Le JOURNAL de MARCHE de Gabriel
BESSE-LALANDE,
Chirurgien sous-aide au 5ème régiment
de cuirassiers à l’armée d’Allemagne

Communication de Christophe BOURACHOT,
Médaille d’Honneur des Compagnons de la SNI


Publié initialement dans la « Revue de l’Institut Napoléon »
en 1952 et 1953, le récit de Besse-Lalande,
si sommaire qu’il soit, n’en est pas moins intéressant. 


« Je suis le huitième des enfants de Michel Besse-Lalande et de Jeanne Linares. Le premier était né le 10 août 1745 à Lalande, paroisse de Pauzat ; son épouse, Jeanne Linares était née le 10 mai 1748 à Grèze, paroisse de Paunat.  La famille de Besse habitait, tantôt le village de Grèze, où elle avait une belle propriété et une maison d’assez d’apparence pour cette époque, tantôt l’habitation de Lalande. L’habitation de Lalande est une espèce de villa isolée, située à mi-côte, sur le versant méridional, entourée de terres en cultures, de bois de chênes et couronnée au nord par des bois de châtaigniers, qui couvrent tout le mamelon. Près de la maison et des bâtiments d’exploitation se trouvent un bouquet de grands chênes et des ormeaux plantés en allée.Ce qu’il y a de plus agréable c’est une belle et bonne fontaine qui coule d’un rocher à l’angle des bâtiments, d’où elle coule dans deux grands bassins, puis dans un grand et beau jardin. La résidence de Lalande était plus agréable que celle de Grèze, parce qu’elle formait un corps de biens tout en une pièce, dépendant du seigneur de Puy de Rège, avec redevance au dit seigneur de 50 quartons de grains ; soit froment, seigle, orge, avoine. C’est par suite de circonstances que la famille Besse habitait tantôt Grèze, tantôt Lalande, qui donnait toujours son nom à l’aîné de la famille. Mon père, à l’âge de 23 ans, ayant perdu son père depuis plusieurs années et gardant sa mère aveugle, voulut se marier. Il jeta les yeux sur sa plus proche voisine, la fille de Linares-Carbonnières. Elle était, selon la chronique, la plus belle et la plus jolie fille du pays ; d’un caractère doux, d’une bonté sans égale. Elle avait été élevée par sa mère, femme d’esprit.

Dans ces temps troublés de la Révolution, en 1790, mon père était très malheureux et bien épouvanté. Ses deux fils étaient au service et la municipalité de Paunat ne voulait pas leur délivrer de certificats de civisme, dont ils avaient grand besoin. Ils ne purent en obtenir que par l’intervention du capitaine de l’Abbé [un des frères de l’auteur, ecclésiastique], M. Bonfils, de Belvès, qui vint aux pays et les exigea. Dans les malheurs de mon père, c’était moi qui étais toute sa consolation. Je l’ai entendu dire à M. l’abbé Viscary, ex-seigneur de Trémolat : « Cet enfant est le seul mâle qui me reste, et mon unique espoir. » Il me gardait toujours avec lui et me faisait lire. Cependant ma mère disait que j’étais très gentil et me coiffait comme une fille.

Avant que mon frère l’Abbé partit pour le service, on était venu désarmer mon père, et comme les gendarmes voulaient m’enlever un petit sabre que m’avait envoyé mon oncle de Bordeaux, avec un uniforme de Garde national et des bottes, mon frère me fit rendre mon sabre en disant aux gendarmes : "Êtes-vous assez simples pour croire que cet enfant, avec son petit sabre et son costume militaire, puisse faire la contre-révolution ? " Après que les temps les plus troublés de la Révolution furent passés, mes frères rentrèrent du service. L’aîné rentra le premier, il avait servi dans les hussards et s’était toujours bien porté. L’Abbé se retira aussi ; sa santé s’était altérée parce qu’il n’était pas fort naturellement et qu’il s’était adonné au vin. Mon oncle Linares, de Merle, fut le chercher avec un cheval à Toulouse. Il vécut deux ans. C’est une phtisie pulmonaire accidentelle qui l’enleva. Pendant les deux ans qu’il passa dans la famille il me faisait lire et me gardait toujours avec lui. S’il eut vécu, il m’aurait donné le goût pour l’état ecclésiastique ; il mourut comme un saint.

