VOLUME II

CHAPITRE 14

Il n’y a plus d’ennemis après la victoire,

mais seulement des hommes

Napoléon

Maintenant que les canons, qui ont scandé cette première grande bataille qu’il n’a livrée qu’à contrecœur, se sont tus, Napoléon parcourt le terrain.

Non pour prendre la mesure de sa victoire – elle est éclatante – mais pour se soucier, comme il le fera toujours dans les guerres qui lui seront imposées, du sort des blessés. Les siens, mais aussi ceux de l’ennemi, comme le résume si bien la phrase que nous avons mise en exergue du présent chapitre.

Alors qu’il aurait pu, à la fin de cette journée, s’enivrer de sa victoire, l’Empereur revient sur les lieux de l’affrontement. Il va y rester très avant dans la nuit.

À ceux qui l’accompagnent, Napoléon a recommandé le plus grand silence, et, guidé dans l’obscurité par les seuls gémissements des blessés, il leur fait distribuer par son mameluk Roustan, qui le suit comme son ombre, quelques gouttes d’eau-de-vie, tandis que lui-même s’efforce d’insuffler un peu d’espoir dans l’âme de tous ces malheureux. Il fait en outre allumer de grands feux autour desquels il fait rassembler les blessés en état d’être transportés.

Savary raconte que l’escadron de service de son escorte passa la nuit à cette tâche de miséricorde, prenant les capotes des morts pour en recouvrir les blessés et les protéger du froid et que l’Empereur ne consentit à quitter les lieux que lorsque le commissaire des guerres qu’il avait fait quérir fut arrivé sur place et qu’il lui eut transmis personnellement l’ordre de ne point quitter les blessés commis à ses soins avant qu’ils eussent tous été transportés vers les hôpitaux de la région.

L’Empereur disait souvent : « Après la bataille, il n’y a plus d’ennemis, il n’y a que des hommes. » Ainsi, à la fin de cette journée, il refusa d’abandonner les blessés, les siens comme ceux de l’ennemi, à leur sort, et resta sur le champ de bataille. Accompagné de son escorte personnelle et de son mameluk Roustan, il passa plusieurs heures dans l’obscurité pour localiser les blessés et s’assurer qu’ils étaient ramassés et soignés. Il fit allumer des feux, distribuer de l’eau-de-vie et, pour les protéger du froid, il fit couvrir les blessés avec les vêtements des morts. Plusieurs témoins rapportent que l’Empereur ne consentit à quitter le terrain que bien après minuit, lorsque le commissaire des Guerres commis à cette tâche de miséricorde fut arrivé. Napoléon lui donna des instructions très strictes pour que les blessés fussent transportés dans les hôpitaux de la région. Peu après, dans une lettre adressée à l’Impératrice Joséphine, l’Empereur écrivait que le champ de bataille était « un spectacle horrible. »

Il était alors aux alentours de minuit quand Napoléon s’arrêta dans un relais de poste situé sur la gauche du champ de bataille.

Il était debout depuis quatre heures du matin et n’avait pris aucune nourriture de la journée.

Le lendemain de la bataille, Napoléon écrivit un billet à l’Impératrice Joséphine pour l’informer de l’issue des événements :

    « À l’Impératrice, à Strasbourg,

    « Austerlitz, 12 frimaire an XIV (3 décembre 1805)

    « Je t’ai expédié Lebrun du champ de bataille. J’ai battu l’armée russe et autrichienne commandée par les deux empereurs. Je me suis un peu [!] fatigué, j’ai bivouaqué huit jours en plein air, par des nuits assez fraîches. Je couche ce soir dans le château du prince Kaunitz, où je vais dormir deux ou trois heures. L’armée russe est non seulement battu mais détruite.

    « Je t’embrasse.

    « Napoléon. »
     

Des vautours anglais sur le champ de bataille

Nous avons écrit plus haut que, le soir de sa victoire, l’Empereur parcourut le champ de bataille pour veiller à ce que les blessés fussent, autant qu’il était possible, secourus et soignés.

Les Anglais, évidemment, n’étaient pas sur ce terrain, puisqu’ils avaient chargé les autres de s’y trouver pour combattre et mourir à leur place. Mais cette absence ne signifiait pas qu’ils se désintéressaient de ce qui s’y était passé. Voici pourquoi.

