DROUOT

Le Sage de la Grande Armée

Par Pascal Cazottes, FINS

 

         « Je connaissais déjà comme certain dans Drouot tout ce qui pouvait en faire un grand général, j’avais des raisons suffisantes pour le supposer supérieur à un grand nombre de nos maréchaux. Je n’hésite pas à le croire capable de commander à cent mille hommes. »

Napoléon (à Sainte-Hélène)

         « On n’approchait de sa maison que comme d’un sanctuaire. Un parfum d’honneur, de sincérité, de justice, de droiture, de piété et de joie s’en exhalait à toute heure et y appelait une gloire que le temps ne diminuait pas. »

Père Henri-Dominique Lacordaire

 

            Celui que Napoléon désigna, un jour, sous le titre de « Sage de la Grande Armée », était un homme « taillé à l’antique », comme on en vit rarement et comme, sans doute, on n’en reverra plus jamais. Lorsqu’on évoque Drouot, le vocabulaire nous manque, car on ne trouve pas de qualificatifs assez puissants pour décrire une si belle âme. A l’inverse, si l’on souhaite donner une figure au plus haut sens de l’honneur, et à bien d’autres qualités, c’est assurément à Drouot qu’on pensera. Et quel plus bel hommage pourrait-on lui rendre si ce n’est en rappelant sa vie, une vie faite de labeur, d’héroïsme et de charité ?

            Antoine Drouot naît à Nancy, dans la rue Saint-Thiébault, le 11 janvier 1774. On lui a donné le même prénom que celui de son oncle maternel, Antoine Royer qui sera, d’ailleurs, son parrain. Ses parents, Charles Claude Drouot et Anne Royer, sont ce qu’on peut appeler de braves gens. N’étant pas fortunés - c’est le moins que l’on puisse dire - ils se dépensent sans compter afin d’élever dignement leurs douze enfants. Le père d’Antoine, boulanger de son état, est connu pour son ardeur au travail. Il est aussi célèbre pour sa générosité, car jamais il ne refuse de donner du pain à ceux qui ont faim. Antoine a une grande admiration pour son père et c’est sans nul doute de lui qu’il va tirer ces deux vertus qui resteront désormais attachées à sa personne : la charité et la vaillance.

Très tôt, Antoine se révèle doué d’une remarquable intelligence. A l’âge de trois ans, il voit des livres, les ouvre et comprend instinctivement qu’ils contiennent quelque chose qu’il ne sait pas encore déchiffrer. Il prend alors la résolution d’apprendre à lire et c’est tout seul qu’il se rend chez les frères afin d’obtenir d’eux d’être admis en classe. Devant ce petit bout d’homme, les frères, hilares, lui répondent qu’il est bien trop jeune pour recevoir un enseignement, ce qui déclenche chez Antoine un énorme chagrin. Toutefois, le Frère supérieur, devant la détermination et les pleurs du jeune Drouot, veut bien tenter l’expérience. Bien lui en prend, car il constate d’emblée chez Antoine d’étonnantes aptitudes. Après avoir reçu une éducation certes de qualité mais somme toute basique, vient l’heure pour Drouot d’entrer au Collège. Sa vive intelligence et son caractère studieux lui ont déjà permis d’obtenir une bourse, mais cela ne sera pas suffisant. Son père, bien que conscient de ses difficultés pécuniaires, ne souhaite pas priver son fils de cette chance qui s’offre à lui de faire des études. Aussi, convient-il avec sa femme de travailler encore plus. Au collège, Antoine se passionne pour les auteurs latins et les mathématiques. En fait, il excelle dans toutes les matières. C’est un scientifique doublé d’un littéraire.

Ayant développé, ces dernières années, un fort sentiment religieux, et peut-être aussi en reconnaissance pour ces frères qui lui ont appris à lire, Drouot songe un moment à se faire Chartreux. Cependant, nous sommes en 1792, une année où la France connaît de grands dangers, et son patriotisme va l’emporter sur sa foi. Déjà, un de ses frères, âgé de seize ans, vient de s’engager dans l’armée de Sambre-et-Meuse. Mais à peine ce dernier a-t-il revêtu l’uniforme qu’il se fait tuer par un boulet. A cette nouvelle, Antoine n’a plus qu’une seule idée en tête : rejoindre nos combattants pour venger son frère. Son père le dissuade, néanmoins, de partir au front en tant que simple soldat. S’il veut se battre, qu’il mette au moins son instruction au service de la nation en devenant officier. Drouot va suivre ce sage conseil et jette, dès lors, son dévolu sur l’Ecole d’Artillerie de Châlons. Son frère est mort par le canon, c’est par le canon qu’il le vengera. Mais entrer dans cette prestigieuse institution n’est pas si facile. L’examen d’entrée est redoutable et plusieurs élèves, pourtant bien notés, se sont cassés les dents sur des questions particulièrement difficiles. Qu’à cela ne tienne, Drouot va préparer cet examen avec sa fougue coutumière. N’est-il pas habitué à se lever tous les jours à trois heures du matin pour étudier, afin de profiter des lueurs du four de son père ? Un autre obstacle pourtant se présente : Châlons se trouve à bonne distance de Nancy et ses parents ne peuvent lui offrir le voyage en diligence. Antoine n’a pas le choix, c’est à pied qu’il se rendra à Châlons. Après plusieurs jours de marche, il arrive bon dernier dans la salle d’examen, ce qui fait que tous les regards se tournent vers lui. A son allure de paysan pauvre, qui plus est couvert de poussière, les deux cents autres concurrents, tous richement habillés, ont d’abord une réaction de stupeur puis se moquent ouvertement de ce « phénomène ». Monsieur de Laplace, l’examinateur en chef, aussi surpris que les candidats, demande au jeune Drouot s’il ne s’est pas trompé d’endroit. Finalement, l’examen commence. En entendant les questions posées à ceux qui le précèdent, Drouot, auparavant intimidé, prend de l’assurance en s’apercevant qu’il connaît toutes les réponses. Vient enfin son tour. Monsieur de Laplace envoie sa salve de questions à Drouot, pensant, avec a priori, que le personnage déguenillé qu’il a devant lui sera bien incapable de répondre à la moindre interrogation. Quelle n’est pas sa surprise en écoutant les réponses justes sortir de la bouche d’Antoine. Elles sont, en plus, accompagnées d’un raisonnement infaillible qui ne tarde pas à impressionner l’examinateur. Se prenant au jeu, de Laplace sort du programme établi pour évoquer, avec Drouot, des questions d’un niveau si élevé que l’assistance ne tarde pas à perdre pied. Mais, là encore, le jeune Nancéien éblouit l’examinateur par l’étendue de ses connaissances et son jugement sûr. Arrive enfin le moment où de Laplace met un terme à l’examen. Il félicite chaudement Drouot et va même jusqu’à l’embrasser. Dans la salle, c’est le délire. Tous les autres élèves sont debout et acclament Antoine dans un tonnerre d’applaudissements. Oublié le miséreux, on ne voit plus en lui qu’un esprit supérieur à celui des autres hommes. Drouot est reçu premier de sa promotion et porté en triomphe dans les rues de Châlons.