Peu de temps après la mort de mon frère l’Abbé, on m’envoya en classe chez M. Linares, de Vaudune, sous M. Cogniel, prêtre constitutionnel, qui avait été ordonné à l’âge de 16 ans, et qui avait administré la paroisse de Saint-Sernin, pendant près d’un an. Il venait d’être expulsé, parce qu’on ne voulait plus, absolument plus, de prêtres. C’était en1796, M. Cogniel fut d’abord très content de moi. Il voulut bien m’enseigner le latin qui était la seule chose qu’il fut en état de m’apprendre. Le goût des amusements (jeu de barres, de la chèvre et même celui des cartes et des quilles) me fit brouiller bien des fois avec M. Cogniel. Cependant il me faisait apprendre tout ce qu’il savait : la grammaire française, sans même expliquer les règles, la grammaire latine, sans la commenter. Il me fit apprendre le catéchisme historique, l’histoire sacrée, puis les fables de Phèdre, les Catilinaires de Cicéron, des morceaux des Églogues, des Bucoliques, de l’Énéide de Virgile, enfin plusieurs odes et satire d’Horace.

En français, il me fit apprendre beaucoup de fables deLa Fontaine, des fragments d’éloquences, des lettres de Fléchier. M. Cogniel fut demandé et poursuivi pour le service militaire. On m’envoya alors étudier sous un jésuite homme de savoir. Ce maître m’expliquait bien la grammaire et les auteurs latins. A l’âge de 15 ans ou 16 ans, je savais lire les auteurs latins et je me croyais très savant. Mais je ne savais du calcul que les quatre règles et imparfaitement. Je connaissais mal l’orthographe parce que M. Cogniel ne la savait pas et n’avait pu me l’enseigner. C’est alors qu’on me plaça chez mon oncle Linares, chirurgien à Molière, pour apprendre la chirurgie et me fortifier en littérature, sous un prêtre jésuite, homme très érudit, ayant fait profession de l’enseignement toute sa vie. Avec ces deux hommes, je ne perdis pas mon temps. Le premier me donna quelques idées des sciences médico-chirurgicales et même de pharmacie, de botanique, et le second m’apprit la littérature, l’orthographe, me fortifia en latin, et me donna le goût de la récitation des vers. C’était en 1801. Après avoir appris près de mon oncle à faire une saignée, à poser un vésicatoire, à panser un ulcère, j’allai à Bordeaux étudier à l’école de Médecine, et dans les hôpitaux. Peu de temps après je fus admis en qualité d’externe avec un appareil de pansements, à l’hôpital Saint-André. Sept à huit mois après, j’abandonnai cet emploi pour me livrer plus particulièrement à l’étude de l’anatomie, de la pathologie externe, de la botanique, de la physiologie, des bandages, et je suivis aussi un cours d’accouchements. C’était en l’an XI et l’an XII de la République (1802 et 1803, et une partie de 1804), que j’étais à Bordeaux. Étant à Bordeaux j’avais étudié sérieusement, et dans un concours pour sept à huit places de chirurgiens militaires de la Marine, avec 1.800 francs d’appointements, je fus admis. J’allai recevoir ma commission lorsque mon oncle vint prier le Commissaire général de la marine de suspendre mon départ parce que j’étais trop jeune. Au concours de l’an XII, à l’École de Médecine je répondis si bien que l’on m’adjugea le premier prix et que la Société médicale d’Émulation m’admit au nombre de ses membres correspondants.

Tout fier de mes succès à Bordeaux, je vins passer mes vacances à Lalande, au mois de novembre je partis pour Paris. C’était sur la fin de 1804, époque du Sacre et du Couronnement de l’Empereur Napoléon Bonaparte. J’assistais à toutes ces belles fêtes, sans pour cela me déranger de mes études médicales : d’un cours de physiologie sous Richerand, d’un cours de chirurgie sous Boyer, d’un cours de clinique chirurgicale sous le même professeur. Pour l’anatomie je m’adressais à Beauchêne qui faisait un cours particulier moyennant de payer les 50 francs par élève. Il fut si content de moi qu’il me dispensa de payer les 50 francs moyennant que je fisse des répétitions à ses élèves et que je les dirigeasse dans leurs travaux anatomiques. Plus tard, à la belle saison il me chargea de faire un cours d’ostéologie et de bandages dans son amphithéâtre, et me dispensa de payer 50 francs pour assister à un cours d’opérations chirurgicales, qu’il faisait payer à de nombreux élèves. Je suivais le cours de pathologie chirurgicale du professeur Lassus, le cours de M. Dubois, à l’école pratique de chimie de Deyeux, le cours de pathologie interne de Pinel. J’avais étudié la chimie de Fourcroy, la botanique de Richard ; mes bandages et les drogues usuelles de Thillet. A Paris j’avais été appliqué à l’étude et j’avais fait mes devoirs de religion aussi exactement qu’à Bordeaux.