Nous savons, et cela a été écrit à plusieurs reprises sur ce site, que Londres avait payé Russes et Autrichiens pour qu’ils ouvrissent, dans le dos des Français, un front qui éloignerait la menace de cette armée de cent-soixante mille hommes regroupés en face de ses côtes.

Le tarif était le suivant : selon un accord passé avec la Coalition (formée grâce aux bons soins de l’Angleterre), Londres versait aux puissances coalisées un subside – annuel ! – de quinze mille livres sterling par dix mille hommes mis sous les armes. Ainsi, le gouvernement anglais, qui payait les monarchies du continent pour qu’elles reçussent les coups qui, du fait de la politique menée contre la France, étaient en fait diriger contre son île, devenait ipso facto le « dictateur » de la Coalition et le maître de lui imposer ses volontés.

C’est ainsi que, de 1805 à 1815, pendant les guerres de Coalition, l’on put voir s’abattre sur les champs de bataille des vautours venus de l’autre côté de la Manche sous l’aspect d’agents du Trésor britannique. Ces messieurs étaient investis d’une sinistre et sordide comptabilité : surveiller les opérations des armées alliées afin que Londres pût compter les blessés et les morts avant de solder ses comptes.

Car, en bon usurier, le gouvernement de Sa Majesté britannique George III ne fournissait pas ses livres et ses guinées sans veiller à ce qu’elles fussent utilisées au mieux de ses intérêts, et, dit une chronique du temps, « vérifier si les rois avaient légitimement gagné leurs subsides. »

Poursuivie l’épée dans les reins par les Français, l’armée russe en retraite ne fut bientôt plus qu’une masse de colonnes fuyant dans le plus grand désordre. Dans une tentative désespérée d’échapper à la capture, plusieurs divisions se précipitèrent sur les lacs gelés de Satchan. Mais, sous le poids des hommes, des chevaux et des pièces d’artillerie, la glace se rompit, les précipitant dans l’eau glacée. Au cours des deux siècles suivants, historiens et écrivains donnèrent différentes versions de l’affaire en se fondant sur les allégations mensongères de la propagande antinapoléonienne qui avança le chiffre de 2 000 à … 20 000 victimes. Les lacs en question n’étaient en réalité que des marais peu profonds transformés en viviers pour l’élevage du poisson. Quelques années plus tard, ces mêmes marais furent dragués, et un rapport officiel mentionne que l’on y trouva les corps de deux soldats russes et ceux de 160 chevaux, plus une trentaine de canons. (D.R.)

Le « bobard » sordide des étangs de Satschan

Dans un chapitre précédent, nous avons évoqué la désinformation dont Napoléon fut la victime lors de son couronnement à Notre-Dame, désinformation qui accréditait la thèse, forgée de toutes pièces par certains historiens, selon laquelle il aurait empoigné sa couronne des mains du pape médusé pour la poser sur sa tête.

Rappelons brièvement que la fameuse couronne se trouvait sur l’autel et qu’il avait été convenu avec Pie VII que Napoléon se couronnerait lui-même pour ne pas donner aux républicains purs et durs, encore nombreux à ce moment, le sentiment qu’il tenait sa couronne de l’Église.

Aux yeux de l’Europe royaliste, l’Empereur devant être un barbare – ce qui permettait à l’Angleterre de dissimuler les ignominies de son propre gouvernement – une machination identique se reproduisit après sa victoire d’Austerlitz.

Vers la fin de la bataille, alors que Russes et Autrichiens fuyaient, éperdus pour ne pas être faits prisonniers, une division entière, avec canons et caissons, s’était lancée sur la glace des étangs de Satschan pour échapper à ses poursuivants. La glace s’étant logiquement rompue sous le poids – les quelques boulets tirés par une batterie de la Garde n’avaient guère arrangé la situation – hommes, chevaux, pièces d’artillerie s’étaient enfoncés dans l’eau glacée.

L’odieuse propagande anti-napoléonienne du temps, aussitôt, avait fait de ces modestes étangs de véritables abysses engloutissant les fuyards.