            Très vite intégré dans l’Ecole d’Artillerie de Châlons, Drouot ne va y rester toutefois que peu de temps. La guerre fait rage et la France manque cruellement d’officiers. Aussi, les dix premiers de l’Ecole, dont fait naturellement partie Antoine, sont-ils affectés dans des régiments en opération ou qui ne vont pas tarder à l’être. Au mois de juillet 1793, Drouot rejoint le 1er régiment d’artillerie à pied de Metz avec le grade de lieutenant en second. Il n’a que dix-neuf ans. Après avoir connu la vie de caserne pendant deux mois seulement, son régiment est envoyé soutenir l’armée du Nord commandée par le général Houchard. Ce dernier a reçu l’ordre d’aller au secours de Dunkerque. En route pour cette destination, son armée tombe sur un corps d’observation autrichien à proximité d’Hondschootz, le 8 septembre 1793. A la tête de la 14ème compagnie d’artillerie, Drouot déclenche un tir si précis sur l’ennemi que celui-ci est déjà bien entamé lorsque l’infanterie française arrive au contact. Les Autrichiens sont très vite submergés et forcés de battre en retraite. Dans cette affaire, l’action de Drouot aura été déterminante et nous pouvons le considérer comme l’un des principaux artisans de la victoire. A un représentant du peuple venu le féliciter, il exprime son souhait de poursuivre l’ennemi l’épée dans les reins. Le représentant, suffisamment heureux du résultat, ne souhaite pas tenter la fortune davantage et s’emploie, au contraire, à réfréner l’ardeur de ce jeune officier à l’allure d’un enfant, ce qui lui vaut cette réponse cinglante de la part de Drouot : « Des troupes victorieuses n’ont pas besoin de repos. »



Drouot à cheval

Le 1er régiment d’artillerie est ensuite versé dans l’armée de Sambre-et-Meuse, ce qui va permettre à Drouot de s’illustrer dans de nombreux combats, de 1794 à 1795, et de participer notamment à la bataille de Fleurus. Pendant cette période, sa valeur est reconnue et lui vaut une promotion rapide : le 22 février 1794, il est nommé lieutenant en premier, puis capitaine le 24 février 1796. Cependant, ses compétences vont l’éloigner un temps des champs de bataille. En effet, remarqué pour ses connaissances scientifiques, il est décidé de l’employer à la direction d’artillerie. Le voici donc à Bayonne où ses nouvelles fonctions l’amènent à diriger et à surveiller des tâches aussi diverses que la construction, la réparation et l’entretien des affûts, voitures et autres attirails d’artillerie. Dans ce nouveau poste, on pourrait le croire à l’abri du danger, mais il n’en est rien, car l’accident est proche. Alors qu’un jour, il inspecte l’âme d’un canon à l’aide d’une bougie, un reliquat de poudre, dissimulé dans une rainure, s’enflamme soudainement et le brûle gravement au visage.

Drouot restera six semaines sans pouvoir ouvrir les yeux. Certains ont vu dans cette mésaventure l’origine de la cécité dont il sera frappé plus tard. Cette affectation à Bayonne a également comme conséquence funeste de l’empêcher de participer tant à la première campagne d’Italie qu’à la campagne d’Egypte, de sorte que le général Bonaparte, futur Empereur des Français, n’a pas encore la possibilité de déceler ses talents d’artilleur hors pair.

En attendant, Drouot reprend du service dans les forces combattantes. En décembre 1798, il est affecté à l’armée de Naples, ce qui lui donne l’occasion de participer, le 19 juin 1799, à la bataille de la Trebbia. Bien que, ce jour-là, le sort des armes soit favorable à l’ennemi, les troupes de Macdonald peuvent battre en retraite en bon ordre grâce au tir de soutien des canons de Drouot.

En 1800, il est repéré par le général Eblé (placé à la tête de l’artillerie de l’armée du Rhin) qui le prend dans son état-major. Ce nouveau poste lui permet d’assister à la bataille de Hohenlinden, mais il est toujours loin des yeux de Bonaparte.

