GÉNÉRAL MICHEL FRANCESCHI

BONAPARTE EN ÉGYPTE

OU

LA SUBLIME HÉSITATION DE L'HISTOIRE

Napoléon en Égypte par Job

Société Napoléonienne Internationale

 

Général (cr) Michel Franceschi

Natif de Corse en 1930, le général Franceschi a accompli une carrière militaire commençant à l’École d'Officiers de Saint-Cyr en 1951 et s’achevant en 1990 au grade de Général de Corps d’Armée (quatre étoiles).

Diplomé de l’École d’État-Major et breveté de l’École Supérieure de Guerre, il a servi essentiellement dans les parachutistes des Troupes de Marine (anciennes Troupes Coloniales), la plupart du temps loin des États-Majors et des cabinets.

Son cursus professionnel s’est, en effet, principalement déroulé dans l’excercice de commandements et de responsabilités sur le terrain, notamment :

 . Le commandement d’une compagnie de parachutistes en opérations en Algérie, de 1958 à 1960.

 . Le commandement du 1er Régiment de parachutistes d’Infanterie de Marine, unité de forces spéciales, de 1976 à 1978 …

 . Le Commandement Supérieur des Forces Armées de Nouvelle Calédonie de 1984 à 1988, durant les événements qui secouèrent ce territoire.

Autre caractéristique notable, il a longuement exercé hors de France : deux ans en Algérie – trois en Côte d’Ivoire, Guinée et Haute-Volta (Burkina Faso) – cinq au Sénégal – trois au Zaïre (République Démocratique du Congo) – et quatre dans le Pacifique.

Son intérêt pour Napoléon trouve sa source dans son origine corse comme notre héro. Puis il s’est nourri de l’étude de l’histoire militaire inhérente à l’enseignement militaire supérieur qu'il a suivi à l’École d’État-Major puis à l ‘École de Guerre.

Ses longues recherches lui ont appris que l’histoire de Napoléon est falsifiée par de mauvais historiens, français en particulier. Il a profité des loisirs de sa retraite professionnelle pour s’atteler à la réhabilitation de la mémoire de Napoléon. Ses écrits, dont un livre en instance de publication, sont le fruit de ce long travail de recherches et de méditations.

Le général Franceschi occupe les fonctions de Consultant Historique Spécial et de membre du Comité Littéraire de la Société Napoléonienne Internationale (SNI). Il y tient sur son site Internet la rubrique « Chroniques napoléoniennes », que la SNI fait imprimer régulièrement.

Le général Franceschi a par ailleurs fait paraître deux essais aux éditions Pygmalion-Gérard Watelet :

- en 1998 : « La Démocratie Massacrée– Nouvelle
Calédonie – Témoignage ».

- en 2001 : « Corse, la voix de la majorité silencieuse ».

 

Table


PRÉFACE DU DOCTEUR BEN WEIDER


1 – UN CONCEPT STRATÉGIQUE DE HAUTE VOLÉE
UN PROJET MÛRI DE LONGUE DATE


2- UNE EXÉCUTION CONDUITE DE MAIN DE MAÎTRE
UNE PRÉPARATION MENÉE TAMBOUR BATTANT
ÉCHEC À NELSON
CONQUÊTE DE MALTE DANS LA FOULÉE
LA RUDE PRISE DE POSSESSION DE L'ÉGYPTE
LA BATAILLE DE CHEBREIS
LA VICTOIRE DÉCISIVE DES PYRAMIDES
L'ÉPOPÉE AUTONOME DE DESAIX, «LE SULTAN JUSTE»
LE DÉSASTRE NAVAL D'ABOUKIR
LA SANGLANTE INSURRECTION D'OCTOBRE


3- L'OPINIÂTRE DÉFENSE DE LA CONQUÊTE

UN PRINTEMPS EN PALESTINE
LA SUPERBE VICTOIRE DU MONT THABOR
LA REVANCHE TERRESTRE D'ABOUKIR
LA SITUATION EN FRANCE DÉCIDE BONAPARTE AU RETOUR


EPILOGUE




Préface du docteur Ben WEIDER

Président de la Société Napoléonienne Internationale

D’une façon générale, les historiens n’accordent pas à l’expédition de Bonaparte en Égypte l’importance qui est la sienne, lorsqu’ils n’en déforment pas la nature ou le sens.

Dans ce livret qu’il lui consacre, le général Michel Franceschi, notre Consultant Historique Spécial, a le grand mérite d’en faire le tour complet sans se perdre dans les détails. Dans son style habituel, clair, concis et direct, il fait litière au passage de quelques idées reçues.

Il démontre d’abord que, contrairement à ce que l’on a prétendu, cette entreprise incomparable ne trouve pas son origine dans un caprice de général ambitieux en mal d’aventure exotique, mais s’inscrit au contraire dans la grande tradition de l’Histoire de France. Au moment où se rallume la perpétuelle et implacable rivalité franco-britannique, l’opération répond aux exigences stratégiques de l’heure.

L’auteur donne ensuite la place qui lui revient à la révélation du génie civilisateur de Bonaparte, quelque peu occulté par ses étincelantes victoires qui confirment son génie militaire éclos en Italie. Les savants, dont il a tenu à se faire accompagner en homme des lumières, ouvrent à la connaissance la prodigieuse civilisation égyptienne et jettent les bases de l’Égypte moderne.

Dans cet Orient compliqué par la coexistence des trois religions monothéistes, l’inventeur prochain de la laïcité manifeste un extraordinaire esprit de tolérance. Nombreux sont ceux qui ignorent encore que le futur libérateur des Juifs en France a lancé alors l’idée de la fondation d’un état juif, en avance de 150 ans sur son temps.

Enfin, et là n’est pas le moindre, le général Franceschi fait fort justement ressortir dès le titre l’influence décisive de l’expédition d’Égypte sur la destinée de Napoléon, et par conséquent sur le cours de l’Histoire. Le sort du monde s’est joué en un « printemps en Palestine ». Il n’a tenu en fait qu’à l’épaisseur des murailles de Saint-Jean-d’Acre…

Mais, comme l’affirme à bon droit l’auteur, l’échec militaire final n’empêchera pas de germer les graines de progrès semées alors. L’influence de la France au Proche et Moyen-Orient reste marquée à jamais de l’empreinte indélébile de l’expédition d’Égypte.

On peut parier qu’en fermant ce livret le lecteur aura quelque peu révisé son jugement sur cet épisode grandiose de l’Histoire.

 

« Le temps que j’ai passé en Égypte a été le plus beau de ma vie, car il a été le plus idéal (…). Les vraies conquêtes sont celles que l’on fait sur l’ignorance » Napoléon à Sainte-Hélène

Les historiens négligent quelque peu l’expédition de Bonaparte en Égypte. Il leur arrive même de la tourner en dérision. Que diable allait-il faire dans cette galère !!! Cette attitude est fort regrettable, car il s’agit d’un événement fabuleux sur les plans, militaire, politique et culturel.

 

1 – UN CONCEPT STRATEGIQUE DE HAUTE VOLÉE

Après ses fulgurantes victoires de la guerre d’Italie (1796-1797), Bonaparte fait une entrée triomphale à Paris le 5 décembre 1797. Il vient de signer le 30 novembre à Rastadt au nom du Directoire la fin de la guerre avec l’Autriche, mais la paix générale est encore loin d’être établie.

Nommé commandant de l’armée d’Angleterre, il se livre à une réflexion géostratégique en profondeur. Parmi les nombreux ennemis de la France nouvelle, le plus dangereux et le plus coriace est sans conteste l’Angleterre. Elle s’emploie déjà à coaliser de nouveau les cours européennes pour abattre la France issue de la Révolution. Elle ne peut tolérer sa rayonnante expansion parce qu’elle présente un danger mortel pour ses institutions monarchiques et constitue un obstacle majeur à son impérialisme colonial.

Sauf à capituler tout de suite, la guerre est inéluctable. Il est donc de l’intérêt vital de la France de rechercher sans attendre la meilleure façon de se défendre.

Pour combattre l’intraitable Albion, deux options militaires se présentent :

- soit une attaque directe de la Grande-Bretagne.

- soit une opération indirecte sur ses communications impériales.

Bonaparte étudie d’abord la faisabilité d’une invasion de l’Angleterre. En février 1798, avec ses aides de camp Lannes, Bourrienne et Julkowski, il entreprend une tournée d’inspection de quinze jours sur les côtes et dans les ports. Il examine avec minutie les possibilités offertes par les ports d’Étaples, Ambleteuse, Boulogne, Calais, Dunkerque, Furnes, Newport, Ostende, Anvers et l’île de Walcheren. On recense tous les moyens de transports que l’on pourrait rassembler en complément de la flotte de guerre. Le résultat obtenu est sans appel : on est très loin du compte pour espérer l’emporter sur la puissance navale britannique. Bonaparte informe le Directoire qu’il doit renoncer à l’invasion de l’Angleterre tant que la France n’aura pas constitué une marine nationale en rapport avec sa politique étrangère et de défense, tâche à laquelle il importe de s’atteler d’urgence. La question se présentera sous de meilleurs auspices en 1805…

L’attaque directe de l’Angleterre se révélant impossible dans un proche avenir, le choix d’une stratégie indirecte s’impose. Après mûre réflexion, Bonaparte propose au Directoire une expédition en Égypte.

UN PROJET MÛRI DE LONGUE DATE

Pourquoi l’Égypte ? On a raconté bien des sornettes sur cette opération. On a écrit que son objet principal était d’éloigner de Paris un « héros au chômage », dangereux pour les institutions. L’explication est un peu courte. S’il est vrai que le vainqueur de l’Autriche gênait, il existait des méthodes bien plus expéditives pour le neutraliser. Et puis, dans cette hypothèse, pourquoi les Directeurs auraient-ils hésité si longtemps avant de donner leur accord ? 

D’aucuns y ont vu une « fantaisie » consentie par un Directoire complexé à un général prestigieux, désireux de jouer les Alexandre et les César. La thèse est encore moins recevable.

En vérité, l’expédition d’Égypte concrétise une grande idée stratégique conçue bien avant la Révolution et remise à l’ordre du jour par la situation. Le souci d’éloigner Bonaparte n’a joué qu’un rôle tout à fait mineur.


En 1672, Leibniz écrit à Louis XIV pour lui vanter les avantages d’une conquête de l’Égypte dans sa guerre contre la Hollande : « (…) C’est en Égypte qu’il faut la frapper. Là vous trouverez la grande route du commerce des Indes. Vous enlèverez ce commerce aux Hollandais. Vous assurerez l’éternelle domination de la France dans le Levant. Vous réjouirez toute la chrétienté. Vous remplirez le monde d’étonnement et d’admiration. Loin de se liguer contre vous, l’Europe vous applaudira ». Louis XIV se montre intéressé mais ne peut donner suite.


En 1769, Choiseul reprend le projet sous Louis XV, « pour remplacer la perte des colonies américaines ».

Sous Louis XVI - quelle continuité ! - Monsieur de Sartine s’efforce à son tour de convaincre le roi avec les mêmes arguments que Leibniz, les Anglais remplaçant les Hollandais. Ces démarches officielles sont confortées par les rapports des agents consulaires et autres négociants ou voyageurs influents.

Actualisée en 1798, la conquête de l’Égypte assure à la France des avantages géostratégiques considérables.

En menaçant la route des Indes, joyau de la couronne britannique, elle la détourne en partie de l’Europe. Elle la force à disperser ses puissants moyens navals.

La possession de l’Égypte et de son relais naturel, Malte, représente en tout état de cause une incomparable monnaie d’échange dans toute future négociation de paix.

De plus, l’Égypte appartient en droit, sinon en fait, à l’empire ottoman en décomposition. La présence de la France sur ce territoire la place dans les meilleures conditions pour une succession ou un partage international éventuel.

Enfin, les agents consulaires font savoir que l’Angleterre intensifie depuis quelques temps ses relations directes avec les beys d’Égypte sur la base du traité de commerce signé avec eux en 1775. Elle se prépare manifestement à faire de l’Égypte la pièce maîtresse de son expansion coloniale en Orient. La possession simultanée de l’Égypte et de Malte, en plus de Gibraltar depuis 1713, lui assurerait la suprématie en Méditerranée et ferait peser sur les côtes méditerranéennes de la France une menace permanente. Dans cette hypothèse, la France verrait de surcroît compromise toute sa politique africaine.

La France est chez elle en Méditerranée qu’elle borde sur mille kilomètres sans compter la Corse. Ce n’est pas le cas de l’Angleterre qui veut en faire un tremplin de son impérialisme.

En définitive, l’Égypte constitue un enjeu majeur dans l’affrontement avec l’Angleterre. Une course de vitesse est engagée pour son contrôle. Dans l’intérêt supérieur du pays, il importe au Directoire de ne pas la perdre.


L’Égypte de la fin du 18 ème siècle ne doit plus rien aux pharaons d’origine, ni à ses prestigieux conquérants successifs, Alexandre, Ptolémée, César et Saladin. Les Coptes christianisés demeurent les seuls autochtones du pays. Ils ont été submergés au 7 ème siècle par la conquête arabe sans renoncer à leur religion. Les Ottomans se sont imposés au 16 ème siècle. On retrouve ces trois couches humaines un peu partout dans l’empire ottoman, dit de la Sublime Porte.

La grande originalité humaine de l’Égypte à cette époque réside dans la présence d’une quatrième composante n’existant nulle part ailleurs : les Mamelouks, « les hommes achetés » en arabe. Vers 1230, un certain sultan d’Égypte achète douze mille jeunes hommes du Caucase, principalement des Géorgiens et des Circassiens, pour en faire l’élite de son armée. Triés sur le volet, ils acquièrent vite une grande influence et, à la génération suivante, ils s’imposent par la force comme les maîtres du pays. Une fois au pouvoir, ils apportent à l’Égypte une civilisation raffinée, enrichissant encore les deux cultures précédentes, pharaonique et arabe.


À leur arrivée en 1517, les Turcs ottomans composent avec eux. En échange de la reconnaissance de la souveraineté de la Turquie, représentée par un pacha, ils laissent l’administration du pays aux beys mamelouks regroupés dans un Conseil de Gouvernement, le diwan, présidé nominalement par le pacha.


S’émancipant progressivement de l’autorité du sultan de Constantinople, les Mamelouks finissent par s’en affranchir et par asservir la population, totalement coupés d’elle, et menant une vie luxueuse. Au nombre d’une douzaine de mille, ils ne représentent ainsi qu’une caste dirigeante oppressive et cruelle, étrangère au pays. La Sublime Porte n’attend que l’homme providentiel qui mettra fin à leur tyrannie, à leur arrogance et à leurs rapines.

