Pascal Cazottes, FINS

Je dédie l'article qui suit à Monsieur Michel Biron, descendant du courageux dragon, dont l'aide précieuse m'a permis de sortir de l'ombre un « pays », un de ces fiers Aveyronnais au passé glorieux.

À lui vont mes remerciements, ainsi que ceux de la Société Napoléonienne Internationale, seule autorisée à reproduire les documents et autres pièces qu'il a eu la gentillesse de me communiquer (le brevet et la légion d'honneur de son ancêtre, etc…).


Jean Amans BIRON

l'oublié de l'Histoire

 

 

Aux temps de la Révolution, du Consulat et du 1er Empire, des Aveyronnais s'illustrèrent dans les guerres imposées à la France. À cela, rien d'étonnant, lorsque l'on sait que bon nombre d'Aveyronnais, ou Rouergats, descendent des "Ruthènes", farouches guerriers celtes qui combattirent l'Empire Romain pour l'indépendance de leur pays. De ces Aveyronnais au courage éprouvé, des noms passèrent à la postérité, tel celui du colonel Joseph Higonet. Originaire de Saint-Geniez-d'Olt, le brave Higonet participa au siège de Toulon, à la première campagne d'Italie, à l'expédition d'Egypte (durant laquelle il reçut plusieurs blessures), à la campagne de 1805 et à celle de Prusse où il trouva la mort, durant la bataille d'Auerstaedt, à la tête du 108 ème de ligne. Auparavant, son supérieur, le général Friant, avait parlé de lui en des termes particulièrement élogieux : « Que ne doit-on pas dire de l'intrépide Higonet, qui semble ne rechercher que l'occasion de se signaler et de se couvrir de gloire en se montrant tour à tour chef et soldat ? … À de pareils officiers, on ne doit pas d'apostille ; leur réputation les devance, les faits parlent pour eux ». Suprême et dernier honneur en la mémoire de Joseph Higonet : son nom figure sur le pilier Est de l'Arc de Triomphe, et lorsque l'on sait que quatre colonels seulement eurent droit à ce privilège ...

Mais de Jean Amans Biron, nulle trace dans les livres d'Histoire. Son nom n'est même pas cité lors de la relation de la bataille de Marengo, et ce, malgré le haut fait d'armes que nous rappellerons un peu plus loin. Et il est bien certain que sans l'admirable travail de Michel Biron, destiné à faire revivre le souvenir de son ancêtre, ce dernier serait resté à jamais plongé dans les limbes de l'oubli. Pourtant, la conduite de Jean Amans Biron, digne d'éloges, ne pouvait passer inaperçue. Il n'a pas non plus été un de ces soldats anonymes tombés au champ d'honneur et enterrés à la va-vite dans une fosse commune. Non seulement des documents viennent attester de son existence passée, mais encore est-il possible de retracer son parcours. Alors, pourquoi a-t-il été si vite oublié, voire littéralement gommé lorsqu'il était possible de l'associer à des événements glorieux ? Faute de pouvoir répondre à cette question, nous nous emploierons, par la suite, à retracer sa vie au service de la France, dans le but avoué de lui rendre justice.

Descendant d'une longue lignée de chapeliers, Jean Amans Biron est né Au Monastère, bourgade limitrophe de Rodez (préfecture du département de l'Aveyron), le 2 novembre 1770. À l'âge de trois ans, il est victime, comme tant d'autres enfants à l'époque, d'une épidémie de petite vérole qui ne manquera pas de lui laisser quelques marques, sinon quelques séquelles. Sans doute était-il destiné à exercer, lui aussi, le métier de chapelier. C'était sans compter avec l'arrivée de la Révolution qui allait bouleverser durablement tout un pays et ses habitants. À 21 ans, il prend la difficile décision de s'engager dans l'armée. Nous disons « difficile », car il est toujours douloureux pour un Aveyronnais de quitter son « pays », même si les Rouergats ont démontré, depuis, qu'ils étaient capables de s'expatrier jusque dans des contrées fort éloignées. Cependant, Jean Amans Biron n'aura pas hésité très longtemps. Patriote dans l'âme, il a hâte d'aller défendre la nation. Et puis, qui sait si son engagement ne va pas le conduire vers une meilleure destinée que celle qu'il aurait eue en restant Au Monastère ? Durant la période révolutionnaire, on assiste à des promotions rapides, surtout dans la carrière militaire où l'on peut monter en grade du jour au lendemain. Encore faut-il faire preuve de courage. Or, du courage, Jean Amans Biron en a à revendre, et ne manquera pas d'en faire la démonstration chaque fois que l'occasion lui en sera donnée.