L’année 1803 voit Drouot prendre le commandement de la 14ème batterie du 1er régiment d’artillerie à pied. La France connaît, en ce temps-là, une période de paix, de sorte que les occasions de se signaler sont évidemment nulles. Drouot va profiter de ce calme temporaire pour prendre un congé et se rendre à Nancy. De retour dans sa ville natale, il a, à la fois, le bonheur de retrouver sa famille et le malheur d’assister au décès de son père qui était gravement malade.

L’année suivante, Drouot est au nombre des premiers qui reçoivent la Légion d’Honneur (il est fait légionnaire le 5 août 1804). Son âme de guerrier commence aussi à se réveiller, car il sait que l’armée française va bientôt partir en campagne. Mais au lieu de rejoindre le camp de Boulogne, il est appelé à Toulon par le général Lauriston qui souhaite l’avoir à ses côtés. Ce dernier a reçu l’ordre de faire embarquer ses troupes sur les navires de l’amiral Villeneuve chargé d’attirer la flotte britannique vers les Antilles. Une fois à bord de la frégate l’Hortense, Drouot, qui n’a pas le pied marin, est constamment malade. Il n’oublie son mal de mer que lorsqu’un navire anglais est en vue, retrouvant alors toutes ses qualités d’artilleur. Devant sa conduite au feu, Lauriston ne tarit pas de compliments à son sujet : « Agé de trente et un ans. Excellent officier, joignant la modestie aux talents. On n’en saurait dire trop de bien. Il est embarqué sur la frégate l’Hortense et vient de s’y conduire avec une bravoure qui lui a mérité des éloges. »

Sur proposition de Lauriston, et avec l’appui de Berthier, Drouot est promu chef de bataillon et versé au 4ème régiment d’artillerie à pied.

Pour l’heure, il est à Cadix, là où l’amiral Villeneuve est venu s’enfermer au mépris des ordres reçus. Et c’est justement dans cette ville que Drouot reçoit une missive l’enjoignant de gagner Strasbourg. Curieux clin d’œil du destin qui permit à notre artilleur de quitter le navire juste avant la mémorable défaite de Trafalgar.

A Boulogne, la Grande Armée lève le camp pour aller au-devant des Autrichiens et des Russes. Drouot espère bien faire partie de cette épopée qui amènera l’armée française à se couvrir de gloire. Mais à peine a-t-il atteint Nancy qu’un contrordre lui parvient. A la demande du général d’artillerie Gassendi, lui-aussi conscient des compétences scientifiques de son subalterne, Drouot reçoit pour mission de se mettre à la tête de la manufacture d’armes de Maubeuge. Cette dernière, à la réputation peu élogieuse, ne fournit plus que des armes de bien piètre qualité. C’est pourquoi il a été décidé d’y envoyer Drouot afin de remédier à cette situation. Bien que notre Nancéien eût préféré rejoindre ses camarades sur les champs de bataille de l’Europe, il va accomplir sa nouvelle tâche avec toute la conscience professionnelle qui le caractérise. Très vite, il découvre le problème majeur de la fabrique, lequel réside dans l’emploi de mauvais fers. En faisant porter l’effort sur l’achat de matières premières de qualité, il améliore, d’un seul coup, la fabrication. Après avoir redressé la manufacture de Maubeuge, Drouot est envoyé relever celle de Charleville, victime d’un directeur incompétent. Et bien qu’il accomplisse, là aussi, des miracles, Drouot a l’impression de végéter, ne pouvant donner toute la mesure de son talent. Il sait pertinemment que c’est sur le champ de bataille qu’il pourra véritablement se révéler. Aussi, il ne cesse de réclamer son transfert dans une unité combattante. L’année 1808 va, enfin, lui donner satisfaction. Le 24 février, il est appelé par Lariboisière qui commande l’artillerie de l’armée d’Espagne. Dès son arrivée à Madrid, Drouot se voit confier la direction des parcs d’artillerie et des corps d’armée et divisions d’observation en Espagne. Le 27 août 1808, il est affecté à l’artillerie à pied de la Garde avec le grade de major. Déjà remarqué par l’Empereur, celui-ci le nomme à la tête du régiment à compter du 15 décembre. Mais le brave Drouot n’a pas encore eu la possibilité de frayer avec la gloire. Celle-ci lui a donné rendez-vous pour l’année suivante, en Autriche.