Le noble mobile d’une intervention est donc tout trouvé, d’autant plus que la France est l’amie de toujours du sultan de Constantinople. La carte d’une opération de secours au profit d’une population amie opprimée est parfaitement jouable sur le plan diplomatique en ces temps d’émancipation des peuples.

Encore faut-il convaincre les Directeurs !

Certains auteurs attribuent à Talleyrand l’entière paternité de l’affaire. Voyons cela de plus près…

Depuis ses premières lectures historiques de Brienne, la fascination de Bonaparte pour l’Orient n’a fait que croître, auréolée des épopées d’Alexandre et de César.

Son intérêt pour l’Égypte, berceau de plusieurs civilisations prestigieuses, fut aiguisé en particulier par la lecture du « Voyage en Égypte et en Syrie » de Volney, qu’il a eu la chance de rencontrer en Corse lors de l’un de ses congés. Il en est resté profondément marqué.

C’est à Ancône, pendant la guerre d’Italie, que se précise son rêve oriental encore diffus. Il entre dans ce port de l’Adriatique le 5 février 1797. Il court aussitôt vers la mer dans une sorte d’ivresse. C’est ce que d’aucuns appellent « la révélation d’Ancône ». Lui qui d’habitude ne s’arrête nulle part, il y demeure dix jours à se renseigner sur cette « porte de l’Orient ». Il informe le Directoire de l’intérêt de conserver Ancône quoi qu’il arrive, ainsi que les îles de Corfou, Zante et Céphalonie dans l’Adriatique.

Ses idées se précisent dans les semaines suivantes, notamment à son quartier général de Passériano. Ses généraux et aides de camp y reçoivent la primeur de son projet égyptien. Ils abondent dans son sens ainsi que Gaspard Monge, fondateur de l’École Polytechnique, et déjà de la partie.

Par une lettre du 16 juin 1797, il prépare le Gouvernement à l’idée de l’expédition d’Égypte : « Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que, pour détruire véritablement l’Angleterre, il faut nous emparer de l’Égypte. Le vaste empire ottoman, qui périt tous les jours, nous met dans l’obligation de penser de bonne heure à prendre les moyens pour conserver notre commerce du Levant »

Le gouvernement restant sourd, Bonaparte se tourne alors vers Talleyrand, ministre des Relations Extérieures, par courrier du 13 septembre 1797. Il y développe les idées déjà exposées et lui suggère une approche diplomatique du gouvernement de Constantinople.

À son arrivée au Ministère des Relations Extérieures, Talleyrand avait pris connaissance avec le plus grand intérêt des archives évoquées plus haut concernant l’Égypte. Il avait immédiatement saisi l’importance politique et stratégique d’un projet qui redevenait d’actualité. La démarche de Bonaparte ne pouvait mieux tomber.

Dans sa prompte réponse, Talleyrand lui exprime son entière approbation : «Vos idées concernant l’Égypte sont grandes et l’utilité doit en être sentie. Je vous écrirai à ce sujet plus au large». Mais il n’en fera rien. Sa prudence diplomatique déçoit un peu le bouillant commandant en chef de l’armée d’Italie.

De retour à Paris fin 1797, Bonaparte relance l’idée, contribuant à tendre un peu plus ses relations avec les Directeurs. L’un d’eux, La Révellière-Lépeaux s’écrie : « Nous n’allons quand même pas exposer trente mille des meilleurs soldats français au hasard d’une bataille navale, à seule fin de nous débarrasser d’un général ambitieux !».

Talleyrand entre alors en scène de façon décisive. Pour préparer la voie, il avait présenté à l’Institut un mémoire sur l’Égypte dans les derniers mois de 1797, après la sollicitation de Bonaparte. Le 13 février 1798, il adresse au Directoire un « Rapport sur la question d’Égypte ». Il plaide de la façon la plus habile la cause d’une expédition. Il vaut la peine d’en citer quelques extraits : « L’Égypte fut une province de la République Romaine ; il faut qu’elle le devienne de la République Française (…) Les Romains ravirent l’Égypte à des rois illustres dans les arts et les sciences ; les Français l’enlèveront aux plus affreux tyrans qui aient jamais existé. L’ancien gouvernement de la France s’était longtemps nourri du projet de cette conquête, mais il était trop faible pour s’y livrer. Son expédition était réservée au Directoire exécutif, comme le complément de tout ce que la Révolution Française a présenté au monde étonné, de beau, de grand et d’utile ».

Certains ont prétendu plus tard qu’en cette circonstance Talleyrand avait été stipendié par l’Angleterre pour éloigner l’orage qui la menaçait sur le continent. C’est une pure calomnie. Une preuve en est que les Anglais n’ont pas eu vent de la destination de l’expédition, ce qui l’aurait condamnée à l’avance.

Enfin convaincu, le Directoire donne son accord le 5 mars 1798. Le général Bonaparte reçoit «tous pouvoirs pour réunir trente mille hommes à Toulon, y rassembler une escadre pour le transport et la sûreté de l’expédition ». Pour d’évidentes raisons de sécurité, la destination doit rester secrète jusqu’au dernier moment…

Voilà comment fut conçu le projet de l’expédition d’Égypte. L’idée faisait partie de l’héritage national. Bonaparte l’a relancée le premier, mais sans Talleyrand elle serait probablement restée dans les cartons.

 

2- UNE EXÉCUTION CONDUITE DE MAIN DE MAITRE

Pour des motifs liées à la crue du Nil, il faut être à pied d’œuvre au plus tard en juillet.

UNE PRÉPARATION MENÉE TAMBOUR BATTANT

Entre la décision du 5 mars et le départ de Toulon le 19 mai, le chef de l’expédition n’a disposé que de dix semaines, prodige de vitesse, pour rassembler l’armada la plus formidable jamais vue en Méditerranée depuis la bataille de Lépante.

Des ports de Toulon, Gênes, Civitavecchia et Ajaccio, près de trois cents bâtiments mettent simultanément à la voile, dont treize vaisseaux, neuf frégates, onze corvettes et avisos, deux cents trente deux flûtes. Cette flotte emporte, outre dix-sept mille hommes d’équipage, un corps expéditionnaire de trente trois mille hommes répartis en vingt cinq mille fantassins, quatre mille cavaliers, trois mille artilleurs et mille auxiliaires. Sont également embarqués plus de mille pièces d’artillerie de campagne et de siège, cent mille boulets, douze mille fusils de réserve et quantité de cartouches et de poudre, quatre cent soixante sept véhicules, six cent quatre vingts chevaux, des vivres pour trois mois, sans oublier une bibliothèque et une imprimerie, sujet de stupéfaction pour beaucoup. Quelle idée saugrenue que de partir en guerre avec une bibliothèque et une imprimerie ! 

Bonaparte choisit pour l’accompagner la fine fleur des officiers, qui, pour beaucoup d’entre eux, constitueront plus tard les hiérarques de la Grande Armée : Berthier, déjà chef d’état-major général, les généraux de division Desaix, Kléber, Menou, Reynier, Bon, Dugua ; les généraux de brigade Lannes, Murat, Marmont, Davout, Lanusse, Vial, Veaux, Rampon, Friand, Belliard, Dumas, Leclerc, Verdier et Andréossy. Les fonctions d’aide de camp sont exercées par Junot, Duroc, Eugène de Beauharnais et son frère Louis. Bourrienne, condisciple de Brienne, tient le secrétariat.

La flotte est sous le commandement du vice-amiral Brueys, assisté de cinq contre-amiraux dont le bientôt célèbre Villeneuve.

En compagnie de ses proches collaborateurs, Bonaparte prend place à bord de « l’Orient », navire amiral, commandé par le capitaine de vaisseau Luce de Casabianca


Mais ce qui distingue surtout cette opération militaire de toute autre, c’est sa dimension culturelle et scientifique que peu d’historiens mettent en valeur. Bonaparte a en effet insisté auprès du Directoire pour que l’expédition ait également pour objet le « progrès des Lumières et le développement des Sciences et des Arts ». On lui a jeté un regard étonné, mais on ne s’y est pas opposé. C’est sans doute cet aspect particulier de l’affaire qui a fait écrire à Thiers, pourtant peu tendre à son égard : « Dans toute sa prodigieuse carrière, Napoléon n’a rien imaginé de plus grand, ni de plus beau ».

Dès la signature des décrets gouvernementaux, Bonaparte charge Monge, déjà convaincu, de réunir une commission de savants et d’artistes, disposés à l’accompagner. Ils sont autorisés à se faire assister par les élèves volontaires de toutes les grandes écoles et établissements de l’État : Polytechnique, Centrale, Normale, Mines, Ponts et Chaussées, Conservatoire des Arts et Métiers, Muséum d’Histoire Naturelle etc… La médecine, l’architecture, l’archéologie et même la peinture et la musique, sont également sollicitées.

Le pauvre Monge doit d’abord résoudre un délicat problème conjugal. Sa femme s’oppose à sa participation à l’aventure, estimant qu’à cinquante deux ans ce n’est plus de son âge.

Bonaparte rend visite à madame Monge pour la fléchir. Il doit d’abord dissiper un malentendu. A l’ouverture de la porte, on le prend pour un élève du professeur ! L’erreur corrigée, il parvient difficilement à convaincre madame Monge.

Pour les autres, il doit refuser du monde. Signe révélateur des temps nouveaux et marque éclatante de la vitalité de la France post-révolutionnaire, pléthore de volontaires se présentent, en dépit des réels dangers présumés.

Quelques uns des plus grands noms du moment n’hésitent pas à jouer toute leur carrière et peut-être leur vie dans ce qui n’est avant tout qu’une expédition militaire. Citons en particulier, outre le mathématicien Monge, le chimiste Berthollet, le mécanicien Conté, le géographe Lescene, le zoologiste Geoffroy Saint-Hilaire, le botaniste Coquevert de Montbret, les médecins Desgenettes et Larrey, le minéralogiste Dolomieu, le dessinateur Vivant Denon etc. etc. En tout cent soixante sept scientifiques, dont un grand nombre de jeunes étudiants, répartis en dix-huit disciplines. Pour leur marquer son intérêt, Bonaparte s’inscrit lui-même dans celle des géomètres.

Dans ce rassemblement d’intellectuels les plus divers règne une singulière exaltation. L’un d’entre eux, du Bois-Aymé, nous a laissé un témoignage qui reflète bien l’état d’esprit commun à cette élite courageuse : « Nous ignorions où Bonaparte allait porter nos pas, car le but de l’expédition avait été rigoureusement gardé secret. Mais que nous importait ! Ce guerrier célèbre inspirait alors une aveugle confiance… ».

On le sait, la moisson culturelle de ces audacieux pionniers se révèlera considérable pour le renom de la France dans le monde.


Pour s’assurer que tout est en ordre, Bonaparte passe une dernière revue peu avant le départ. Les troupes ont belle allure. Comme pour l’armée d’Italie deux ans auparavant, il leur adresse une harangue à l’antique. Il est déjà passé maître en cet art de la communication directe entre le chef et ses hommes à l’instant crucial. Elle exalte les cœurs et motive les esprits. Elle fait rêver les hommes…

La grandiose entreprise qui les attend exige un ton épique à la hauteur : «(…) Les légions romaines que vous avez quelquefois imitées mais jamais encore égalées, combattaient Carthage, tour à tour sur cette même mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais parce que, constamment, elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles. Soldats, l’Europe a les yeux fixés sur vous. Vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers et des fatigues à vaincre. Vous ferez plus que vous n’avez jamais fait pour la prospérité de la Patrie, le bonheur des hommes et votre propre gloire (…) Je vais vous mener dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui étonnent aujourd’hui vos admirateurs (…) Je promets à chaque soldat qu’au retour de cette expédition il aura à sa disposition de quoi acheter six arpents de terre ». Un immense hourrah répond à ces propos, ponctué de hurlements « Vive la République ».

La gigantesque préparation menée à bien dans un temps record, la troupe mise en condition morale, le départ donné en fanfare, il importe maintenant d’arriver à bon port…

ÉCHEC À NELSON

La traversée de la Méditerranée dans toute sa longueur, avec aux trousses la puissante flotte anglaise farouchement décidée à envoyer l’expédition par le fond, représente indéniablement un pari risqué. En jouant toutefois sur la variation des routes maritimes, il est gagnable. Mais il suffirait que les deux flottes se rencontrent pour que toute l’entreprise tombe à l’eau, dans tous les sens du terme.

La traversée va ainsi se résumer à une angoissante partie de cache-cache entre l’amiral Brueys et l’amiral Nelson. Brueys va la gagner, mais Nelson se vengera peu après.

Aussi stupéfiant que cela puisse paraître, les agents de renseignement anglais n’ont pu percer le secret de la destination de l’expédition.

L’ampleur des préparatifs a évidemment alarmé le gouvernement britannique. Expédié d’urgence à Gibraltar, Nelson y prend le commandement des navires disponibles, en attendant de prompts et substantiels renforts. Sa mission ne souffre aucune ambiguïté : « Chercher les forces françaises avant qu’elles n’aient pris le large et, une fois en face d’elles, les prendre, les couler, les brûler, les détruire. » Cet acharnement dévastateur en dit long sur l’implacable détermination du gouvernement anglais et de sa conscience de l’enjeu. Quelle plus convaincante justification de l’expédition !

Nelson analyse correctement la situation stratégique. « Je pense que l’intention des Français est de s’emparer de quelque port égyptien, afin de pouvoir envoyer une armée formidable aux Indes », écrit-il à ses supérieurs. Disposant de navires deux fois plus rapides que les Français, le présomptueux Nelson pense qu’ils n’iront pas loin. Mais, trompé par de faux renseignements, il ne cesse de se fourvoyer aux quatre coins de la Méditerranée orientale, sans jamais rencontrer la flotte française qui a rétrospectivement ressenti deux grosses frayeurs. Dans la nuit du 22 au 23 juin, les deux flottes se croisent à quelques miles de distance en s’ignorant superbement ! Et en arrivant à Alexandrie, Bonaparte apprend que Nelson en est reparti pour le nord trente six heures plus tôt. En ces deux circonstances, toute la carrière de Napoléon n’a tenu qu’à un fil ! Il faut croire que sa légendaire bonne étoile veillait sur lui !


Il convient d’ajouter que l’itinéraire habilement choisi par Brueys le long des côtes nord avant de se rabattre au sud, avait éloigné la flotte française de la zone de recherche naturelle de Nelson.