Le 19 août 1791, il intègre le régiment de Touraine, puis la 58e demi-brigade d'infanterie de ligne. Lors de la campagne de 1792, son régiment est envoyé dans les environs de Valenciennes afin de servir d'avant-garde à l'armée du Nord. Les quelques combats auxquels il assiste ne lui permettent pas encore d'exprimer son talent. C'est le temps des revers français qui s'achèvent avec la curieuse bataille de Valmy, le 20 septembre 1792.

L'année suivante, Jean Amans Biron est incorporé à Cholet, le 19 septembre 1793, dans le 58e qui a rejoint l'armée de l'Ouest. Le Service Historique de l'Armée de Terre, au château de Vincennes, a conservé la trace écrite de cette incorporation. Ce document est intéressant à plus d'un titre, notamment pour la description physique qu'il nous donne de Jean Amans. On sait, par exemple, que notre Aveyronnais avait les yeux bleus et les cheveux châtains, et que son visage portait les stigmates de la petite vérole contractée alors qu'il était enfant. Nous connaissons également sa taille : 5 pieds, 4 pouces et 6 lignes, ce qui correspond à une taille d'environ 1,74 m. Mais revenons sur son parcours qui, pour l'heure, ne le conduit toujours pas sur le chemin de la gloire. Heureusement pour lui, il ne restera que très peu de temps dans cette armée de l'Ouest, évitant ainsi de se salir les mains dans une guerre fratricide où l'horreur monte, chaque jour, d'un cran. Jean Amans Biron est, en effet, affecté au 1er régiment de dragons, le 19 novembre 1793, ce qui le conduit directement jusqu'à Metz. Après un passage à l'armée de Moselle, il s'en va servir dans l'armée de Sambre-et-Meuse, suite à la réorganisation de son régiment. Le voilà maintenant dans la cavalerie légère, sous les ordres de Jourdan. Le fier cavalier qu'il est devenu va pourtant bientôt déchanter. En l'an 1796, les caisses de l'Etat sont vides et le Directoire se voit forcé de faire des coupes sombres dans l'armée française. Première touchée : la cavalerie. Particulièrement gourmande en équipements et en ravitaillement (fourrage pour les chevaux, etc…), cette arme voit ses effectifs fondre comme neige au soleil, et Jean Amans Biron est contraint d'abandonner sa monture, comme bon nombre de ses camarades. Versé dans la 105e demi-brigade, devenue le 51e régiment d'infanterie de ligne, il fait désormais partie de cette fameuse armée d'Italie qui, malgré son plus grand dénuement, va gagner des titres à la gloire comme jamais une armée en gagna avant elle. Sous la conduite du plus prestigieux des généraux, Napoléon Bonaparte, cette armée de crève-la-faim et de déguenillés ne tarde pas à étonner l'Europe par ses faits d'armes auxquels Jean Amans Biron participe pleinement. Ayant notamment joué un rôle non négligeable lors de la prise d'un pont, le fantassin qu'il est redevenu, se voit récompensé par une longue permission qui lui permet de regagner Le Monastère et de partager quelques instants de joie avec sa famille retrouvée. Mais son devoir le rappelle, et le voilà reparti pour l'Italie avec, cette fois, des rêves de gloire plein la tête.

