La thèse souvent soutenue d’une responsabilité partagée dans la rupture de la paix d’Amiens ne résiste pas à un examen sérieux. La reprise de la guerre résulte de la seule volonté délibérée du cabinet anglais. Napoléon n’a que des désavantages à faire la guerre. Serait-il bête au point de jouer sur un champ de bataille le sort d’une France convalescente, enfin apaisée, jouissant d’institutions stables, derrière des frontières enfin sûres ? La refondation du pays, déjà très avancée, est loin d’être achevée. Elle réclame sa présence assidue à Paris et ne peut que souffrir d’absences prolongées sur les champs de bataille. Il a déjà fait connaître à ses ennemis potentiels que sa seule et unique ambition était le développement et la prospérité de la France, et que toute sa politique de défense était exclusivement défensive, sans aucun esprit de conquête. S’entretenant avec l’ambassadeur russe Markov, il lui déclare, en martelant ses mots : « C’est avec horreur que je fais la guerre ! ». Du côté britannique, par contre, il existe deux raisons majeures d’hostilités. La France nouvelle issue de la Révolution représente un exemple démocratique contagieux pour l’ensemble des monarchies absolues régnantes. Pour l’Angleterre, en outre, elle constitue le principal obstacle à son ambition hégémonique mondiale. L’ambassadeur de Russie à Londres en 1803, Woronzov, a laissé un témoignage sans équivoque en ce sens : « Le système du cabinet anglais sera toujours d’anéantir la France comme son unique rivale, et de régner après, despotiquement, sur l’univers entier ». La propagande de Londres pour faire endosser à la France la responsabilité du retour de la guerre ne repose que sur des arguties fallacieuses. Le maintien de la paix tient essentiellement au respect des clauses du traité d’Amiens qui l’a restaurée en 1802. Le gouvernement britannique trouve toutes sortes de prétextes pour ne pas tenir ses engagements, en particulier l’évacuation de Malte qui aurait dû se produire en septembre 1802. Au début de 1803, elle ne manifeste toujours pas de signes de départ. De son côté, la France a pourtant évacué les ports napolitains, clause liée au retrait anglais de Malte. Lorsque Napoléon en fait la remarque au cabinet anglais, ce dernier tente de se justifier en lui reprochant le rattachement du Piémont et le maintien de troupes en Hollande. Mais le Piémont est devenu français à la demande de ses représentants. Et les deux questions n’ont absolument rien à voir avec le traité d’Amiens. En quoi le Piémont français peut-il présenter une menace militaire pour l’Angleterre ? La présence des troupes françaises en Hollande est légitime sur un territoire concédé par un traité international, celui de Lunéville, indépendant de celui d’Amiens. Habituée à dominer, l’Angleterre voudrait tout simplement dicter à la France sa politique étrangère. Si encore elle montrait un minimum de courtoisie ! Napoléon est au contraire victime d’une ignoble campagne de presse le traînant dans la boue. A Londres, on humilie ouvertement la France nouvelle. On fait au comte d’Artois l’honneur de passer en revue un régiment anglais. Le prince de Galles offre un dîner à l’ambassadeur de France, le général Andreossy, et y invite le duc d’Orléans, futur Louis-Philippe, arborant le cordon bleu royal. Est-ce là le comportement d’un gouvernement aspirant à la paix ? Trop c’est trop ! Le 18 février 1803 Napoléon convoque lord Whitworth, l’ambassadeur britannique, pour une mise au point. Il brûle depuis longtemps de dire son fait à ce diplomate plein d’arrogance qui ne fait aucun effort pour cacher son mépris pour la France. Il somme très fermement l’Angleterre de tenir ses engagements et de mettre un terme à ses attaques abjectes contre sa personne. La réaction du cabinet britannique est de demander au Parlement le 8 mars des crédits militaires supplémentaires. L’Angleterre a donc déjà décidé de faire la guerre à la France… Le 13 mars, Napoléon adresse une dernière objurgation personnelle à lord Whitworth : « Ainsi, les Anglais veulent la guerre ! (…) Malheur à ceux qui ne respectent pas les traités ! Ils seront responsables devant toute l’Europe ». Le 26 avril, l’ambassadeur anglais propose à Talleyrand un marché incroyable, visiblement conçu pour être rejeté, d’autant plus qu’il est présenté sous forme d’ultimatum expirant sept jours plus tard. L’Angleterre offre de conserver Malte pendant dix ans, et l’île voisine de Lampedusa pour toujours, cependant que la France évacuerait la Hollande et la Belgique. Quel méprisant culot ! Désireux de laisser à la paix une dernière chance, Napoléon réprime sa tentation de rompre immédiatement et charge Talleyrand de poursuivre les pourparlers. Leur échec est total. Le cabinet anglais ne veut absolument rien changer à ses exigences exorbitantes. Talleyrand fait part à Napoléon de sa conviction que l’Angleterre se trouve déjà en état de guerre contre la France. Malgré cela, l’Empereur le charge sans illusions d’une ultime tentative de sauver la paix en concédant de neutraliser Malte, remise à une puissance garante du traité d’Amiens. Lord Whitworth lui oppose une dédaigneuse fin de non recevoir… La paix a vécu ! Un bras de fer s’engage alors. Le 12 mai 1803, l’ambassadeur anglais regagne son pays. Le lendemain, l’Angleterre confirme sa volonté de garder Malte pendant dix ans. Pour montrer sa détermination, Napoléon fait alors occuper Otrante, Brindisi et Tarente par Gouvion-Saint-Cyr. Le 17 mai, sans déclaration de guerre, le gouvernement britannique du belliciste Pitt fait saisir tous les navires français et hollandais se trouvant dans les parages de la Grande-Bretagne. Il s’agit là d’une agression ouverte. Le masque tombe ! Napoléon réplique le 22 mai en ordonnant d’arrêter tous les sujets britanniques se trouvant en France et dans nos possessions. Le lendemain, Pitt déclare officiellement la guerre à la France, une guerre totale qui ne s’achèvera que le 18 juin 1815 à Waterloo. L’Angleterre met à profit sa supériorité maritime pour porter ses premiers coups dans les colonies françaises. Sainte-Lucie et Tobago, Saint-Pierre-et-Miquelon, les comptoirs de l’Inde, sont immédiatement occupés. La France riposte en s’emparant du Hanovre, propriété personnelle du roi d’Angleterre George III. Elle s’assure ainsi le contrôle des estuaires de la Weser et de l’Elbe, portes d’entrée des marchandises anglaises en Allemagne, début d’une guerre économique qui ne cessera de s’intensifier. La guerre sera également clandestine et terroriste. Le gouvernement anglais ne reculera devant aucun moyen pour abattre Napoléon, y compris par le crime. Il n’éprouvera aucun scrupule à engager des tueurs à gages ou des fanatiques. N’a-t-il pas déjà été pris la main