Mais avant de parvenir ainsi sans encombres en Égypte, il faut régler au passage le problème de Malte. On ne peut poursuivre l’expédition sans s’assurer de la possession de cet inestimable verrou des communications maritimes entre les deux parties occidentale et orientale de la Méditerranée. Et il faut faire vite à cause de Nelson…

CONQUÊTE DE MALTE DANS LA FOULÉE

L’île forteresse de Malte appartient à l’ordre du même nom depuis que Charles Quint en a fait don aux Chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem fuyant la Palestine. Ces prêtres-soldats ont héroïquement résisté à tous les assauts de l’islam conquérant. Leur Grand Maître, Jean Parisot de la Valette, a gagné à l’île une réputation d’inviolabilité en résistant en 1565 avec neuf mille soldats à quarante mille Turcs.

Depuis lors, cet ancien bastion prestigieux de la chrétienté n’a cessé de décliner. En 1798, sa puissance n’impressionne plus. Répartis en huit nations depuis l’origine, les chevaliers ne sont plus guère que trois cents, d’une moyenne d’âge élevée, et en mauvais termes avec les quelques cent mille habitants. Parmi eux, deux cents Français, dont l’influent de Bosredon de Rancijat.

Les forts et remparts sont mal entretenus. La vieille artillerie de forteresse manque de munitions. La marine est quasi inexistante. Les neuf mille miliciens, force principale de l’île, mal équipés, sont de médiocres combattants.

Le Grand Maître en exercice, le hongrois Hompesch, s’est imprudemment rangé il y a peu parmi les ennemis de la République Française en se plaçant sous la protection du tsar Paul 1 er. Durant la guerre d’Italie, on avait confisqué tous les biens de l’Ordre.

Dans l’intention de faciliter la reddition de l’île, le Directoire avait dépêché à Malte quelques mois plus tôt le chargé de mission Poussielgue, qui est parvenu à gagner la faveur des Chevaliers français.

Lorsque l’armada française se présente devant Malte le 9 juin 1798, la situation est donc favorable, mais non entièrement mûre pour une capitulation rapide. Bonaparte doit montrer ostensiblement sa force en déployant toute la flotte en ligne le long de la côte.

Cette gesticulation militaire ébranle les nerfs de la garnison. Le lendemain au lever du jour, un débarquement simultané en sept points de l’île vient rapidement à bout d’une faible opposition. A dix heures, la totalité de l’île se trouve conquise, à l’exception de La Valette dont la résistance s’effondre d’elle-même dans la soirée. Le Grand Maître capitule. L’île devient française.

Avant de poursuivre l’expédition, il importe d’organiser la position et d’assurer sa défense. Il n’y a pas une minute à perdre, toujours à cause de Nelson. Pour donner une idée de l’intensité du travail accompli en cette circonstance, Bonaparte dicte en huit jours cent soixante dix décrets concernant tous les domaines de l’administration de l’île. Un ordre moderne remplace un pouvoir obsolète. Les immenses richesses de l’île deviennent propriété française. Bonaparte accorde aux Israélites le droit d’édifier une synagogue, prélude à son grand projet d’émancipation du peuple juif. Fait notable, il libère les quelques sept cents forçats musulmans servant dans les galères de l’Ordre.

En reprenant la mer le 18 juin, on embarque ces prisonniers pour servir de témoins auprès de la population égyptienne de la puissance de la France et de messagers de son amitié à l’égard de l’Islam. Deux mille hommes de la Légion Maltaise et quarante deux Chevaliers volontaires se joignent à l’expédition.

Le général Vaubois est laissé sur l’île avec quatre mille soldats pour s’assurer que cette position stratégique irremplaçable ne tombe aux mains des Anglais.


Bonaparte consacre le reste de la traversée à une préparation psychologique du débarquement à destination des trois acteurs principaux de l’opération : son armée, la population égyptienne et le représentant du sultan au Caire.

Aux soldats, il fait lire sur chaque navire le 22 juin une nouvelle proclamation exigeant un comportement exemplaire à l’égard des populations d’Égypte. Il inscrit l’action à venir toute entière sous le signe d’une authentique tolérance. Tout empreint d’humanisme, son propos mérite une citation in extenso : « Soldats, vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde seront incalculables. Vous porterez à l’Angleterre le coup le plus sûr et le plus sensible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort. Nous ferons quelques marches fatigantes. Nous livrerons plusieurs combats. Nous réussirons dans toutes nos entreprises, les destins sont pour nous (…).Les Beys mameluks qui favorisent exclusivement le commerce anglais, qui ont couvert d’avanies nos négociants et qui tyrannisent les malheureux habitants du Nil, quelques jours après notre arrivée n’existeront plus.

Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans. Leur premier article de foi est celui-ci : il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. Ne les contredisez pas. Agissez avec eux comme nous avons agi avec les Juifs, les Italiens. Ayez des égards pour leurs Muftis et leurs Imams, comme vous en avez eu pour les Rabbins et les Évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit l’Alcoran et pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus-Christ.

Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l’Europe. Il faut vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels nous allons traitent les femmes différemment que nous. Mais dans tous les pays, celui qui viole est un monstre. Le pillage n’enrichit qu’un petit nombre d’hommes. Il nous déshonore, détruit nos ressources et nous rend ennemis des peuples qu’il est de notre intérêt d’avoir pour amis. La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre. Nous y trouverons à chaque pas des souvenirs dignes d’exciter l’émulation des Français. »

A la population égyptienne Bonaparte adresse une proclamation rassurante rédigée en arabe. Il fustige les Mamelouks oppresseurs, promet l’anéantissement de leur joug, s’engage à respecter l’administration locale et surtout proclame son amitié pour l’Islam, sans pour autant confondre tolérance et faiblesse : « Peuple d’Égypte, depuis trop longtemps, ce ramassis d’esclaves achetés qui vous gouvernent tyrannise la plus belle partie du monde. Mais Dieu, de qui dépend tout, a ordonné que leur empire finît. On vous dira que je viens détruire votre religion. Ne le croyez pas. Répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs et que je respecte plus que les mameluks, Dieu, son Prophète et l’Alcoran.(…) Quelle sagesse, quels talents, quelles vertus distinguent les Mameluks pour qu’ils aient exclusivement tout ce qui rend la vie aimable et douce ? (…) Si l’Égypte est leur ferme, qu’ils montrent le bail que Dieu leur a fait ! (…) Tous les Égyptiens seront appelés à gérer toutes les places. Les plus sages, les plus instruits, les plus vertueux gouverneront, et le peuple sera heureux. (…) Cadis, Cheiks, Imans, dites au peuple que nous sommes les vrais amis des Musulmans. (...) N’est-ce pas nous qui avons été dans tous les siècles les amis du Grand Seigneur, le Sultan de Constantinople, et l’ennemi de ses ennemis ? Les Mameluks, au contraire, se sont toujours révoltés contre l’autorité du Grand Seigneur qu’ils méconnaissent encore. Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! (…) Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s’armeront pour les Mameluks et combattront contre nous. Il n’y aura pas d’espérance pour eux : ils périront !».

Au tour maintenant du représentant du sultan au Caire, Abu Bakr, sorte de roi fainéant. Il importe de rassurer la Sublime Porte, parallèlement à l’action diplomatique espérée de Talleyrand. Il est d’un intérêt primordial d’éviter un conflit avec Constantinople. Mais l’habile diplomatie britannique va y faire obstacle.

La lettre expédiée au pacha, écrite à bord de « l’Orient » la veille du débarquement, est destinée à lui annoncer que l’armée française ne vient que pour le libérer de l’humiliante tutelle dans laquelle le tiennent les beys mamelouks. Ainsi rédigée, elle est portée au Caire par un officier turc embarqué à Malte : « Le Directoire Exécutif de la République française s’est adressé plusieurs fois à la Sublime Porte pour demander le châtiment des beys d’Égypte qui accablaient les commerçants français (…). La République française s’est décidée à envoyer une puissante armée pour mettre fin aux brigandages des beys d’Égypte, ainsi qu’elle a été obligée de le faire plusieurs fois dans ce siècle, contre les beys de Tunis et d’Alger. Toi, qui devrais être le maître des beys et que, cependant, ils tiennent au Caire sans autorité et sans pouvoir, tu dois voir mon arrivée avec plaisir. Tu es sans doute instruit que je ne viens pas pour faire quoi que ce soit contre l’Alcoran, ni contre le Sultan. Tu sais que la Nation française est la seule et unique alliée que le Sultan ait en Europe. Viens donc à ma rencontre et maudis avec moi la race impie des beys.».

En bref, Bonaparte propose à Abu Bakr un protectorat avantageux pour Constantinople, en remplacement de l’humiliante tyrannie mamelouk. Mais, hélas, cette missive ne parviendra pas à son destinataire. L’aurait-elle influencé ? A vrai dire, on peut en douter.

Après ce conditionnement psychologique, place à l’action !

LA RUDE PRISE DE POSSESSION DE L'ÉGYPTE

A la veille du débarquement, Bonaparte a besoin de connaître avec précision la situation sur place. Le 27 juin, il demande à l’amiral Brueys de détacher un navire rapide à Alexandrie afin d’y embarquer au plus vite notre consul Magallon. Désignée à cet effet, la frégate « Junon » est de retour dans l’après-midi du 30 par grosse mer. Magallon indique que l’escadre anglaise vient de quitter Alexandrie en direction du nord. Brueys exprime son inquiétude, pris qu’il est entre deux périls, Nelson d’un côté et, de l’autre, la tempête qui rend dangereux un débarquement. Il propose de reporter de quelques heures la mise à terre, le temps que la mer se calme un peu. Pour Bonaparte le risque principal est un retour inopiné de Nelson et il ordonne à Brueys de commencer aussitôt les opérations de débarquement. Celles-ci se révèlent très acrobatiques. Plusieurs chaloupes chavirent et l’on déplore un certain nombre de noyades. Les troupes prennent pied sur la plage du Marabout, à quelques kilomètres à l’ouest d’Alexandrie.

Bonaparte débarque dans la nuit du 1 er au 2 juillet. Après un petit somme à même le sable, il passe en revue les troupes déjà à pied d’œuvre et, sans attendre leur renforcement par l’artillerie encore sur les bateaux, il les engage immédiatement sur Alexandrie pour ne pas laisser à la défense le temps de s’organiser. Toujours la vitesse comme mode opératoire privilégié de Bonaparte, puis de Napoléon !

Prise d’assaut dans la foulée, la ville tombe dans la matinée, non sans quelques combats sérieux. Kléber est blessé.

Les jours suivants, on organise la place en base opérationnelle pour les combats à venir. Premier objectif, la capitale Le Caire.

La nouvelle du débarquement y parvient rapidement. Les beys Mourad et Ibrahim s’y partagent le pouvoir, le premier comme chef de l’armée, le second de l’administration.

Ils mettent immédiatement tout le pays en alerte et Mourad rassemble ses forces au Caire. C’est lui et sa fantastique cavalerie mamelouk que l’armée française aura à affronter principalement.

Pour se rendre d’Alexandrie au Caire il existe deux itinéraires : l’un, le plus praticable, remonte la rive gauche du Nil à partir de Rosette ; l’autre, plus direct mais excessivement pénible, emprunte sur soixante-dix kilomètres le désert de Bahyreth et rejoint le premier à Rahmanyeh en passant par Damanhour.

Fidèle au principe de surgir là où on l’attend le moins, Bonaparte n’engage sur le premier itinéraire que la Division Dugua, qui remplace provisoirement Kléber. Elle escorte une flottille aux ordres de l’amiral Pérée, transportant tous les impedimenta. Les quatre autres divisions, Vial, Bon, Reynier et Desaix, ce dernier en avant-garde, empruntent la difficile voie du désert. Le général en chef prévoit le regroupement de l’ensemble à Rahmanyeh pour une progression directe sur Le Caire toutes forces réunies.

Bonaparte a sous-estimé les difficultés du désert ; sa traversée se révèle épouvantable. La soif manque de peu de terrasser l’armée qui n’atteint Rahmanyeh que le 10 juillet au prix d’atroces souffrances pour y prendre un repos de trois jours. Dugua rejoint l’ensemble le 12 et les troupes enfin réunies reprennent la progression le 13 juillet.

Apprenant ces difficultés, Mourad s’enhardit jusqu’à la témérité. Il pense que sa cavalerie ne fera qu’une bouchée de cette bande de traînards épuisés que ses éclaireurs et auxiliaires bédouins ne cessent de harceler. Il décide d’en découdre au plus tôt.

LA BATAILLE DE CHEBREIS

La première rencontre se produit le 14 juillet à Chebreis (ou Chobrakhyt). Le spectacle de ces terribles cavaliers rutilants a de quoi impressionner. Outre diverses armes à feu, leurs redoutables cimeterres scintillent de mille éclairs sous leurs harnachements d’un extraordinaire éclat. Leurs uniformes chamarrés flamboient au soleil. Richement caparaçonnés, leurs chevaux pur sang piaffent en attendant la charge. On connaît le fanatisme aveugle de ces redoutables guerriers. Leur façon de se battre est des plus rudimentaires : charger droit devant et tout écraser sur leur passage. Cette cavalerie compte environ quatre mille Mamelouks, soutenus et couverts par d’autres cavaliers et fantassins arabes. Au total une quinzaine de milliers d’hommes…

Bonaparte leur oppose la seule tactique qui vaille dans ce cas là : le feu nourri et concentré de la formation en carré par division. Les côtés des carrés sont constitués de six rangs de fantassins serrés. Disposée aux quatre coins, l’artillerie peut balayer à mitraille le terrain sur deux cents soixante dix degrés. Au centre, avec les impedimenta, se tient la cavalerie en réserve. Sur les six rangs de fantassins, trois peuvent éventuellement sortir du carré pour une contre-attaque, en soutien ou non de la cavalerie.

Les carrés ne sont pas immobiles, l’immobilité conduisant généralement à la défaite. Ils évoluent et manoeuvrent au pas, sans se défaire. Les distances entre les carrés sont calculées pour qu’ils puissent s’appuyer mutuellement.

Lorsque, à haute voix, Bonaparte ordonne «Formation en carrés, les équipages au centre ! », on entend un plaisantin ajouter : « les savants avec les ânes !». Ça détend un peu l’atmosphère, surtout chez ces intellectuels forcément liés à l’armée et qui se demandent en cet instant ce qu’ils sont bien venus faire dans cette galère…

Et pour donner un peu de cœur au ventre à la troupe, troublée par la nouveauté de l’affaire, les musiques font retentir la Marseillaise. Après tout nous sommes un 14 juillet ! L’effet est magique.

Si les Français sont impressionnés par les Mamelouks, ceux-ci sont déconcertés par le dispositif français s’avançant crânement vers eux en ordre parfait. Ils fondent aussitôt sur les carrés, tentant d’ouvrir une brèche. N’y parvenant pas, ils se regroupent et recommencent, un peu plus concentrés, sur la droite française. Conformément aux consignes, les Français n’ouvrent le feu qu’au dernier moment, brisant net leur élan aux pieds mêmes des premiers rangs. Ils tourbillonnent quelques instants encore, puis se replient sur Le Caire, laissant deux cents tués sur le terrain, contre seulement quelques blessés français. La tactique adoptée a fait merveille.

