PREFACE

 

Le témoignage de Guillaume Alméras, parmi les nombreux récits de vie des vétérans des guerres napoléoniennes, est atypique à plus d’un titre. Tout d’abord, c’est le témoignage direct d’un combattant du rang, sans les filtres sociaux et culturels qui mettent un écran entre l’écriture et la mémoire. C’est bien souvent le cas des mémoires d’officiers, dont l’instruction et la culture autorisent la mise à distance des violences extrêmes de la guerre ; surtout lorsque cette guerre s’éloigne des règles des habituels terrains d’opérations, comme ce fut le cas de la terrible guerre de Calabre (je pense ici, par exemple, à la correspondance de Paul-Louis Courier).

Ensuite, parce que son passage sous les drapeaux n’est pas celui d’un capitaine Coignet, par exemple, qui, de sa Bourgogne natale, va parcourir toute l’Europe. Il passe un peu plus de deux ans dans son régiment d’infanterie, essentiellement dans la Péninsule italienne, pour huit ans de captivité. Il n’en est pas moins exposé aux privations, aux souffrances, à la peur et à l’espoir, qui est le lot commun des soldats de la Grande Armée. Il connaît deux expériences aux limites de la résistance humaine ; les opérations de contre-insurrection en Calabre, et la détention sur les pontons britanniques.

Sur les circonstances de son enrôlement, Almeras ne nous apprend pas grand’chose. Il n’est pourtant pas un simple conscrit, puisque les circonstances de son incorporation sont davantage celles d’un rappel dans son unité d’origine, le 62eme régiment d’infanterie de ligne. La guerre avec l’Angleterre a repris depuis le printemps, la Grande Armée est en voie de constitution au camp de Boulogne, et les levées d’hommes reprennent après la pause de la Paix d’Amiens. Almeras nous laisse entendre qu’il a une expérience militaire, puisqu’il fut enrôlé une première fois « en l’an VI », donc en 1798 lors de la mise en place de la loi Jourdan-Delbrel sur le service militaire universel. Il précise en outre qu’il sait « la manœuvre », ce qui conforte une expérience militaire antérieure que n’avaient pas la plupart des nouveaux conscrits.

Alméras est incorporé dans l’infanterie de l’armée d’Italie, à Livourne, en Toscane, à la fin de l’année 1803, ou au début de l’année 1804 (ce qui veut dire que la période passée à Livourne fut plus longue qu’il ne l’écrit). Le théâtre d’opérations italien est un théâtre secondaire, et la malaria, habituelle dans toutes les régions côtières et marécageuses de la Péninsule  décime davantage les régiments que les combats. Au fil de ses divers cantonnements en Italie, il recherche la compagnie de ses « pays », sociabilité extrêmement courante dans les armées de la Révolution et de l’Empire. Ces armées « françaises » étaient fort hétérogènes ; et, si la présence des unités étrangères n’était pas encore aussi généralisée qu’elle le sera après la formation du Grand Empire (1806), l’amalgame des « petites patries » ne va pas jusqu’à mélanger les appartenances, et à nier les identités locales. Cette fraternité de « pays » transcende la hiérarchie militaire, comme on le voit avec l’épisode de l’invitation du général de brigade Solignac, mais peut également favoriser les promotions. Notre homme préfère toutefois  son statut de fusilier au grade de caporal, avec toutes les responsabilités afférentes en matière de gestion de la compagnie, qui risqueraient de faire obstacle à son retour rapide au pays. L’avenir allait démentir tragiquement ces espoirs.

Au fil des cantonnements, il en profite pour faire du « tourisme », admirant les « curiosités » de la Toscane ou de Rome, témoignant par là d’un niveau d’instruction qui, sans être forcément très élevé, le range toutefois dans une strate autre que celle de la masse des fusiliers de son régiment.

En août 1805, il obtient  une promotion, en étant intégré à la compagnie de grenadiers. Les grenadiers sont des soldats d’élite dans les compagnies d’infanterie, à la fois par la taille – qu’Alméras n’atteint pas, comme la plupart des méridionaux -, par leur constitution robuste et par l’expérience du combat. Une fois encore, il laisse supposer des états de services  antérieurs (puisqu’il n’a pas encore combattu),  qui autorisent la dérogation de taille.