dans le sac à l’occasion de la conjuration Cadoudal en 1802 ? Quelle est la politique de défense de Napoléon dans cette guerre imposée ? Il lui faut d’abord prévenir une nouvelle coalition en Europe. En Russie, la France n’est guère en odeur de sainteté. L’ambassadeur du tsar, Markov, lui est ouvertement hostile. Mais pour l’instant, la Russie, isolée, ne peut que se tenir tranquille. On sait cependant que des agents britanniques et des traîtres français sont déjà à pied d’œuvre à la cour de Saint-Pétersbourg. Avec la Prusse, les relations sont momentanément bonnes. Duroc, ambassadeur à Berlin, fait du bon travail. Pour consolider ces bonnes dispositions, on offre au roi Frédéric-Guillaume le Hanovre pris aux Anglais. Il refuse le cadeau, de crainte de se brouiller avec Londres. Mais il reste favorable à la France. Le rapprochement franco-prussien neutralise cependant l’Autriche qui attend l’heure de la revanche de ses défaites en Italie et en Allemagne. Derrière son glacis protecteur, la frontière de l’est est en sécurité pour un certain temps. Napoléon a donc les mains libres face à l’Angleterre, mais il est conscient que cette situation ne saurait durer longtemps. Aussi, lui faut-il battre l’armée anglaise avant que le cabinet britannique ne parvienne à former une troisième coalition. Il ne retient pas l’hypothèse d’un débarquement anglais en France, que sa supériorité militaire et sa réputation d’invincibilité rendent très improbable. Il ne lui reste donc que la solution de livrer bataille en Angleterre même, en devançant l’offensive diplomatique anglaise à l’est. Le temps joue contre lui. Toutes affaires cessantes, il se consacre à ce projet audacieux, exigeant de longs préparatifs maritimes. Pour compenser son infériorité navale écrasante, Napoléon obtient le concours, d’abord de la marine hollandaise puis, en janvier 1805, de la flotte espagnole. Le Portugal se déclare neutre.On met en chantier dans tous les ports, y compris fluviaux, une flottille de 2000 embarcations à fond plat et armées, capables de transporter une armée de 150 000 hommes, 450 canons et 11 000 chevaux. Tous ces moyens se concentrent progressivement tout autour de Boulogne, d’où l’appellation de camp de Boulogne, que l’Empereur visite fréquemment pour s’assurer que tout se met bien en place. A l’automne 1804, l’armée française est enfin prête. Elle prendra bientôt le nom de Grande Armée. Il n’y a plus de temps à perdre… III- L'OCCASION PERDUE DU CAMP DE
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Amiral Villeneuve |
Amiral Nelson |
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Se sentant déshonoré par sa mise à l’écart, le neurasthénique Villeneuve perd alors la tête et décide d’appareiller le 20 octobre. Le 21 à l’aube, il rencontre la flotte de Nelson au large du cap Trafalgar. La bataille s’engage en fin de matinée. Resserrant sa ligne sans idée tactique bien définie, Villeneuve se contente d’ordonner que « tout capitaine qui ne serait pas dans le feu ne serait pas à son poste ». Fière mais insuffisante incantation ! L’affrontement fait rage jusqu’à 18 heures.
Villeneuve dispose de 33 vaisseaux (18 français et 15 espagnols) et 6 frégates, portant 2856 canons. Nelson commande 27 vaisseaux et 6 frégates, armés de 2314 canons. Cette légère supériorité de l’escadre franco-espagnole, et l’incontestable bravoure de ses marins, ne peuvent rien contre le professionnalisme supérieur des équipages anglais, et surtout le génie de Nelson, qui trouve dans la mort une gloire éternelle en sauvant l’Angleterre.
Isolé et très mal en point, Villeneuve baisse pavillon en milieu d’après-midi. Lui succédant au commandement, Gravina trouve la mort à son poste peu après, ainsi que le contre-amiral Magon. Le désastre est consommé vers 18 heures.
La disproportion des pertes mesure l’ampleur de la défaite. Côté franco-espagnol on déplore 4408 tués, 2549 blessés, plus de 7000 prisonniers. A l’exception d’un bâtiment qui parvient à regagner Cadix, tous les autres sont détruits ou capturés. Côté anglais, on dénombre 449 tués, 1241 blessés et des pertes navales minimes, compensées par les prises.
Le malheureux Villeneuve sera libéré par les Anglais en avril 1806 mais, désespéré, mettra fin à ses jours peu après dans une auberge de Rennes.
Les conséquences de Trafalgar sont catastrophiques. Napoléon ne retrouvera plus jamais la possibilité de réduire par les armes l’Angleterre, foyer de l’hostilité à la France.
Trafalgar a, en fait, déjà scellé son destin.
Pour l’heure, les déboires maritimes de la France ont laissé à ses ennemis le temps de se rassembler.
Rappelons que la première coalition a dressé en 1793 contre la France de la Révolution, l’Autriche, la Russie, la Prusse, l’Angleterre, la Hollande, la Sardaigne, Naples et l’Espagne.
La deuxième a opposé à la France du Directoire en 1798, l’Angleterre, l’Autriche, la Russie et Naples. Pendant les préparatifs d’invasion de l’Angleterre, la diplomatie française se montre très active pour gagner du temps et maintenir le plus longtemps possible les cours européennes en dehors du conflit franco-anglais.
Le 2 janvier 1805, Napoléon propose une ultime fois à George III l’ouverture de négociations de paix. Il persiste à vouloir montrer qu’il n’est pas un fauteur de guerre. Peine perdue une fois encore. Nous avons la confirmation que la paix ne fait pas l’affaire du cabinet britannique tout à ses visées hégémoniques, d’autant plus qu’il sent la bataille diplomatique tourner à son avantage.
Travaillée par les agents britanniques et influencée par les haineux émigrés français traîtres à leur pays, la cour de Saint-Pétersbourg se rapproche, en effet, insensiblement de l’Angleterre.
Le 11 avril 1805, l’Angleterre et la Russie signent un traité d’alliance ne visant rien moins que l’évacuation de l’Italie, le rétablissement du roi de Sardaigne en Piémont, l’indépendance de la Hollande et de la Suisse, et l’évacuation du Hanovre. C’est vouloir porter un coup fatal au glacis protecteur de la France.
L’Angleterre se montre très généreuse envers les coalisés. Elle s’engage à verser 1 million 250 000 livres sterling par tranche de 100 000 soldats russes. La guerre par procuration de l’Angleterre commence.
Ayant officiellement reconnu l’Empire français, l’Autriche se montre d’abord réticente aux avances britanniques. Puis elle prête une oreille complaisante aux insinuations mensongères anglo-russes concernant sa sécurité soi-disant menacée par la forte présence française en Italie. Elle saute sur ce prétexte fallacieux pour rejoindre la coalition le 9 août. Elle ne va pas tarder à se mordre les doigts de cette grossière manipulation, car elle en sera la principale victime. La Suède rejoindra la coalition le 30 octobre.
