Napoléon antisémite?

Napoléon, les Juifs et la liberté religieuse

par J. David Markham

Aux yeux de plusieurs, Napoléon est un leader héroïque dont les succès éclatants sur les champs de bataille lui ont valu le titre de Napoléon le Grand. Pour d'autres, il fait figure de chef d'État avisé dont les réformes économiques, éducationnelles et politiques ont pavé la voie à l'ère moderne. Pour quelques-uns, évidemment, Napoléon était un tyran qui a pris le contrôle de la France et lui a imposé dix années ou plus de guerres continuelles. La réalité de Napoléon est en fait beaucoup plus complexe que l'idée que la plupart des gens s'en font. Quoique souvent méconnu, un des plus importants aspects de cette complexité est son rôle dans les affaires religieuses et, ce qui est particulièrement pertinent ici, ses relations avec les Juifs d'Europe et du Moyen Orient.


Napoléon est le produit du siècle des Lumières et de la Révolution française. Ces mouvements ont très certainement remis en question la religion et le pouvoir des institutions religieuses, et à l'extrême, ils ont cherché leur élimination. Bien qu'il ait grandi au sein d'une famille catholique, Napoléon était foncièrement un laïc dont les idées de liberté et d'égalité n'allaient pas nécessairement de pair avec les attitudes affichées par les religions structurées. Dans ce contexte, on aurait compris que Napoléon ignore simplement la religion ou même qu'il lui fut hostile. Comme nous le savons tous, ce fut loin d'être le cas. L'approche de Napoléon à l'égard de la religion – en fait envers la tolérance religieuse – fut l'une des approches les plus progressistes jamais observées jusqu'à cette époque. Et loin d'être antisémite, Napoléon a été bienveillant envers les Juifs de la France et, à vrai dire, de toute l'Europe. Je fais valoir qu'on juge les gens à leurs actes, non à leurs paroles. Est-ce que des déclarations, voire des déclarations apparemment haineuses, font de quelqu'un un antisémite? Ou les gestes qu'il pose ne sont-ils pas un reflet plus fidèle de ses véritables sentiments? Ce n'est pas une question simple et des gens raisonnables peuvent différer d'opinion sur la manière de l'interpréter.


Les déclarations faites pour des raisons politiques ou personnelles, les déclarations prises hors contexte, les déclarations qui peuvent révéler certains biais qui reflètent soit un héritage personnel ou l'époque pendant laquelle elles ont été faites ne peuvent constituer un argument définitif pour déterminer une véritable attitude. Je crois que ce sont les gestes que les gens posent qui forment la véritable base sur laquelle s'appuyer pour poser un jugement et qu'en vertu de ce critère, Napoléon est tout sauf un antisémite.


Même dans les circonstances d'actions contraires, nous devons étudier les causes de ces actions, leurs conséquences à long terme et comment elles s'insèrent dans l'orientation générale, avant de s'en servir pour forger notre opinion sur l'homme lui-même. Nous devons tenter de comprendre les actions dans le contexte de l'époque à laquelle elles ont été prises et des circonstances qui peuvent avoir influencé, peut-être indûment, ces actions.


Nous devons nous souvenir que Napoléon vivait dans une région et à une époque où la discrimination envers les Juifs – en vérité envers quiconque qui n'était pas de la religion « officielle » du pays – n'était pas rare. Dans la France prérévolutionnaire, comme dans toute l'Europe, les Juifs étaient sévèrement restreints quant à leur capacité de vivre là où ils le désiraient et d'exercer les métiers ou les professions de leur choix. C'est clair, en France, beaucoup de gens croyaient qu'il y avait un « problème juif »; un fait qui, à la lumière de l'histoire récente de l'holocauste, nous rend assez inconfortable. En France, les Juifs étaient dissuadés de vivre dans les villes et il leur était même interdit de se marier sans une permission spéciale. La politique officielle était conçue pour garder la population juive à un minimum. Souvent, les Juifs ne pouvaient voyager que durant les heures désignées par le gouvernement, et étaient tenus de porter un certain type de vêtements distinctifs. Ailleurs en Europe, spécialement dans les régions catholiques comme la Pologne et les États pontificaux, les Juifs étaient forcés de vivre dans des ghettos et étaient restreints dans leurs mouvements et leurs activités.