Il participe aux combats contre les autrichiens, dans les régions frontalières de la Vénétie- qui est alors le débouché maritime de l’Empire d’Autriche-, le padouan et le véronais. Puis, l’armée d’Italie se tourne contre le Royaume de Naples, son roi Ferdinand IV de Bourbon ayant rejoint la troisième coalition.

Il est alors pris dans l’engrenage infernal de la guerre de Calabre ; accrochages avec les habitants, représailles sur la population civile, embuscades de groupes pas toujours bien déterminés, pour lesquels le conflit avec l’autorité est un mode de vie, prises de convois par les paysans, représailles encore plus violentes contre des villages entiers, cycle où les atrocités répondent aux atrocités, où la soif de vengeance a remplacé les règles de la guerre. Le mémoire d’Alméras devient ici un témoignage de première main sur cette « guerre au couteau », ce que notait déjà Jean Morvan dans le soldat impérial en 1902.
Mais, dans cet enfer de la guerre contre-insurrectionnelle, qui préfigure l’Espagne, et fait penser aux  conflits actuels, il se trouve des intercessions inattendues, qualifiées de « miraculeuses » par un homme pour qui la religion ne semble pas tenir beaucoup de place autre qu’un marqueur culturel ; ainsi ce curé calabrais, auprès duquel il est opportun de faire valoir l’appartenance chrétienne ; ou bien les officiers anglais qui, au nom d’une commune culture professionnelle, s’efforcent de restaurer quelques règles dans une guerre « à la sauvage », en distribuant de grands coups de crosse à la « canaille » calabraise qui voulait massacrer les  français soignés à l’hôpital de Nicastre. De la localité voisine de Monteleone, les patients français avaient pu assister au début du mois de juillet 1806 au débarquement victorieux des troupes anglaises dans la plaine de Maïda.

 Notre grenadier se retrouve donc sauf, mais prisonnier des anglais ; de Charybde en Scylla…Au fil de la route vers l’Angleterre, Alméras éprouve des conditions de détention variables, mais il ne faut pas oublier qu’il était convalescent lorsqu’il fut fait prisonnier ; les péripéties de ce très long et éprouvant voyage soulignent avant tout la robustesse de sa constitution physique.

A Malte, une partie des prisonniers se révolte, s’emparent d’un fort à l’entrée de La Valette, arborent le drapeau français, promènent la tête d’un major qui n’a pas voulu se mettre à leur tête au bout d’un sabre. Débandés, ils sont condamnés pour partie à être fusillés, pour partie à être pendus ; les prisonniers restants doivent assister au supplice. Le mal de mer s’ajoute à la détresse psychologique lors de la longue traversée vers l’Espagne, avant que le changement de geôlier (des anglais aux espagnols), n’aggrave sensiblement les conditions d’existence à bord (nourriture avariée et insuffisante, vêtements sales et humides, brimades). Tout cela ne s’arrange guère à leur arrivée à Portsmouth, où les soldats prisonniers sont enfermés dans une forteresse, soumis au bon vouloir d’un commandant qui ne songe qu’à s’enrichir à leurs dépens. Parmi les gardiens, un officier émigré français s’amuse à faire tirer sur les prisonniers, sous le regard de l’ennemi, plutôt satisfait de cette guerre intestine.