A la cour prussienne se développe une délirante francophobie, animée par l’influente reine Louise, à la tête d’un puissant parti pro russe attendant son heure. Notre habile ambassadeur Duroc parvient difficilement à maintenir dans la neutralité l’indécis roi de Prusse Frédéric-Guillaume, qui se prépare cependant à une inquiétante médiation armée.
Lorsque, peu après l’entrée de l’Autriche dans la coalition, Napoléon apprend au camp de Boulogne que Villeneuve est encore enfermé dans Cadix et Ganteaume à Brest, il reçoit une douche froide. Une évidence stratégique s’impose à lui : il n’a plus le temps d’envahir l’Angleterre avant que les Austro-Russes ne tombent sur le dos de la France. A cause de l’incurie des amiraux, la flotte anglaise, sans même encore avoir donné, a déjà permis au cabinet britannique de gagner la course diplomatique qui sauve l’Angleterre.
Départ du camp de Boulogne |
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Pour parer au plus pressé, Napoléon doit suspendre le projet de descente en Angleterre et faire face immédiatement au danger pressant venant de l’est.
En quelques jours seulement, il monte un nouveau plan de campagne basculant le camp de Boulogne sur l’Allemagne. Comme à l’accoutumée, la vitesse d’exécution en constitue le trait dominant. Face à l’écrasante supériorité numérique des coalisés, il lui faut, selon sa méthode habituelle, surprendre l’ennemi et surtout battre successivement les Autrichiens et les Russes, avant qu’ils n’opèrent leur jonction. De surcroît, il évite ainsi de faire la guerre sur le territoire national, souci constant de Napoléon.
Le dispositif des coalisés est impressionnant :
- Sur le théâtre allemand : 40 000 Russes, Suédois et Anglais au Hanovre, 180 000 Austro-Russes sur le Danube (les deux armées autrichiennes de Mack et de l’archiduc Ferdinand, suivies de l’armée russe de Koutousov). D’autres armées russes sont en route pour renforcer le dispositif.
- Sur le théâtre italien : 142 000 Autrichiens de l’archiduc Charles en Italie du nord et 30 000 Anglo-Russes à Naples.
- A la charnière de l’Allemagne et de l’Italie, les 53 000 hommes de l’archiduc Jean.
Le dispositif français s’articule comme suit :
- 25 000 hommes sont laissés à Boulogne.
- Le 1 er Corps de Bernadotte se porte du Hanovre en Bavière.
- Le 2 ème Corps de Marmont en fait de même de Hollande.
- De Boulogne, les Corps de Davout (3 ème), Soult (4 ème), Lannes (5 ème), Ney (6 ème), Augereau (7 ème), et la Garde Impériale, s’ébranlent à marches forcées vers le Danube.
Au total 160 000 hommes à opposer à quelques 250 000 Austro-Russes, fort heureusement encore dispersés. A noter que 30 000 étrangers servent déjà dans l’armée française : Italiens, Belges, Hollandais, Suisses, Irlandais et même Syriens…
En Italie, Masséna et ses 50 000 hommes doivent tenir en respect l’armée de l’archiduc Charles.
Ce déferlement torrentiel d’unités françaises en direction de l’Allemagne applique une planification minutieuse des mouvements et des itinéraires. Napoléon en a arrêté chaque détail avec Daru, son incomparable administrateur général des armées. Il connaît par cœur l’itinéraire de chaque unité et il lui arrive en cours de route de remettre sur le bon chemin quelque régiment égaré. L’allure est si rapide que l’intendance peine à suivre. La Grande Armée endure une épreuve physique surhumaine, mais elle est animée d’un moral d’acier. « C’est pour épargner le sang de mes soldats que je leur fais endurer tant de fatigues », affirme l’Empereur.
L’administrateur des Armées Daru |
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Toujours conforme à sa règle première, le plan de l’Empereur est simple :
- opérer une diversion en Bade, au sud, pour conforter l’ennemi dans son attente de voir surgir l’armée française par la Forêt Noire, ligne d’opération logique.
- déboucher en force au nord du Danube, loin vers l’est.
- se rebattre au sud pour enfermer l’ennemi dans la nasse ainsi créée.
Pourtant habitués à le combattre, les Autrichiens vont se conformer docilement à ce que Napoléon attend d’eux.
Pour donner le change, l’Empereur rentre à Paris au lieu de suivre les armées.
Mack envahit la Bavière, alliée de la France, le 13 septembre 1805, plus tôt qu’attendu. Il ne fait ainsi que favoriser le plan français. Il s’empare un peu plus tard de Munich et poursuit son avance sur Ulm. C’est exactement ce que l’on attend de lui.
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Général Mack |
Fin septembre, Napoléon rejoint les armées parvenues au Rhin dans les délais record prévus. Le 30 septembre, avant de quitter le sol de la Patrie, il leur adresse la proclamation suivante : « Soldats, la guerre de la troisième coalition est commencée. Vous avez dû accourir à marches forcées à la défense de nos frontières. Nous ne ferons plus de paix sans garanties. Notre générosité ne trompera plus notre politique. Soldats, votre Empereur est au milieu de vous (…)».
La Grande Armée franchit le Rhin à Mannheim, Durbach et Kehl entre le 30 septembre et le 2 octobre, et fond sur les objectifs prévus, toujours à marches forcées. Dès le 7 octobre, le gros de l’armée se rabat au sud en franchissant le Danube à Donauworth, à une centaine de kilomètres à l’est d’Ulm.
Le 10 octobre elle occupe le verrou d’Augsbourg plus au sud. Tous les ponts du Danube entre Donauworth et Ulm sont entre les mains des Français, sauf celui d’Elchingen à 7 Km d’Ulm. Les routes de Vienne et de Munich sont coupées. L’armée de Mack est encerclée. Elle tente une timide percée puis se réfugie dans Ulm. L’armée russe de Koutousov ne peut plus se joindre à elle
Napoléon harangue les troupes avant l’attaque d’Augsbourg le 10 octobre |
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Le 14 octobre, repassant le Danube pour couper la retraite de Mack par la rive nord, Ney remporte une brillante victoire à Elchingen, qui lui vaudra son titre de duc d’Elchingen.
Ney repasse le pont d’Elchingen le 15 octobre… |
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et s’empare de la localité |
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Avant que la nasse ne soit hermétiquement fermée, l’archiduc Ferdinand réussit à s’enfuir avec 20 000 hommes vers la Bohème. La cavalerie de Murat le rattrape et fait 12 000 prisonniers, dont 7 généraux et le trésor de l’armée.
Enfermé dans Ulm, Mack tente une ultime et coûteuse sortie le 16 octobre, en vain. Le 20 octobre, sans aucun espoir d’être secouru par l’armée russe qui se replie vers le nord, Mack capitule sans conditions.