Faisons immédiatement justice de cette mystification : ces étangs n’étaient rien d’autre que des viviers peu profonds créés artificiellement pour l’élevage du poisson.

Mais qui est à l’origine de ce bobard sordide ?

L’Empereur en personne !!!

S’il avait pu prévoir l’usage qui en serait fait plus tard, nul doute qu’il se fût abstenu « d’enjoliver » son 30è Bulletin de la Grande Armée daté du 12 frimaire an XIV (3 décembre 1805), pour magnifier l’impact de sa victoire – qui n’en avait vraiment pas besoin – sur les armées austro-russes, et rassurer l’opinion publique française.

Voici le passage qui a fait – et continue de faire – les délices de ses détracteurs les plus éhontés, passés ou présents :

    « ... À une heure de l’après-midi, la victoire était décidée. Elle n’avait pas été un moment douteuse. Pas un homme de la réserve n’avait été nécessaire et n’avait donné nulle part.

    « La canonnade ne se soutenait plus qu’à notre droite. Le corps ennemi qui avait été cerné et chassé de toutes ses hauteurs se trouvait dans un bas-fond et acculé à un lac.

    « L’Empereur s’y porta avec vingt pièces de canon. Ce corps fut chassé de position en position, et l’on vit un spectacle horrible, tel qu’on l’avait vu à Aboukir : 20 000 hommes se jetant dans l’eau et se noyant dans les lacs… » (fin de citation du Bulletin). »
     

Or chacun à l’époque savait que les Bulletins pouvaient être aussi d’utiles instruments de propagande. D’où, sans doute, cette expression, familière aux soldats de la Grande Armée, de « menteur comme un Bulletin ».

À aucun moment, il n’est écrit que les canons ont tiré lorsque les troupes se furent engagées sur les fragiles ponts de bois ou sur la glace.

Les ennemis de l’Empereur – c’est-à-dire toute l’Europe – firent le reste, et depuis, sans se donner la peine de lire le passage en question, les historiens se sont faits les plus zélés porte-parole du mensonge accréditant que 20 000 Russes, délibérément canonnés par les Français, avaient sombré dans l’eau glacée.

Où est la vérité ?

Quand, plus tard, sur ordre de l’Empereur, le général Suchet (il sera fait maréchal en 1811), nommé gouverneur de Brünn fit drainer les fameux étangs, il nota dans son rapport que l’on y avait trouvé les cadavres de quelque cent soixante chevaux, une trentaine de canons et … deux cadavres de soldats russes. Pour une simple raison : voyant tous ces pauvres types se noyer, les soldats du général Vandamme (corps d’armée du maréchal Soult) qui se trouvaient proches des étangs étaient venus à leur secours. Pour les faire prisonniers, ce qui était tout de même « de bonne guerre ».

Il est d’ailleurs piquant de noter que les culpabilités sont toujours à gravité variable selon qu’elles incombent aux soldats de Napoléon ou à ceux de la Coalition : sauf erreur, personne n’a jamais fait reproche aux Russes d’avoir, au passage de la Berezina en 1812, tiré à boulets redoublés sur la Grande Armée en retraite. Pourtant, il y avait, dans cette cohue, nombre de civils, de femmes et d’enfants innocents.

Connu sous le nom de Saint Empire Romain Germanique du fait de ses liens avec l’Eglise, l’empire autrichien s’étendait de la Bohême et de la Moravie, au nord, à l’Italie, au Sud. Il exerçait son autorité, outre l’Autriche proprement dite, sur la Confédération des États allemands, la Hongrie, la Bohême, la Moravie, la Galicie, la Transylvanie, la Silésie, la Croatie, les Pays-Bas, le nord de l’Italie… Avec ses 24 millions de sujets, et malgré les victoires françaises en Italie qui avaient réduit ses possessions et son pouvoir, la dynastie des Habsbourg, qui régnait sur ce gigantesque empire depuis 1438, était encore en 1805 l’une des plus puissantes d’Europe.

Violente proclamation de l’Empereur
contre les fourberies anglaises

Le même 3 décembre, l’Empereur publia une proclamation bien sentie dans laquelle il vitupérait violemment – et justement – les menées de l’Angleterre.