Arrivé à temps pour participer à la bataille d'Arcole, il se retrouve, le 15 novembre 1796, devant ce pont de bois qui sera la cause de cruelles pertes du côté français. Défendu par les Autrichiens, le pont de la mort, mitraillé de tous côtés, se pose en obstacle véritablement infranchissable. Nos braves soldats n'hésitent cependant pas à s'élancer sur son tablier, suivant ainsi l'exemple de leurs chefs. Augereau est le premier à entraîner les hommes, un drapeau à la main, mais sous cette grêle de balles et de mitraille, il n'a d'autre choix que celui de reculer, ayant lui-même reçu une blessure. Lannes et Verdier étant également blessés, Napoléon Bonaparte, non moins courageux, s'empare d'un drapeau et s'élance à son tour sur le pont fatidique. Muiron, son ami et aide de camp, est à ses côtés, s'efforçant de couvrir le corps du général en chef du mieux qu'il peut. Il réussit si bien sa mission qu'il tombe aux pieds de Bonaparte, mortellement touché. S'ensuit un mouvement de recul chez les Français que les Autrichiens mettent aussitôt à profit. Chargeant à leur tour, ils poursuivent les Français et passent à côté de Napoléon Bonaparte qui vient de s'enliser dans le marais bordant la chaussée, après y avoir été précipité par son cheval. L'adjudant-chef Belliard s'étant rendu compte de la position périlleuse de Bonaparte, fait faire volte-face à ses grenadiers et parvient à dégager le « petit caporal ». La tradition veut que ce soit Dominique Gaye-Mariole, le géant pyrénéen, qui sortit Napoléon Bonaparte de cette boue dans laquelle il était enfoncé jusqu'au milieu du corps. Mais dans la famille Biron, on a conservé en mémoire une autre version de cette histoire, Jean Amans Biron ayant toujours affirmé avoir lui-même donné la main au chef de l'armée d'Italie pour le tirer de ce mauvais pas. Malheureusement, aucun document historique ne vient étayer cette thèse. Il n'en reste pas moins que le lendemain de cette éprouvante journée, Jean Amans reçut une citation à l'ordre du jour et fut réintégré dans le 1er de dragons. Voilà qui donne matière à réflexion.

Trois ans plus tard, alors que Napoléon Bonaparte est occupé en Egypte, une armée austro-russe s'est mise en devoir de reconquérir les territoires perdus en Suisse et en Italie. En Suisse, nos troupes commandées par Masséna tiennent la dragée haute à l'ennemi, ce qui permet à Jean Amans Biron de sabrer quelques Russes. En Italie, par contre, la situation finit par tourner en faveur des coalisés et nos frontières sont à nouveau menacées. Pire que tout, la population italienne est victime de multiples persécutions de la part des Autrichiens, principalement en Lombardie, et aspire à revoir les Français. Son sauveur est en route, mais elle ne le sait pas encore. Mis au courant des tristes nouvelles provenant tant de l'intérieur que de l'extérieur de nos frontières, Napoléon Bonaparte s'est embarqué pour la France. Parvenu à la fonction de 1er Consul, il essaie d'abord de négocier la paix avec les Autrichiens, mais ceux-ci ne veulent rien entendre, aveuglés qu'ils sont par leur suprématie du moment. Ils menacent directement le Sud de la France et ce n'est plus qu'une question de semaines, voire de jours, avant que le dernier verrou ne saute : Gênes. Véritables Thermopyles de la France, la capitale de la Ligurie résiste vaillamment, mais pour combien de temps encore ? Masséna, qui s'est enfermé, avec ses troupes, dans la vieille cité, voit l'espoir diminuer chaque fois qu'un de ses hommes affamés vient à tomber d'épuisement. Pendant ce temps, le 1er Consul a arrêté son plan : il compte surprendre l'armée autrichienne de Mélas sur ses arrières en passant par les Alpes, montagnes d'où l'ennemi ne s'attend certainement pas à le voir déboucher. Ayant constitué une armée de réserve composée d'excellentes troupes que vient rejoindre le régiment de Biron, il réitère l'exploit d'Hannibal en franchissant la plus haute barrière d'Europe. Après être passée par le col du Grand-Saint-Bernard (entre le 14 et le 20 mai 1800), l'armée de réserve se dirige sur Milan, à la grande surprise de l'ennemi. Le général Mélas, qui veut échapper à la manœuvre d'encerclement, met aussitôt ses troupes en marche. Entre-temps, Gênes est tombée après une résistance héroïque, mais cela n'a plus d'importance, les Autrichiens n'étant plus en mesure d'envahir le territoire national. Après avoir dû laisser des troupes à Brescia, Plaisance et Milan, Napoléon Bonaparte, avec seulement 28.000 hommes, cherche à livrer bataille à l'armée de Mélas qui, pour le moment, joue l'Arlésienne.