La reddition donne lieu à une scène digne d’un triomphe antique : 27000 prisonniers autrichiens, dont 18 généraux, défilent devant l’Empereur pendant cinq heures, jetant à ses pieds leurs armes et leurs drapeaux, au nombre de 40. Le butin comprend également 60 canons attelés. 3000 blessés n’ont pu participer à cette parade surréaliste.
Reddition de Mack à Ulm le 20 octobre |
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Fait remarquable, en défilant, beaucoup de prisonniers crient « vive l’Empereur !» lorsqu’ils arrivent à sa hauteur. Même dans l’armée autrichienne, Napoléon passe pour un libérateur auprès des simples soldats !
Un colonel autrichien s’étonne de le voir « aussi crotté et fatigué que le dernier des tambours ». Il lui rétorque : « Votre maître a voulu me faire ressouvenir que j’étais un soldat. J’espère qu’il conviendra que le trône et la pourpre impériale ne m’ont pas fait oublier mon premier métier».
Napoléon s’entretient avec les généraux autrichiens prisonniers : « Votre maître me fait une guerre injuste. Je ne sais pas pourquoi je me bats ». Mack intervient : « L’empereur d’Autriche n’a pas voulu la guerre, il y a été forcé par la Russie ». Aveu édifiant !
Entrée dans Munich le 24 octobre |
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Sur la route de Vienne se trouve encore devant Napoléon l’armée de Koutousov, forte de 27 000 hommes et renforcée de 16 000 Autrichiens. Elle est retranchée sur l’Inn et ne sait que faire après le désastre d’Ulm. Koutousov refuse une demande pressante de l’empereur d’Autriche de défendre Vienne. Prudent, il décide de se replier en bon ordre en Moravie pour se joindre à l’armée de son compatriote Buxhöwden. Au franchissement du Danube à Maritern, il accroche sévèrement le 11 novembre le 8 ème Corps de Mortier que Bernadotte doit soutenir. De plus en plus circonspect, Koutousov accélère alors son repli pour rejoindre Buxhöwden à Olmutz, reformant ainsi une masse de 85 000 combattants.
Cependant, le repli de Koutousov laisse Vienne démunie de toute défense. Le 12 novembre, Murat et Lannes s’emparent par ruse des ponts sur le Danube. Ils font croire aux défenseurs médusés qu’un armistice vient d’être signé. Vienne est occupée sans coup férir le jour même.
On y trouve intacts des milliers de fusils et des centaines de canons, sans compter d’importants stocks de vivres et de munitions.
Le 13 novembre, l’Empereur couche au château de Schönbrunn, le Versailles autrichien, déserté par son souverain. Au nord, il fait occuper la citadelle de Brünn (aujourd’hui Brno) le 21 novembre.
La prise de Vienne s’est révélée bien plus facile que prévu, mais rien n’est encore joué.
Remise des clés de Vienne à Napoléon |
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En Moravie, une impressionnante armée russo-autrichienne est parvenue à se regrouper, commandée par l’empereur Alexandre en personne. Par l’entremise de son commandant de corps Bagration, Koutousov a rendu à Murat la monnaie de sa pièce des ponts de Vienne. Sur son itinéraire de fuite vers le gros des forces russes, se trouvait le redoutable verrou d’Hollabrünn, déjà tenu par Murat et Lannes. Le roué Bagration se présenta à Murat et lui fit croire que Napoléon venait de conclure un armistice avec Alexandre. Malgré le scepticisme de Lannes, Murat se laissa embobiner, lui qui se trouvait à la place de Bagration peu de jours auparavant. La ruse découverte, il était trop tard pour mettre Koutousov hors jeu. Les combats qui s’ensuivirent à Hollabrünn pour rattraper la bourde furent particulièrement acharnés et coûteux. C’est l’éternelle histoire de l’arroseur arrosé !
Au sud, pas très loin de Vienne, les forces nombreuses des archiducs Charles et Jean sont presque intactes. La Grande Armée se trouve ainsi exposée entre deux feux. Il va lui falloir remporter rapidement une victoire décisive contre les Russes.
C’est d’autant plus indispensable que l’on apprend le 17 novembre le désastre de Trafalgar.
C’est la première fois que Napoléon va affronter l’armée russe dans une grande bataille. Il sait que ses serfs-soldats sont solides. Intrépides dans l’attaque, ils se montrent encore meilleurs en défense. Conscrits à vie de pères en fils, ils sont endoctrinés dès leur plus jeune âge. La religion orthodoxe représente leur principale force morale. Ils sont soumis à une discipline de fer. Bref, le soldat russe s’apparente davantage au mercenaire qu’au soldat citoyen français. La Garde Impériale russe est réputée invincible, et la cavalerie cosaque redoutable.
L’encadrement, entièrement dominé par l’aristocratie, laisse à désirer en matière de compétence, répugnant aux emplois d’état-major ou administratifs. C’est la raison pour laquelle il est fait appel à de nombreux officiers étrangers, comme le traître général français Langeron ou le général autrichien Weyrother, présomptueux chef d’état-major de Koutousov, commandant en chef. Ce dernier possède une réputation de fin tacticien et de meneur d’hommes.
La situation de la Grande Armée au 20 novembre 1805 n’est guère brillante. Elle se trouve aventurée en Moravie. Installés à Brünn (100 kilomètres de Vienne), Lannes et Murat barrent la route d’Olmutz, (50 kilomètres au nord-est), où se préparent à l’attaque les 85 000 Austro-Russes (15 000 Autrichiens environs), en présence des deux empereurs d’Autriche et de Russie. Napoléon a fait occuper la bourgade d’Austerlitz par le Corps de Soult.
Il a dû laisser à Vienne d’importantes troupes, en couverture d’une réaction possible des forces des archiducs Charles et Jean, comptant à eux deux également 85 000 hommes. La Grande Armée risque de se trouver prise en tenaille.
L’Empereur n’a pas encore achevé le regroupement de toutes les unités destinées à la gigantesque bataille qui se prépare. Les Corps de Bernadotte et de Davout sont encore à plusieurs journées de marche. Il ne disposera que de 70 000 hommes lorsque tout son monde aura rejoint.
Le tsar Alexandre Ier |
L’Empereur d’Autriche François II |
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Une autre épée de Damoclès le menace. Le 3 novembre, le roi de Prusse a signé un traité avec l’empereur de Russie, en vertu duquel l’armée prussienne (150 000 hommes) passera de sa position de médiation armée à celle de coalisé si la France n’accepte pas les conditions imposées par la coalition. Heureusement, l’envoyé du roi, son ministre des Affaires Etrangères le comte d’Augwitz, prudent, temporise avec Talleyrand à Vienne.
Le général Koutousov |
Le général Bagration |
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En Italie du nord, dégarnie, le danger vient du royaume de Naples, à l’attitude très menaçante.
Seul contre tous, il faut à Napoléon écraser la coalition ou disparaître.
Il dispose d’une dizaine de jours pour préparer la bataille. Il décide d’abord d’attendre le choc des armées de Koutousov sur un terrain qu’il aura choisi entre Brünn et Austerlitz. Pendant plusieurs jours, il arpente le terrain pour le connaître en détails.