L’âge de la conscription allait m’atteindre et je faisais bien des démarches pour obtenir une plaça de chirurgien militaire. A cette fin, je fus admis aux examens. Mon examen oral fut brillant ; je répondis mieux aux questions qui furent faites qu’une vingtaine de candidats qui furent examinés avec moi. Mais ma composition pour l’examen écrit fut horriblement mutilée et pleine de ratures. Cela tenait à ce que je ne savais pas d’un premier jet mettre ce que savais sur le papier, et que je n’avais pas eu la présence d’esprit de m’en pourvoir suffisamment, ne prévoyant pas qu’on m’enfermerait tout le temps de la composition. Quoiqu’il en soit je fus en qualité de chirurgien sous-aide, et placé dans un régiment d’élites, le 5ème cuirassiers, avec ordre de partir sur-le-champ pour Strasbourg où se réunissait la Grande Armée d’Allemagne. Pendant mon court séjour à Paris, j’eus l’occasion de voir les fêtes du Sacre et du Couronnement de l’Empereur Napoléon Bonaparte qui eut lieu le 4 décembre 1804 [sic]. Je vis le cortège et les troupes qui allaient à l’église Notre-Dame, le matin à 10 heures, étant au bout du Pont-Neuf, et à 4 heures lorsqu’il revenait à Notre-Dame, étant dans le jardin des Tuileries. A la nuit, je vis toutes les belles illuminations des Tuileries et de tout Paris. Le 8 décembre 1804 je vis le trône dressé sur le Champ de Mars devant l’École Militaire, et plus de 60.000 hommes de troupe qui défilaient [à] la parade devant les dignitaires de l’Empire. C’est à cette parade que M. Faure[1], élève en médecine, cria dans la foule : « A bas sur le tyran » et se fit mettre en prison d’où il ne sortit qu’en se faisant passer pour aliéné. C’était de belles fêtes à Paris. Les illuminations se succédaient tous les soirs ainsi que les banquets donnés gratis à la foule. J’étais arrivé à Paris en novembre 1804, je le quittai en septembre 1805.

Le 25 fructidor an XIII, Gabriel Besse-Lalande recevait l’ordre suivant :

N°6708-2ème Section de l’Administration de la Guerre. Bureau particulier.

Officiers de Santé.

 Paris, 25 fructidor an 13.

« Directeur de l’Administration dela Guerre,

A Monsieur Gabriel Besse-Lalande, élève en chirurgie à Paris.

Je vous préviens, Monsieur, que le 23 de ce mois je vous ai nommé pour être employé en qualité de chirurgien sous-aide au 5ème régiment de cuirassiers. Vous vous conformerez à ce qui est prescrit par les articles 15 et 21 de l’arrêté du Gouvernement du 9 frimaire an XII. Vous prendrez une feuille de route dans le délai de trois jours et vous vous rendrez sur le champ à Strasbourg.

Le Conseil d’administration du régiment vous fera connaître et mettre en fonctions et vous jouirez de la solde attribuée à votre grade par l’article 20 de l’arrêté du Gouvernement précité à dater du jour de votre arrivée au corps.

Je vous salue,

 DEJEAN. »


Et le jeune sous-aide part rejoindre l’Armée d’Allemagne. « C’était dans les premiers jours de septembre que je me mis en route avec une indemnité de trois francs par étape. Bien me valut d’avoir conservé soixante francs sur le dernier argent que j’avais reçu de me parents.

Je passai par Meaux, Châlons, Lunéville, voyageant toujours à pied ; puis de Nancy à Strasbourg sur ses chars à bancs. Arrivés dans cette dernière ville, on nous dit que l’armée avait passé le Rhin ; que nous irions le passer à Spirre sur un pont de bateaux, et que nous n’aurions plus d’indemnité de route, quoique nous eussions quatre étapes à faire en France. Ce voyage se fit assez vite et assez gaiement quoi que nous n’eussions pas l’indemnité et que nous fussions sur des chars à bancs. Arrivés à Spirre, nous passâmes de suite le pont et nous fûmes sur le pays des Alliés sans le savoir. Ces bon Alliés devaient nous nourrir et nous loger gratis, mais ils ne nous donnaient pas de moyens de transport. Nous voilà à voyager vite et courageusement, passant par Heidelberg et Louisburg. Bientôt des canonniers qui venaient de remonte, nous offrirent de monter à poil [sans selle ni harnachement aucun] sur des chevaux neufs, et nous voyageâmes ainsi pendant deux jours, ce qui nous aida à rejoindre nos régiments. Ce fut un dimanche soir Que nous atteignîmes nos régiments à une halte.