Ces restrictions résultaient en grande partie de la prédominance de l'Église catholique romaine en France et dans la plus grande part de l'Europe du Sud pour le moins. L'Église était probablement l'institution la plus puissante, défiant même l'État en matière de politique publique, et plus particulièrement en ce a trait aux questions religieuses. L'Église avait un poids considérable pour influencer les politiques dans toute l'étendue de la législation et c'est une des principales raisons de l'anticléricalisme de la Révolution française.


La Révolution française a pris certaines mesures importantes pour enrayer, au moins en partie, la discrimination contre les Juifs, mais ce serait une erreur de croire que la Révolution a été entièrement bénéfique pour les Juifs. Pendant les États généraux, de nombreuses propositions ont été mises de l'avant à propos des Juifs, y compris certaines qui réclamaient leur expulsion de la France! Les Juifs étaient aussi représentés à cette assemblée et, naturellement, ils ont proposé le retrait de nombreuses restrictions auxquelles ils étaient soumis. Même si beaucoup de Juifs voulaient plus de liberté, ils étaient peu intéressés à s'intégrer complètement à la société française. Cette question a parfois été utilisée contre eux et il reviendra à Napoléon de la régler quelques années plus tard.


À terme, la Révolution française a donné l'égalité et la liberté aux personnes de toutes religions, du moins théoriquement. Les Juifs ont eu le droit de voyager et de s'établir comme tous les autres citoyens français. Mais contrairement au protestantisme, le judaïsme n'a pas été reconnu comme une religion officielle et, pour ces motifs, il n'a pu bénéficier des protections que cela confère. C'est ainsi que les Juifs se sont rapidement trouvés contraints de défendre leurs croyances religieuses contre un État de plus en plus laïque. Toutes les religions « traditionnelles » étaient considérées avec méfiance, mais il est vraisemblable qu'on se soit méfié davantage des Juifs que de la plupart des autres. Le « culte de la raison » a été conçu pour remplacer toutes les autres religions, et certains Juifs, comme certains Chrétiens, ont succombé à ses attraits. Les guerres révolutionnaires ont entraîné la confiscation des biens des églises et des synagogues, et de manière générale, la Terreur n'a pas été tendre envers les religions, quelles qu'elles soient. Même le calendrier révolutionnaire rendait plus difficile de déterminer le Sabbat. Donc, vers la fin de la Révolution, la situation des Juifs s'était en fait détériorée. Lorsque la Terreur prit fin et que le Directoire devint responsable de l'administration de la France, la situation des Juifs s'est améliorée, bien qu'ils étaient encore considérés par beaucoup comme des citoyens de deuxième classe.


Bref, quand Napoléon prit le pouvoir, la position des Juifs s'était améliorée grâce à la Révolution française (nonobstant les problèmes générés par ses guerres); toutefois, il y avait encore beaucoup de travail à faire pour qu'ils deviennent réellement égaux aux autres membres de la société française. Une certaine discrimination régnait encore et, peut-être ce qui importe le plus, le judaïsme n'avait toujours pas été reconnu au même niveau que le catholicisme et le protestantisme.

Lorsqu'il était enfant, Napoléon n'a eu que peu de contacts avec des Juifs, et étant donné la discrimination de l'époque, il semble peu probable qu'il en ait rencontrés pendant ses années de formation militaire. Donc, nous avons peu de renseignements sur lesquels nous appuyer pour spéculer sur les attitudes qu'il aurait développées pendant l'enfance, à part que l'antisémitisme était un important facteur dans la société où il a grandi. Mais Napoléon avait embrassé avec enthousiasme les idéaux révolutionnaires de liberté, d'égalité et de fraternité, et ces idéaux allaient façonner son approche de la religion en général et des Juifs en particulier.

La première occasion de démontrer son attitude envers les Juifs semble s'être produite pendant sa première campagne d'Italie, lorsqu'en entrant dans la ville italienne d'Ancona il a découvert que les Juifs étaient forcés de vivre dans un ghetto et de porter des vêtements distinctifs avec l'étoile de David. Aussitôt, Napoléon mit fin à ces politiques (résultat de l'influence catholique) et il a posé des gestes semblables dans toute l'Italie, par la suite. Nous ne savons pas ce qui a motivé Napoléon à agir de la sorte, mais une personne réellement antisémite n'aurait probablement pas posé de tels gestes, car ils n'offrent pas d'avantage clair du point de vue politique ou militaire. Il semble raisonnable de croire qu'il a fait cela parce qu'il pensait que c'était la bonne chose à faire.