Les officiers peuvent résider en ville, les matelots sont casernés à part, mais les autres prisonniers sont entassés sur de vieux vaisseaux, auxquels on a laissé subsister un reste de mâture pour soulever les charges. Un vieux vaisseau de 80 canons porte plus de mille prisonniers, là où il portait 650 hommes d’équipage au temps où il naviguait. Les sabords sont grillagés, entourés d’une galerie extérieure où circulent les sentinelles, arme au bras. L’avant est transformé en hôpital, en mouroir, devrait-on dire ; au milieu sont les cuisines, la petite garnison est à l’arrière, protégée par une muraille en bois. Les prisonniers se tiennent dans les batteries et les faux-ponts, sabords fermés, de telle sorte que l’air devient rapidement irrespirable. Le prisonnier a un petit cautionnement (24 livres pour les soldats, 36 livres pour les officiers) tout juste suffisant pour se procurer vivres et habits, lorsque des barques venues de la rive accostent au ponton pour vendre leurs marchandises à des prix exorbitants. Au demeurant, la rive n’est jamais très loin, les pontons sont enkystés dans la boue du rivage, mais suffisamment écartés pour que les riverains ne souffrent pas trop des odeurs pestilentielles. La mortalité est considérable ; les survivants vivent dans l’attente des échanges de prisonniers, conventions rituelles qui ponctuent la fin temporaire des coalitions (1807, 1809), ou bien cherchent à se faire admettre à l’hôpital pour être réformés.

En 1811, tous ces survivants sont évacués vers la terre ferme et la prison de Porchester. Contrairement à leur espoir, ce n’est pas une atténuation du calvaire, mais la torture par l’espérance. Afin d’améliorer leur ordinaire, les prisonniers se sont mis à faire de la dentelle, de telle sorte que la forteresse est très rapidement devenue une grande manufacture. Mais le commandant, sur plainte des marchands anglais qui se plaignent de la concurrence déloyale, interdit l’activité. C’est de nouveau la malnutrition, les coups, le cachot humide, l’hôpital où sévit un chirurgien-major sadique. Ils s’entassent à 7 000 dans un « petit enclos ». En 1812, le Parlement anglais accorde des subsides aux prisonniers. Chacun d’entre eux doit percevoir tous les dix-huit mois une veste jaune à manches, un gilet, un pantalon, deux paires de bas, deux chemises, un chapeau et une paire de souliers. Argent et effets sont détournés par les services et les geôliers ; Alméras note qu’en huit ans, il a reçu deux habits, et encore pas complets.

Tout lien n’est pas coupé pour autant avec l’extérieur ; les prisonniers ont accès, directement ou indirectement, aux gazettes anglaises. En avril 1814, le spectacle de la fête anglaise donne du crédit aux « tristes nouvelles » de France ; c’est pourtant le signal de la libération prochaine. Toutefois, alors que l’incorporation de 1803 n’avait provoqué chez lui que chagrin et résignation, la nouvelle de l’intronisation de Louis XVIII en 1814 provoque indignation, et colère, que traduisent les cris répétés de « Vive l’Empereur Napoléon ! » La « fatale nouvelle » de la chute de Paris vient en écho paradoxal de la « fatale nouvelle » de l’appel sous les drapeaux, par quoi commence ce récit.

Bien vite, les cris de « Vive la Paix », à la nouvelle de la libération et du retour en France, couvrent ce sursaut d’indignation ; assez marqué cependant pour signifier au gouvernement anglais que sa volonté de briser un sentiment patriotique, que l’on avait pu croire, à d’autres moments de ce témoignage, bien fragile, a échoué. En attendant le bateau, les anciens prisonniers se transforment en touristes, visitent les villages anglais de la région, discutent librement avec leurs habitants, pour constater que ce sont de braves gens et que l’espoir de la paix est la seule aspiration collective qui vaille désormais. Ce n’est pas une contradiction de plus de notre ancien grenadier, mais l’expression du fait que les puissants doivent être tenus pour les seuls responsables des misères que l’on a endurées, et que le sentiment qu’on leur porte est tout à fait différent de celui qu’on porte à ceux qui partagent notre humaine condition.

Une histoire qui se termine bien, par une « heureuse nouvelle » et une « très grande joie » ; un récit historique précieux pour la narration de ses expériences de la guerre de Calabre et de la détention sur les pontons anglais. Mais, à deux cents ans de distance, au-delà de la souffrance et de la misère, c’est aussi un témoignage empreint d’une grande humanité que nous livre là le “grenadier millavois”.


Bernard GAINOT,  Université Paris I. Panthéon- Sorbonne.