Je fus me présenter au colonel, mais Dieu sait dans quelle tenue… Ma malle était restée au dépôt à Strasbourg à la diligence, et mon pantalon avait été tout déchiré entre  [les] jambes, en montant à poil sur les chevaux neufs des artilleurs. Le colonel me reçut assez froidement et m’envoya au chirurgien-major qui m’offrit de voyager avec lui dans sa voiture.

Le régiment se remit en marche. Comme il était beau ! Les cuirasses brillaient au soleil comme des glaces. Quatre régiments marchaient de file et formaient un effectif de quatre mille hommes couverts de fer. A la nuit, nous nous arrêtâmes près d’un village pour faire manger les chevaux et bivouaquer. Je passai mon premier bivouac dans la voiture de mon chirurgien-major, ce qui était très commode. Nos vécûmes comme nous pûmes, de ce que les soldats maraudaient, des bœufs qu’ils égorgeaient. Le lendemain, nous continuâmes de marcher sur Nordlingen, où je vis plus de vingt mille hommes réunis. Je quittai mon chirurgien-major au bivouac pour aller en ville chercher un logement que j’obtins en parlant latin à un des secrétaires de la municipalité. Avec mon mauvais latin je tins conversation une bonne partie de la nuit avec mon hôte. Nous parlions dela France, de la guerre, etc. Le lendemain nous nous dirigeâmes sur Augsbourg ; mon chirurgien-major me recevait toujours dans sa voiture, et je le dédommageais en lui parlant d’opérations chirurgicales, d’anatomie et autres parties de l’art de guérir que je connaissais bien mieux que lui, qui ne savait pas grand-chose. Pendant toute la journée, nous entendîmes gronder le canon à Ulm, car c’était le jour au cours duquel se livrait la bataille de ce nom. Le lendemain nous vîmes sur la route des cadavres, des fusils cassés et d’autres traces de l’ennemi qui fuyait devant nous et qu’on poursuivait. Nous vîmes aussi un village brûlé et des cadavres d’hommes, de chevaux et de bœufs grillés. A cet aspect je ne pus retenir mes larmes. Deux ou trois jours après, nous passâmes près de Munich, pour aller au cantonnement dans un village situé tout près du parc du roi de Bavière.

C’est là que mon confrère, Mousseau, vint me rejoindre pour aller visiter le parc où nous trouvâmes un grand bœuf mort : c’était des soldats français qui l’avaient tué. Nous emportâmes trois membres de cette grosse bête. Nous fûmes bien reçus par trois ou quatre officiers avec qui nous étions logés et qui m’engagèrent à revenir le lendemain avec des soldats chercher le reste de la bête que nous ne pûmes pas retrouver. Dans de cantonnement, j’allai un jour à Munich avec mon ami Mousseau qui avait un oncle, marchand dans cette ville. Ce monsieur nous fit bien promener et bien dîner. L’armée se mit en marche pour suivre les autrichiens et il me fallut suivre des voitures d’équipages, car mon chirurgien-major avait reçu l’ordre de laisser sa voiture à un dépôt qui se formait à Munich. Puis mon colonel s’était moqué de moi en me disant d’acheter, si j’avais pour le payer, un cheval que m’offrait un maquignon et qu’il ne pouvait pas donner ordre pour me faire compter les quatre cents francs d’indemnité d’entrée en campagne qui m’étaient dus. Me voilà à pied ou sur des voitures d’équipage, suivantla Grande-Armée sur la route de Vienne. Notre premier bivouac en partant de Munich, fut établi dans la cour du beau château de Nymphemburg, et sous une pluie battante toute la nuit. En peu de jours nous arrivâmes à Braunau et de là sur le territoire autrichien. Il y avait peu de jours que nous voyagions chez nos ennemis, lorsque le brigadier Delor, natif du Quercy, vint m’amener un cheval qu’il venait de prendre chez un paysan et qu’il vendit soixante-douze francs, dont je lui fis un billet. Pour harnacher ce cheval, le capitaine Veyssett, natif aussi du Quercy, me prêta une selle et une bride de troupe et même un manteau. Par ces moyens, je me trouvais à même de suivre le régiment. Nous arrivâmes à Vienne en livrant de bien petits combats et suivant la route directe par Lintz, Enns, Melk, Leopoldstadt. Vienne se rendit sans combat et les Français poursuivirent l’armée autrichienne sur Olmütz, près d’Austerlitz, où fut livrée la fameuse bataille contre les armées réunies d’Autriche et de Russie. La victoire fut complète. Les russes se retirèrent et les autrichiens demandèrent la paix, qui fut conclue plus tard à Presbourg.