A la fin du mois de mai 1809, Drouot est à Vienne où il s’emploie à réorganiser son régiment, se signalant une nouvelle fois auprès de Napoléon qui apprécie ses qualités de grand coordonnateur. A Wagram, lors de la fameuse bataille, l’Empereur permet à Drouot de s’illustrer en lui confiant l’exécution d’un des mouvements décisifs de la journée, celui qui doit permettre l’entrée en scène de la colonne Macdonald. Laissons Adolphe Thiers nous conter, avec son talent coutumier, ce célèbre épisode : « Enfin arrivent au galop, et en faisant trembler la terre, les soixante bouches à feu de la Garde, suivies de quarante bouches à feu françaises et bavaroises. L’illustre Drouot, sur une indication de l’Empereur se pose en jalon, et les cent pièces de canon qu’il dirige viennent s’aligner sur son épée. En un instant commence la plus affreuse canonnade qui ait signalé nos longues guerres. » Ecrasés par nos boulets, les Autrichiens essayent désespérément de faire taire la grande batterie, mais ni les efforts de leur artillerie, ni ceux de leur cavalerie, ne peuvent y parvenir. Drouot reste là, inébranlable, conscient que de son action va peut-être dépendre le sort de la bataille. Il se multiplie auprès de ses canonniers, les encourageant par ses paroles et son exemple, lui qui n’hésite pas à donner un coup de main pour charger une pièce. A la fin de la bataille, les pertes subies par ses troupes attestent de la violence des combats : 19 officiers et 457 artilleurs ont été soit tués soit blessés. Lui-même a reçu un biscaïen au pied droit, ce qui ne l’a pas empêché de rester auprès de ses hommes, ayant exigé d’être pansé sur place. Le 9 juillet 1809, c’est tout son régiment qui est mis à l’honneur avec la distribution de quelques 71 insignes de la Légion d’Honneur. L’Empereur ne manque évidemment pas de récompenser notre Nancéien en le faisant colonel de l’artillerie à pied de la Garde et en lui accordant le titre d’officier de la Légion d’Honneur. Bien des années plus tard, un ancien canonnier du nom de Jean-Nicolas Maillot (de la 4ème compagnie à pied de la Garde impériale) rappelait à Drouot ce magnifique fait d’armes dans une lettre en date du 6 décembre 1831 : « A Wagram, en Autriche, où ça chauffait si fort et où notre régiment a tout fait, est-ce que vous croyez que, si vous n’aviez pas été aimé comme vous l’étiez, les canonniers de la Garde auraient aussi bien manœuvré ? Vous vous rappelez peut-être qu’après la bataille, il manquait à l’appel 25 hommes par compagnie dans l’artillerie de la Garde… » Pour en finir avec Wagram, notons que cette bataille aura permis à Drouot, en plus de se couvrir de gloire, d’instituer ce qu’il convient d’appeler la « charge d’artillerie », manœuvre initiée par le général Sénarmont à Friedland. Cette manœuvre consiste à lancer, à vive allure, des batteries vers l’ennemi, à la façon d’une charge de cavalerie, puis à les stopper net une fois parvenues à courte distance de l’adversaire. Les canons entrent alors en action pour cracher un feu meurtrier sur les lignes adverses. 

L’année suivante, l’Empire français connaît une relative période d’accalmie. C’est ce moment que choisit Napoléon pour anoblir Drouot, lequel devient baron de l’Empire le 15 mars 1810.

Cependant, la paix aura été de courte durée, car voilà que se présente le spectre de la guerre sous l’aspect d’un ours russe.

En 1812, la Grande Armée pénètre en Russie afin de faire entendre raison à un Tsar traître à la parole donnée. Après s’être dérobée sans cesse, l’armée russe accepte enfin le combat aux portes de Moscou. C’est la bataille de la Moskowa au cours de laquelle nombre de Français vont s’illustrer. Parmi eux se trouve bien évidemment Drouot dont les exploits sont rappelés par le capitaine Girod de l’Ain : « A la Moskowa comme à Wagram, une batterie de plus de cent pièces forme le centre de notre ligne, pendant que l’infanterie et la cavalerie agissent sur les ailes. Les cuirassiers russes, appuyant le mouvement de leur infanterie, chargent à différentes reprises sur l’artillerie, mais ne parviennent pas à l’ébranler. » Il est vrai que Drouot ne laissa pas la moindre chance aux escadrons ennemis d’entamer sa ligne de feu, recevant chaque charge à coups de mitraille. Du reste, il avait annoncé la couleur à ses officiers dès le début des hostilités : « Messieurs, nous allons être chargés par cette cavalerie ; l’artillerie de la Garde ne doit pas reculer d’une semelle. » Les canons de Drouot firent entendre leur voix de tonnerre jusqu’à la tombée de la nuit. A la fin des combats, Drouot accorda à ses hommes un repos bien mérité. Il prit toutefois la précaution de faire charger les pièces afin que celles-ci soient prêtes à tirer. Et, en compagnie de quelques officiers dévoués, il veilla à proximité des bouches à feu, bien décidé à s’en servir à la moindre alarme. Ainsi était Drouot en campagne, un être surhumain capable de veiller des nuits entières. Comme l’évoqua Sérieyx dans son admirable ouvrage « Drouot et Napoléon, vie héroïque et sublime du général Drouot » : « Au cours de la campagne de Russie, il arriva qu’une nuit Napoléon, ne dormant pas, sortit de sa tente et se mit à contempler le bivouac de sa Garde, qui, sous la neige, semblait glacé dans une immobilité sinistre. Tout paraissait enseveli dans le sommeil, l’épuisement, le froid et l’obscurité. La seule trace de vie perceptible était le clignotement lointain d’une petite lueur. Que signifiait cette lumière aux allures de veilleuse ? Intrigué, l’Empereur envoya aux renseignements un de ses officiers qui revint bientôt : Sire, c’est le colonel Drouot qui travaille. » Cette aptitude qu’avait Drouot à rester ainsi éveillé, a été confirmée par son aide de camp, le capitaine Planat, qui consigna cette particularité dans ses notes : « il avait l’heureuse faculté de se priver de sommeil ; tant que l’armée était en mouvement, je ne me rappelle pas l’avoir vu dormir… »

Bien que la retraite de Russie fut particulièrement éprouvante, Drouot trouva encore le moyen de se distinguer. Tout d’abord, et contrairement à ses compagnons d’infortune, il se faisait un devoir de ne pas s’approcher des feux de bivouac que l’on allumait en grande hâte à chaque étape. Pour se prémunir du froid, il avait trouvé un moyen bien plus efficace : fendre du bois à coups de hache ou casser de la glace à l’aide d’un pic. Ce faisant, il s’épargna des engelures et bien pire encore. Toujours pendant la retraite, il eut l’occasion de venir en aide, après le passage de la Bérézina, à une famille dont l’unique cheval ne parvenait plus à faire avancer la charrette contenant, en plus de ses occupants, les nombreux bagages. Le chef de famille ayant alors sollicité auprès de Drouot le prêt d’une monture, ce dernier refusa catégoriquement, ne pouvant soustraire un seul des chevaux affectés au service des pièces. Toutefois, Drouot, connu pour sa bonté d’âme, se refusait à laisser ce couple et leurs enfants dans la détresse. Aussi, se fit-il bête de somme et, avec l’aide de quelques canonniers, il hissa la charrette jusqu’au sommet d’une pente à la seule force de ses bras et de ceux de ses hommes.