Le 13 juin 1800, le 1er Consul arrive devant une immense plaine s'étendant entre deux cours d'eau : la Scrivia et la Bormida. Pensant à juste titre que les Autrichiens se dirigent sur Mantoue, Napoléon Bonaparte était persuadé de les trouver en ce lieu qui sera désormais connu sous le nom de plaine de Marengo. Mais il doit se rendre à l'évidence, Mélas n'est pas au rendez-vous. Malgré les reconnaissances envoyées, Napoléon Bonaparte reste sans nouvelles de l'armée ennemie et craint de voir Mélas lui échapper. Dès lors, il envoie Desaix et La Poype à la recherche de l'ennemi.

Desaix ayant emmené avec lui la division Boudet, il ne reste plus au 1er Consul que 22.000 hommes composant, en outre, des forces relativement dispersées : Victor est à Marengo, Lannes est dans la plaine avec

La bataille de Marengo

une seule division, Murat se tient également dans la plaine avec la cavalerie (ses deux brigades - Kellermann et Champeaux - ayant été respectivement placées sur la gauche et sur la droite), tandis que la division Monnier et la garde consulaire sont tenues en réserve à Torre-di-Garofolo.

Jean Amans Biron est là, lui-aussi. Il est déjà auréolé de gloire, après avoir mérité une nouvelle citation pour s'être emparé d'un canon ennemi. Son régiment, le 1er de dragons, commandé par Viallanes, est venu se placer sous les ordres du général de brigade Champeaux. Les Français s'apprêtent à passer une nuit calme avant la tempête qui ne manquera pas de se déclencher le lendemain. Car les Autrichiens sont effectivement tout proches, prêts à lancer leur assaut, avec quelques 36.000 hommes, dont une importante cavalerie, et plus de 100 bouches à feu. Si leur présence n'a pas été décelée, c'est tout simplement parce que les reconnaissances n'ont guère dépassé le village de Marengo. Au matin du 14 juin, aux premières lueurs de l'aube, les Autrichiens surprennent les Français en débouchant des ponts qui enjambent la Bormida. Les 6.000 hommes d'O'Reilly, appuyés par une imposante artillerie, entrent les premiers au contact des Français, obligeant la division Gardanne, composée uniquement de la 101 e et de la 44 e demi-brigade, à se replier dans Marengo. Déjà les généraux Haddick et Kaim, à la tête du gros de l'armée autrichienne, se déploient avec pour objectif le village de Marengo, tandis que le général Ott se dirige sur Castel-Ceriolo, avec 5.000 hommes de cavalerie et 5.000 hommes d'infanterie. Devant ces flots d'uniformes blancs, Victor n'a que le temps de réunir ses deux divisions pour la défense de Marengo et fait aussitôt prévenir le 1er Consul de l'attaque de l'armée autrichienne. A l'arrière de Victor, Kellermann est accouru avec les 2e et 20e de cavalerie, le 8e de dragons et un escadron du 12e de chasseurs. Malgré l'écrasante supériorité numérique de l'ennemi et son artillerie non moins colossale, les soldats de Victor tiennent le choc, obligeant même les hommes de Haddick à se retirer après avoir tué leur général. Mais très vite le combat redouble de violence et notre gauche manque de peu de se faire charger par les 2.000 cavaliers de Pilati, heureusement repoussés par la cavalerie de Kellermann qui veillait sur ce point. Lannes s'est maintenant avancé et a mis ses troupes en ligne entre Marengo et Castel-Ceriolo. En comptant les effectifs de Victor et ceux de Lannes, les Français ne peuvent pas aligner plus de 16.000 hommes. En face, ils sont plus du double. De sorte que le sort de la bataille bascule vite en faveur des Autrichiens. Sur le point d'être débordé par le général Ott, Lannes envoie Champeaux charger à la tête du 9e de dragons. Le brave général de brigade est malheureusement gravement blessé au cours de la charge, son cheval ayant été tué sous lui et lui-même ayant reçu une balle en pleine poitrine. Champeaux décédera des suites de ses blessures le 25 juillet 1800.