Après la bataille d’Austerlitz, l’armée française se retira sur Vienne et je fus requis pour aller faire le service de santé dans les hôpitaux de cette ville. Je fus placé par ordre de M. Percy, inspecteur-général du Service de Santé, à l’hôpital du manège Sterhasi [Esterhazy], sous les ordres de M. Vonder-Kerkove [Van der Kerkhovepeut-être le médecin Joseph de Kerckhove]. Cet hôpital était encombré par les blessés comme tous ceux de Vienne. Lorsque j’y arrivai je n’y trouvai que M. Vonder et un confrère. Nous avions cependant à panser beaucoup de blessés qui ne l’avaient pas été depuis la bataille d’Austerlitz. Je me mis avec zèle à l’ouvrage et dans peu de jours nous nous mêmes au courant de nos pansements et de notre service. Dans cette circonstance comme mon cheval m’embarrassait j’obtins la permission de l’amener au régiment où je le confiai à un cuirassier pour le soigner, moyennant six francs par mois, et je fis l’avance d’un mois. Rentré à l’hôpital, rien ne m’embarrassait et je faisais mon service avec assiduité. Tous les jours, il nous arrivait des confrères de Paris et tous les jours le service devenait plus pénible et plus périlleux, à cause du typhus qui se déclara dans notre hôpital et qui faisait beaucoup de victimes ainsi que dans la ville et dans tous les hôpitaux de Vienne. Je fus un des premiers officiers de santé qui furent atteints par l’épidémie dans notre établissement. Les premiers symptômes furent sinistres, je croyais que j’allais mourir, et avant je voulais recevoir les sacrements ; à cette fin, j’avais bien désiré un chanoine français de la cathédrale à qui je m’étais déjà confessé, mais il fallut me contenter du prêtre français qui voyait les malades de notre hôpital. Il m’administra tous les sacrements et je pourrais tranquille, sans regret. Tout ce qui me tourmentait c’était de ne pas voir un confrère et ami, placé dans un autre hôpital, et qui, pendant les premiers jours de ma maladie, me donnait plusieurs heures par jour. Ce pauvre malheureux mourut en deux ou trois jours de l’épidémie pendant que j’étais à l’agonie. Cette maladie me priva de l’usage des sens pendant bien des jours et me fit perdre tous mes cheveux. Tous mes confrères me prodiguèrent des soins fraternels particulièrement M. Vonder qui m’avait voué une amitié sincère, M. Stéphane Paoli et M. Glein, qui s’attachèrent aussi à moi.

Après cette maladie, dont la convalescence fut très longue, je ne fis plus de service dans les hôpitaux de Vienne. Je rentrai en Bavière joindre le 5èmecuirassiers, vers le commencement du printemps 1806, dans de riches et bons cantonnements. Je redevins gros en peu de jours et mes cheveux repoussèrent peu à peu. J’avais fait amitié avec nos officiers. Il m’était dû sept cent francs pour sept mois de service et quatre cents francs d’indemnité » d’entrée en campagne. Je touchai ces onze cents francs. Je pus me mettre et me monter décemment. Nous restâmes quelque temps au cantonnement de Plattling, puis à Worth sur le Danube, puis à Folkenstein, puis à Boting, près de Cham, aux Gorges des Montagnes de la bohême. C’est là que je reçus mon porte-manteau, ma malle et mes livres que j’avais laissés au Bureau des diligences de Strasbourg. Dès lors je pus me livrer à l’étude. Le premier septembre nous entrâmes en campagne contre les Prussiens. Nous passâmes près de Ratisbonne, puis à Amberg, Nuremberg, Erlangen. Le 14 octobre eut lieu la bataille d’Iéna que je pus voir bien à mon aise. La nuit du 14 au 15 octobre nous bivouaquâmes près et dans Weimar, et nous étions éclairés par l’incendie de cette ville qui était livrée au pillage. Le 16 octobre nous arrivâmes à Erfurt et je vis dans la plaine les plus belles manœuvres de cavalerie en présence de l’ennemi, que j’ai vu de ma vie. Plus de trente mille hommes commandés par le prince Murat, firent mille évolutions. De là nous poursuivîmes en marche forcée les prussiens en passant par Wittenberg, Postdam et Berlin. Nous ne nous arrêtions que pour faire manger les chevaux, pour manœuvrer afin de débusquer l’ennemi des positions qu’il prenait. Nous faisions au moins vingt lieues dans les vingt-quatre heures. Toutes les villes, par où nous passions, étaient mises au pillage. Nous passâmes Kustrin, Stettin, Schwerin, et nous atteignîmes à Lübeck l’armée de Blücher acculée sur la ville, la mer Baltique et les possessions du Danemark.