Deux routes partent de Brünn, carrefour routier. L’une se dirige plein est vers Olmutz. Elle constitue l’axe d’approche de l’ennemi. A une quinzaine de kilomètres de Brünn, se trouve une bifurcation sur Austerlitz, à 5 kilomètres de là. La seconde route conduit plein sud à Vienne (100 kilomètres). Elle représente la ligne de communication vitale de la Grande Armée.
A une dizaine de kilomètres à l’est de Brünn, coule nord-sud la rivière Goldbach, perpendiculaire à la route Brünn-Olmutz. Immédiatement au sud de cette dernière, et bordant à l’est la rivière, donc orienté nord-sud, se dresse le plateau de Pratzen, long de cinq kilomètres et large de deux. Deux mamelons le couronnent : au nord le Stary-Vinobrady, à l’altitude modeste de 298 mètres ; au sud le Pratzberg à 324 mètres. La rivière coule 90 mètres en contrebas. Le plateau de Pratzen se prolonge au sud par l’étang de Satchen. Entre le plateau et l’étang court une bretelle de route orientée nord-est sud-ouest, reliant Austerlitz à la route Brünn-Vienne en passant par le village verrou de Telnitz. Enfin, à une dizaine de kilomètres de Brünn vers Olmutz, un monticule à droite de la route, le tertre de Zuran, constitue un excellent observatoire, à l’attitude de 197 mètres.
Tel est le champ de bataille choisi par Napoléon pour remporter une des plus grandes victoires de l’histoire militaire. Tous les noms ci-dessus vont entrer dans la légende, en particulier le plateau de Pratzen, qui aurait dû logiquement donner son nom à la bataille. Elle portera le nom d’Austerlitz parce que c’est là que l’Empereur a écrit sa fameuse proclamation. Mais n’anticipons pas.
Le choix du terrain ne présente d’intérêt que par la tactique qu’on y applique. Celle que choisit Napoléon va se calquer sur la manœuvre qu’il va inciter l’ennemi à entreprendre.
Se mettant à sa place, son objectif évident va consister à lui couper la route de Vienne au sud de Brünn. A cet effet, l’axe Austerlitz-Telnitz constitue la direction naturelle de son effort. Il va donc entreprendre de déborder le dispositif français par là, en contrôlant d’abord le plateau de Pratzen.
Pour l’encourager dans cette tactique, Napoléon va lui laisser en appât la libre disposition du plateau. Lorsqu’il ne manquera pas de glisser vers Telnitz pour rompre le solide verrou qu’il y aura placé, l’Empereur percera son dispositif sur le plateau même, où il se sera affaibli, puis, l’enveloppant au sud, il l’écrasera sur le verrou servant d’enclume.
A ce plan tactique, il ajoute une duperie psychologique de bonne guerre. Pour encourager le présomptueux Alexandre à abandonner toute prudence, il va ostensiblement lui montrer qu’il appréhende la bataille.
Pour cela, rien de tel que d’implorer la paix, ce qui, de surcroît, prémunit de l’accusation de bellicisme. Car Napoléon souhaite sincèrement la paix comme seule solution raisonnable. Le 28 novembre, il fait porter par Savary une lettre d’amitié au tsar, dans laquelle il exprime « toute son estime et son désir de trouver des occasions qui Lui prouvent combien il ambitionne son amitié (…) qu’il le tienne comme un des hommes les plus désireux de Lui être agréable. ».
Trop sûr de lui, Alexandre le prend de haut, omettant même dans sa réponse belliqueuse de lui donner du « Sire », mais simplement de « chef du gouvernement français ». Le tsar croit visiblement que Napoléon le craint…
Pour le conforter dans ce sentiment, Napoléon ordonne les premières mesures de repli des troupes en deçà du Pratzen. Et pour achever de persuader Alexandre de son défaitisme, il dépêche de nouveau Savary auprès de lui le 29 pour lui proposer une entrevue le lendemain. Le tsar le fait raccompagner à son quartier général par son premier aide de camp, l’arrogant et écervelé prince Dolgorouki. Napoléon va à sa rencontre pour ne pas lui donner le loisir d’espionner ses positions. Ce prétentieux blanc-bec expose avec dédain les conditions de son maître : un retour aux frontières de 1789 et un abandon immédiat de Vienne et des Etats héréditaires. En d’autres termes, une capitulation tellement humiliante qu’il est certain qu’elle ne peut être acceptée. Agacé au plus haut point par l’attitude méprisante de ce paltoquet, l’Empereur le somme sèchement de déguerpir immédiatement. Il est certain que ce mouvement d’humeur va être interprété par son maître comme un signe supplémentaire de l’anxiété de Napoléon.
Le 1 er décembre, l’armée française a achevé son repli élastique. Elle se présente dans le dispositif suivant :
- Au nord, bloquant la route d’Olmutz-Brünn, le Corps de Lannes (17 000 hommes), et la cavalerie de Murat (7000). La défense s’appuie sur un mamelon fortifié dénommé « Santon », en souvenir d’une ressemblance topographique égyptienne.
- Au centre, face au Pratzen et derrière la Goldbach, le Corps de Soult (22 000) et ses deux divisions Vandamme et Saint-Hilaire. Derrière lui et un peu à sa gauche, le Corps de Bernadotte (9000), achevant son regroupement. La Garde Impériale (5000), sous le commandement de Bessières, se trouve non loin du bivouac impérial, près du tertre observatoire de Zuran.
- A l’aile sud, laissée à dessein dégarnie jusque là, le Corps de Davout (10 000) accourt à marches forcées s’installer en barrage à Telnitz et Sokolnitz (2kms au nord). Il aura parcouru 130 kilomètres en 48 heures, perdant quelques traînards.
Au total quelques 70 000 Français.
En face, les Austro-Russes s’installent comme s’y attend Napoléon, ainsi que le confirment ses informateurs et ses reconnaissances :
- Au nord, face à Lannes et Murat, le Corps de Bagration, (15 000) soutenu par la cavalerie de Liechtenstein (5000).
- Au centre, le corps de Kollowrath (15 000). Derrière lui, aux environs d’Austerlitz, où se tiennent l’Etat-Major et les deux Empereurs, se trouve en réserve la Garde Impériale russe (10 000), aux ordres du grand duc Constantin.
- Au sud, comme espéré, la masse principale (40 000 hommes) commandée par Buxhöwden et composée des corps de Doktorov, Kienmayer, Langeron et Przidyszewski.
Circonstance favorable pour les Français, Koutousov n’assume qu’un commandement théorique, le tsar se réservant les décisions importantes, inspirées par le présomptueux chef d’état-major Weyrother. Son amateurisme irresponsable va coûter très cher à Alexandre !
En cette journée du 1 er décembre 1805, Napoléon se livre aux dernières mises au point.