En voici un extrait :

    « Cette journée coûtera des larmes de sang à Saint-Pétersbourg. Puisse-t-elle y faire rejeter avec indignation l’or de l’Angleterre ! [Quelle illusion !] Et puisse ce jeune prince, que tant de vertus [!!] appelaient à être le père de ses sujets, s’arracher à l’influence de ces freluquets que l’Angleterre solde avec art et dont les impertinences obscurcissent les intentions. La nature, en le douant de si grandes qualités, l’avait appelé à être le consolateur de l’Europe. Des conseils perfides, en le rendant l’auxiliaire de l’Angleterre, le placeront au rang des hommes qui, en perpétuant la guerre sur le Continent, auront consolidé la tyrannie britannique sur les mers et fait le malheur de notre génération. Puisse tant de sang versé, puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause ! Puissent les lâches oligarques de Londres porter la peine de tant de maux ! »
     

L’Empereur, hélas ! sera toujours la dupe des minauderies de ce fourbe d’Alexandre 1 er, et il s’illusionnera longtemps sur la personnalité de ce tsar à qui il faudra encore une vigoureuse frottée dans deux ans, à Friedland, pour faire semblant de devenir son ami, et ne l’en trahir que mieux.

La violence de la déclaration de Napoléon était parfaitement justifiée. De quoi l’Angleterre avait-elle donc bien à se plaindre ?

Loin d’avoir régressé, sa puissance était plus grande que jamais.

Son indépendance ? Massée le long du littoral français, l’Armée des Côtes de l’Océan avait effectivement de quoi inquiéter les ministres anglais, mais le Cabinet britannique le savait bien : il suffisait qu’il appliquât loyalement les causes du traité d’Amiens pour que la menace, aussitôt, disparût.

La réalité était bassement mercantile : l’Angleterre mettait – et mettra – l’Europe à feu et à sang et faisait sacrifier des dizaines de milliers de vies humaines pour le seul bénéfice de ses intérêts matériels et commerciaux.

François II (1768-1835), empereur du Saint Empire romain de 1792 à 1806. Après sa dissolution, il régna sous le nom de François Ier, empereur d’Autriche (1806-1835). Né à Florence, il n’avait que 24 ans quand il succéda à son père, Léopold II, au début des guerres contre la France de la Révolution. Il n’hérita aucune des qualités d’intelligence de son père et se révéla comme un conservateur étroit, opposé à toute reforme ou à tout changement social. Comme souverain et homme d’État, c’était un réactionnaire aux idées arrêtées, et comme homme, il était hésitant et soupçonneux. Détestant les idées nouvelles, il se montra déterminé à préserver l’ordre social et international établi, et à empêcher les idées de la Révolution française de se répandre en Europe. En dépit des défaites écrasantes que les Français infligèrent à son armée au cours des première et deuxième Campagnes d’Italie à Montenotte (1797) et à Marengo (1800), l’empereur d’Autriche participa à toutes les Coalitions suivantes, ce qui lui valut d’autres défaites cuisantes : Ulm, Caldiero, Austerlitz, Wagram…, et l’occupation, par deux fois de sa capitale, Vienne, par les troupes françaises. La victoire de Napoléon à Austerlitz entraîna la dissolution du Saint Empire Romain germanique et fit, entre autres, perdre à l’empereur d’Autriche des possessions en Italie, la Belgique et le Tyrol autrichien. En 1805, Napoléon le décrivait ainsi avec dureté et pertinence : « Ce squelette de François II que le mérite de ses ancêtres a placé sur le trône. »

Inquiétude de l’empereur d’Autriche et générosité de Napoléon

Ce 3 décembre toujours, le prince Jean de Lichtenstein, qui avait servi d’intermédiaire entre Napoléon et le général Mack pour la reddition d’Ulm, se présenta en émissaire de son maître, l’empereur d’Autriche, qui sollicitait une entrevue. Cette demande était, du point de vue de l’Autrichien, d’autant plus pressante que Napoléon avait donné à ses lieutenants l’ordre de poursuivre les armées ennemies qui fuyaient éperdues.

Plutôt que de risquer le pire, c’est-à-dire de voir les débris de son armée volatilisés par les Français, François II d’Autriche préféra venir se mettre à la merci de son vainqueur.