A 10 heures du matin, l'engagement a donné lieu à une véritable boucherie, et les troupes de Victor, accablées par le nombre et un violent bombardement, commencent à se retirer.

C'est alors que survient Napoléon Bonaparte, suivi de la garde consulaire, de la division Monnier et d'une réserve de deux régiments de cavalerie. Après avoir analysé la situation d'un seul coup d'œil, le 1er Consul envoie 800 grenadiers de sa garde soutenir la droite de Lannes et ordonne à deux demi-brigades de la division Monnier, la 70e et la 19e légère, de se rendre sur Castel-Ceriolo. Lui-même se met à la tête de la 72e et vient se placer à la gauche de Lannes. Sur tout le front, le combat reprend avec fureur. Il faut néanmoins se faire une raison, la bataille est perdue. Aussi, Napoléon Bonaparte ordonne-t-il de céder du terrain, mais seulement peu à peu, de manière à se ménager une ligne de retraite par Salé. Lannes exécute le mouvement avec merveille, mettant deux heures pour parcourir trois quarts de lieue. Chaque fois que l'ennemi se fait trop pressant, il s'arrête pour lancer une charge à la baïonnette.

A la mi-journée, le général Mélas n'a plus de doute sur le sort de la bataille et se permet de quitter la plaine de Marengo, laissant le commandement de l'armée à son chef d'état-major, le général Zach. Il semble a priori aberrant pour un général en chef de quitter ainsi un champ de bataille, mais il faut savoir que le général Mélas est un homme âgé, qui plus est contusionné par les deux chutes de cheval dont il vient d'être victime (deux chevaux ont été tués sous lui). Aussi, est-ce tout naturellement qu'il a décidé de rentrer sur Alexandrie. En nouveau généralissime, Zach fait former le gros de l'armée autrichienne en colonne de marche, sur la route de Marengo à San-Giuliano. Deux régiments d'infanterie avancent en tête, suivis par les grenadiers de Lattermann. Ils sont accompagnés, sur leur gauche, par le corps du général O'Reilly, et, sur leur droite, par les corps de Kaim et Haddick.