Minime par les pertes, cette bataille de Chebreis a un grand retentissement moral. Les Mamelouks perdent leur superbe, tandis que les Français reprennent confiance en eux après les terribles épreuves qu’ils viennent d’endurer. Ils ont pris l’ascendant moral sur l’ennemi, ce qui est déterminant à la guerre.

Le trajet Chebreis – Le Caire n’est pas non plus de tout repos. La troupe souffre de nouveau de chaleur, de soif et de faim. Mourad pratique la tactique de la terre brûlée. Pour jalonner la progression française et l’affaiblir, il la fait harceler par des hordes de Bédouins pillards. Gare à qui s’éloigne de la colonne, il est impitoyablement massacré dans d’atroces souffrances !

LA VICTOIRE DÉCISIVE DES PYRAMIDES

La localité d’Embabeh est enfin atteinte le 21 juillet en début d’après-midi. Les yeux éblouis des soldats contemplent alors un tableau grandiose. Au loin, de l’autre côté du Nil, se détachent les centaines de minarets du Caire et les remparts de la citadelle de Saladin. Sur leur droite, se dressent vers le ciel les pyramides de Guizèh. Et devant eux, de ce côté-ci du fleuve, toute l’armée de Mourad en ordre de bataille, les intrépides Mamelouks attirant le regard.

Jouant le tout pour le tout, Mourad a mobilisé tout ce que l’Égypte a pu fournir de combattants : six mille Mamelouks, des milliers de Fellahs et de Bédouins, et le corps de Janissaires du pacha Abu Bakr, en tout une cinquantaine de milliers d’hommes.

Bonaparte remarque le dispositif linéaire de son ennemi, adossé à la rive gauche du Nil. Sa gauche s’appuie à Guizèh, où se trouve le camp de Mourad et se concentrent ses Mamelouks ; sa droite s’accroche au village d’Embabeh, fortifié et tenu par une masse de Fellahs et les Janissaires turcs.

L’armée française adopte le même dispositif en carrés qu’à Chebreis. Peu avant l’ordre d’attaque, Bonaparte adresse aux soldats son habituelle harangue. La majesté du lieu, l’importance historique de la bataille, lui inspirent sa célèbre métaphore : «Soldats, vous allez livrer une bataille qui restera gravée dans la mémoire des hommes ! Vous allez combattre les dominateurs de l’Égypte. Dites vous que, du haut de ces monuments, quarante siècles vous regardent ! » Une formidable ovation s’élève des rangs…Et la célèbre bataille des Pyramides, s’engage…

A droite, les carrés Desaix et Reynier progressent pour déborder Guizèh, menaçant la communication de Mourad avec la haute Égypte. Les carrés Bon et Vial s’occupent d’Embabeh. A la charnière se tient Dugua.

Les charges des Mamelouks se succèdent sans discontinuer sur tout le front. Elles se brisent toutes avec de très lourdes pertes sur les carrés qu’elles ne parviennent pas à entamer. Bien au contraire, Bon et Vial font sortir leurs colonnes d’attaque et s’emparent d’Embabeh. Guizèh tombe à son tour. Mourad s’échappe vers la haute Égypte avec deux mille Mamelouks rescapés. Le reste de son armée cherche à s’enfuir par le Nil. L’artillerie se met alors de la partie et extermine les fuyards dans un terrible carnage.

Avant de se réfugier dans le Sinaï, imité par Abu Bakr, le bey Ibrahim incendie la flottille du Nil pour empêcher la traversée du fleuve vers la capitale abandonnée.

La bataille n’a duré que quelques heures. La victoire est complète. Démuni de protection, Le Caire se trouve à portée de main.

Livrée à elle-même et en proie à la plus grande frayeur, la population se soulève contre ses notables et se livre à de nombreuses exactions. Les cheiks arabes et les ulémas, assemblées de notables, désignent une délégation chargée de négocier la capitulation de la ville aux meilleures conditions. Bonaparte la reçoit avec beaucoup d’égards à son quartier général de Guizèh et l’assure de ses bonnes intentions. Il nomme aussitôt le général Dupuy commandant d’armes du Caire et lui ordonne d’en prendre immédiatement possession.

Il fait placarder partout une proclamation rassurante : « Je suis venu détruire la race des Mamelouks, protéger le commerce et les naturels du pays (…) Ne craignez rien pour vos familles, vos maisons, vos propriétés, et surtout pour la religion du prophète, que j’aime… »

Confortée par le comportement rassurant des soldats de Dupuy, cette attitude apaisante calme immédiatement les esprits.

Mais Bonaparte reste prudent. Avant de faire son entrée au Caire le 25 juillet, il prend des mesures de sécurité.

Il place Desaix en couverture à quelques lieues au sud, face à un retour possible de Mourad Bey du haut Nil. Il installe sa base opérationnelle à Guizèh, à l’abri d’une insurrection de la grouillante population du Caire.

Aussitôt installé dans la capitale, Bonaparte dicte les mesures de réorganisation administrative du pays. Son principe est d’y associer le plus étroitement possible les cheiks, dont les plus éminents constituent un diwan de neuf membres, sorte de gouvernement indigène, auprès duquel il nomme Monge comme Commissaire de la République.

De la même façon, un diwan local est créé dans chaque province. Bref, il ne procède pas à une annexion mais à un protectorat décentralisé.

Pour bien afficher sa sollicitude à l’égard de la population et son respect pour la religion et les coutumes locales, il assiste à toutes les fêtes et cérémonies traditionnelles.

La population l’affuble du sobriquet de Sultan El Kébir.

Un jour, il pousse son souci d’intégration jusqu’à se vêtir à l’orientale.

Ce mimétisme déplacé le ridiculise auprès des siens et il ne renouvelle plus l’expérience.

Conscient que la religion constitue le facteur primordial de sa politique, il prend des mesures pour la protection des pèlerins de la Mecque et il montre la plus grande bienveillance à l’égard des dirigeants de la célèbre Université El-Azaar, qu’il encourage à poursuivre leur enseignement.

En gage de sa confiance, il incorpore des volontaires dans l’armée française et constitue une unité spéciale jumelée aux Guides. Il met sur pied une « unité de dromadaires », ancêtre des unités méharistes.

La question du développement économique et technique est aussi au premier rang des préoccupations de Bonaparte. Dans ce domaine, les savants apportent une inappréciable contribution, en particulier le chimiste-mécanicien Nicolas Jacques Conté, futur fondateur du Conservatoire des Arts et Métiers. Ils jettent ainsi les bases de l’ouverture de l’Égypte au monde moderne, y compris, déjà, l’idée du futur Canal de Suez.

Dans l’ordre culturel, Bonaparte prend immédiatement toutes les mesures pour protéger, inventorier, étudier et faire connaître les trésors archéologiques de la brillantissime civilisation égyptienne. Dès le 22 août 1798, il fonde l’Institut d’Égypte, à l’origine de l’égyptologie. Il tient à en être le vice-président. Le dévoué Monge en accepte la présidence. L’un des savants, Geoffroy Saint-Hilaire, a témoigné en ces termes de l’ambiance studieuse régnante : « Je retrouve ici des hommes qui ne pensent qu’aux Sciences. Je vis au centre d’un foyer ardent de lumières. Nous nous occupons avec ardeur de toutes les questions qui intéressent le gouvernement et les sciences auxquelles nous nous sommes volontairement dévoués »

L'ÉPOPÉE AUTONOME DE DESAIX, «LE SULTAN JUSTE»

C’est dans cette ambiance culturelle que se déroule l’équipée en haute Égypte de la division Desaix, lancée à la poursuite des Mamelouks en fuite de Mourad. Tout au long de sa remontée du Nil, Desaix est soumis à un harcèlement incessant jusqu’à Syène (Assouan), à neuf cents kilomètres du Caire. Mourad ne se hasarde à la bataille rangée qu’en trois circonstances. Le 8 octobre à Sédiman, il attaque à trois contre un les carrés français comme aux Pyramides. Il y essuie la même sévère défaite. Le 8 novembre, il récidive à Medinet el Fayoun avec un résultat identique, mais cette fois aux acclamations de la population. Le 21 janvier 1799 à Samanhout, Desaix inflige à Mourad un ultime et cuisant revers, ouvrant Syène à l’armée française.

Mais le plus important réside dans l’expédition scientifique conduite en parallèle par Caffarelli et Vivant Denon, dirigeant une équipe d’une vingtaine d’élèves de Polytechnique accompagnant l’armée.

Leur mission ? Rien de moins que d’être les premiers Européens, après les Légions de César, à inventorier les sublimes vestiges d’une civilisation de « quarante siècles » ! On peut imaginer leur saisissement en découvrant l’un après l’autre les temples érigés par vingt cinq dynasties de Pharaons : Memphis, Abydos, Esné, Dendérah, Karnak, Louqsor, Kom Ombo, Edfou, les colosses de Memnon et Philae. La splendeur des monuments découverts leur fait oublier leurs très dures conditions d’existence, notamment une effroyable épidémie d’ophtalmie.

Même le plus fruste des troupiers n’échappe pas à l’émotion. L’extraordinaire capitaine Duvernois, aux dix-neuf blessures, a raconté le choc ressenti par ses soldats à la vue du temple de Karnak : « Sans qu’un ordre fût donné, les hommes formèrent les rangs et présentèrent les armes au son des tambours et des clairons.»

Les seules déprédations à déplorer sont des graffiti de noms dans la pierre, travers non exclusivement français. Les Dupont Durand voisinent avec de prestigieux Valérius Priscus et autres Quintus Viator…

Devant l’ampleur des découvertes, Bonaparte décide de renforcer la première équipe de savants par deux commissions. L’une est chargée de lever la topographie de la vallée du Nil. L’autre a pour tâche principale d’étudier les inscriptions murales, clés de l’égyptologie naissante.

L’attitude de la population de la vallée du Nil surprend agréablement les soldats. Elle apprécie d’être libérée du joug des Mamelouks. D’abord intriguée par les travaux des savants, elle en comprend vite le sens profond et l’intérêt. Elle se mêle à la troupe et coopère dans la mesure de ses moyens.

Un de nos plus brillants savants, Villiers du Terrage, a laissé un éloquent témoignage de la fabuleuse aventure de Desaix en haute Égypte : « A Esné, il y avait à l’extrémité septentrionale de la ville un magnifique jardin, planté à l’orientale, appartenant à Hassan Bey. Les Français l’avaient adopté comme lieu de promenade et de réunion. Pendant notre séjour à Esné, les principaux cheiks de la ville nous y donnèrent un repas que sa singularité et la franche gaîté qui y régnèrent m’empêcheront d’oublier. Il m’a rappelé très exactement les descriptions qui nous sont parvenues de ces sortes de fêtes chez les peuples anciens de l’Orient. (…) Tous les officiers de la garnison et les principaux habitants de la ville furent convoqués dans le jardin. La grande allée, dans toute sa longueur, était couverte de tapis sur lesquels le dîner fut servi. Autour de ces tapis s’assirent à terre, pêle-mêle, les Français et les Musulmans, et, quelque peu instruits que fussent les Égyptiens de la langue française, et les Français de la langue arabe, la conversation ne languit à aucun moment (…) Les habitants d’Esné étaient naturellement doux (…). Une partie de la brave 21 ème demi-brigade légère, après avoir vaincu les Mameluks, jouissait à Esné de la paix qu’elle avait conquise et beaucoup de soldats trouvaient autant de plaisir que de profit à exercer leurs anciens métiers (…). Les jeunes Égyptiens se mettaient en apprentissage chez nos ouvriers. Les usages, les costumes, le langage se mêlaient à faire croire qu’ils seraient bientôt confondus.

L’an VIII de la République, fête de notre Patrie, fut célébré en grande pompe dans une des salles du palais de Louqsor. Frappés de ce qu’avait de merveilleux cet ensemble de ruines, les généraux et les soldats eux-mêmes lui payèrent le plus beau tribut d’admiration. Le général Belliard harangua les troupes au milieu du plus vaste palais de Thèbes. Alors se renouvelèrent les cris de victoire et d’allégresse, et ces ruines, depuis si longtemps vouées au silence, retentirent du bruit soudain de ces foudres de bronze qui jamais ne s’étaient fait entendre dans cette enceinte ». Un autre admirateur a ajouté  : « La nuit, les temples furent illuminés, et, jusqu’au lever du jour, on vit les cavaliers de Desaix, mêlés aux paysans thébains, danser la farandole autour des béliers d’Amon et des éperviers d’Horus… ».


En bref, à lui tout seul, Desaix a conduit en haute Égypte une épopée dans l'épopée. Bonaparte lui témoignera sa vive admiration.

Mais l’évolution de la situation militaire le ramène aux dures réalités de la guerre…

LE DÉSASTRE NAVAL D'ABOUKIR

Après avoir engagé Desaix en haute Égypte, Bonaparte en personne s’était lancé à la poursuite du bey Ibrahim dans le Sinaï. C’est à Belbeis, le 14 août seulement, qu’il apprend le désastre naval d’Aboukir survenu le 1er août Que s’est-il passé ?

A son départ d’Alexandrie pour le Caire, Bonaparte ne se désintéresse évidemment pas du sort de l’escadre, garante de ses communications avec la France. Il donne à l’amiral Brueys la directive de se placer hors d’atteinte de la flotte anglaise qui ne peut manquer de rappliquer d’un moment à l’autre. N’ayant plus besoin de ses services dans l’immédiat, il lui suggère même de la mettre à l’abri à Malte ou ailleurs. Soit par pusillanimité, soit par erreur de jugement, Brueys décide d’abriter les bâtiments de ligne dans la baie d’Aboukir, laissant les navires de transport à Alexandrie.

Protégé au nord par un îlot séparé de la côte par un banc de sable protecteur, l’abri semble à première vue très sûr et propice à une défense en ligne face à la haute mer. Pour accroître la puissance de feu des bâtiments, on renforce les ponts donnant sur la haute mer au détriment de ceux côté rivage.

Brueys surestime la valeur de la position au point de lui faire oublier de se renseigner par des reconnaissances. Il aggrave sa négligence en laissant partir à terre un trop grand nombre de permissionnaires.

Apprenant le 24 juillet qu’il était toujours à Aboukir, Bonaparte envoie à Brueys un messager porteur de l’ordre d’appareillage immédiat. Cet ordre, qui aurait pu encore tout sauver, ne parvient pas à son destinataire, le messager ayant été intercepté et massacré.