Il est également important de remarquer qu'en tant que commandant de l'armée d'Italie, Napoléon pouvait agir sans aucune crainte d'être contredit. Ainsi, on pourrait dire que ces gestes sont un meilleur reflet de ses véritables sentiments que d'autres actes ou paroles ultérieurs alors qu'il subira des pressions énormes des forces de tous côtés. Encore faut-il souligner que Napoléon a pris ces mesures favorables aux Juifs dans un pays dominé par l'Église catholique et qu'il tentait de rallier à la cause de la France. Tandis qu'il essayait de « gagner les cœurs et les esprits » des Italiens, clairement il prêtait le flanc à la critique en prenant des mesures qui accordaient plus de libertés aux Juifs. Raison de plus, semble-t-il, de penser qu'il croyait réellement à l'égalité des Juifs.

Bien sûr, si ces gestes n'avaient jamais été répétés, l'argument serait beaucoup plus faible, particulièrement à la lumière de certaines mesures que Napoléon prendra par la suite et qui seront moins favorables aux Juifs. Mais, pendant toute sa carrière, Napoléon a agi en faveur des droits des Juifs. Quand Napoléon a pris le contrôle de Malte en 1798, il a découvert que les Chevaliers du Temple traitaient horriblement les Juifs de l'île. Les Juifs n'étaient que de misérables esclaves maltraités (c'est redondant, je l'avoue), achetés et vendus sans égard à leur famille. Napoléon a libéré les esclaves juifs et les a encouragés à pratiquer librement leur religion dans une synagogue qu'il leur donna la permission de bâtir. Ainsi, une brève visite de Napoléon a suffit à balayer des siècles de traitements horribles infligés aux Juifs de Malte et à rétablir leur communauté et leurs droits.

Malte n'était qu'une étape sur le chemin de l'Égypte. Pendant la campagne d'Égypte, dont une excursion en Terre sainte, il semble que Napoléon a continué d'appliquer ses politiques favorables aux Juifs. « Semble » est le mot clé, puisqu'il y a relativement peu de preuves d'actions spécifiques de sa part, sauf la nomination de certains officiers chargés des affaires juives. Remarquez, toutefois, qu'il n'existe pas de preuve non plus d'hostilité de la part de Napoléon envers les Juifs, soit en Égypte, soit en Terre sainte. Les preuves dont nous disposons indiquent une attitude éclairée et, en fait, favorable. Il a ratifié leur religion et leur structure organisationnelle.

Ceci ne devrait pas surprendre, car la proclamation qu'il fit à ses soldats exigeait d'eux qu'ils traitent les Musulmans aussi bien qu'ils avaient traité les Juifs en Italie et qu'ils respectent leur religion ainsi que leurs leaders religieux. Ceci implique clairement qu'ils devaient continuer de traiter les Juifs aussi bien qu'ils l'avaient fait en Italie. Il faut toutefois apporter une nuance ici, car les politiques de Napoléon en Égypte ne sont pas nécessairement congruentes avec ses politiques visant un meilleur traitement des Juifs à Malte et auparavant en Italie. En Égypte, il essaie de travailler avec les Musulmans et de leur démontrer qu'il n'est pas hostile à leur religion. À Malte et en Italie, il a montré qu'il n'appuyait pas les politiques répressives des Chrétiens locaux à l'égard des Juifs.

L'événement le plus important par rapport aux Juifs est, évidemment, la rédaction par Napoléon de la proclamation en vue de créer une patrie pour les Juifs en Palestine. Cette proclamation a fait l'objet d'une mention dans le Moniteur et ailleurs, mais elle n'a jamais été officiellement publiée. Beaucoup de gens croient toutefois que si Napoléon avait connu un plus grand succès pendant cette phase de la campagne (en remportant la victoire au siège d'Acre, par exemple), il aurait publié la proclamation et les Juifs auraient pu avoir leur patrie, plus de 100 ans avant la création de l'État d'Israël. Imaginez comment cela aurait changé le cours de l'histoire! Quoi qu'il en soit, la proclamation a été l'une des justifications présentées aux Nations Unies après la Deuxième Grande guerre pour la création de l'État d'Israël. Donc, Napoléon était sorti de sa tombe pour donner un coup de pouce à la création d'une patrie pour les Juifs, associant ainsi à jamais son nom à la patrie juive. Il n'a pas pu réaliser ce projet pendant sa propre existence, mais comme nous le verrons plus loin, un autre homme allait participer à l'accomplissement de cette destinée.