Il est maintenant 15 heures et la bataille peut être considérée comme définitivement perdue par les Français. Mais voilà que Desaix arrive, à la tête de 6.000 hommes de troupes fraîches. Arrivée inespérée du « sultan juste » qui est accouru au son du canon. Aussitôt, le 1er Consul réunit ses généraux et décide, avec eux, de reprendre le combat. La division Boudet, sous les ordres de Desaix, est chargée de stopper la colonne autrichienne, tandis que le gros de l'armée ralliée se jettera sur son flanc. Douze pièces d'artillerie miraculeusement réchappées de la retraite sont rassemblées et confiées à Marmont. Enfin, 700 cavaliers, provenant de divers régiments durement éprouvés, sont réunis sous les ordres de Kellermann et placés sur la gauche de Boudet. Parmi eux, se tient Jean Amans Biron, bien décidé à rendre aux Autrichiens la monnaie de leur pièce. A 16 heures 30, la charge est battue sur toute la ligne et Marmont démasque, en même temps, ses douze canons qu'il fait tirer à mitraille sur la tête de colonne ennemie. La surprise est totale pour les Autrichiens qui pensaient les Français en déroute. Peu après, apparaît Desaix qui fait sortir la 9 e légère d'un repli du terrain qui la dissimulait complètement. Autre surprise de taille pour les Autrichiens qui sont fusillés à bout portant. Le brave Desaix est malheureusement touché en plein cœur par une balle provenant de la riposte de l'ennemi. Ses derniers mots vont au général Boudet. Il lui demande de cacher sa mort afin que les troupes n'en soient pas affectées. Bien loin d'être démoralisés, les hommes de la 9e légère réclament vengeance et s'élancent sur la colonne autrichienne comme de beaux enragés, valant à la 9e le titre « d'incomparable ». A leur vue, les deux premiers régiments autrichiens prennent la fuite, laissant aux grenadiers de Lattermann la charge de soutenir le choc. La 9e recevant très vite des renforts, les grenadiers autrichiens ont de plus en plus de mal à résister, mais ne se doutent pas encore de ce qui les attend. Kellermann, arrivé au secours de Desaix, place immédiatement une partie de ses escadrons en potence, face à la cavalerie autrichienne, et se jette, avec le reste de ses cavaliers, sur le flanc de la colonne des grenadiers de Lattermann. Jean Amans Biron est bien entendu de la partie. Lui et ses camarades se fraient un chemin à travers les grenadiers autrichiens à coups de sabre. Ils font si bien que la colonne ennemie se retrouve coupée en deux et va livrer quelques 2.000 prisonniers. Mais Jean Amans ne s'arrête pas là. Ayant remarqué un groupe d'officiers ennemis, il s'élance vers eux, suivi par les cavaliers Riche et Leboeuf. Ayant agrippé les rênes du cheval de celui qui semble être le chef de ce groupe, il obtient sa reddition sans plus d'effort. L'officier supérieur qui remet son épée n'est autre que le général Zach en personne. Fier de sa prise, Jean Amans Biron se fait un devoir d'amener son prisonnier jusqu'au quartier général français, et ce, malgré ses deux blessures (au cours de la charge, sa cuisse droite a été entaillée d'un coup de sabre et son bras gauche percé d'une balle). Voilà un haut fait d'armes qui aurait dû permettre à Biron d'accéder à la célébrité. Cependant, il n'en fut rien, l'histoire ayant principalement attribué la capture de Zach à Riche, du 2 e de cavalerie. Quelle injustice à l'égard de Biron ! Car, contrairement à l'épisode d'Arcole, il existe des éléments bien concrets permettant d'établir le rôle joué par Biron, éléments que nous exposerons dans un instant. Pour l'heure, retournons à la bataille de Marengo qui est sur le point de s'achever. Après la dislocation de la colonne des grenadiers de Lattermann et la perte de leur commandant en chef, les Autrichiens sentent le vent tourner et la stupeur envahit bientôt leurs rangs. Les Français, conscients que la victoire est à leur portée, produisent un dernier effort. Kellermann, décidément infatigable, s'élance maintenant sur les dragons de Lichtenstein qu'il culbute et sabre. De son côté, Lannes, en lion indomptable qu'il est, exécute une formidable poussée sur le centre autrichien. Les grenadiers de la garde consulaire ne sont pas en reste, entraînant avec eux les hommes de Carra-Saint-Cyr dans la prise de Castel-Ceriolo. Sur tout le front, les Français, portés par un enthousiasme difficilement descriptible, vont à la rencontre des Autrichiens au pas de charge. Chez l'ennemi, la panique gagne, et chacun ne pense plus qu'à s'enfuir en repassant les ponts de la Bormida. Seuls les grenadiers de Weidenfeld résistent encore un moment, juste le temps de couvrir la retraite d'O'Reilly. Les cavaliers autrichiens essaient vainement de ralentir l'avance des Français par l'exécution de quelques charges, mais ils sont immanquablement ramenés par les grenadiers à cheval de la garde consulaire conduits par Bessières et Beauharnais. Alerté par le fracas de la bataille, Mélas est retourné à Marengo. Il ne peut que constater le désastre et se retrouve au désespoir. La défaite est totale du côté autrichien. L'ennemi a perdu quelques 12.000 hommes (8.000 morts ou blessés et 4.000 prisonniers), ainsi que nombre de bagages et de pièces d'artillerie. Chez les Français, on regrette 6.000 tués ou blessés, dont Biron qui ira passer sa convalescence à Turin. Parmi les pertes françaises, l'armée pleurera, bien sûr, Desaix et le preux Champeaux.