La demande d’entrevue ayant agréée pour le lendemain 4 décembre, Napoléon se rendit avec une partie de sa Garde près d’un moulin situé à une douzaine de kilomètres d’Austerlitz. Arrivé le premier, il fit allumer des feux et attendit son visiteur.

Celui-ci ne tarda pas à se présenter en calèche, accompagné de quatre princes, de trois généraux et d’une escorte de cavaliers hongrois.

Nul doute que, pendant le trajet, le souverain autrichien, adversaire irréductible de la Révolution française, dut s’interroger sur le devenir de son empire. Car ce vainqueur qu’il avait lui-même provoqué n’était-il pas une brute intraitable, selon l’image ordinaire que les cours européennes donnaient de lui ?

Bien qu’elle eût pris une part active aux première et deuxième Coalitions, la monarchie autrichienne, malgré ses défaites, n’avait pas été écrasée. Le général Bonaparte, par deux fois, avait épargné l’Autriche deux fois vaincue : quand, après la dislocation de la première Coalition, Vienne était menacée par le général Hoche, puis lorsque les victoires de Marengo et de Hohenlinden avaient mis sa capitale à portée des vainqueurs. Les traités de Campoformio de 1797 et de Lunéville en 1800 lui avaient laissé sa puissance, en foi de quoi l’Autriche s’était empressée d’écouter les appels à la guerre de l’Angleterre et de se tourner vers la Russie. Elle venait de le payer cher.

François II avait donc toutes les raisons de se faire du souci.

En venant au-devant du vaincu, Napoléon l’accueillit par ces mots :

    « Vous m’excuserez si je vous reçois dans le seul palais que j’habite depuis deux mois. »
     

Soucieux de ne pas brusquer ce vainqueur qui le tenait en son pouvoir, François II répondit de même ton :

    « Vous tirez un si bon parti de votre habitation qu’elle doit vous plaire. »
     

Si l’on en croit les témoins, tant français qu’autrichiens, l’entrevue fut, selon cet ésotérique langage diplomatique toujours en vigueur, « franche et cordiale » :

François II profita de l’entrevue accordée pour demander que la trêve jouât aussi en faveur de l’armée russe en déroute, à quoi Napoléon, logiquement, répliqua que cette armée était entièrement cernée.

Cependant, cédant à une générosité dont il n’eût pas bénéficié – et dont il ne bénéficiera jamais de la part de ses ennemis – Napoléon répondit :

    « Pour faire une chose agréable à l’empereur Alexandre, je consens à arrêter la marche de mes colonnes et à laisser passer ses troupes ; mais Votre Majesté me promet-elle que cette armée retournera en Russie et évacuera l’Allemagne et la Pologne autrichienne et prussienne ? »
     

L’Autrichien avait évidemment répondu que telle était bien l’intention du tsar. Napoléon et François II se quittèrent à la fin de la journée en convenant d’un armistice et en fixant, de manière sommaire, les conditions de la paix.

Lorsque le souverain autrichien se fut retiré, l’Empereur parut, un instant, regretter la mansuétude dont il venait de faire montre, et il dit à ses officiers (retenons surtout la dernière partie de la phrase) :

    « Cet homme me fait faire une faute, car j’aurais pu suivre ma victoire et prendre toute l’armée russe et autrichienne ; mais enfin, quelques larmes de moins seront versées. »
     

Son armée anéantie à Austerlitz, François II s’empressa de quémander un armistice à Napoléon. Une entrevue fut arrangée, et deux jours plus tard, le 4 décembre, les deux empereurs se rencontrèrent aux avant-postes de leurs armées respectives, à 12 kilomètres d’Austerlitz. Ils passèrent plusieurs heures ensemble autour d’un feu de bois, discutant les termes du traité de paix qui serait signé le 26 décembre à Presbourg. L’empereur d’Autriche plaida sa cause, mais aussi celle du tsar Alexandre, qui, avec son armée, était complètement encerclé par les troupes françaises. Avec une générosité qui lui sera toujours refusée par les bénéficiaires du jour, Napoléon laissa les Russes s’en aller. Après le départ de l’Autrichien, l’Empereur confia à l’un de ses officiers : « Cet homme me fait faire une faute, car j’aurais pu suivre ma victoire et prendre toute l’armée russe et autrichienne ; mais enfin, quelques larmes de moins seront versées. » (D. R.)