Après la campagne d'Austerlitz, Napoléon est retourné à Paris en 1806 en passant par Strasbourg. Là, il a été vertement semoncé par les résidents chrétiens à propos de leur prétendue oppression financière par les Juifs. Napoléon n'était pas généralement enclin à protéger les banquiers et autres commerçants, et il est probable qu'il ait jugé que certaines des charges étaient fondées. L'image du banquier juif qui s'enrichit aux dépens des « honnêtes » commerçants et fermiers est l'une des images antisémites les plus omniprésentes dans toute l'histoire, et il serait injuste de s'attendre à ce que Napoléon ait été complètement à l'abri de son influence.

Nous devons nous attarder ici à un aspect de la vie des Juifs en France et ailleurs en Europe qui facilitait d'une certaine façon la tendance à les utiliser comme boucs émissaires pour différents maux. Après des siècles d'oppression, et cela n'est pas surprenant, beaucoup de Juifs voulaient se regrouper dans des communautés distinctes, où ils pouvaient conserver leur mode de vie culturel et religieux. Leur but n'était pas de s'intégrer; ils désiraient la liberté de culte et pouvoir vivre comme ils l'entendaient. Cette approche, toute compréhensible qu'elle soit, rendait les Juifs vulnérables aux accusations de ne pas être vraiment loyaux envers leur pays et de ne pas se considérer eux-mêmes comme de vrais Français, ce qui évidemment les rendait suspects aux yeux des autres.

Remarquez que ceci ressemble beaucoup à ce que nous observons de nos jours. Les immigrants musulmans en Europe, les Palestiniens en Israël et, à un moindre degré, les immigrants Hispaniques aux États-Unis affichent souvent des croyances semblables. Ils veulent conserver leur identité culturelle et religieuse, que ce soit par rapport à leur habillement, leur manière de prier ou leur langue. Napoléon, dont l'attitude reflétait celle de la plupart des Français (ou des Américains ou des gens en général), aurait préféré que tous les gens vivant en France se concentrent davantage sur l'intégration que sur les particularismes.

Beaucoup de Juifs désiraient être gouvernés dans leur communauté par leurs croyances religieuses et leurs institutions, ce qui constituait un problème pour Napoléon et la France. Napoléon avait reconnu la liberté religieuse et la tolérance, mais son gouvernement était laïc. Le Code Napoléon devait être la législation laïque du pays.

Encore là, nous pouvons faire un parallèle avec l'ère moderne. Comme l'a souligné le professeur Schwarzfuchs dans son excellent livre Napoléon, les Juifs et le Sanhédrin , tant Napoléon que l'État moderne d'Israël voulaient reconnaître l'aspect personnel du judaïsme tout en limitant son rôle au gouvernement. On ne peut qualifier ceci d'antisémitisme, évidemment. De nos jours, nous voyons les terribles conséquences d'un État dominé par la religion, un État dont les lois soi-disant laïques sont à l'image même des lois de cette religion. En Israël, en Europe et aux États-Unis, ceux qui croient en un gouvernement laïc subissent constamment la pression de ceux qui veulent que les lois de l'État reflètent les croyances d'une religion en particulier.

En réponse aux plaintes formulées à Strasbourg, Napoléon a remis en cause le statut des Juifs et certains de ses propos n'étaient certainement pas favorables à leur égard. Il a soulevé la possibilité de la déportation et de sanctions économiques. Pire, Napoléon a nommé le Comte Molé pour enquêter sur la situation. Molé était loin d'éprouver de la sympathie envers les Juifs, et c'était prévisible, son rapport fut défavorable. Mais Napoléon avait pris la précaution de demander aussi un rapport à Jacques Claude Beugnot. Beugnot était un libéral convaincu et son rapport conclut que les accusations contre les Juifs étaient absurdes et qu'en qualité de citoyens français les Juifs bénéficiaient de toutes les protections de la législation française. À l'audition des deux rapports, Napoléon a rejeté toute idée d'expulser les Juifs, mais il a demandé que des lois spéciales soient édictées à leur sujet. Avant que cela soit fait, toutefois, il demandé de rencontrer à Paris les leaders Juifs lors d'une assemblée spéciale pour qu'ils puissent faire des recommandations et répondre aux questions sur les relations entre les Juifs et la France. Ce fut le Grand Sanhédrin, et quels que soient les aspects malheureux à l'origine de cette convocation, le Sanhédrin était une occasion unique pour les Juifs d'exprimer leurs désirs et de montrer une fois pour toutes qu'ils ne constituaient pas une menace pour la France.