Revenons maintenant à ces éléments dont nous parlions plus haut et qui viennent attester de la capture de Zach par Jean Amans Biron.

Nous avons, tout d'abord, un tableau : celui que Louis-François Lejeune réalisa sur la bataille de Marengo. Sur cette œuvre, aux multiples détails, on peut nettement remarquer le général Zach entouré par trois cavaliers français. L'un d'eux est un dragon, il est présenté de dos et il tient dans sa main gauche les rênes du cheval de Zach ! Le lecteur rétorquera qu'un tableau n'est pas une preuve. Nous acquiescerions volontiers à cette remarque si l'auteur de cette œuvre était tout autre que Lejeune. La personne même du peintre a, ici, une importance capitale, car contrairement à la plupart des peintres de l'épopée napoléonienne, Lejeune était un témoin privilégié des scènes qu'il peignait. Ainsi, il était bel et bien présent à la bataille de Marengo, en tant que capitaine du génie attaché à l'état-major du général Berthier, et c'est le lendemain même de la bataille qu'il dressa le croquis de tout ce qu'il avait vu. De sorte que ses peintures doivent être considérées non pas comme des œuvres d'imagination, mais comme de véritables documents historiques.


Bataille de Marengo par Lejeune

Autre élément en faveur de Biron : son brevet. Signé par le 1er Consul et le ministre de la guerre, le quatre pluviôse de l'an onze, ce brevet fait état de la délivrance d'un fusil d'honneur (privilège rare) au citoyen Biron, en récompense d'un haut fait d'armes réalisé par ce dernier durant la bataille de Marengo. Nous reproduisons ci-après l'intégralité du texte de ce brevet :

Brevet d'Honneur de Biron

« Brevet d'Honneur

Pour le Citoyen Biron, Sapeur au Premier Régiment de Dragons

Bonaparte, premier Consul de la République, d'après le compte qui lui a été rendu de la conduite distinguée et de la bravoure éclatante du Citoyen Amans Biron, Sapeur au 1er Régiment de Dragons, à l'affaire de Marengo où il se battit avec le chef d'un bataillon hongrois, après l'avoir blessé à la tête de ses grenadiers, le fit prisonnier et le conduisit au Quartier Général.

Le Citoyen Biron était alors Dragon.

Lui décerne, à titre de récompense nationale, un fusil d'honneur.

Il jouira des prérogatives attachées à ladite récompense par l'arrêté du 4 Nivôse an 8.

Donné à Paris le Quatre Pluviôse an Onze de la République Française. »

A la lecture de ce texte, on sera surpris de ne trouver aucune référence au général Zach. On ne parle, en effet, que d'un chef de bataillon hongrois. Pourquoi ? Peut-être parce qu'ayant déjà attribué le mérite de la capture du général Zach au cavalier Riche (et il est vrai que Riche participa à la reddition de Zach ; sur le tableau de Lejeune, c'est lui que l'on voit saisir le général autrichien à la gorge), il n'était plus guère possible d'en faire bénéficier quelqu'un d'autre. Nous pouvons également imaginer quelque méprise de la part du rédacteur du brevet, personne n'étant infaillible. Toujours est-il que ce brevet constitue une forte présomption, laquelle donne assurément du poids à notre dossier.