Et la tragédie se noue le 1 er août au soir. L’escadre de Nelson arrive en vue d’Aboukir vers dix-huit heures, surprenant totalement Brueys. Nelson engage immédiatement le combat, portant tout son effort au nord sur l’avant-garde française. Les forces en présence sont en théorie à peu près équivalentes. Treize vaisseaux et quatre frégates pour Brueys, quatorze vaisseaux et un brick pour Nelson. L’abri d’Aboukir se révèle vite illusoire. Les Anglais, par chance ou par flair, découvrent un passage entre l’îlot et la ligne française, s’y faufilent et débordent par le nord la ligne de Brueys. La flotte française est prise entre deux feux, à l’exclusion de l’arrière-garde, commandée par Villeneuve. Les deux escadres se livrent à une canonnade acharnée d’une quinzaine d’heures, entrecoupée de brèves accalmies.

Vers vingt deux heures, le navire amiral français « l’Orient », armé par un équipage d’un millier d’hommes, explose comme une grenade, provoquant de graves dégâts collatéraux à d’autres bâtiments français. Avec « l’Orient » sont également perdus tous les trésors pris à Malte.

C’est alors l’hallali. Seuls peuvent s’échapper deux bâtiments et deux frégates de l’arrière-garde, avec les amiraux Villeneuve et Decrès. Tous les autres navires français sont détruits, à l’exception de deux que les Anglais incorporeront à leur flotte après réparations. L’escadre britannique est très endommagée elle aussi. Blessé à la tête, Nelson croit un instant sa dernière heure venue.

Les pertes humaines sont trois fois plus importantes côté français, où l’on déplore plus de trois mille tués et blessés.

A défaut de pouvoir les garder, les Anglais abandonnent à leur sort sur la côte trois mille prisonniers.

Tous les événements tragiques révèlent des héros et des couards. Le désastre naval d’Aboukir ne déroge pas à la règle. D’une façon générale on s’est bravement battu des deux côtés. L’amiral Brueys a trouvé la mort à son poste qu’il n’a pas abandonné malgré plusieurs blessures. Dupetit-Thouars, commandant « le Tonnant », qui avait préconisé en vain un appareillage de la flotte, a une jambe arrachée par un boulet. Il se fait transporter sur un baril de son pour ralentir l’hémorragie et continue à commander son bâtiment jusqu’à sa mort. Chapeau bas !

Sur « l’Orient » se déroule avant l’explosion une scène de tragédie antique. Le commandant Luce de Casabianca a auprès de lui comme mousse son fils Giocante, d’une dizaine d’années. Voyant l’incendie s’approcher du magasin aux poudres, il lui ordonne de quitter le navire avec l’équipage. Giocante refuse net et se précipite dans les bras de son père. Il entre ainsi dans la légende quelques instants plus tard. La Marine Nationale perpétuera la mémoire de ces deux héros corses en donnant leur nom à l’un de ses bâtiments. Heureux clin d’œil de l’Histoire, le sous-marin Casabianca, échappé du catastrophique sabordage de la flotte du 27 novembre 1942 à Toulon, jouera un rôle éminent dans la libération de la Corse en 1943…

Mais, à côté de nombreux actes de bravoure, on doit déplorer qu’un certain nombre de navires français aient baissé pavillon plus vite que nécessaire. Et que penser de l’attitude de Villeneuve ? Il ne fit rien pour capter les signaux de Brueys lui ordonnant d’engager l’arrière-garde sur le flanc anglais, et assista passivement pendant des heures au massacre de ses camarades. Il sauva ainsi, il est vrai, quatre bâtiments…. Et, piètre consolation, il capturera au sud de la Crète le navire britannique transportant en Angleterre les prises de guerre d’Aboukir.

Désormais, l’Angleterre bénéficie de la suprématie maritime en Méditerranée.


La nouvelle du désastre atterre Bonaparte, mais il n’en laisse rien paraître à son entourage. Il rentre aussitôt au Caire. Maintenant que toute l’armée est pratiquement prisonnière en Égypte, il faut lui donner des raisons d’espérer pour remonter un moral tombé brutalement au plus bas. Il rassemble les troupes et les harangue longuement. Il fait valoir que l’armée possède encore les bateaux de transport à Alexandrie et qu’il existe toujours en France une flotte de l’Atlantique. De plus, l’armée d’Égypte est en nombre et victorieuse sur de vastes contrées à la charnière de l’Afrique et de l’Asie. Elle peut y faire de grandes choses et même y fonder un empire. La magie oratoire de Bonaparte opère une nouvelle fois. Il parvient tant bien que mal à rassurer tout son monde.

Fonder un empire…Voilà que le rêve conçu à Ancône, et qu’il conserve toujours en arrière-pensée, reçoit une sorte d’encouragement avec l’isolement provoqué par la perte de la flotte. Le projet se précise dans son esprit. Dépassant la diversion stratégique qu’il opère en Égypte en tant que général, il imagine de constituer en tant que « Sultan el Kébir » un vaste ensemble arabe, libéré de la domination ottomane et ami de la France. Le Caire deviendrait la capitale d’une fédération s’étendant de Bagdad au Maroc. Il a déjà l’appui du chérif de la Mecque et du sultan de Mascate pour la levée d’une Armée Arabe de Libération.

La condition sine qua non de ce projet est la caution de l’Islam, ce qui explique sa politique religieuse s’étendant bien au-delà de l’Égypte. Il entretient en effet une correspondance suivie avec le calife de Constantinople, avec le chérif de la Mecque dont il protège les pèlerins, avec la Syrie, les beys de Tripoli et de Tunis, avec le bey d’Alger et le pacha d’Acre. Il compte bientôt entrer en contact avec le sultan du Darfour, le sultan du Maroc et celui de Mysore, Tippoo Sahib, ennemi juré des Anglais. Tel est dans ses grandes lignes le fameux « rêve oriental » de Bonaparte.

Assurément, Bonaparte pense à Alexandre en cet instant précis. Mais son empire imaginaire se distingue totalement de celui d’Alexandre pour ce qui concerne le mobile et les modalités. Alexandre fut essentiellement un conquérant. Son objectif fut d’imposer par la force la civilisation grecque à des populations plus dominées qu’associées. Aussi, son empire ne lui survécut-il pas. Bonaparte vise au contraire l’active participation des peuples à leur libération d’un joug étranger. En héritier convaincu de la Révolution, son but est leur émancipation et sa méthode l’auto administration, le protectorat humaniste plutôt que l’annexion brutale.

Et, en tout état de cause, l’effet de diversion stratégique reste assuré, quelle que soit l’évolution du « rêve ».

Pour l’heure, il doit s’en évader pour faire face aux difficultés du moment. Car le désastre d’Aboukir constitue une excellente affaire pour ses ennemis. Avant d’exploiter la nouvelle situation sur le plan militaire, ils vont tenter une opération de subversion interne à l’Égypte.

LA SANGLANTE INSURRECTION D'OCTOBRE

À la nouvelle du désastre d’Aboukir, le peuple égyptien conserve sa quiétude, du moins en apparence. Pour donner le change, Bonaparte organise de nombreuses festivités durant un mois.

Mais les agents secrets et agitateurs anglais et turcs redoublent d’activisme, stimulés par la déclaration de guerre de la Sublime Porte à la France. Déguisés en mendiants ou négociants, ils arpentent la vallée du Nil. Partout ils excitent le fanatisme religieux des populations. Leurs manifestes présentent les Français comme des infidèles scélérats, irrespectueux de toutes les religions et pas seulement de l’Islam. Ils appellent à la guerre sainte.

Accompagnées de discrètes sommes d’argent, leurs violentes imprécations parviennent à influencer jusqu’aux ulémas d’El Azaar.

Allumée à Alexandrie et dans le delta, l’insurrection gagne rapidement le Caire. Dans la nuit du 20 au 21 octobre, une trentaine de notables se réunissent en secret dans la mosquée El Azaar et mettent au point les modalités du soulèvement. Le lendemain à l’aube, les muezzins exhortent la population au djihad depuis leurs minarets. Très vite la ville entière s’enflamme. Une foule haineuse s’arme de coutelas et se répand dans les quartiers. Elle massacre sans distinction les négociants européens et tout militaire surpris. Les Musulmans soupçonnés de collaboration avec les Français subissent le même sort. Des agents provocateurs encadrent ouvertement la masse déchaînée. En moins d’une heure, la ville entière se trouve en état de révolte ouverte. Des bédouins des alentours viennent renforcer le soulèvement.

Le général Dupuy, commandant de la place du Caire, est tué l’un des premiers. Dès qu’il est informé, Bonaparte donne l’ordre à toutes les troupes de reprendre la ville sans ménagements. En portant ses directives, son très apprécié aide de camp Sulkowski est massacré à son tour.

L’ordre n’est rétabli qu’à la fin de la seconde journée d’émeutes avec la capitulation de la grande mosquée, canonnée pendant plusieurs heures.

La rébellion coûte la vie à trois cents Français, dont plusieurs savants et officiers éminents. Les insurgés comptent plus de trois mille tués. L’armée française vient de faire la démonstration de sa force, ce qui, dans la mentalité locale, suscite le respect.

Bonaparte conclut l’affaire à l’orientale, se montrant tout à la fois clément et impitoyable. Il accorde l’aman à tous ceux qui n’ont pas été pris les armes à la main. En revanche, il fait décapiter publiquement les instigateurs et tous les prisonniers pris en flagrant délit de meurtre ou de brigandage. Leurs corps sont jetés dans le Nil et emportés vers la mer.

Conforme à ses coutumes, ce traitement impitoyable frappe l’imagination de la population. La rumeur se répand qu’Allah est favorable au « Sultan el Kébir », qu’il lui est apparu pour l’approuver de châtier le peuple criminel du Caire…

Huit jours plus tard tout est rentré dans l’ordre, après quelques mesures de réorganisation de l’administration.

Mais, instruit de la versatilité des orientaux, Bonaparte fait construire par précaution toute une série de forts autour du Caire pour tenir la ville en respect.

Ayant raté le coup de l’insurrection populaire, l’Angleterre et la Sublime Porte vont alors se rabattre sur l’invasion militaire de l’Égypte, nouvelle preuve, s’il en était besoin, que l’engagement de la France en Égypte pose un réel problème à l’impérialisme britannique.

 

3- L'OPINIÂTRE DÉFENSE DE LA CONQUÊTE

Lors de la conception de l’expédition, il avait été convenu avec Talleyrand qu’une mission diplomatique dirigée par lui-même se rendrait à Constantinople pour s’efforcer d’amadouer la Sublime Porte et la détourner d’une alliance britannique. Talleyrand n’en fit rien. Sans doute estima-t-il que les maigres chances de succès ne valaient pas le moindre risque personnel. Il faut reconnaître que la mission était vouée à l’échec sans autre monnaie d’échange que la rhétorique diplomatique. Pour le sultan de Constantinople, le maintien d’une souveraineté sur l’Égypte, même théorique, valait évidemment mieux qu’une offre de protectorat et ses risques de contagion à ses autres provinces. Le conflit avec l’empire ottoman était inévitable, de même qu’une alliance anglo-turque, signée en décembre 1798, elle-même précédée par une alliance russo-turque quelques jours auparavant.


Début 1799, deux menaces militaires pèsent sur l’Égypte : une invasion terrestre en provenance de Syrie, et un débarquement dans le delta du Nil, les deux pouvant se combiner. D’après les renseignements reçus, la première est imminente. Plus longue à monter, l’opération maritime sur le delta laisse à l’armée française un certain répit.

Conforme à ses principes, la conception stratégique de Bonaparte consiste à anéantir au plus loin et au plus vite la menace terrestre, puis de rentrer rapidement en Égypte pour rejeter à la mer toute invasion maritime. Pour cela il lui faut faire vite !

UN PRINTEMPS EN PALESTINE

Un corps expéditionnaire, « l’armée de Syrie », est constitué avec les divisions Reynier, Kléber et Bon. Lannes et Murat sont également de la partie, soit au total treize mille hommes. En prévision de la résistance des places fortes, l’amiral Pérée embarque l’artillerie de siège sur une dizaine de bateaux de transport, escortés par trois frégates rescapées d’Aboukir. Sa mission est d’accompagner l’armée le long de la côte, en mesure de débarquer les canons à la demande.

Bonaparte éprouve quelque peine à convaincre ses subordonnés du bien fondé de cette nouvelle expédition à travers des contrées difficiles. N’est-ce pas moins fatigant et plus sûr d’attendre l’ennemi de pied ferme, objectent-ils ? Il finit par leur faire comprendre qu’à la guerre il est toujours plus économique de devancer et surprendre l’ennemi avant qu’il ne soit fin prêt. Et puis cela procure un espace de manœuvre plus profond et, troisième avantage, c’est le pays ennemi qui souffre des dommages collatéraux intrinsèques à toute guerre. Nous trouvons là un principe intangible de l’art de la guerre de Napoléon.

Les premiers départs ont lieu le 24 janvier 1799. La progression est rendue difficile, tantôt par le sable, tantôt par la pluie.

Le 9 février à El Arich, se produit la prise de contact avec l’armée ottomane du pacha de Saint-Jean-d’Acre, El Djezzar, dit « le boucher », dont le surnom résume la cruauté légendaire. Le passe-temps favori de cet « humaniste » est la persécution des Chrétiens avec les procédés les plus atroces. On sait donc dès le départ que l’affrontement sera sans merci. Et on va être servi !


Par une habile manœuvre de nuit, Reynier fait brillamment son affaire de ce premier engagement. Puis Gaza tombe le 24 février après un bref combat.

Le 3 mars à Jaffa, les choses commencent à devenir sérieuses. Conformément à la coutume locale, Bonaparte dépêche un émissaire au commandant de la place pour offrir à la garnison la vie sauve en échange de la capitulation. En cas de refus, il n’y aura pas de quartier C’est l’impitoyable et unique règle en vigueur dans la guerre en cours.

Pour toute réponse, on expose ostensiblement sur les remparts la tête tranchée du messager. Cette provocation barbare n’est guère de nature à susciter l’apitoiement ! Les choses sont claires dans leur terrible simplicité. Il n’y aura aucune pitié de part et d’autre.

La place résiste durant deux jours de combats féroces. Le sac de la ville est effroyable. Les soldats français conservent vivace le souvenir de l’horrible massacre de centaines des leurs lors de l’insurrection du Caire. Ils pensent aussi au sort réservé aux traînards et égarés, sauvagement mis à mort après d’effroyables tortures et mutilations. Aussi vont-ils se déchaîner contre la garnison et les habitants ayant pris les armes. Dans de telles circonstances, il est impossible d’éviter d’odieuses bavures. Du moins les officiers tentent-ils de les limiter en s’interposant, conformément aux instructions de Bonaparte. Ainsi, parmi bien d’autres, le général Robin n’hésite-il pas, au péril de sa vie, à sabrer ses propres soldats pour arrêter les débordements.