Pour en terminer avec l’épisode russe, soulignons que la belle conduite de Drouot à la Moskowa lui valut d’être fait commandant de la Légion d’Honneur (le 23 septembre 1812).

La Grande Armée, toujours invaincue militairement parlant, a laissé une grande partie de ses forces dans les neiges de Russie, ses troupes ayant été essentiellement décimées par le froid, la faim et la maladie. Profitant de cet état de faiblesse, les ennemis de la France vont s’allier une nouvelle fois pour nous déclarer la guerre (c’est la sixième coalition). Nous sommes en 1813 et la campagne de Saxe commence, ajoutant encore des lauriers sur la tête de Drouot. Dès le 10 janvier 1813, Napoléon a élevé le « Sage de la Grande Armée » au grade de général de brigade. Et le 26 du même mois, il en a fait son aide de camp. Ce qui n’empêche pas Drouot de combattre à Lützen, Bautzen et Dresde. Il est aussi de la partie à Leipzig, à cette « Bataille des Nations » où nos glorieux soldats combattront à un contre trois. Le 18 octobre 1813, lors de la dernière journée de combats, Drouot, récemment promu général de division, occupe un poste clef, faisant tonner ses pièces sans relâche pour repousser les attaques ennemies. Modèle d’héroïsme pour ses hommes, il s’expose en première ligne, au risque d’être pris par la grande faucheuse. Du reste, cette dernière passa tout près de lui ce jour-là, ainsi que nous le rappelle le capitaine Planat : « Il commandait cinquante bouches à feu de la Garde, qui tiraient avec une telle vivacité qu’on ne vit pendant plusieurs heures qu’un nuage épais de fumée qui nous dérobait entièrement les lignes ennemies. Le général faillit être tué d’une balle qui lui arriva en pleine poitrine ; heureusement il portait de grosses aiguillettes tressées qui amortirent le coup ; il en fut quitte pour une forte contusion qui lui fit cracher le sang… »

Après Leipzig, ce qui reste de la Grande Armée prend la route de la France pour aller défendre le sol sacré de la patrie. Cependant, les Bavarois, nos alliés d’hier, commandés par le général de Wrède, se font fort de lui barrer la route à Hanau. En ce lieu se sont massés 50.000 Austro-Bavarois, équipés de soixante pièces d’artillerie, plus quelques escadrons de cosaques. Arrivé sur place, le 30 octobre 1813, Napoléon ne dispose que de 16.000 hommes ; mais parmi ces soldats se trouvent 4.000 grenadiers et chasseurs de la vieille garde (commandés par Friant et Curial) et la réserve d’artillerie de Drouot, soit l’élite de l’armée française. Après avoir observé, dans des conditions très périlleuses, les positions de l’ennemi, lequel s’est adossé bêtement à une rivière, l’Empereur sait déjà qu’il parviendra à culbuter l’adversaire sans trop de difficultés. Après s’être concerté avec Drouot sur la manœuvre à adopter, il laisse son général accomplir le premier mouvement décisif de la journée, lequel nous est conté par le général Pelet, dans son mémorial d’artillerie : « Deux bataillons de la Vieille Garde, conduits par le général Curial, débouchèrent au pas de gymnastique et se déployèrent à gauche de la route. Le général Drouot les suivit avec deux batteries à cheval de la Garde, lancées au galop et escortées par deux régiments de la Garde, l’un de lanciers, l’autre de dragons. Ces batteries prirent position le plus près possible des lignes ennemies et attirèrent sur elles le feu de l’artillerie bavaroise ; une demi-batterie à cheval vint se placer sur la route même. Drouot fit alors porter ses batteries à pied de 12 sur la ligne, et 56 bouches à feu contrebattirent bientôt l’artillerie bavaroise… » En l’espace d’un quart d’heure, Drouot avait fait taire les canons ennemis. Confronté à ce feu dévastateur, de Wrède décide d’envoyer la totalité de sa cavalerie enlever les canons français. Une masse terrifiante, faisant trembler le sol, se dirige droit sur nos pièces. Cependant, il en faut plus pour impressionner Drouot qui reste impassible. Après avoir fait charger les canons à mitraille, il recommande à ses artilleurs de ne pas agir dans la précipitation : « Attendez, mes enfants, attendez… Laissez venir… » Et c’est presque à bout portant que Drouot commande le feu. L’effet est dévastateur dans les rangs ennemis. Des centaines de cavaliers, et leurs montures, jonchent le sol. La plupart des survivants prennent la fuite. Seuls quelques cavaliers bavarois, sans doute emportés par l’élan de leurs chevaux, parviennent jusqu’à nos pièces. S’ensuit un terrible corps à corps où nos vaillants canonniers, les uns armés de fusils, les autres seulement équipés de refouloirs ou de leviers de pointage, prennent vite le dessus. Drouot est là, encourageant ses hommes l’épée à la main. Un Bavarois qu’il n’a pas vu venir se dispose à le sabrer. Mais c’est sans compter avec la bravoure et la dextérité d’un artilleur de la Garde qui embroche l’impudent cavalier d’un coup de baïonnette.