Il lui faut d’abord préparer moralement les troupes à l’évènement. Selon son habitude, il leur adresse sa proclamation d’avant la bataille, pour les exhorter et les informer des grandes lignes de la manœuvre. « Soldats, l’armée russe se présente devant vous pour venger l’armée autrichienne d’Ulm : ce sont les mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrün, et que depuis vous avez poursuivis constamment jusqu’ici…Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Pendant qu’ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc. Je me tiendrai loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis. Mais si la victoire était un moment indécise, vous verriez votre Empereur s’exposer aux premiers coups. Car la victoire ne saurait hésiter dans cette journée où il y va de l’honneur de l’Infanterie française, qui importe tant à l’honneur de la Nation. Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d’hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France. Et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi ».
Un soldat se montre d’autant plus efficace qu’il connaît bien sa place et son rôle. Tout exécutant est toujours flatté et motivé de sentir qu’on le considère plus qu’un simple automate. C’est une question de dignité. On peut donner ce conseil précieux à tout jeune cadre, quelle que soit sa profession.
L’Empereur inspecte ensuite les lignes pour se montrer partout, et s’assurer que chacun est bien à sa place. Il pince bien des oreilles à des anciens d’Italie et d’Egypte. Il s’entretient avec nombre d’entre eux dans son tutoiement familier.
Il aime ces contacts, revigorants tant pour le plus humble des soldats que pour lui-même. Il constate que le moral est au plus haut. Sa proclamation a bien été portée à la connaissance de chacun. Un soldat du 28 ème régiment de ligne s’exclame : « Nous te promettons que demain tu n’auras à combattre que des yeux ! ».
Dans une autre unité, alors qu’il demande si les cartouchières sont garnies, un fantassin lui répond : « Non, contre les Russes il ne nous faut que des baïonnettes et nous te montrerons ça demain ».
Brave soldat français, un brin fanfaron et rouspéteur, mais le meilleur du monde lorsqu’il est motivé et qu’il a confiance en ses chefs, comme c’est le cas.
Vers les quatre heures de l’après-midi, Napoléon grimpe sur le tertre du Zuran pour observer à la jumelle les mouvements de l’ennemi. Les Russes exécutent fidèlement la manœuvre qu’il attend d’eux. Le plateau de Pratzen se garnit. Il aperçoit même déjà les premiers mouvements de glissement vers Telnitz. Il ne peut s’empêcher de s’exclamer devant ses généraux : « Avant demain soir, cette armée sera à moi ! ».
Il se sent tellement sûr de lui, que la soirée au bivouac ne se ressent absolument pas de la gravité de l’heure. Le frugal dîner est enjoué. Il n’est plus aucunement question de tactique ou de logistique, mais de… littérature ! Ses compagnons, Murat, Junot, Rapp, Caulaincourt et ses autres aides de camp, en sont éberlués.
Son sommeil, enveloppé dans son manteau sur de la paille, est de courte durée. Vers vingt deux heures, Savary le réveille. Sur la droite on entend tirailler. C’est bon signe, les Russes poursuivent le mouvement escompté. Davout est arrivé et rameute toutes ses unités. L’Empereur est rassuré. Ce tacticien éprouvé remplira parfaitement sa mission.
Napoléon décide néanmoins de procéder à une ultime inspection des troupes, escorté par quelques chasseurs à cheval de la Garde. En longeant la Goldbach, le détachement tombe nez à nez avec une patrouille de cosaques qui le charge et le met un instant en mauvaise posture. Laissant son escorte traiter l’escarmouche, l’Empereur rejoint son bivouac. Mettant pied à terre un peu plus haut, il trébuche sur un tronc d’arbre. Cela réveille un grenadier qui, pour vérifier qui passe ainsi, improvise une torche en paille et l’allume pour s’éclairer. Quelle n’est pas sa stupéfaction de reconnaître l’Empereur tout crotté ! Il lui faut de longues secondes pour réaliser, puis il pousse de toutes ses forces un puissant « vive l’Empereur ! ». Tout le bivouac en est réveillé et vient aux nouvelles. Les « vive l’Empereur ! » fusent de partout. Il entend dire «C’est l’anniversaire du couronnement ». Il n’y avait pas pensé. Chacun se munit de sa torche de paille. Les bivouacs des unités s’illuminent les uns après les autres sur toute la ligne de front. Ses soldats le gratifient ainsi d’un extraordinaire spectacle « son et lumière » improvisé et dansent la farandole. Les musiques se mettent de la partie et accompagnent les vivats. Les tambours battent au champ. Le vacarme est assourdissant, l’émotion de Napoléon à son comble. Il s’entend prononcer « C’est le plus beau jour de ma vie ! Vous êtes mes enfants ! ». Mais sa voix se brise en pensant qu’il va en perdre un certain nombre dans quelques heures…
Le bivouac illuminé du 1er décembre |
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Cet intermède imprévu produit un effet tactique immédiat. Les Russes croient que les Français brûlent leurs bivouacs et s’enfuient. Ils accélèrent leurs mouvements pour les devancer. Ils courent un peu plus vite à leur perte !
De ce fait, Davout va recevoir le choc plus tôt que prévu, alors qu’il est loin d’avoir rassemblé toutes ses unités. L’Empereur le fait immédiatement renforcer par la division Legrand. Sa résistance conditionne le succès de la bataille.
Napoléon met à profit le peu d’heures qui restent avant le jour pour prendre un peu de repos.
Dès l’aube de ce mémorable 2 décembre 1805, ses maréchaux et généraux se rassemblent autour de lui sur le tertre de Zuran. Ils reçoivent ses ultimes instructions et s’élancent vers leurs unités.
Derniers ordres avant la bataille |
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Il fait froid. Un épais brouillard noie le paysage. Il favorise la mise en place des unités sur leur base de départ hors de la vue de l’ennemi.
Le champ de bataille ne tarde pas à s’embraser. Au nord, Lannes et Murat contiennent facilement Bagration et Liechtenstein, dont la mission statique correspond à celle de Davout. Ce dernier reçoit un choc terrible mais tient stoïquement. Au centre, Soult piaffe d’impatience de s’élancer à l’assaut du Pratzen. L’Empereur le fait attendre un peu. L’idéal est de déboucher sur le plateau au moment où il sera dégarni par le glissement des Russes au sud. A neuf heures, le soleil, le légendaire soleil d’Austerlitz, surgit rouge sang au-dessus du Pratzen, où se découpent les silhouettes russes. Le brouillard se dissipe alors comme par enchantement. Les choses sérieuses commencent.
Attaque du plateau de Pratzen |
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Napoléon libère enfin le Corps de Soult comme une meute de chiens. Les divisions Vandamme et Saint-Hilaire, gravissent la pente du Pratzen, chacune vers un mamelon. Le spectacle est grandiose. L’arme au bras, les hommes progressent calmement en chantant « On va leur percer le flanc, rantanplan, tirelire en plan ». Tiens, ils ont bien compris l’idée de manœuvre de leur chef ! Les musiques accompagnent la marche d’airs patriotiques. Puis les tambours battent la charge. Un témoin dira que « C’était à entraîner un paralytique ».