Le peu honorable stratagème du tsar pour se tirer d’affaire

François II s’était donc tiré d’affaire en implorant – et en obtenant, ce qui n’était pas un dû – un armistice de celui qu’il n’appelait avec mépris que « le Robespierre botté ».Mais cet armistice ne concernait encore que les seuls Autrichiens. Avec les Russes, rien n’était encore convenu.

Napoléon, avec Alexandre, ne s’était pas montré regardant. Sans aucune contrepartie, par pure courtoisie, il lui avait renvoyé tous les officiers ainsi que les soldats de la garde russe et leur chef, le colonel prince Repnine, faits prisonniers au cours de la sanglante empoignade avec la cavalerie de la Garde Impériale.

Cette élégance manifestée par le vainqueur n’avait pas empêché le tsar, la bataille terminée, de faire montre d’une rouerie peu en accord avec l’image de paladin vertueux que l’on donne toujours de lui dans le but – évident – d’abaisser ce rustre de Napoléon, et peu en accord également avec les usages de ce temps.

Quand l’envoyé de Napoléon, Savary, arriva auprès des Russes pour leur transmettre l’offre de l’Empereur, ceux-ci s’étaient déjà tirés d’affaire au moyen d’un procédé peu élégant…

Ce 4 décembre, la situation de l’armée russe, qui refluait dans un indescriptible désordre, était rien moins que brillante. Serrée de près par le maréchal Davout, cette armée était, comme l’avait dit l’Empereur à François II, sur le point d’être prise avec tous ses généraux et le tsar lui-même. Voici le récit de Davout :

    « Je me dirigeais sur Gœding lorsque le colonel comte de Valmoden est venu m’apporter un billet du général Merfeld [Merveldt, général autrichien] qui annonçait un armistice de vingt-quatre heures et une entrevue de Sa Majesté l’empereur d’Allemagne avec notre auguste souverain. Le général Merfeld désirant en conférer avec moi, j’ai été le voir ; je lui ai observé que son billet ne m’était pas suffisant, devant être naturellement en garde contre ces petites ruses de guerre. Je lui ai déclaré vouloir une autre assurance par écrit de l’empereur Alexandre. M. de Merfeld s’est retiré en m’assurant que sous peu je serais satisfait à cet égard et que mes doutes seraient levés. »
     

La méfiance de Davout plongea l’état-major russe dans l’affolement. Il fallait absolument gagner du temps en attendant le billet signé par le tsar. Le général Koutousov, qui ne rechignait pas à un « faux en écriture » – le moment venu, nous le verrons faire de même en 1812 – rédigea alors les lignes qui suivent :

    « Au maréchal Davout, commandant le 3è corps de l’armée française,

    « Gœding, 22 novembre 1805 [4 décembre dans le calendrier français]

    « Je vous engage ici ma parole d’honneur [souligné par nous] que l’armistice conclu pour vingt-quatre heures commence dès six heures du matin et que l’empereur d’Allemagne, après en être convenu avec notre auguste maître, est allé sur les chemins d’ici à Austerlitz s’aborder avec le vôtre. Je m’empresse donc d’en prévenir Votre Excellence en la priant de vouloir bien suspendre les hostilités jusqu’à l’échéance du terme fixé.

    « Le commandant en chef des armées combinées de Leurs Majestés Impériales de Russie et d’Allemagne,

    « Signé : Koutousov.

    « P.S. – Je prends sur moi de transmettre à Votre Excellence, dans deux heures et demie tout au plus, l’assurance sus-mentionnée de mon auguste maître. »
     

Effectivement, peu après arrivait, ainsi libellé, un billet portant le paraphe d’Alexandre :

    « Pour le maréchal Davout, commandant le 3è corps de l’armée française,

    « Le général Merfeld est autorisé à dire de ma part au général [!] Davout que l’armistice de vingt-quatre heures a été conclu par l’entrevue que les deux chefs suprêmes de leurs nations ont aujourd’hui ensemble.

    « Signé : Alexandre. » 
     

Alors ?

Cette annonce était un faux délibéré, car il était matériellement impossible que, le 4 au matin (ou même le 5), