EXTRAITS DES PAPIERS D’UN CAVALIER
DE LA GRANDE-ARMEE…

Par Christophe Bourachot, FINS



Ce texte, rédigé par Jean-Baptiste Villeminot,  paru la première fois dans le "Carnet de la Sabretache" en 1908. Je l'avais reproduit dans "La Chronique des Deux Empires" en 1996. Mais laissons parler le commandant Carlet, préfacier de l'édition de 1908.

C.B.

La complaisance d’un de nos amis nous a valu la communication de papiers provenant de la succession d’un vieux brave, qui a fait presque toutes les campagnes de la Révolution et de l’Empire et qui, parti simple cavalier au 25ème régiment de cavalerie, en 1792, prit sa retraite en 1815, comme sous-lieutenant au 2ème cuirassiers. Parmi ces notes, prises au jour le jour, nous avons trouvé, entres autres, un tableau assez intéressant dans lequel il relate les différentes étapes parcourues par son corps pendant la funeste retraite de Russie. Nous les reproduisons ci-après, en en respectant l’orthographe. Nous avons également remarqué, dans ce carnet, une chanson de route intitulée : Les Français en Autriche, qui dut être composée avant la capitulation d’Ulm ; nous la donnons à la suite de l’itinéraire. Mais, demandons la permission de présenter tout d’abord notre héros : Jean-Baptiste Villeminot, fils de François et de Marguerite Eloy, naquit à Tornay, localité située, à vol d’oiseau, à environ 27 kilomètres au sud-est de Langres, le 8 décembre 1771. Il n’avait pas tout à fait vingt et un ans, quand il rejoignit le 25ème régiment de cavalerie, le 24 août 1792. Il y devint successivement, brigadier le 6 frimaire de l’an VI ; fourrier le Ier vendémiaire de l’an VII ; maréchal des logis le 16 thermidor de l’an VIII. Le 10 janvier 1804, il passait avec son grade au 2ème cuirassiers où il fut nommé maréchal des logis-chef le Ier novembre 1806, et sous-lieutenant le 14 mai 1809, c’est-à-dire quelques jours avant la bataille d’Essling. Il était chevalier de la Légion d’honneur depuis le 1er octobre 1807. La première Restauration le confirma dans son grade de sous-lieutenant au 2ème cuirassiers, devenu cuirassiers de la Reine.Villeminot prit sa retraite le 10 décembre 1815, après le licenciement à Saumur de son régiment ; il se retira à Chaumont. D’après ses états de service, ses campagnes furent les suivantes : Campagnes de 1793, ans II, III, IV, V et VI à l’armée du Rhin ; de l’an VII à l’armée de l’ouest ; des ans XIII et XIV, 1806, 1807 à la Grande Armée ; de 1809 à l’armée d’Allemagne ; de 1812 en Russie ; de 1813 et 1814 à Hambourg.
Commandant CARLET.


Noms des villes et des villages où j’ai passé à la retraite de Russie.
1812

Le 18 octobre, à 7 heures du matin, à la Saskowa, grand houra.

Le 19 et le 20, à Wornowo et devant le château de M. Rotopschin, gouverneur de Moskou.

Le 21, à Formineskoé, où j’ai appris par un officier italien la révolution qui avait eu lieu à Paris.

Le 22, à Borovsk, sur la Protwa (rivière), ville aux oignons.
 
Le 23 et 24, près de Malojaroslavetz. Grande bataille par le corps italien.

 
Le 25, à 7 lieu[es] de Kaluka.


Le 26, à Ouvarovskoé, en pleine retraite.

 
Le 27, à Alferewa, petite ville qui a été entièrement brûlée. .

Le 28, à Mitiaewa.

Le 29, à Ouspeuskoué, où j’ai perdu mon dernier cheval.

Le 30, à Prokorefo, Guillemot a eu son porte-manteau de volé.

Le 31, à Giot, un très jolie ville (toute brûlé[e]).

Le 1er novembre, à Velistschewo, (grand froid et grande neige).


Le 2, à Foederowskoé, sans pain ni viande et couché en plaine.


Le 3, à Wiasma, très jolie ville où il y avait de très jolis édifices, mais tout a été brûlé.

 
Le 4, à Roulkeki. .


Le 5 et 6, Jalkow, rien...


Le 7, à Zazelé, dans les bois, je me suis couché dans mon manteau, à mon réveil j’avais au moins six pouces de neige sur moi et je ne me suis pas ressenti du froid.


Le 8, à Stoboda.

Le 9, dans les bois.

Le 10, soi-disant à Doukovchtchina.

Le 11, à Wolodemerowa où j’ai eu environ un quart de livre de pain pour 6 francs, que nous avons partagé à quatre personnes ; il y a neuf jours que je n’en avais vu.

Le 12 et 13, à Smolensk.


Le 14, à Toubna, à 2 lieues de Smolensk.


Le 15 et 16, à Krasnoé, grand houra. .


Le 17, à Piadoui, dans la forêt.


Le 18, à Doubrowna avec un colonel de lanciers, du pain pris des Juifs à force d’argent.


Le 19, à Orcha.


Le 20 et 21, à Kokhanowo, rien.


Le 22, dans le bois où la 2e division de cuirassiers. Grand houra.


Le 23, à Toloczin, rien.


Le 24, à Bobr, forêt.


Le 25, à Nalscha, près d’une chapelle dans la forêt.


Le 26, à Nemonitza, nous avons trouvé à force de bras (car la terre était extrêmement gelée), quelques carottes dans la terre.


Le 27, à Weselowo, près la Bérézina.


Le 28, à Zembin. C’est le 28 que nous avons passé la Bérézina. C’est dans cet rivière où il a péris beaucoup de misérables qui se sont jetés dans la glace pour se sauver de l’ennemi.


Le 29, à Kamen.


Le 30, à Zowichino où nous avons trouvé le commencement des pommes de terre.


Le 1er décembre, à Hia.


Le 2, à Molodetschino, plus de misère.


Le 3, à Markovo, chez les Juifs, pain, vin, etc.


Le 4, à Smorgoni.


Le 5, à Joupronoul, où le fils de M. le major Dubin est mort.


Le 6, arrivé à Vilna, ayant fait 16 lieue[s].C’est le 5 et 6 décembre où il a fait les plus grands froids et où il a perri le plus de monde ; il y avait 28 degrés de froid.


Et le 7, 8 et 9 inclus, Villena.


Le 10, à Evé, petit village dans les bois.


Le 11, à Zismovi.


Le 12, à Kowno. Ici finissent nos peines.


L’armée française contre la Russie était, le 24 juin 1812, forte de 680.500 hommes, 176.850 chevaux et de 1.200 pièces de canons - Il n’en est pas rentré une seule.

 
Arrivé à Koenigsberg le 20 décembre, le 25 à Elbing.

 
1813


Arrivé le 8 janvier à Stetin, jusqu’au 15 inclus.


Arrivé le 24 à Berlin.


Arrivé le 2 février à Brunswick (logé chez Mayer).