Resté fidèle au 1er de dragons, Jean Amans Biron passe dans la compagnie d'élite du 1er escadron. Il y restera jusqu'en 1802, date à laquelle il est mis en congé pour une durée indéterminée, avec demi-solde.

La Légion d'Honneur de Biron

Bien que la carrière militaire de Jean Amans soit mise entre parenthèses, ses états de service ne sont pas pour autant oubliés. Lorsque la Légion d'Honneur est créée, il est l'un des premiers à recevoir la décoration, et sera même le premier légionnaire du département de l'Aveyron, à la grande fierté des habitants Du Monastère.

Un homme comme Biron ne pouvant rester inemployé, sa réintégration dans l'armée ne se fait pas attendre.

On le retrouve notamment en Espagne, où il sert dans une tout autre arme : la gendarmerie. Affecté au 4e escadron, sa tâche consiste à assurer la sécurité au pays basque, veillant tout particulièrement sur la route allant d'Irun à Tolosa. Mais, très vite, les gendarmes doivent faire face aux guérilleros. Confronté à cette sale guerre, le 4e escadron trouve néanmoins le moyen de se couvrir de gloire, comme lors de cette action héroïque qui voit s'opposer, pendant plusieurs heures, 22 gendarmes à quelques 500 rebelles. Pendant son séjour de l'autre côté des Pyrénées, Jean Amans Biron affrontera mille périls et aura souvent à faire le coup de feu. C'est au cours d'un de ces combats mémorables que deux branches de sa Légion d'Honneur se détachent sous le coup d'un sabre ennemi.

Après quatorze campagnes, et vingt-trois années passées dans l'armée, Jean Amans Biron est enfin admis à la retraite, le 11 juillet 1814. Une place lui est même proposée à l'Hôtel des Invalides, offre qu'il déclinera pour aller rejoindre la terre de ses ancêtres, car un Aveyronnais n'oublie jamais sa chère patrie. De retour au pays, et à la vie civile, il trouve un emploi en tant que régisseur du domaine de Puech-Mourguiol, propriété appartenant au général Béteille. Puis, le 12 juin 1825, il convole en justes noces avec Marie Anne Constans (dans son acte de mariage, établi Au Monastère, on ne manque bien évidemment pas de faire mention de sa légion d'honneur).

Acte de Mariage de Biron

De leur union naîtra Joseph Amans Biron, venu au monde en l'année 1826. C'est à son fils unique que Jean Amans confie ses souvenirs les plus épiques. Et chaque fois que le vieux grognard fait surgir de sa mémoire telle charge héroïque, ou tel combat singulier, on peut lire dans les yeux du petit Joseph une fierté qu'il ne lui est guère possible de dissimuler.

Arrivé à l'âge de 71 ans, Jean Amans Biron s'éteint, le 1er décembre 1841. Avec lui s'envole une part de l'épopée napoléonienne. Reste cependant des narrations que chaque héritier Biron se fera un devoir de transmettre à sa descendance. Le legs est d'ampleur, mais pas un seul mot ne sera omis, de manière à ce que le dragon, ce héros jusqu'alors anonyme, ne puisse jamais tomber dans l'oubli.

Jean Amans Biron, nous saluons aujourd'hui ta mémoire et te reconnaissons comme un brave parmi les braves. Les ailes de la gloire te recouvrent comme, jadis, ton manteau blanc de dragon. Toi qui n'étais que bravoure, puisse l'Histoire, avec un grand « H », se rappeler de ton nom et t'honorer comme tu le mérites.

Pascal Cazottes, FINS

 

RÉAGISSEZ À L'ARTICLE...

 

 

 

Retour à la rubrique:

LES HÉROS DE LA GRANDE ARMÉE