Le plateau est conquis assez facilement à onze heures. Les Russes sont surpris par cette attaque de flanc qui les oblige à remonter de Telnitz, soulageant Davout. C’est chez lui que ça chauffe le plus. Telnitz et Sokolnitz sont perdus puis repris à plusieurs reprises dans des corps à corps acharnés. L’intrépide Davout remplit stoïquement sa mission à un contre trois. Napoléon le renforce cependant de quatre bataillons d’Oudinot et, dès la conquête du plateau achevée, il déplace son poste de commandement sur le mamelon Stary-Vinobrady, où se tenait Koutousov quelques instants auparavant. Il fait le point et donne de nouveaux ordres, portés instantanément à leurs destinataires par les aides de camp empressés.
Au nord, Lannes et Murat attaquent en force Bagration et Liechtenstein. La cavalerie de Nansouty fait des merveilles. Kellermann, le fils du duc de Valmy, se couvre de gloire, comme il l’avait fait à Marengo. Les Russes refluent en désordre derrière le ravin d’Holubitz.
Au centre, Soult reçoit l’ordre de faire effectuer leur conversion au sud aux divisions Saint-Hilaire et Vandamme pour prendre à revers Buxhöwden. Bernadotte doit le relever sur le plateau.
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Le champ de bataille |
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Nous sommes aux environs de midi. L’inéluctable contre-attaque russe se déclenche. Les dix bataillons et les six escadrons de la Garde Impériale du grand duc Constantin surgissent soudain sur le plateau et tombent brutalement sur la division Vandamme. Bernadotte laisse passer l’occasion d’harponner les Russes de flanc. Repérables à leur uniforme blanc et vert, les célèbres chevaliers-gardes, hommes gigantesques, des légendaires régiments Préobrajenski et Séménovski, écrasent tout sur leur passage et sabrent les carrés de l’infanterie française.
Un début de panique se produit dans ses rangs. Le 4 ème de ligne se débande sous la charge. Des fuyards parviennent jusqu’au poste de commandement. L’aigle du régiment est capturé. L’Empereur fait alors donner la Garde qui se tient en réserve non loin de là ! Il envoie Rapp auprès de Bessières pour organiser la contre-attaque. Ça promet un engagement de titans, l’affrontement des deux Gardes Impériales, l’élite de l’armée russe contre l’élite de l’armée française. Les chasseurs à cheval de Morland et les grenadiers à cheval d’Ordener chargent côte à côte. Ce premier assaut ne parvient pas à rejeter les chevaliers-gardes. Morland est tué. Dahlmann qui le remplace regroupe trois escadrons. Rapp rassemble de son coté deux escadrons, la cavalerie des mamelouks et des grenadiers à cheval. De conserve, ils se ruent de nouveau à l’assaut. « Faisons pleurer les dames de Saint-Pétersbourg », entend-on hurler dans les rangs des chasseurs à cheval !
Cette charge fantastique culbute tout sur son passage. Les mamelouks font merveille, comme le racontera un témoin : « Avec leur sabre recourbé, ils coupaient les reins d’un soldat. L’un d’eux revint, à trois reprises différentes, apporter à l’Empereur un étendard russe. A la troisième, l’Empereur voulut le retenir, mais il s’élança de nouveau et ne revint plus. Il resta sur le champ de bataille ».
Charge de la cavalerie impériale |
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Après avoir dépassé le Pratzen, Rapp regroupe ses cavaliers et lance une seconde charge pour achever les ravages de la première. La Garde russe est taillée en pièces ou se débande. Le centre des coalisés est enfoncé ! La Grande Armée a réussi à leur « percer le flanc ».
Rapp se présente au poste de commandement, blessé mais triomphant. Il amène prisonnier le colonel de la Garde, le prince Repnine. Napoléon le félicite chaleureusement pour son exploit qu’il a observé à la jumelle. Il s’inquiète de sa blessure qui saigne. Rapp lui répond que « ce n’est qu’une égratignure ».
Rapp présente un prisonnier de haut rang, le prince Repnine de la Garde Russe |
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Il est maintenant 13 heures. L’Empereur porte son poste de commandement à la chapelle Saint-Antoine, au sud du plateau. On lui présente un prisonnier de choix, le baron de Wimpffen, officier français au service de la Russie. Sa mine est pitoyable. Il lui offre un verre de vin, « de France » précise-t-il.
Dégagé de tout souci sur ses arrières, Soult pousse ses troupes vers Telnitz, où Davout continue de maintenir fermement Buxhöwden. Les deux mâchoires françaises se referment sur lui. Il cherche une sortie du côté des étangs gelés de Satchen. Les boulets de l’artillerie rompent la glace. Lorsqu’ils ne se noient pas, les Russes sont mis hors de combat par hypothermie et se rendent en masses. Leurs pièces d’artillerie et leurs caissons sont engloutis.
Derniers ordres à la chapelle Saint-Antoine |
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A 16 heures, à la nuit tombante, la bataille est terminée. Les débris de l’armée austro-russe s’enfuient vers l’est. Leur poursuite sera vite interrompue par la nuit.
La Grande Armée déplore 1500 tués et 6000 blessés. L’ennemi en compte le double et abandonne aux Français un grand nombre de prisonniers, de canons et de drapeaux.
En visitant le champ de bataille, Napoléon s’exclame : « Puisse tant de malheur retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause ».
Mais le plus important est la dispersion de la troisième coalition.
Sur le champ de bataille après la victoire |
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Le 3 décembre, Napoléon s’installe au château d’Austerlitz et y rédige sa célèbre proclamation : « Soldats, je suis content de vous. Vous avez à la journée d’Austerlitz, justifié tout ce que j’attendais de votre intrépidité. Vous avez décoré vos aigles d’une immortelle gloire. Une armée de cent mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et d’Autriche a été, en moins de quatre heures, ou coupée ou dispersée. Quarante drapeaux, les étendards de la Garde Impériale russe, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de trente mille prisonniers, sont le résultat de cette journée à jamais célèbre. Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre Patrie sera accompli, je vous ramènerai en France. Là, vous serez l’objet de mes tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie et il vous suffira de dire : « j’étais à la bataille d’Austerlitz » pour qu’on vous réponde : voilà un brave ! ».
La bataille d’Austerlitz connaît un extraordinaire retentissement, encore vivace de nos jours. Elle est considérée dans toutes les écoles militaires du monde comme le modèle de l’art militaire. Les élèves officiers de l’Ecole de Saint-Cyr, fondée par Napoléon en 1802, ont fait du nom d’Austerlitz leur calendrier scolaire : A pour octobre, U pour novembre, S pour décembre…jusqu’à Z pour juillet. C’est ainsi que l’anniversaire d'Austerlitz le 2 décembre, devenu fête de l'École, est désigné par l'ésotérique appelation de 2S.