Drouot pendant la bataille de Hanau



De retour en France, avec le titre de Comte de l’Empire, Drouot reçut de Napoléon l’ordre de réorganiser la Garde impériale en y incluant des troupes de toutes armes, mission peu aisée au vu des pertes subies. Cependant, et comme à son habitude, Drouot s’acquitta de sa tâche avec brio et en un temps record. A l’aube de la campagne de France, dont nous célébrons cette année le bicentenaire, l’Empereur pouvait à nouveau compter sur les valeureuses phalanges de sa Garde.

Au début de l’année 1814, le sol sacré de la patrie est envahi, ce que la France n’avait pas connu depuis la Révolution. Devant le péril, Drouot décuple ses efforts et se multiplie. Il est partout où on a besoin de lui. Le 30 janvier 1814, il participe au combat de La Rothière en permettant, par l’appui de ses canons, une retraite en bon ordre des troupes françaises. Le 10 février suivant, à Champaubert, ses soixante pièces d’artillerie contribuent à l’écrasement des 6.000 Russes d’Olsuviev. Quatre jours plus tard, à Vauchamps, Drouot repousse devant lui, à l’aide de cinquante bouches à feu, les Prussiens de Blücher et en fait un horrible carnage. Le 17 février, a lieu le combat de Mormant où l’intervention du sage de la Grande Armée, avec sa batterie de 36 pièces, fut, là aussi, déterminante, ainsi que s’en est souvenu le général de Ségur dans ses mémoires : « l’on voit alors avec ce même général (Drouot, NdlA) les mêmes canons qui, l’avant-veille, à 32 lieues de là, enfonçaient l’infanterie prussienne sur la route de Châlons, transportés comme par enchantement sur celle de Troyes, accourir au grand trot et y foudroyer de même l’infanterie russe. » Nous retrouvons ensuite notre héros à la bataille de Craonne, le 7 mars 1814, où un épisode fameux le mettant en scène est parvenu jusqu’à nous. Alors que l’Empereur avait envoyé quatre batteries soutenir une division de Jeune Garde, on ne tarde pas à s’apercevoir que leur action reste sans effet. Interpellé par l’inefficacité des canons français, Drouot les rejoint au grand galop et se rend immédiatement compte de la cause du problème : les servants des pièces sont de jeunes recrues, des « Maries-Louises » complètement inexpérimentées qui n’ont pas eu le temps d’apprendre le métier des armes. Qu’à cela ne tienne, Drouot va en faire des soldats aguerris en un instant, comme nous le rappelle l’écrivain Sérieyx : « Les canonniers qu’observe avec tristesse Drouot, ne savent pas, ou savent mal charger leurs pièces, et ils reçoivent les coups sans pouvoir les rendre. « C’est le massacre des innocents renouvelé ! » s’écrie Drouot. Prestement, Drouot saute à bas de son cheval, et, instructeur aussi merveilleux sous les boulets que sur le polygone, il se met en devoir d’enseigner aux conscrits l’art de pointer, de charger, de tirer, d’écouvillonner… Les jeunes Maries-Louises, quand il les quitte, se sentent déjà des âmes de vieux canonniers. » Drouot se distinguera encore une fois à la bataille d’Arcis-sur-Aube, les 20 et 21 mars 1814, ce qui lui vaudra d’être nommé grand officier de la Légion d’Honneur le 23 mars suivant.

Après la magnifique campagne de France qui prouva au Monde que les mots « courage » et « honneur » étaient synonymes de « Français », vint la première abdication aux conséquences si néfastes. En tant que fidèle parmi les fidèles de l’Empereur, Drouot accompagna Napoléon dans son exil à l’île d’Elbe. Là-bas, il accepta d’occuper les fonctions de Gouverneur de l’île, mais à la condition qu’aucuns appointements ne lui soient versés. Ayant, un jour, appris la modicité des revenus de Drouot, l’Empereur voulut lui donner 200.000 francs que le sage de la Grande Armée s’obstinât à refuser. La probité, chez Drouot, n’était pas un vain mot, et, contrairement à certains maréchaux et généraux, il ne profita jamais de sa position pour s’enrichir. Faisant toujours passer les intérêts des autres avant les siens, il se préoccupa tout particulièrement du sort de ses hommes et de leur famille. Sachant, notamment, que l’éducation permettait d’espérer un sort meilleur, il avait créé des écoles dans lesquelles ses soldats pouvaient apprendre à lire et à écrire.


Drouot sur le champ de bataille

Quant à ses sous-officiers, il avait mis à leur disposition de véritables bibliothèques. Les soldats qui avaient montré leur valeur au combat bénéficiaient également de ses largesses. S’il apprenait, par exemple, que la famille d’un soldat d’élite était dans le besoin, il lui faisait parvenir une somme d’argent directement prélevée sur les « masses noires » (1). Un mandat était alors adressé au maire qui devait le remettre, de façon très solennelle, aux parents du soldat distingué, « en témoignage de l’excellente conduite et des mérites de leur fils ». Ainsi, on comprend mieux pourquoi les hommes de Drouot lui étaient dévoués au point de lui faire le sacrifice de leur vie. En ce sens, nous pouvons dire de Drouot qu’il était un deuxième Napoléon. Cette parenthèse refermée, retournons à l’île d’Elbe où Drouot va connaître son premier grand amour. L’île n’étant pas bien grande, il fit un jour la connaissance d’une Elboise du nom d’Henriette Vantini. Cette dernière souhaitant apprendre le Français, et Drouot l’Italien, il fut convenu, entre eux, un échange de leçons. Ces deux êtres tombèrent naturellement amoureux, au point qu’un mariage fut sérieusement envisagé. Malheureusement pour les deux tourtereaux, la mère de Drouot s’opposa à cette union sous prétexte qu’elle ne souhaitait pas voir son fils convoler en justes noces sous un ciel étranger. Et Drouot resta célibataire…