C’est dans ces circonstances atroces que se noue la tragédie de l’exécution de quelques 2500 prisonniers turcs, en majorité albanais. Derniers résistants réfugiés dans la citadelle, leur sort était scellé par leur refus de capituler. Juste avant leur écrasement, Bonaparte envoie néanmoins Eugène de Beauharnais et un autre aide de camp, Crozier, « pour calmer autant que possible la fureur des soldats ». Dès qu’ils les aperçoivent à leurs signes distinctifs, les assiégés demandent à se rendre, à condition d’avoir la vie sauve. N’écoutant que leurs bons sentiments, en dépit de l’arrêt de mort tacite prononcé contre les combattants, les deux officiers acceptent leur reddition et les conduisent au camp français.

Il y a un épouvantable malentendu ! Bonaparte n’avait envoyé ses aides de camp que pour sauver les femmes, les enfants et les vieillards et non pour faire une exception concernant les combattants.

Le voilà placé devant un terrible cas de conscience. L’acceptation de la mesure de clémence de ses aides de camp serait incontestablement considérée par son intraitable ennemi comme une marque de faiblesse d’âme, de nature à l’inciter à une résistance à outrance. Les opérations à venir s’en trouveraient compromises.

Sur un plan pratique, cette masse humaine est impossible à gérer. Sa surveillance réclame des gardiens qui diminueraient d’autant les effectifs déjà insuffisants des combattants. La grave pénurie en vivres qui sévit ne permet pas sa subsistance. Un échange négocié avec l’intraitable El Djezzar n’est même pas pensable. L’abandon pur et simple sur place en plein désert reviendrait à condamner ces hommes à une affreuse mort lente ou à retrouver comme combattants ceux qui en auraient réchappé. .

Dans l’intérêt supérieur de sa mission, Bonaparte doit donc se résoudre à exécuter à froid et en différé une condamnation à mort qui, en tout état de cause, aurait été appliquée sans dilemme moral dans le feu de l’action.

Mais il ne prend cette cruelle mesure qu’après l’accord de ses grands subordonnés, obtenu après une longue délibération en conseil de guerre. La décision est soumise à l’avis de chacun Une première séance se termine sans résultat. Deux autres réunions ne font pas non plus avancer les choses. Enfin, dans une ultime et longue séance où sont conviés tous les généraux de division, on s’en remet à l’inévitable.

Et ce fut une épouvantable boucherie sur laquelle point n’est besoin de s’étendre…


Décidément Jaffa ne porte pas bonheur à l’armée. Une épidémie de peste se déclare et s’étend. D’aucuns seraient tentés d’y voir la manifestation d’un châtiment immanent. En fait, les premiers cas étaient apparus à Alexandrie avant le départ, et Bonaparte espérait que la maladie ne suivrait pas. El Djezzar et les Anglais ne pouvaient espérer meilleur allié ! Le moral de l’armée tombe au plus bas, malgré le dévouement et la compétence du médecin en chef Desgenettes et de son personnel.

Un grand choc psychologique s’impose pour faire repartir la machine. Pour montrer ostensiblement que la contagion n’est pas une fatalité, Bonaparte visite longuement l’hôpital, recherchant le contact des malades. Dans une chambre très encombrée, il aide à transporter le cadavre d’un soldat souillé par l’éclatement d’un énorme bubon. C’est sans doute un geste théâtral, mais il le fait au péril de sa vie. A vrai dire, habité par un puissant sentiment d’invulnérabilité, l’idée de la mort par la peste ne l’effleure même pas.

Vite connue de tous, la témérité du général en chef produit l’effet magique recherché. Un petit miracle se produit La confiance revient immédiatement dans toute l’armée. Le courage se révèle en fin de compte plus contagieux que la peste, et l’armée repart…

Le 19 mars, l’avant-garde atteint la formidable forteresse de Saint-Jean-d’Acre, puissamment armée et commandée par El Djezzar en personne. On aborde ici aux hauts lieux du christianisme. L’armée française met ses pas dans ceux des Croisés qui n’avaient pu s’emparer de cette place forte en 1189 qu’après trois ans de siège. La grande heure du Destin de Bonaparte vient de sonner. Pendant deux mois l’Histoire va balancer…


L’affaire se présente mal. Les fortifications sont adossées à la mer sur un tiers de leur pourtour. Deux vaisseaux et plusieurs autres bâtiments britanniques mouillent dans le port avec quelques canonnières turques.

Le commodore britannique Sidney Smith en exerce le commandement en même temps que les fonctions d’influent conseiller militaire d’El Djezzar. Bonaparte connaît déjà Sidney Smith pour l’avoir battu à Toulon en 1793. Capturé un peu plus tard, il s’était évadé avec l’aide d’un certain Antoine Le Picard de Phélippeaux, l’ennemi juré du jeune Bonaparte à l’École Militaire, puis passé à l’ennemi dans l’armée de Coblence. Les deux comparses ne se sont plus quittés. Phélippeaux a suivi Smith à Saint-Jean-d’Acre et commande l’artillerie d’El Djezzar contre l’armée de son pays.

Un nouveau déboire maritime attend Bonaparte. La flottille transportant l’artillerie de siège est capturée par Smith, et les pièces sont retournées contre les Français sur les remparts d’Acre. Un comble de félonie pour Phélippeaux !

En réponse à une offre de paix, El Djezzar massacre des centaines de Chrétiens de la ville, sans aucune protestation de Smith et Phélippeaux.

Bonaparte n’a pas le choix. Malgré l’absence d’artillerie de siège, notamment les grosses pièces de 24 qui lui permettraient de rompre les murailles, il commence le 28 mars une série d’assauts coûteux. Après plusieurs jours de bombardements et de minages, les assaillants sont sur le point de l’emporter. Un groupe d’assaut commandé par Mailly de Chateaurenaud parvient au donjon et y arrache le pavillon ottoman. Ce héros est le frère du parlementaire décapité de Jaffa.

Pris de panique, El Djezzar se précipite dans le port sur une galère turque avec son trésor. Mais les troupes devant soutenir Chateaurenaud, gênées par une contrescarpe, sont balayées par une contre-attaque. Isolé, Chateaurenaud se bat jusqu’à la mort avec son détachement. L’attaque échoue et El Djezzar rentre dans son palais. Deux jours plus tard, il se permet une sortie, fait quelques prisonniers et les fait étrangler avec ostentation.

Plusieurs autres assauts infructueux se succèdent les jours suivants.

LA SUPERBE VICTOIRE DU MONT THABOR

Sur ces entrefaites, Bonaparte apprend que l’imposante armée du pacha de Damas, Abdallah, déboule sur Acre pour prendre l’armée française à revers. Il dépêche Murat à la tête d’une colonne mobile de mille hommes sur le Jourdain à Yacoub, au nord du lac de Tibériade.

Tombant comme la foudre sur l’avant-garde, Murat la culbute, surgit dans le camp du fils du pacha, et s’empare de son artillerie et d’un butin considérable. Sacré Murat !

Pour renforcer sa couverture, Bonaparte fait occuper Nazareth au sud-est par Junot avec trois cents fantassins et cent cavaliers. Devant Cana, le 6 avril, Junot tombe sur un détachement turc de plus de deux mille hommes. Se formant en carré, il résiste crânement à leurs assauts pendant plusieurs heures.

Apprenant l’affaire, Bonaparte envoie le 10 avril la division Kléber à la rescousse. Elle taille en pièces une nouvelle avant-garde de sept mille hommes du pacha de Damas sur la colline de Loubyeh, puis s’installe avec Junot à Nazareth. A eux deux ils ne sont pas plus de 2500.

Le gros de l’armée damasquine, trente mille hommes et une excellente cavalerie, se dirige vers le sud dans l’intention de les couper de la mer. Pour se tirer de ce guêpier, Kléber conçoit une audacieuse manœuvre. Il décide de se faufiler par une marche de nuit entre l’ennemi et le Jourdain et de tomber par surprise à l’aube sur son camp.

Il envoie une estafette pour en informer Bonaparte.

Mais ça ne se passe pas comme prévu. Les guides s’égarent et lorsque Kléber arrive à la hauteur du camp ennemi il fait déjà grand jour en ce 16 avril 1799.

La surprise ne joue plus et les Français se retrouvent encerclés par une multitude au sud-ouest du mont Thabor. La situation devient critique et la résistance ne saurait se prolonger longtemps.

Le message de Kléber est remis le 15 avril vers midi à Bonaparte qui devine immédiatement que sa manœuvre est vouée au désastre. Il lui faut voler à son secours sans perdre une minute. Il rassemble instantanément les forces disponibles qui lui tombent sous la main, notamment la division Bon, quelques cavaliers et une batterie d’artillerie. Et il s’élance à bride abattue vers le mont Thabor, distant de cinquante kilomètres.


Il espère être de retour à Acre avant qu’El Djezzar ne s’aperçoive de l’affaiblissement du dispositif de siège. En même temps, il dépêche Murat sur les arrières de l’ennemi avec un fort détachement de cavalerie.

Bonaparte marche sans s’arrêter toute la nuit. En fin de matinée du 16 avril, il parvient en vue du champ de bataille. Cela fait six heures que Kléber résiste aux assauts incessants des Ottomans, forts de leur supériorité à douze contre un.

Il est sur le point de jouer son va-tout en tentant de se frayer une sortie. C’est une question de minutes. Bonaparte se rend compte au premier coup d’œil de l’urgence de la situation. Aussi, plutôt que de prendre le temps d’une approche discrète en vue d’une attaque à l’improviste, il manifeste sa présence au loin par une salve d’artillerie.

La surprise est générale. Chez Kléber, « L’espoir change de camp et le combat change d’âme ». « Voilà notre petit caporal ! » s’exclament les vétérans d’Italie qui, du coup, passent à l’offensive. De leur côté, les renforts chargent avec fougue, toutes forces réunies. Pétrifiés et pris entre deux feux, les Ottomans se débandent et cherchent leur salut dans une fuite éperdue vers Naplouse et le Jourdain que, comble de malheur pour eux, grossit soudain un orage. Plusieurs milliers s’y noient. Les approvisionnements, l’artillerie et tous les drapeaux tombent aux mains des Français. Les fuyards sont poursuivis le reste de la journée et le lendemain. Ils sont exterminés sans difficulté. Au nord, du côté de Yacoub, Murat intercepte les derniers rescapés et les sabre impitoyablement. L’armée du pacha de Damas n’existe plus.

Magnifique fait d’armes, la victoire du mont Thabor constitue l’une des plus belles combinaisons tactiques de la campagne d’Égypte. Elle illustre de façon magistrale la légendaire aptitude de Napoléon à faire face à l’imprévu. La plupart des historiens ne s’en sont pas aperçus !...


En cet instant, la fabuleuse Damas se trouve seulement à quelques heures de marche et démunie de défense. Bonaparte est tenté d’envoyer Kléber planter le drapeau tricolore sur le tombeau de Saladin. La sagesse l’y fait renoncer par manque de moyens.

Il voudrait s’attarder en ces lieux chargés d’Histoire et de spiritualité. Il se rend à Nazareth et y assiste à un Te Deum solennel. Il ne manque pas l’ascension du mont Thabor que Nabuchodonosor avait gravi et où le Christ s’était transfiguré… Mais dès le 18 avril il est de retour à Saint-Jean-d’Acre où la situation ne s’est pas du tout améliorée.

Le siège tourne à la bataille d’usure, et à ce jeu les assiégeants sont perdants. La mer lui étant ouverte et y jouissant de la maîtrise, la garnison reçoit sans cesse des approvisionnements et des renforts, en particulier plusieurs milliers d’hommes venus de Rhodes à bord de trente vaisseaux anglo-turcs.

Le septième assaut le 8 mai est sur le point de réussir mais une contre-attaque le rejette encore. Le huitième et dernier se déroule le lendemain sans plus de succès.

Les pertes françaises s’élèvent à 500 tués et mille huit cents blessés et malades. On déplore la mort des regrettés généraux Bon, Rambaud, et Caffarelli. Les difficultés s’amoncellent. La seule bonne nouvelle est la mort d’insolation de Phélippeaux le 1 er mai, comme frappé par une sorte de justice immanente.

Le rapport des forces est devenu trop défavorable. Bonaparte ne peut plus s’attarder loin du delta du Nil menacé d’invasion. Il lui faut renoncer à s’emparer de la forteresse. Le cœur brisé, il ordonne le retour en Égypte le 17 mai, après une claironnante proclamation aux troupes.

Son « rêve oriental » vient de se fracasser sur les murailles d’Acre, réduisant à néant les fabuleuses perspectives de ce printemps en Palestine.


La déception est d’autant plus cruelle pour Bonaparte qu’il couronnait ses visées orientales du plus hardi des projets : la création d’un état juif en Palestine dès 1799, 150 ans avant la fondation de l’État d’Israël.

En digne héritier du siècle des lumières, Bonaparte a pris réellement conscience durant la guerre d’Italie de la détresse des Israélites en Europe. Traités comme des parias, ils étaient soumis depuis toujours à un dégradant régime d’apartheid : confinement dans des ghettos, port d’un signe distinctif, interdiction d’exercer des responsabilités. Il est vrai qu’en France un décret de la Constituante de 1791 leur avait accordé la citoyenneté à part entière. Mais son application fut très imparfaite. Elle permit du moins à des Juifs de servir dans l’armée française et d’entrer les premiers à Ancône le 9 février 1797. Bonaparte n’y reçut pas seulement la révélation de son « rêve oriental ». Il découvrit aussi l’affreux ghetto de la ville. Il y mit fin immédiatement et se promit de traiter le problème juif au fond dès qu’il en serait en son pouvoir.

L’opération en Palestine lui fournit l’idée de restaurer l’antique souveraineté du peuple juif sur les lieux sacrés dont ils partagent la propriété spirituelle avec les Chrétiens et les Musulmans. La condition sine qua non est la prise de Saint-Jean-d’Acre. Pensant y parvenir, il rédige le 20 avril 1799 un audacieux texte fondateur sous la forme d’une « Proclamation à la Nation juive », adressée par le « commandant en chef des armées de la République Française en Afrique et en Asie, aux héritiers légitimes de la Palestine ».Le texte authentique a été retrouvé à Prague peu avant la dernière guerre. On y lit notamment : « Hâtez–vous ! C’est le moment qui ne reviendra peut-être pas d’ici mille ans de réclamer la Restauration de vos droits civils, de votre place parmi les peuples du monde. Vous avez droit à une existence politique en tant que Nation parmi les nations. Vous avez le droit d’adorer librement le seigneur selon votre religion ».