Lubeck fut pris d’assaut et pillé. L’armée prussienne se rendit à discrétion. Après nous être reposés pendant quelques jours nous revînmes à Berlin et après avoir été  passés en revue par l’Empereur, nous partîmes pour la Pologne, en passant par Francfort-sur-l’Oder, par Posen et Thorn. Nous nous arrêtâmes quelques jours à Posen et nous passâmes la Vistule sur un pont de bateaux à Thorn. Au-delà de la Vistule nous trouvâmes les russes qui venaient à nous. Nous fîmes des évolutions en Pologne autour des villes de Strasbourg, Graudens, Marienwerder, etc. Dès le 25 janvier 1807, nous fonçâmes sur l’armée russe qui battait en retraite. Ce ne fut que le 8 février que nous lui livrâmes bataille dans les plaines d’Eylau. Cette bataille fut une vraie boucherie. Les Français gardèrent le champ de bataille pendant quelques jours, puis ils battirent en retraite jusque sur les bords de la Vistule, à près de cinquante lieues d’Eylau. Vers le 15 juin nous rentrâmes en campagne après que l’armée réorganisée eût été passée en revue par l’Empereur. Les Russes plièrent devant notre armée et ne nous attendirent qu’à Gusttstadt, dans une position fortifiée d’où ils furent chassés avec pertes considérables. L’armée française continua à suivre les Russes, nous, sur Königsberg qui fut pris d’assaut après deux jours de siège, et le centre de l’armée, commandé par l’Empereur, sur Friedland, où fut remportée une victoire complète. Après la bataille de Friedland les russes se retiraient en désordre sur Tilsitt. Nous les poursuivions et ils acceptèrent les conditions de paix que leur offrait Napoléon, ainsi qu’aux prussiens dont les armées étaient détruites. Après cette campagne de 1807, nous fûmes cantonnés dans l’Ile de [la] Nogat, à Nénoff, terrain très fertile, mais pays malsain. Les cinq sixièmes de nos soldats furent atteints de fièvre intermittente, ainsi que bon nombre de nos officiers et tous mes confrères. Me trouvant seul épargné par l’épidémie, je faisais tout le service de Santé, ce qui me faisait faire bien des courses sur des chevaux de réquisition, sur des voitures, sur des bateaux qui sillonnent l’île par le moyen de canaux en tous sens. Malgré ces fatigues ma santé ne fut pas altérée. Mes malades guérirent et au mois d’octobre en quittant l’île je ne conduisis aux hôpitaux de Dantzig qu’une trentaine de malades. En sortant de l’île de la Nogatnous passâmes l’hiver à [nom laissé en blanc] je faisais le service de l’hôpital et j’étais admirablement bien  logé et nourri. J’étais choyé par les officiers que j’avais soignés des fièvres pendant l’été. Ces messieurs se dédommageaient des souffrances qu’ils avaient éprouvées en jouant comme des fous l’argent qu’ils avaient en abondance, parce qu’il y avait treize mois qu’on ne les avait pas payés de leurs appointements. En 1808, nous quittâmesla Prusse pour aller en Hanovre ; nous passâmes par Kustrin, Berlin, Postdam, Brandebourg et Magdebourg, où nous séjournâmes trois ou quatre semaines. De là, nous passâmes par Wolfenbuttel, Celle et nous vînmes à Lüneburg où nous tînmes garnison jusqu’au premier septembre.