Les généraux vainqueurs
Ney |
Murat |
Davout |
|---|---|---|
Soult |
Lannes |
Berthier, chef d’état-major |
Il reste à présent à encaisser les dividendes diplomatiques de la victoire.
Battu à plate couture, humilié par la défaite de sa garde personnelle, Alexandre bat en retraite, la tête basse, avec ce qui lui reste de son armée. Pour ménager l’avenir, Napoléon ne cherche pas à le poursuivre, lui laissant méditer les leçons de ses fautes de jugement. L’empereur d’Autriche, dont il occupe le pays et la capitale, ne peut rien faire d’autre que de conclure un traité de paix.
On convient d’une rencontre avec l’empereur François le 4 décembre dans un bivouac improvisé à 15 kilomètres d’Austerlitz sur la route de Hongrie, au lieu dit « Moulin Brûlé ». Napoléon le reçoit en grande pompe avec tous les honneurs dus à son rang, allant même jusqu’à l’embrasser et à l’appeler « mon frère ». Ne sont-ils pas entre empereurs ?
Entrevue de Napoléon et de l’empereur d’Autriche François II |
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La gravité de l’évènement n’exclut pas l’humour. Lui montrant l’inconfort du bivouac, Napoléon lui demande de l’excuser : « Ce sont là les palais que Votre Majesté me force d’habiter depuis trois mois ». François réplique du tac au tac : « Ce séjour vous réussit assez bien, vous n’avez pas le droit de m’en vouloir ».
L’Empereur des français trouve un homme monté à cran contre l’Angleterre et qui réalise un peu tard qu’elle l’a dupé sur toute la ligne. « Les Anglais sont des marchands de chair humaine, s’exclame-t-il. Il n’y a point de doute, dans sa querelle avec l’Angleterre, la France a raison ». On ne le lui fait pas dire !
François II laisse entendre qu’il parle également au nom d’Alexandre. A sa demande, Napoléon accepte de ne pas poursuivre les troupes russes. Pendant deux heures, en tête à tête, les deux souverains fixent les grandes lignes du traité de paix à venir entre la France et l’Autriche. Napoléon ne ménage pas son interlocuteur, tout en restant courtois et respectueux. Ce dernier s’attend à cette attitude, conscient de ses torts. N’a-t-il pas violé le traité de Lunéville ? L’Autriche ne s’est-elle pas montrée depuis douze ans l’ennemie jurée de la France avec l’Angleterre ? Aussi donne-t-il son accord à toutes les propositions de Napoléon.
- « Allons, c’est une affaire arrangée. Ce n’est que depuis ce matin que je suis libre ! » S’exclame-t-il !
- « Votre Majesté me promet-elle de ne plus recommencer la guerre ? » lui répond Napoléon
- « Je le jure et je tiendrai parole ! » Ah si cette parole avait été tenue ! ! !
Ces préliminaires arrêtés, Napoléon communique ses directives à Talleyrand pour poursuivre activement les négociations de paix.
Le 15 décembre, la Prusse intimidée signe le traité de Schönbrunn. Elle annexe le Hanovre anglais, mais cède en Allemagne Ansbach à la Bavière, la principauté de Neuchâtel en Suisse à la France, de même que Bayreuth et le duché de Clèves. De plus, la Prusse s’engage à fermer ses ports à l’Angleterre.
Napoléon n’attend pas la signature de la paix avec l’Autriche pour renforcer le glacis protecteur de la France qui venait de montrer sa fragilité. Par des accords signés à Brünn, il attribue des agrandissements aux trois électeurs de Bavière, de Bade et de Wurtemberg et les associe plus étroitement à la France par la conclusion d’un traité de paix perpétuel entre elle et les royaumes de Bavière, de Bade, de Wurtemberg et d’Italie. Toujours dans le même esprit de prévention dissuasion, il fortifie la frontière du Rhin en installant une garnison française dans la forteresse de Kehl, en face de Strasbourg.
Signé le 26 décembre 1805, le traité de Presbourg établit la paix entre la France et l’Autriche, durement mais justement châtiée.
Elle est considérablement affaiblie en Allemagne. Comme évoqué plus haut, elle cède au Bade l’Ortenau et le Brisgau, au Wurtemberg Constance et ses possessions dispersées en Souabe, à la Bavière le Vorarlberg, le Tyrol, Trente et Brixen. En outre, l’empereur germanique reconnaît la pleine souveraineté des royaumes de Bavière et de Wurtemberg et du grand duché de Bade. L’Autriche reçoit en échange les compensations dérisoires de l’archevêché de Salzbourg et l’ex évêché de Wurztbourg.
En Italie, l’Autriche renonce à toutes ses possessions, à l’exception de Trieste. La Vénétie est rattachée au royaume d’Italie qui reçoit également le protectorat de la Dalmatie et de Cattaro. Enfin, l’empire autrichien doit verser une indemnité de 40 millions pour frais de guerre. Pitt ne se remettra pas d’Austerlitz et décédera peu après.
Mission de paix accomplie, il tarde à l’Empereur de rentrer à Paris reprendre sa tâche épuisante de Chef d’Etat refondateur. Il s’arrête à Munich pour y célébrer le mariage d’Eugène de Beauharnais avec la princesse Augusta, fille du prochain roi de Bavière, Max Joseph, qui avait souhaité, le finaud, que Napoléon l’épousât lui-même.
Tout le long du parcours de Stuttgart à Paris, ce ne sont qu’arcs de triomphe, réceptions délirantes, illuminations grandioses. On envisage d’organiser un « triomphe » à Paris comme autrefois à Rome. Les drapeaux pris à l’ennemi défilent dans la capitale dans une liesse indescriptible. La France entière s’enivre de la gloire d’Austerlitz.
Le 30 décembre, le Tribunat décide à l’unanimité d’accorder à l’Empereur l’appellation de «Napoléon le Grand ».
Il va lui en falloir de la grandeur pour faire face à ce qui l’attend ! Il ne peut se douter à cet instant que moins de 10 mois après Austerlitz, on l’arracherait de nouveau à son cabinet de travail pour le contraindre à la guerre et aller gagner de nouveau la paix bien plus loin encore…
La campagne de 1805, que le triomphe d’Austerlitz illumine d’une gloire immortelle, représente le joyau inégalé de l’art de la guerre. Elle cumule en effet dans le très court délai de quatre mois :
- le prodige logistique du basculement éclair d’une masse de 160 000 combattants sur une distance de plus de 900 kilomètres.
- l’éblouissante combinaison stratégique d’Ulm, couronnée par l’effondrement de l’armée autrichienne.
- le chef-d’œuvre tactique de la bataille d’Austerlitz contraignant l’ennemi à la paix, immuable but de guerre de Napoléon.
Le soleil d’Austerlitz brillera pour l’éternité au firmament de l’art de la guerre...
Casaperta, Novembre 2005...