La résistance de Saint-Jean-d’Acre a tué dans l’œuf cette grande idée. Par la suite, Napoléon fut en France le premier chef d’État à réaliser l’intégration des Juifs, en dépit d’une haineuse opposition Il ne cessera plus jusqu’à nos jours de payer d’un prix exorbitant sa courageuse tolérance.


Oui vraiment, en ce printemps de 1799 en Palestine, l’Histoire a, par deux fois, cruellement hésité …


Le retour en Égypte a souvent été présenté comme une désastreuse retraite, préfigurant celle de Russie. Il y a là beaucoup d’exagération. Si la progression fut parfois exténuante, c’est parce qu’elle se déroula en grande partie à pied pour tout le monde, y compris pour le général en chef, les montures étant réservées au transport des blessés et des malades. Jamais elle ne fut inquiétée par l’ennemi. Elle se déroula toujours en bon ordre.


Il faut également faire litière du pseudo empoisonnement des pestiférés de Jaffa, encore cette satanée cité ! A l’arrivée dans la ville, le 24 mai, se pose le tragique problème de l’évacuation des blessés et des malades qui y avaient été laissés, et notamment des pestiférés. Bonaparte leur rend de nouveau visite à l’hôpital et s’entretient avec Desgenettes de leur sort. Intransportables, ils sont voués à un inéluctable massacre par les Turcs. Pour abréger leurs souffrances, l’éventualité d’une administration « d’opium » est évoquée, le terme pouvant être compris comme poison. Desgenettes s’y refuse avec noblesse et on en reste là. Dès lors, il n’est plus dans les attributions de Bonaparte de prescrire quoi que ce soit. La décision est laissée à Desgenettes. Aucun ordre d’empoisonnement ne lui a été donné. Certains affirment même qu’en tout état de cause c’eut été impossible, la pharmacie ne disposant plus « d’opium », remplacé par diverses décoctions végétales…


L’arrivée au Caire est tout simplement triomphale, la nouvelle de la victoire du mont Thabor ayant précédé le retour du corps expéditionnaire. Le Diwan accueille Bonaparte avec chaleur à l’entrée de la ville : « Il est arrivé au Caire, bien portant, le « Bien gardé », le chef de l’armée française, le général Bonaparte qui aime la religion de Mahomet », proclame-t-il. El Bekry, le cheik descendant de Mahomet, lui offre un superbe cheval noir, couvert d’une magnifique housse étincelante de broderies et de pierres précieuses. Il lui fait don également du jeune mameluk esclave qui le conduit, nommé Roustan, qui témoignera à son nouveau maître une fidélité absolue jusqu’en 1814 et l’abandonnera ensuite. Bonaparte saute à cheval et fait son entrée à la tête du cortège par la porte de la Victoire.


Certains présentent cette incursion militaire de quatre mois en Palestine et Syrie comme un revers évident. Il convient plutôt de parler de demi succès. Certes Saint-Jean-d’Acre n’est pas tombé, mais tout le reste est positif. L’armée française a sérieusement étrillé l’armée ottomane et repoussé pour longtemps une nouvelle invasion terrestre de l’Égypte. Elle a détourné vers Saint-Jean-d’Acre une première invasion maritime sur le delta. Il est vrai qu’elle déplore au total près de cinq mille tués et blessés. Mais l’ennemi en a perdu cinq fois plus…


Les Anglo-Turcs ne se tiennent évidemment pas pour battus…

LA REVANCHE TERRESTRE D'ABOUKIR

Le 11 juillet 1799, une flotte d’une centaine de navires anglo-turcs déverse sur la presqu’île d’Aboukir une armée de dix-huit mille Turcs, encadrés par des Anglais, et comprenant un corps de Janissaires.

Cette expédition est commandée par le vizir Mustapha pacha, assisté du commodore Smith, encore lui.


Le fort d’Aboukir est attaqué en force. Sa garnison de trois cents hommes est submergée et périt dans l’explosion du magasin à poudre. L’ennemi s’empare de l’ouvrage et s’y fortifie.

Commandant de la place d’Alexandrie, Marmont réagit tardivement et mollement. Fort heureusement, Mustapha se cantonne dans la presqu’île, attendant prudemment de lier son action à celle de Mourad Bey, sensé venir de haute Égypte.

Bonaparte est informé au Caire le 15 juillet après-midi. Une fois encore il lui faut prendre l’ennemi de vitesse. Il rappelle Desaix de haute Égypte au Caire. Il regroupe ses autres forces dans le delta à marches forcées. Pour la sécurité de ses arrières, il écrit aux cheiks d’El Azaar. Il les assure de sa victoire écrasante et leur recommande de « veiller pendant ce temps à la tranquillité publique ».

Le 25 juillet au matin, il installe son dispositif au débouché de la presqu’île d’Aboukir. Lannes (2700 hommes) à droite – Lanusse (2400 hommes) à gauche – Murat (2300 hommes) au centre avec sa cavalerie et la brigade Destaing. Davout se tient en réserve derrière. La division Kléber n’est pas encore arrivée.

Comme d’habitude avant d’engager le combat, Bonaparte observe minutieusement le dispositif ennemi, articulé en deux lignes de défense. Il remarque que des forces continuent de débarquer, renforçant progressivement la position. Sur sa droite, la presqu’île présente une avancée dans la mer. C’est la clé de la victoire, un peu comme le fort de l’Éguillette à Toulon. Toutes affaires cessantes, il y fait placer une grosse batterie d’artillerie dont les feux puissants de revers vont déstabiliser la défense. Le valeureux colonel Crétin va s’en charger.


Le temps travaille contre Bonaparte. Plus il attend, et plus l’ennemi se renforce. Tant pis, il se passera de Kléber. Il attaque immédiatement. La première ligne est enfoncée par les charges de Lannes et Lanusse, exploitées par Murat entre les deux. Les Turcs réagissent par une timide contre-attaque.

Au tour de la seconde ligne à présent ! Les feux bien ajustés de Crétin font merveille. Désemparés, les Janissaires refluent en désordre vers le fort. Murat lance alors massivement la cavalerie dans la brèche. Lannes suit dans son sillage. Pris de panique, les Turcs cherchent leur salut en se précipitant dans la mer pour rejoindre les bateaux à l’ancre. Ils sont sabrés sur la plage ou se noient en masse. Sur la mer flottent des milliers de turbans. Toute la presqu’île est conquise, car à gauche on n’a pas chômé non plus. Seuls, quelques Janissaires fanatiques résistent dans le fort d’Aboukir avant de se rendre le 2 août. Le commodore Smith échappe de peu à la capture. La bataille s’achève par le combat singulier de Mustapha contre Murat. Le premier blesse sans gravité le second d’un coup de pistolet au menton. Murat lui tranche deux doigts de la main droite d’un coup de sabre et le fait prisonnier.


En quelques heures, l’armée ottomane a été anéantie. Peu d’hommes sont parvenus à atteindre les navires. Dix mille sont morts ou blessés, trois mille prisonniers. Cent drapeaux, trente deux pièces d’artillerie, quatre cents chevaux et tous les bagages sont saisis. Les Français ne déplorent que deux cents morts.

Kléber rejoint Bonaparte peu après la bataille. Tombant dans ses bras, lui, l’éternel bougon contestataire, s’abandonne à l’émotion et prononce ces paroles que l’Histoire a retenues : « Général, permettez moi que je vous embrasse. Vous êtes grand comme le monde, mais le monde n’est pas assez grand pour vous !  ».


La joie des Égyptiens égale celle des Français. Le débarquement de l’armée ottomane les avait épouvantés. Sa victoire se serait traduite par de terribles représailles pour leur collaboration avec les Français.


Après les victoires du mont Thabor et d’Aboukir, l’Égypte est tranquille pour quelques temps. C’est la situation en France et en Europe qui accapare maintenant l’attention de Bonaparte.

LA SITUATION EN FRANCE DÉCIDE BONAPARTE AU RETOUR

Au comble de la satisfaction au soir d’Aboukir, Bonaparte doit vite déchanter. Il n’avait pas de nouvelles de France depuis des mois. Le 2 août 1799, à l’occasion de pourparlers concernant un échange de prisonniers, Sidney Smith lui fait parvenir insidieusement des journaux d’Europe, la « Gazette française de Francfort » et « le Courrier de Londres ». Datant du mois de juin, les nouvelles qu’il y trouve concernant la situation en France le plongent dans une profonde inquiétude et une vive colère. En une année, le Directoire a dilapidé tous les acquis qu’il lui avait laissés en partant. Allant de crise en revers, il a bradé toutes ses conquêtes. En Allemagne les Français ont été défaits par l’archiduc Charles, son vaincu d’Italie. Ce pays est perdu. Les armées austro-russes ont battu Scherer sur l’Adige et Moreau sur l’Adda, Mantoue est investie. La République Cisalpine n’existe plus. Les Cosaques de Souvorov bordent la frontière des Alpes. Malte, clé de la Méditerranée orientale et irremplaçable relais de communications avec l’Égypte, se trouve dans une situation critique. Une émeute y a éclaté et Nelson en fait le siège.

A l’intérieur, la Vendée a rechuté dans l’insurrection, et l’anarchie se généralise.

Concernant l’Égypte, le Directoire a supprimé le « convoi d’Égypte », organisme chargé de la logistique du corps expéditionnaire. Ainsi s’explique la non satisfaction de toutes les demandes de renforcement. L’Égypte est tout simplement condamnée à une lente asphyxie !

Une seule bonne nouvelle, l’escadre de l’Atlantique, en croisière en Méditerranée, n’a pas osé franchir Gibraltar comme elle en avait reçu l’ordre et est retournée à Toulon, où elle se trouve encore.

Que faire ? Ne pas bouger, faire le dos rond et espérer une hypothétique amélioration ? Connaissant les Directeurs, cela tiendrait du miracle ! Non, il n’y a pas à balancer ! L’impérieux devoir qui s’impose à Bonaparte est de se rendre le plus vite possible à Paris, au moins pour plaider la cause du soutien du corps expéditionnaire d’Égypte, et surtout pour sauver la France de l’abîme vers lequel elle roule Et cela quels que soient les dangers sérieux de la traversée. Le choix est déchirant, mais il doit le faire !

Il faut ici faire table rase de l’infamante accusation de désertion que d’aucuns ont portée contre Bonaparte. Le Directoire lui avait donné tous pouvoirs, y compris celui de se donner un successeur en cas de besoin. Mais il n’a même pas eu à faire jouer cette prérogative. Mesure peu connue, le Directoire lui-même a décidé son retour le 26 mai. Bonaparte a pris connaissance de cette décision fin juillet, de quoi balayer ses scrupules si toutefois il avait pu en nourrir.

Ensuite, il n’abandonne pas une armée en difficulté mais quitte malgré lui une armée victorieuse, auréolée de la gloire d’Aboukir, commandée par d’excellents généraux, dans un pays apaisé, où la symbiose franco-égyptienne est en très bonne voie. Plutôt que d’un abandon, c’est d’un sacrifice qu’il s’agit pour Bonaparte ! Il laisse d’ailleurs entendre en partant qu’il compte revenir.

Et puis, quel sacré fugitif que celui qui prend en toute conscience l’énorme risque d’une capture en mer par la meute des navires anglais à ses trousses ! Et quel fichu ambitieux que celui qui joue ainsi son avenir aux dés !

On a même accusé Bonaparte de n’avoir pas eu le courage d’affronter son successeur Kléber, par lui désigné. Que ne va-t-on chercher lorsque la volonté de nuire l’emporte sur la simple logique ! Pourquoi aurait-il été impressionné par ce général dont il avait sauvé la vie quelques mois auparavant au mont Thabor et qui, quinze jours plus tôt à Aboukir, l’avait embrassé en proclamant, répétons-le, qu’il était «grand comme le monde et que le monde n’était pas assez grand pour lui » ?

En vérité, l’explication est toute simple. Bonaparte avait convoqué Kléber à son embarquement pour lui remettre en mains propres ses directives. Responsable de la traversée, l’amiral Ganteaume le presse à cet instant avec la plus grande insistance d’embarquer sur le champ. Il s’attend d’une minute à l’autre à voir surgir les vaisseaux anglais. Du coup, l’embarquement immédiat prend la priorité sur l’attente de Kléber, dont on ne peut prévoir la durée. C’est ainsi que Bonaparte charge le général Menou, présent, de remettre ses directives écrites à Kléber. De plus, pour la même raison, il rate aussi le général Desaix qui devait le suivre et qui le rejoindra plus tard à Marengo.

En définitive, Bonaparte ne quitte l’Égypte que pour sauver la France. Et honni soit qui mal y pense encore !


Bonaparte passe les quelques jours précédant son départ à laisser tout en ordre. Au diwan du Caire, il « recommande de maintenir la confiance parmi le peuple. Dites-lui souvent que j’aime les Musulmans et que mon intention est de faire leur bonheur. Faites- leur connaître que j’ai, pour conduire les hommes, les plus grands moyens : la persuasion et la force. Qu’avec l’une je cherche à me faire des amis, qu’avec l’autre je détruis mes ennemis ». A bon entendeur salut !

Sa proclamation à l’armée est destinée à la rassurer : « Les nouvelles d’Europe m’ont décidé à partir pour la France (…). L’intérêt de la Patrie, sa gloire, l’obéissance, les événements extraordinaires qui viennent de s’y passer, me décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. L’armée aura bientôt de mes nouvelles. Je ne puis en dire davantage. Il me coûte de quitter les soldats auxquels je suis le plus attaché, mais ce ne sera que momentanément, et le général que je leur laisse a la confiance du Gouvernement et la mienne ».

Il entreprend une ultime tentative de paix auprès du sultan de Constantinople. Il lui fait porter une lettre par son vizir, l’effendi Mustapha Pacha fait prisonnier à Aboukir, dans laquelle il écrit : « (…) Cessez donc des armements dispendieux et inutiles. Vos ennemis ne sont pas en Égypte : ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, et au milieu de l’archipel (…) Tenez vous prêt à déployer bientôt l’étendard du prophète, non contre la France mais contre les Russes et les Allemands, qui rient de la guerre insensée que nous nous faisons. Lorsqu’ils vous auront suffisamment affaiblis, ils lèveront la tête et déclareront bien haut les prétentions qu’ils ont déjà (…) ».

Ses directives à Kléber sont très souples. Il doit bien sûr tout faire pour conserver l’Égypte. Mais, à l’extrême limite, il est autorisé à négocier son évacuation s’il n’y a plus d’autre échappatoire pour sauver l’armée. Il lui promet son entière sollicitude et son total appui : « L’armée que je vous confie est toute composée de mes enfants (…) Je regarderai comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose pour elle et pour consolider le magnifique établissement dont les fondations viennent d’être jetées (…) ».

