers bivouacs rencontrés. Mal leur en a pris, car, ce faisant, ils ont abordé la division Dumoustier (jeune garde), dont les accès du campement sont, en outre, protégés par un profond fossé. Entraînés par leurs chevaux, les cavaliers alliés ne peuvent freiner leur action et sont reçus par des salves à bout portant. Tombant dans l’excavation, hommes et montures vont s’amonceler les uns sur les autres en trouvant une mort inéluctable, la plupart d’entre eux périssant étouffés. Cette dernière tentative s’étant soldé par un cuisant échec, l’ennemi se retirera définitivement.

La bataille de Lützen, d’une violence inouïe, ne laissa que peu de blessés et encore moins de prisonniers (les forces françaises ne firent que 2000 prisonniers). Néanmoins, elle permit à nos fantassins de s’illustrer et de gagner des titres à la gloire. Etant soutenus par une cavalerie pratiquement inexistante, et appuyés par une artillerie en nette infériorité numérique (les réserves n’ayant pu rejoindre), nos jeunes conscrits, malgré l’inexpérience du combat, ont montré au reste du monde que le soldat français était toujours le meilleur, et que la Grande Armée, si elle n’était plus « grande » par son nombre, l’était encore par la qualité de ses hommes. Comment, sinon, expliquer la victoire de 70.000 Français contre 105.000 Russes et Prussiens ? Mais si la victoire fut incontestable, elle laissa un goût d’inachevé. Sans cavalerie pour poursuivre l’ennemi, celui-ci ne pouvait être détruit et allait encore donner du fil à retordre à nos vaillants soldats.

 

Pascal Cazottes, FINS