LE FIGARO MAGAZINE
DU SAMEDI 2 DECEMBRE 2000
EDITION INTERNATIONALE



BEN WEIDER - LE CANADIEN QUI MUSCLE L'HISTOIRE

Par jean-Louis Tremblais

 

C'est Ben Weider qui a popularisé la thèse de l'empoisonnement de Napoléon. Pourtant, rien ne prédestinait ce businessman canadien, pionnier du culturisme et découvreur d'Arnold Schwarzenegger, à faire jeu égal avec les meilleurs historiens.


Ben Weider dans son bureau de Montréal:
encombré de reliques, le lieu est dédié à l'Empereur

Portrait

La scène se passe sur l'île de Sainte-Hélène. Pas celle de l'océan Atlantique. L'autre: celle du fleuve Saint-Laurent, non loin de Montréal. Nous sommes le 12 octobre. Au son de la musique militaire, tandis que le personnel sert un vin Cuvée Napoléon aux invités, le businessman canadien Ben Weider, 77 ans, reçoit la médaille de chevalier de la Légion d'honneur des mains de l'ambassadeur de France. Dans son allocution, le diplomate rend hommage au "spécialiste éminent de l'histoire napoléonienne". Le récipiendaire ne cache pas son émotion:

"C'est comme si Napoléon était là en personne, et qu'il me disait en me pinçant l'oreille: Mon cher Ben, je suis fier de vous."

Pour ce fou de l'Empereur, ce n'est pas tout à fait Austerlitz mais c'est tout de même déjà un peu Arcole. La France, cette grande ingrate, daigne enfin récompenser l'infatigable serviteur de la cause napoléonienne. Il était temps. Sans Ben Weider, tout le débat historique sur la mort de Napoléon n'aurait jamais eu lieu.

Un best-seller vendu à 1 million d'exemplaires

Voilà plus de quarante ans que ce Montréalais, auteur de plusieurs ouvrages et président fondateur de la Société napoléonienne internationale, mène l'enquête, Pour lui, aucun doute n'est possible: Napoléon est mort empoisonné à l'arsenic et non d'un cancer de l'estomac, comme le soutient l'immense majorité des historiens.

Pour en fournir les preuves, il ne laisse rien au hasard: recoupements des témoignages captés sur le vif par les proches de l'Empereur à Sainte-Hélène, examen des rapports d'autopsie effectués par les médecins légistes, étude minutieuse des antécédents familiaux de la famille Bonaparte, etc. Surtout, il soumet plusieurs mèches de cheveux prélevées lors de son exil aux meilleurs toxicologues (au laboratoire nucléaire de Harwell, en Grande-Bretagne, et aux spécialistes du FBI américain à deux reprises: en 1995 et en 2000). À chaque fois, les experts trouveront dans les cheveux impériaux "une quantité d'arsenic significative de l'empoisonnement" (lettre adressée le 28 août 1995 à Ben Weider par le FBI).

Ses révélations font fureur. Il les publie dans un livre: Qui a tué Napoléon? Un best-seller traduit en quarante-quatre langues et vendu à un million d'exemplaires dans le monde. Seule la France le boude: cette douairière guindée le prend de haut. Dans les salons, le dédain le dispute au mépris. Car Ben Weider n'appartient pas au sérail universitaire. Trop atypique. Primo, il bouscule les idées reçues et menace les monopoles établis, ce qui est une faute. Secundo, il n'est pas membre de la Sorbonne ni de l'Institut, ce qui est une tare. Il a beau faire valoir ses doctorats honoris causa des universités de Floride et de Montréal, les Français le persiflent. Tertio, Ben Weider est un homme d'affaires qui a réussi. Suprême affront. Et devinez un peu dans quel secteur? Le sport. Un comble!


Son livre a été traduit en
quarante-quatre langues!

 

 

De fait, Ben Weider est un curieux personnage. À multiples facettes. Comme son héros, il est à la tête d'un empire. L'empire du muscle. C'est comme ça qu'il a bâti sa fortune. Pendant longtemps, le nom de Weider s'est confondu avec les appareils de torture des salles de musculation. Car le Canadien est le pionnier du culturisme: dès 1945, il fonde la FIC (Fédération internationale des culturistes), qui regroupe 171 pays. Une intuition formidable.

 

"L'idée nous est venue avant la guerre", explique Ben Weider. "Mon frère Joe était lutteur. Moi, je faisais de la boxe. On possédait les techniques mais on perdait tous les combats. On a fini par comprendre pourquoi: nous étions trop maigrichons. On manquait de force. Tout simplement. Le seul moyen pour y remédier, c'était la culture physique. Nous avons commencé à nous entraîner. La métamorphose ! Ensuite, on a acheté nos premières haltères à crédit pour sept dollars à une époque où on en gagnait deux par semaine (notre père était ouvrier). De fil en aiguille, c'est devenu notre business."