Il met l’accent sur l’enjeu de sa mission : « (…) Vous savez apprécier aussi bien que personne, citoyen général, combien la possession de l’Égypte est importante à la France. Son évacuation serait un malheur d’autant plus grand que nous verrions cette belle province en d’autres mains européennes. (…) J’abandonne avec le plus grand regret l’Égypte. L’intérêt de la Patrie, sa gloire, l’obéissance, les événements extraordinaires qui viennent de s’y succéder me décident seuls à passer à travers les escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je serai d’esprit et de cœur avec vous. Vos succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverais moi-même (…)».

Dernière formalité, il demande à l’ordonnateur en chef Sartelon de dresser un bilan des pertes subies par l’armée d’Égypte. Elles se décomptent de la façon suivante, du débarquement jusqu’à deux mois après son départ : tués au combat : 3614 ; morts des suites de leurs blessures : 854 ; décès par accident : 290 ; décès par maladies ordinaires : 2468 ; morts de la peste : 1689. Total : 8915. On remarque que les maladies et les accidents (4447) ont tué autant de monde que les batailles (4468).


Bonaparte s’embarque pour la France le 22 août 1799 dans les circonstances exposées plus haut.

Rescapé du désastre naval d’Aboukir, l’amiral Ganteaume a constitué un petit convoi de quatre bâtiments, principalement deux frégates, la « Carrère » et  la « Muiron », cette dernière du nom de son très regretté aide de camp, tué sur le pont d’Arcole, le couvrant de son corps. Il y prend place avec ses principaux collaborateurs. Deux chébecs les escortent, la «Revanche » et la «Fortune ». L’accompagnent, Berthier, Murat, Marmont, Bessières, Andreossy, Bourrienne, Eugène de Beauharnais et les savants Monge, Berthollet, Vivant Denon et Parseval Granmaison. Trois cents soldats d’élite composent son escorte

En accord avec Ganteaume, il choisit une navigation longeant au plus près les côtes d’Afrique, de façon à permettre de s’échouer et de se battre sur la côte en cas d’interception par la flotte anglaise. Beaucoup, à bord, ne se donnent guère de chances d’y échapper. L’itinéraire retenu est bien plus long mais plus sûr. Le choix s’avèrera judicieux. Un nouveau petit miracle se produit. La légendaire étoile de Bonaparte veille sur lui. Un jour, « la Muiron » donne droit dans la flotte anglaise en plein brouillard. Par réflexe, Ganteaume veut virer de bord. Bonaparte l’en empêche pour ne pas donner l’éveil et le brouillard sauve la croisière !

Après une navigation fastidieuse et monotone, hormis ce dernier incident, Ajaccio est atteint le 1er octobre. Bonaparte a décidé d’y faire escale davantage pour y recueillir les dernières nouvelles de France que pour y retrouver son île natale, dont le dernier souvenir lui est toujours très douloureux. L’accueil est enthousiaste. A part sa nourrice Camilla Ilari, qui lui prodigue des marques d’attention maternelles, sa famille n’est pas là, repartie sur le continent après avoir restauré la maison familiale saccagée par les Paolistes. Il ne tient guère à s’attarder, mais les vents contraires le retiennent jusqu’au 7 octobre. Le 9 octobre, il débarque à Fréjus, dix-sept mois après son départ de France. Le lendemain, il gagne Aix d’où il informe par lettre le Directoire de son arrivée.

Le voyage jusqu’à Paris déclenche un enthousiasme populaire croissant à chaque étape. En Avignon, il est accueilli par une foule immense devant l’hôtel où il descend. A Lyon, on illumine et on pavoise toutes les maisons. On danse dans les rues en tirant des fusées. Le théâtre donne une pièce de circonstance en son honneur. Et partout se font entendre des « vive Bonaparte », souvent suivis de « qui vient sauver la Patrie ». Et partout également s’élèvent des plaintes contre le Directoire …

 

Cette fièvre gagne progressivement toute la France dès qu’est connue la nouvelle de son retour. A Nevers, des conscrits qui refusaient de rejoindre leurs régiments changent d’avis. A Pontarlier, « des républicains versent des larmes, croyant rêver », selon une chronique de l’époque…

A Paris, atteint le 16 octobre, la liesse populaire confine au délire. Le public des théâtres interrompt les spectacles pour entonner des chants patriotiques. Des casernes sortent les fanfares des régiments jouant des marches militaires. La « Gazette de France » écrit que « rien n’égale la joie que répand le retour de Bonaparte. C’est le seul événement qui, depuis longtemps, ait rallumé l’enthousiasme populaire ».

Au Palais Bourbon, le Conseil des Cinq-Cents, pourtant frondeur comme le proche avenir le montrera, applaudit debout l’annonce de son retour aux cris de « vive la République », et lève la séance en chantant des airs patriotiques.

La foule se rassemble devant le domicile de Bonaparte rue de la Victoire et entonne une vibrante Marseillaise, entrecoupée de « vive Bonaparte le sauveur de la Patrie ». La nuit venue, on improvise des illuminations dans toutes les rues.

Bonaparte ne s’est pas trompé dans sa décision de rentrer. Le peuple l’attendait avec la plus vive impatience Il est plébiscité dans la rue, défiant ces Directeurs incapables, totalement discrédités. La France se donne à lui de façon si évidente que, quelles que soient les péripéties à venir de son accession aux responsabilités suprêmes, nul ne pourra en contester l’onction populaire.

Bonaparte désormais absent de l’épopée, il ne reste plus qu’à en relater l’épilogue. Mais on peut déjà conclure à la façon du poète que «Son pied colossal laisse une trace éternelle sur le front mouvant du désert.» (Victor Hugo).

ÉPILOGUE

Entre le départ de Bonaparte en août 1799 et la fin de l’épopée en septembre 1801, la situation en Égypte connaît de nombreux retournements.

Kléber commence mal son gouvernorat. Sans doute pour se couvrir par avance, il rédige pour le Directoire un état des lieux des plus pessimistes qui parvient directement à Bonaparte, devenu entre temps Premier Consul. Bonaparte en est profondément peiné parce que la plupart des appréciations sont fausses ou très exagérées.

Valeureux soldat mais piètre gouverneur d’une province arabe musulmane, dont son esprit rigide ne peut saisir toutes les nuances orientales, il gâche rapidement ses relations avec les notables et la population. Inconséquent, il se montre d’une brutalité inouïe en faisant donner deux cents coups de bâton au cheik Saada, descendant du prophète. Il prononce ainsi sa propre condamnation à mort.

Plus tôt que prévu, il doit affronter une nouvelle invasion militaire. La tentative d’apaisement de Bonaparte avant son départ auprès du sultan de Constantinople n’a évidemment pas abouti. Il ne se faisait guère d’illusions. Les généreux subsides britanniques sont bien plus convaincants que les objurgations politiques.

Fin octobre 1799, un nouveau corps de Janissaires débarque à l’embouchure du Nil, transporté par cinquante trois bâtiments anglais, sous le commandement de Sidney Smith, toujours lui ! Simultanément, une armée de quarante mille hommes en provenance de Syrie sous les ordres du grand vizir Nassif Pacha, vient assiéger El Arich. Les Anglais n’ont pas lésiné sur les moyens.

Réagissant en bon élève, le général Verdier fond sur les Janissaires et les taille en pièces, près du lac Menzaléh. Il en tue plus de deux mille, en fait huit cents prisonniers, met le reste en fuite, enlève seize canons et trente deux drapeaux. Cet extraordinaire succès est remporté avec seulement mille hommes ! L’ardeur des Anglo-Turcs est refroidie pour quelques semaines !

Conscient néanmoins de la précarité de sa position, Kléber accepte fin décembre les propositions de négociation de Sidney Smith, sous condition d’une suspension des hostilités durant les pourparlers. Cette clause n’est pas portée à la connaissance de Nassif Pacha, à dessein ou par omission, on ne sait trop…

Entre temps, Bonaparte à peine devenu Premier Consul, fait parvenir à l’armée d’Égypte une nouvelle proclamation datée du 2 décembre 1799, lui confirmant la sollicitude des Consuls et de la France pour son action, et l’encourageant à tenir bon : « Soldats, l’Europe entière vous regarde. Je suis souvent en pensée avec vous. Dans quelque situation que les hasards de la guerre vous mettent, soyez toujours les soldats de Rivoli et d’Aboukir : vous serez invincibles ! ».

Impatient, Nassif Pacha ne résiste pas à la tentation d’exploiter à El Arich une mutinerie interne à la garnison qui lui ouvre les portes de la ville. Il s’en empare et massacre tous les Français sans distinction. Puis il marche sur le Caire, où se produit une nouvelle rébellion.

Furieux de cette félonie, soupçonnant Smith de le berner, Kléber redevient alors lui-même : « On ne répond à de telles insolences que par la victoire. Préparez-vous à combattre » proclame-t-il avec panache s’adressant à ses troupes !

Rassemblant toutes ses unités, il se porte résolument au devant de Nassif Pacha et se conduit une fois de plus en grand capitaine.

A Héliopolis le 20 mars 1800, il remporte une victoire totale, qualifiée de miraculeuse. Il s’empare même du camp du grand vizir qui s’enfuit en Syrie. Puis, de retour au Caire, il mate durement l’insurrection, frappant en outre les Cairotes d’une contribution de douze millions.

En quelques jours, Kléber a retourné la situation ! Hélas, le 14 juin 1800, il est poignardé à mort par un jeune fanatique musulman, presque à la même heure où Desaix trouve une mort glorieuse à Marengo.

La donne change alors du tout au tout. Le successeur, Menou, est pratiquement le contraire de Kléber. Cultivé, il est bon administrateur. Ayant épousé une Musulmane et, s’étant converti à l’Islam, il excelle dans les relations avec les Égyptiens. Mais c’est un chef militaire totalement incompétent, détesté par les autres généraux. Les soldats se moquent de ce général qui fait sa prière cinq fois par jour en se tournant vers la Mecque.


Kléber ayant clarifié radicalement la situation, le calme règne pendant dix mois en Égypte. Menou le met à profit pour approfondir l’amitié franco-égyptienne. On lui doit cette justice, c’est beaucoup grâce à lui qu’elle s’est perpétuée jusqu’à nos jours.


Début mars 1801, les premières décisions du Premier Consul se concrétisent par l’envoi en Égypte d’un premier renfort de troupes de six cents hommes. Il constitue l’avant-garde d’un détachement de cinq mille soldats transportés par Ganteaume. Les choses semblent donc s’améliorer.

Mais il ne faut pas se bercer d’illusions ! Après ses déboires répétés avec l’armée turque, le cabinet britannique décide de prendre directement les choses en main. A Malte, tombée entre les mains de Nelson, se constitue un corps de débarquement anglais de dix-sept mille hommes. En même temps, un second corps de cinq mille hommes, formé aux Indes et en Afrique du Sud, se prépare à intervenir sur la mer Rouge, prenant ainsi en tenaille l’armée d’Égypte.

Menou reste étrangement passif devant ces préparatifs dont il a connaissance. Le 8 mars 1801, il laisse les Anglais venant de Malte débarquer tranquillement à Aboukir et s’emparer du fort, au lieu de chercher à les rejeter immédiatement à la mer avant qu’ils ne soient regroupés à terre ! Puis, laissant le général Belliard au Caire avec la moitié des forces, il s’avance vers l’ennemi avec seulement neuf mille hommes face aux seize mille du général anglais Abercrombie. Le désastre est programmé !

Le 21 mars à Canope, entre Alexandrie et Aboukir, Menou se fait écraser, perdant quatre mille hommes contre seulement trois cents chez les Anglais. L’héroïsme des soldats n’avait pu compenser l’incohérence de Menou.

Les généraux Boussart, Roize, Beaudot, Silly et Lanusse trouvent la mort. Avant d’expirer, ce dernier crache son mépris à Menou. Côté britannique, Abercrombie, mortellement blessé, est remplacé par Hutchinson.

Avec ce qui lui reste, Menou s’enferme alors dans Alexandrie, dans l’attente des renforts de Ganteaume. Cette nouvelle faute laisse toute liberté d’action à Hutchinson.

Plus grave, la mutinerie gronde au sein de l’armée. Craignant que le général Reynier ne lui enlève son commandement, Menou le fait arrêter, ainsi que le général Dumas, et les renvoie tous deux en France.

De très grave, la situation devient tragique lorsque les Anglais font sauter le 13 avril l’isthme séparant le lac Madyeh du lac Maréotis, provoquant une gigantesque inondation qui anéantit d’un seul coup des siècles de travaux d’assèchement. Les garnisons d’Alexandrie et du Caire, sont coupées l’une de l’autre. Menou et Belliard ne peuvent plus communiquer.

Comble de malheur, et nouveau déboire maritime, le pusillanime Ganteaume fait demi-tour au sud de la Crète et rentre à Toulon. Bonaparte lui fait connaître son très vif mécontentement, mais c’est trop tard.

Désormais, la perte de l’Égypte est scellée. Le dénouement n’est plus qu’une question de temps !


Attaqué par plus de vingt mille combattants du grand vizir revenu de Syrie, coordonnant son mouvement avec celui du général Baird remontant de la mer Rouge, coupé de Menou, Belliard capitule au Caire le 27 juin 1801. Il obtient de pouvoir quitter l’Égypte à Damiette avec ses douze mille hommes valides, et mille trois cents malades. Près de huit cents Coptes, Grecs et Mamelouks, craignant des représailles, sont autorisés à les accompagner.

À Alexandrie, Menou attend en vain Ganteaume puis se résout à capituler à son tour le 2 septembre 1801. Il s’embarque peu après pour la France avec ce qui reste du corps expéditionnaire.


L’expédition d’Égypte s’achève dans la défaite, un peu plus de trois ans après son départ. Une belle page de l’Histoire de France se tourne. Dans la tristesse de l’échec on ne soupçonne pas que cette grandiose opération a engendré l’égyptologie et semé les graines de l’influence et du rayonnement de la France au Proche Orient, encore vivaces de nos jours.


Fantastique épopée de la jeunesse
, l’Égypte marquera à jamais Napoléon Bonaparte au tréfonds de l’âme. Jusqu’à son dernier souffle, il conservera gravé dans la mémoire ce merveilleux mirage oriental. C’est à Saint-Jean-d’Acre que son Destin a basculé. Entre Alexandre et Charlemagne, entre l’Empire d’Orient et l’Empire d’Occident, la Providence a tranché.…


Lorsque, à l’aube du 15 octobre 1815 à bord du « Northumberland », il aperçoit se profiler dans la brume l’île maudite de Sainte-Hélène, il ne peut s’empêcher de s’écrier : « J’aurais mieux fait de rester en Égypte ! ».

 

Sutrello, septembre 2006

 

 

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