Le 26 février 1815, a lieu la fameuse évasion de l’île d’Elbe. Napoléon et Drouot voguent vers la mère patrie à bord du brick l’Inconstant. Le 1er mars 1815, l’Empereur et ses fidèles soldats débarquent à Golfe-Juan. C’est le début des « cent jours » où la France se reprend à espérer. Napoléon, qui n’a toujours désiré que la paix, envoie des courriers aux têtes couronnées d’Europe pour leur faire part de ses intentions pacifiques. Naturellement, il n’en va pas de même de ses adversaires qui, eux, ne souhaitent pas voir la France retrouver sa gloire passée. Aussi, la guerre est-elle devenue inéluctable. Malgré les premières victoires remportées par nos armes, l’armée française connaît le désastre de Waterloo qui scellera à jamais le destin de notre grand pays. Après la bataille, au cours de laquelle Drouot a occupé les fonctions d’aide de camp auprès de l’Empereur, notre héros n’a nullement l’intention d’abandonner la lutte. Le 3 juillet 1815, jour de la capitulation finale, Drouot est à Montrouge, toujours prêt à en découdre avec l’ennemi. La fin des hostilités lui donnera le regret de n’avoir pas pu mourir en soldat pour la défense de la capitale. Le 24 juillet, Louis XVIII, de retour en France, ordonne que soient déférés devant le conseil de guerre 19 généraux, dont Drouot. Ce dernier, sûr de son bon droit, décide de se constituer prisonnier. Ecroué à la prison de l’Abbaye, il y restera près de huit mois, jusqu’à son jugement. Lors de son procès, le maréchal Macdonald prendra sa défense en soulignant son attitude exemplaire après la reddition de la France, Drouot ayant su calmer les ardeurs de la Garde qui n’avait pas du tout l’intention de déposer les armes. Sorti blanchi de toutes les accusations faites à son encontre, Drouot se retira à Nancy, dans sa ville natale. Dans sa retraite, il commença la rédaction d’une histoire « de nos campagnes depuis 1792 jusqu’en 1815 ». Cependant, son esprit était toujours occupé par Napoléon dont il rêvait de partager la captivité à Sainte-Hélène. Aussi, économisait-il sou après sou en prévision de son futur voyage.

En 1820, le gouvernement royal voulut s’attacher le valeureux Drouot en lui proposant le titre et le traitement de lieutenant-général en disponibilité. Cette offre lui fut faite à deux reprises, mais, à chaque fois, Drouot refusa. Bien que sa situation financière ne fût pas des plus confortables, il se borna à demander la liquidation de sa pension de retraite.

L’année suivante, il apprit le décès de Napoléon, ce qui le plongea dans un profond désarroi. Le capitaine Collin, qui rencontra Drouot au mois de juin 1821, se souvint plus tard de la détresse de son ami et des mots qu’il prononça : « Eh bien ! mon vieux camarade, me dit-il, il y a quatre jours, vous le savez, mes passeports étaient enfin arrivés… Encore une semaine, et j’étais en route pour Sainte-Hélène… Mais il est mort ! … oui, l’Empereur est mort !… » Et le visage inondé de larmes, Drouot ajouta : « J’avais tant besoin de pleurer !… » Après avoir mis pied à terre, Drouot erra pendant quatre heures dans les montagnes en répétant ces seuls mots : « L’Empereur est mort ! Et je n’ai pu le revoir ! »

En 1823, Drouot quitta la ville pour la campagne où il se sentait bien plus à son aise. Il jeta d’abord son dévolu sur un corps de ferme situé à trois lieues de Nancy, puis fit l’acquisition, en 1825, d’une petite maison avec jardin (cette dernière ne se trouvait qu’à deux cents mètres de la porte de la ville). En ce lieu, il eut à son service un jardinier du nom de Joseph Didier qui n’était autre qu’un de ses anciens canonniers. Ce serviteur fidèle resta aux côtés de Drouot jusqu’à sa mort.

A partir de 1826, la santé de Drouot commença à se détériorer. Atteint d’une sciatique chronique, il ne pouvait plus se déplacer, désormais, qu’à l’aide de béquilles.

Quatre ans plus tard, après la Révolution de juillet, la France se souvint enfin de Drouot pour l’honorer comme il se devait. En 1830, Louis-Philippe l’appelait au commandement des 3ème et 5ème divisions militaires et le nommait grand-croix de la Légion d’Honneur, avant de lui accorder, l’année suivante, le titre de pair de France (dignité dont Napoléon l’avait déjà gratifié le 2 juin 1815). La garde nationale de Nancy requit également ses services, mais il ne voulut accepter que le grade de lieutenant dans la compagnie d’artillerie. Toujours en 1830, et après avoir été accueilli par les sociétés savantes de la préfecture de Meurthe-et-Moselle, le commandement de l’Ecole Polytechnique lui fut offert. Conscient de l’honneur qui lui était fait, il dut néanmoins refuser ce poste au vu de ses graves problèmes de santé. De plus en plus paralysé par la sciatique, un autre mal vint le frapper, en 1831, sous la forme d’une cataracte qui le rendit complètement aveugle (en 1834). Cette cécité l’obligea à démissionner de tous ses postes de commandement et conduisit le grand érudit qu’il était, à abandonner la lecture de Plutarque, Tite-Live et autre Tacite, dernière consolation de sa vie. Il est, toutefois, une activité que jamais il n’abandonna : venir en aide à son prochain.