Plusieurs des questions posées au Sanhédrin touchaient l'aspect de l'intégration dont nous avons déjà parlée. Et les réponses étaient conçues pour montrer à Napoléon que les Juifs se considéraient comme des Français, qu'ils étaient loyaux envers le pays et n'entretenaient pas de sentiments hostiles à l'égard des citoyens français non juifs. Les participants ont même fait l'éloge de Napoléon – c'était son 37 e anniversaire (15 août), rien de moins! À la suite du Sanhédrin, Napoléon a déclaré que le judaïsme était l'une des trois religions officielles de France. Ses politiques de tolérance religieuse, son ouverture des ghettos juifs à travers l'Europe, tout a mené à ce décret de 1806, lequel a assuré aux Juifs une mesure d'égalité jamais vue.

Il arrive parfois qu'on puisse mieux définir une personne par les ennemis qu'elle se fait. Si Napoléon et ses politiques avaient été antisémites, on comprend mal qu'il fut attaqué par ceux qui l'étaient. Mais les politiques de Napoléon ont subi des attaques vicieuses de la part de Chrétiens de la France et d'ailleurs. Metternich en Autriche s'est plaint et les Protestants de Prusse s'y sont aussi violemment opposés. Même les Italiens ne se sont pas montrés aussi coopératifs qu'on l'aurait espéré. Les pires objections sont venues du Tsar Alexandre de Russie qui a accusé Napoléon d'être l'Antéchrist parce qu'il appuyait la liberté des Juifs. L'antisémitisme, semble-t-il, se portait très bien partout en Europe.

Hélas, il se portait aussi très bien en France, et jusque dans la famille même de Napoléon. Son oncle, le cardinal Fesch, écrivit à Napoléon une lettre cinglante condamnant ses actions et prétendant que la fin du monde pourrait être proche. Le comte Molé, le maréchal Kellerman, Chateaubriand et nombre d'autres importants Français ont aussi fait entendre leur opposition aux politiques de Napoléon à l'égard des Juifs, soulevant des objections tant religieuses qu'économiques. Des propriétaires, des fermiers, des commerçants et bien d'autres ont lancé des accusations contre les Juifs. Beaucoup de vieux clichés ont refait surface et les Juifs ont été accusés d'être déloyaux et antisociaux. On savait que Napoléon avait déjà cédé à de telles pressions et, de toute manière, il devait composer avec la réalité politique des factions dont il avait désespérément besoin dans son camp. Il connut des difficultés semblables avec la question de l'esclavage dans les colonies et même avec le rôle des femmes, la légalité du divorce, etc.

Réagissant à cette pression, Napoléon émit le Décret suspensif du 17 mars 1808. Pour les Juifs et les libéraux du temps et de notre époque, ce décret est connu comme le « décret infâme » et il constitue un recul sur plusieurs des gains réalisés sous le règne de Napoléon. D'un côté, ce décret apportait certains changements organisationnels et administratifs qui allaient aider à unifier les communautés juives de France; de l'autre, il leur imposait de nombreuses restrictions économiques et autres. Le remboursement des dettes envers les Juifs était dorénavant assez facile à éviter, les Juifs devaient obtenir une autorisation pour se livrer au commerce, et ils ne pouvaient pas s'exempter de la conscription en payant un remplaçant comme d'autres citoyens pouvaient le faire. Conçus pour durer 10 ans, ces mesures constituaient une humiliation pour les Juifs et un recul important par rapport aux gestes précédents de Napoléon. Sans aucun doute, ce décret est une tache au dossier par ailleurs excellent de Napoléon à l'égard des Juifs. Cependant, lorsqu'on considère les circonstances, on peut au moins comprendre même si l'on n'approuve pas. Selon les normes libérales modernes, c'est une abomination. Toutefois, selon les normes libérales modernes, beaucoup de choses qui se passaient au début du XIX e siècle étaient une abomination. Napoléon, si avancé pour son époque dans la voie du progrès, ne paraîtrait pas aussi progressiste selon les normes actuelles. Nous ne pouvons juger ses attitudes envers l'éducation, les femmes ou les Juifs en fonction des normes actuelles, mais seulement dans le contexte de l'époque.