Je faisais le service de Santé à l’hôpital de cette ville. Je fis venir des livres de paris. Je me mis à étudier sérieusement l’allemand, la musique. Enfin, je ne perdais pas tout mon temps quoique je m’amusasse avec les officiers, les bourgeois et les bourgeoises de Lüneburg, qui est une ville fort agréable. Le premier septembre 1808, nous partîmes de Lüneburg pour aller en cantonnement à Harburg et aux environs. Je logeais en ville avec tout un escadron. Je me trouvai chez un médecin qui avait de jolies demoiselles et de jolies nièces. J’étudiais beaucoup l’allemand pour parler plus facilement aux demoiselles que j’aimais de tout mon cœur. A  Harburg, il y avait une bien bonne et bien jolie société. Nous donnions de jolis bals où nous nous amusions beaucoup. Nous y restâmes quatre mois. Puis nous fûmes forcés d’aller prendre des cantonnements dans une très belle plaine près de Cuxhaven sur les bords de l’Elbe et de la mer, à l’embouchure de l’Elbe. Etant à Harburg, nous allâmes souvent à Hambourg qui est une très belle et riche ville maritime. Nous y vîmes les plus belles fêtes qui se donnent sur l’Elbe lorsqu’il est couvert de glace et que les rouliers peuvent voyager dessus. Pour aller de Harburg à Cuxhaven nous voyageâmes sur les bords de l’Elbe qui sont bien beaux en passant par Offen [?]. Dans ces derniers cantonnements, j’étais logé chez un pharmacien qui m’amusait beaucoup, puis chez un médecin bien savant, bien habile et bien bon, qui avait une femme romanesque qui m’aimait bien. Alors, nous avions cent francs par mois comme indemnité de table, mais le docteur ne voulut rien accepter à ce titre. Dans ces derniers cantonnements, j’étudiais toujours l’allemand et la musique avec ardeur. Heureux temps, mais il dura peu.

Au mois de mars 1809, nous reçûmes ordre de nous mettre en route pour revenir en France. Nous passâmes par Verden, Cassel, par Erfurt, par Ramberg et Ratisbonne, où était rassemblée l’armée autrichienne et où l’armée française l’attaqua. Nous passâmes le pont sous le canon de l’ennemi pour prendre par derrière une armée ennemie qui s’avançait contre une armée française, laquelle descendait sur la rive droite du Danube à sa rencontre. Cette armée ennemie se trouva entre deux feux et rétrograda en diagonale sur la route de Landshut, d’où venait une autre armée autrichienne qui fut forcée de rétrograder, tout comme la première, tellement on les poussait vivement. Cependant, l’armée française allait à son tour se trouver entre deux feux, parce que le corps d’armée autrichien qui se trouvait sur la rive gauche du Danube, à l’angle de l’embouchure de la Regen avec le Danube, venait de passer sur le pont de Ratisbonne où il nous avait canonnés lorsque nous le passions, et nous suivait, lorsque tout-à-coup les deux corps d’armée français qui poursuivaient les deux colonnes ennemies sur Landshut firent volte-face, les abandonnèrent pour attaquer leurs ennemis qui arrivaient par Ratisbonne. C’est par suite de ces manœuvres que fut livrée la bataille d’Eckmühl qui donna assez de supériorité aux Français pour repousser les Autrichiens sur Ratisbonne où se livra le lendemain la bataille décisive qui fut suivie de la victoire complète de Ratisbonne. Par suite des victoires d’Eckmühl et de Ratisbonne, les armées autrichiennes furent mises en déroute sur les deux rives du Danube qu’elles descendirent jusqu’à Vienne, sans pouvoir se rallier. Les Français les suivirent l’épée dans les reins et trouvèrent fermées les portes de Vienne dont ils firent le siège. Vienne fut bombardée et bientôt forcée de capituler. Les armées autrichiennes étaient rassemblées dans les belles plaines de Vienne, sur la rive gauche du Danube, à deux ou trois lieues au-dessous de [nom laissé en blanc]. Les Français se disposèrent à passer sur des ponts de bateaux, premièrement dans l’île de Lobau, et de là sur la rive gauche du fleuve. Plus de la moitié de l’armée avait passé le Danube en présence des Autrichiens et formait dans la plaine son front de bataille, lorsque des brûlots (bateaux chargés de pierre couvrant des barils de poudre auxquels répondait une mèche allumée), vinrent détruire les trois ponts jetés sur le plus grand bras du Danube. Cependant l’armée française marchait dans la plaine à la rencontre de l’ennemi qui descendait des coteaux, en masse formant des colonnes profondes et ayant l’apparence d’une armée deux fois plus nombreuse que celle des Français. Bientôt les deux armées se trouvèrent à portée de canon et engagèrent. Les Français rétrogradaient en ripostant et manœuvrant. C’est de cette manière qu’ils furent acculés jusque sur les berges du Danube. C’était le 21 mai 1809. La nuit nous surprit acculés sur les berges. Pour se donner un plus vaste champ de bataille, l’Empereur ordonna une charge sur les rangs ennemis à toute sa nombreuse cavalerie qui se trouvait au centre de son armée dont les ailes étaient bien massées. Cette charge eut lieu pendant la nuit et dut réitérée plusieurs fois, mais elle n’eut d’autre résultat que de faire des trouées dans les rangs ennemies qui se reformaient immédiatement. Le matin du 22 mai, nous trouva dans notre position de la veille et l’attaque fut recommencée. Plusieurs fois dans la journée les charges de cavalerie se renouvelèrent avec acharnement et dans la nuit la victoire était incertaine. L’armée ennemie se retirait en silence du champ de bataille et les Français rentraient dans l’île de Lobau, d’où ils ne pouvaient sortir à cause que les ponts étaient rompus. On prit des mesures pour arrêter les brûlots et rétablir les ponts su lesquels l’armée française s’échappa après deux jours de disette et de crainte. Pour refaire l’armée des pertes qu’elle avait faites dans la dernière campagne, on la cantonna dans les belles plaines de France, dans la Hongrie et l’on fit venir de France et des pays alliés, de nombreuses recrues.