Un business juteux. Le groupe Weider (coté à la Bourse de New York) réalise aujourd'hui 800 millions de dollars de chiffre d'affaires et emploie 2 500 personnes. Et encore: les frères Weider ont vendu leur société d'équipement sportif (appareils de musculation) en 1994 - pour la modique somme de 270 millions de dollars - , afin de se concentrer sur deux domaines porteurs: l'édition de revues spécialisées dans le sport et la production de suppléments alimentaires pour sportifs (protéines, vitamines, créatine, testostérone, etc.). Actuellement, Weider Publications contrôle huit magazines (dont le seul Muscle & Fitness totalise 7 millions de lecteurs chaque mois). Quant à la société Weider Nutrition, elle dispose d'une usine utramoderne à Salt Lake City (États-Unis) et commercialise ses produits dans 60 000 points de vente (répartis dans 85 pays).

"Mais ce n'est pas le principal", tempère Ben Weider. "Notre plus belle réussite, c'est d'avoir popularisé le culturisme. À cet égard, Arnold Schwarzenegger a été notre meilleur ambassadeur. Nous l'avons découvert en Autriche, au début des années 60. Mon frère l'a fait venir aux États-Unis. Il lui donnait 250 dollars par semaine, le gîte et le couvert. En contrepartie, Arnold devait s'entraîner sérieusement et développer son anatomie. Par la suite, nous lui avons fait rencontrer des producteurs de cinéma. Vous avez vu le résultat!"

L'homme qui a lancé Schwarzenegger

La taille svelte, Ben Weider continue à prendre ses "quarante vitamines" par jour et à pousser de la fonte quatre fois par semaine. Quand son emploi du temps le permet. Car le millionnaire est toujours entre deux avions.

"Actuellement", raconte-t-il, "je me rends fréquemment en Suisse. Après un demi-siècle d'efforts, j'ai enfin obtenu en 1998 que le culturisme soit reconnu officiellement par le CIO (comité international olympique) et j'espère que ce sera un sport de démonstration aux Jeux olympiques de 2004."


Arnold Schwarzenegger
et Ben Weider:
l'élève et la maître

 

Autre aspect de sa vie, le mécénat. À ce jour, il a équipé plus de deux cents salles de sport dans le monde: de la Russie à l'archevêché de Montréal ("J'ai dit à mon ami le cardinal Turcotte que ses prêtres avaient mauvaise mine et qu'ils devraient faire de l'exercice !") en passant par Tel-Aviv et les territoires occupés ... Son mécénat n'est pas une simple lubie. Il répond à un objectif précis:

 

 "Souvenez-vous du rapprochement entre la Chine populaire et les États-Unis, à l'époque de Richard Nixon. Tout a commencé par des rencontres de tennis de table. Si le ping-pong a contribué à rapprocher les peuples, le body-building peut faire de même."

Moyennant quoi Ben Weider est amené à rencontrer le gratin de la planète. Chez lui, des photos souvenirs soigneusement encadrées témoignent de ses relations: on peut le voir avec Yasser Arafat, avec Moshe Dayan, Avec Adballah de Jordanie, avec Ronald Reagan, etc. Éclectique. D'aucuns lui prêtent un rôle de missi dominici dans le conflit israélo-arabe (ce qu'il ne nous a pas confirmé). Seule certitude: en 1984, il figurait dans la liste des personnalités susceptibles de recevoir le prix Nobel de la paix! Mais cette hyperactivité ne lui fait jamais oublier Napoléon, une obsession léguée par son père:

Mon père était un Juif originaire de Pologne. Il m'a toujours dit que c'était Napoléon qui avait accordé l'émancipation aux Juifs et que, sans lui, l'Holocauste n'aurait pas eu lieu au XXe siècle mais dès le XIXe siècle. Il fut aussi le premier à penser créer un État d'Israël pendant la campagne de Syrie. En honorant ce geste - qui incarne pour moi la devise 'Liberté, Égalité, Fraternité' - j'honore aussi la mémoire de mon père."

 


Dans sa collection,
le bicorne de la
campagne de Russie

Ben Weider possède une collection unique au monde

À force d'acquérir des reliques dans les salles de vente, Ben Weider détient l'une des plus importantes collections privées d'objets napoléoniens au monde. Si l'heureux propriétaire refuse de parler chiffres, on peut néanmoins citer quelques-unes des pièces uniques qui décorent ses appartements: le bicorne porté par l'Empereur pendant la campagne de Russie, un portrait réalisé par David, plusieurs miniatures sur ivoire réalisées par Isabey, le cartonnier utilisé au château de Malmaison, bottes et chemises ayant appartenu au grand homme, documents, journaux, lettres, mèches de cheveux (de l'Aigle et de l'Aiglon), etc.

"Je me battrai jusqu'au bout de mes forces pour exaucer le voeu de Napoléon: 'Je souhaite que la cause de ma mort soit connue'. "Je suis prêt à tout", affirme-t-il. "Y compris à demander l'exhumation de l'Empereur (si cela devait apporter des preuves définitives de l'empoisonnement). Croyez-moi, il y aura du nouveau en 2001 sur cette affaire: ce sera l'année Napoléon".

Messieurs les Anglais, tirez les premiers!