En outre, Napoléon prit rapidement conscience qu'il avait commis une erreur et il prit des mesures pour au moins corriger partiellement ce qu'il avait fait. En quelques mois, la grande partie de la France n'appliquait plus les restrictions du décret infâme et en 1811 seule l'Alsace appliquait encore ses dispositions.

La montée au pouvoir de Napoléon et ses relations avec les Juifs marquent un tournant décisif dans l'histoire des Juifs. Pour la première fois, un chef d'État européen entreprit d'importantes mesures pour leur redonner un niveau de liberté perdu depuis des siècles. La preuve la plus convaincante en est peut-être le fait qu'après la chute de Napoléon, les nations européennes dirigées en cela par les États de la papauté, ce qui ne surprendra personne, se précipitaient à qui mieux mieux dans leur hâte de défaire le bien que Napoléon avait fait. Les ghettos et les étoiles de David sont revenus à la mode. Quoi qu'on dise de Napoléon, son régime fut le moins antisémite de tous.

Une façon de comprendre ma réponse à la question de savoir si oui ou non Napoléon était antisémite est de le comparer à un autre grand leader dont les gestes allaient avoir aussi d'énormes conséquences pour le peuple juif. Sous beaucoup d'aspects, le président Harry Truman et Napoléon étaient très différents. Truman avait des liens personnels de longue date avec les Juifs, comme Michael Beschloss l'explique dans son livre Presidential Courage . Pendant ses études collégiales dans la ville d'Independence, au Missouri, Truman était très proche d'une famille juive qui le traitait comme un fils; et après son service militaire pendant la Première Grande guerre, le partenaire d'affaires de Truman fut son ami Eddie Jacobson. En contraste, Napoléon semble n'avoir eu aucune relation personnelle ou amicale de ce type. Évidemment, les deux hommes ont accédé au pouvoir par des voies très différentes, bien qu'on puisse dire que chacun a eu la chance d'être au bon endroit au bon moment.

Chacun a dirigé son pays en temps de crise et chacun a été confronté à la question juive. Chacun provenait d'un milieu antisémite, et chacun subissait d'énormes pressions pour prendre différentes mesures extrêmes. Pour Truman, la question était de reconnaître ou non le nouvel État d'Israël. Comme Napoléon, Truman était influencé pour ne pas prendre des mesures favorables aux Juifs. Plusieurs des conseillers de Truman croyaient que ce serait une grave erreur. La toile de fond antisémite était renforcée par nulle autre que son épouse Bess, qui refusait l'entrée de sa maison à toute personne juive. Truman lui-même a écrit des commentaires négatifs sur les Juifs, dans le même esprit que ce que Napoléon avait écrit à son frère Jérôme et à d'autres.

Et pourtant, chaque homme a opté pour un chemin différent afin d'accomplir ce qui était juste et de donner aux Juifs ce qu'il leur revenait de droit. Les actions de Napoléon étaient en grande part une réponse analytique aux idéaux de la Révolution française. Il a porté ces idéaux plus loin que personne d'autre et il a finalement fait avancer les droits de la personne pour les Juifs, malgré l'opposition farouche de l'opinion publique, de membres de sa famille et de puissants intérêts politiques.

Au début, il a semblé que Truman céderait aux mêmes types de pressions qu'avait connues Napoléon. Mais Truman, lui aussi, a trouvé le moyen de les surmonter et de faire ce qui était juste. Sa longue amitié avec Eddie Jacobson a fini par emporter la décision et il a reconnu Israël. Ce geste, comme ceux posés par Napoléon, entraînait son lot d'embuches politiques mais, encore comme Napoléon, Truman était déterminé à accomplir ce qui était juste.

Les deux hommes ont aussi autre chose en commun. Bien que chacun d'eux ait pris des mesures favorables aux Juifs, ces mesures furent vite oubliées semble-t-il. Les Juifs se sont sentis trahis par le décret infâme de Napoléon, et Truman n'a pas reçu beaucoup d'appui politique des Juifs pendant sa campagne pour la présidence en 1948 (il a perdus les États qui comptaient le plus grand nombre de Juifs). Pourtant chacun de ces hommes s'est démarqué comme un leader éclairé dont les actions ont fait plus pour promouvoir les intérêts des Juifs que pratiquement tout autre non Juif depuis Cyrus le Grand. À la lumière des conséquences incroyablement positives de leurs actions, accuser l'un ou l'autre d'être antisémite serait une grave injustice.