Lorsqu’il reçut la somme de 60.000 francs, suite au legs (avant réduction) de 200.000 francs que lui avait consenti Napoléon, Drouot employa l’intégralité de ce montant pour venir en aide aux vétérans de la Grande Armée. Par exemple, quand il apprenait qu’un vieux soldat infirme était dans le besoin, il lui versait une pension tout en lui faisant croire que cette dernière lui avait été attribuée par le gouvernement. De la même manière, il consacrait la plus grande partie de ses pensions et de son traitement de grand-croix de la légion d’honneur (qui représentaient la somme annuelle totale de 11.475 francs) à de bonnes œuvres, ne se réservant, pour lui-même, que 2.400 francs. Et à ses amis qui s’inquiétaient de sa trop grande générosité, il répondait : « Lorsque mes ressources seront complètement épuisées, ou bien qu’elles viendront à me manquer, je me présenterai à l’hospice Saint-Julien pour occuper moi-même un des lits que j’y ai fondés en faveur des vieux soldats. Si ce moment arrive, il ne sera certainement pas le moins doux de ma vie. »

Quelques semaines seulement avant sa mort, et malgré une grande faiblesse qui le clouait au lit depuis plusieurs mois, il se souciait encore du sort des nécessiteux. Sentant sa fin proche, il avait fait distribuer aux pauvres ses derniers biens. Se souvenant qu’il lui restait sa grande tenue de général, il ordonna qu’en soient enlevés tous les galons et autres broderies et que le produit de leur vente soit distribué aux miséreux. A son neveu qui voulait s’opposer à la destruction d’une relique aussi précieuse, il répondit : « Mon neveu, j’aurais craint que vos enfants, en voyant l’uniforme de leur oncle, ne fussent tentés d’oublier une chose qu’ils doivent se rappeler toujours, c’est qu’ils sont les petits-fils d’un boulanger. »

Drouot décéda à Nancy, le 24 mars 1847. Ses dernières paroles furent les suivantes : « J’attends la mort, et puisque telle est la volonté de Dieu, je m’en réjouis… car je vais retrouver mon père, ma mère… mon Empereur… »

Cet homme, qui excellait aussi bien dans les sciences que dans les lettres, n’a pas jugé bon de nous laisser ses mémoires. Elles furent pourtant bel et bien écrites ; mais Drouot préféra les jeter au feu, car il estimait n’avoir pas suffisamment de talent. Nous pouvons, néanmoins, être persuadés que la prose de Drouot aurait amené nombre de nos prétendus écrivains actuels à jeter bien loin leur plume, après s’être rendu compte de leur médiocrité devant tant de talent déployé...

Le nom du général Drouot est inscrit au côté Ouest de l’Arc de Triomphe de l’Etoile.

                                                                                                Pascal Cazottes

 

            (1) Les masses noires étaient des réserves d’argent mises à la disposition de chaque régiment et dont l’utilisation était laissée à la discrétion des colonels.

 

           
Suivent quelques citations au sujet de Drouot :

            « Drouot… C’est la tête la plus forte et le cœur le plus droit que j’ai rencontrés. Cet homme est fait pour être premier ministre partout. »
Napoléon

            « Drouot vivrait aussi satisfait avec 40 sous par jour qu’avec le revenu d’un souverain. Plein de charité et de religion, sa morale, sa probité et sa simplicité lui eussent fait honneur dans les plus beaux jours de la République romaine. »
Napoléon

            « Drouot… Très distingué, rempli de mérite, modeste, sachant très bien les mathématiques ; il sera membre de l’Institut à la première vacance… »
Napoléon

            « Il n’existait pas deux officiers dans le monde pareils à Murat pour la cavalerie et à Drouot pour l’artillerie. » 
Napoléon.

            « Ce qu’on remarquait le plus dans Drouot était d’abord un dévouement absolu au service, une modestie extrême mêlée de timidité, mais accompagnée d’un jugement sûr et prompt, une obligeance inépuisable, une grande bienveillance pour tous, point d’exigence envers les subordonnés, mais au besoin, avec eux, une inébranlable fermeté. »
Puvis

            « C’était l’officier modèle que le général Gassendi aimait à nommer et qui avait obtenu toute son estime, ainsi que celle des généraux Eblé, Lariboisière, Sénarmont et Marmont qui l’avaient eu sous leurs ordres et qui en ont tous fait le plus bel éloge sous tous les rapports. »
Evain

            « Quand les noms de Napoléon et de Drouot, du héros et du sage, parviendront aux siècles futurs unis par ce lien d’estime et d’admiration qui les a confondus à jamais, il y aura là, si je ne m’abuse, un haut témoignage bien propre à éclairer les jugements de l’histoire. »
Levallois

            « Si Napoléon a déchaîné des admirations enthousiastes, il a été aussi l’objet de haines virulentes. Que de détracteurs se sont rués contre le piédestal de ce Titan ! Pour protéger de leurs atteintes la mémoire de l’Empereur, où trouver un palladium plus précieux que dans cette inébranlable amitié vouée par Drouot à Napoléon ? Amitié raisonnée et forte, éclose sans emballement, se développant avec une progression lente, « à la lorraine » - mais grandissant alors sans arrêt, jusqu’à l’infini… et provoquant ainsi un des plus beaux exemples de fidélité qui ait jamais été donné au monde.


Quel honneur pour Napoléon et quelle justification pour lui vis-à-vis de la calomnie que d’avoir suscité une affection de pareille envergure dans une âme aussi noble, aussi pure, aussi rigide et délicate que celle de Drouot ! Avec quel soin cet ascète eût renoncé à un tel attachement si, à l’usage, il en avait jugé indigne l’être qui le lui avait inspiré ! Nous savons combien vigilante et sévère était la conscience de ce « scrupuleux », qui voyait en elle, selon sa propre expression, « son juge le plus implacable ».
Sérieyx

 

Maxime favorite de Drouot : « La Providence est grande »

 

 

 

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