Au commencement de juillet, l’armée française était plus nombreuse et plus belle qu’elle n’avait jamais été. On rentra en campagne en passant le Danube par l’île de Lobau, où nous nous étions tant ennuyés, et contre laquelle les Autrichiens avaient fait tant de fortifications. L’armée française passa sur la rive gauche du Danube par une nuit d’orage et culbuta l’ennemi qui l’attendait derrière des retranchements.

Le 6 juillet, après avoir envahi la plaine et nous en être rendus maîtres, nous montâmes les coteaux pour atteindre un vaste plateau sur lequel s’étaient établis les Autrichiens. C’est sur ce plateau qu’eut lieu la bataille de Wagram. Nous vîmes pendant un moment toute l’aile gauche de l’armée française composée de Bavarois, de Saxons, de Hollandais, de Wurtembergeois, et commandés par le prince Bernadotte, prendre la fuite sans pouvoir se rallier, quoique la Garde Impériale et les cuirassiers fussent venus la couvrir immédiatement. Pendant ce temps, l’Empereur était au centre de son armée et poussait vigoureusement l’armée ennemie et enfonçait son aile gauche. Après ce coup de collier, les autrichiens furent mis en déroute et nous cédèrent le champ de bataille. Sur le soir, le prince Bernadotte eut rallié les troupes qu’il commandait et il reprit l’offensive. Après le 6 juillet, nous poursuivîmes l’ennemi dans toutes ses positions, jusqu’à Znaïm, où se firent les préliminaires de la paix. Nous passâmes le reste de juillet et août dans de bons cantonnements en Moravie. Au mois de septembre, nous allâmes en Styrie, à Salzbourg, puis nous traversâmes la Bavière en passant par Lanshut, par Ratisbonne, par Bamberg, par Nuremberg. Nous prîmes garnison à Erlangen, puis à Furth et nous rentrâmes en France, en passant par Francfort-sur-le-Mein et Mayence.

Nous allâmes tenir garnison à Metz et nous reposer des pénibles campagnes que nous venions de faire. Nous arrivâmes à Metz sur la fin de mars 1810. Je me mis d’abord à faire le service de Santé dans le grand hôpital militaire. Je fis connaissance avec toutes les notabilités médicales et avec les nombreux élèves de l’hôpital. Ce qui me frappa ce fut de voir que les élèves, qui étaient au nombre de plus de cent, n’étudiaient pas parce que personne ne les dirigeait dans leurs études. C’est ce qui me donna l’idée de faire un cours de physiologie moyennant rétribution dans l’amphithéâtre de l’hôpital. Chaumas, enfant de Metz et élève de l’hôpital, m’encourageait. Il m’aimait beaucoup et il était un de mes confrères que j’ai le plus aimés de ma vie.

J’étais studieux et de conservais de bons souvenirs de ce que j’avais appris à Paris. »

 

Communication de Christophe BOURACHOT,
Médaille d’Honneur des Compagnons de la SNI.

 

 


[*] Dans son Histoire de France, Henri Martin relate le fait en disant que le nom du jeune homme était resté ignoré. Dans ses Mémoires, le comte Miot de Mélito rapporte également qu’on ignora le nom de celui qui troubla par ses cris hostiles la manifestation de la fête du trône. Il s’appelait donc M. Faure, élève en médecine.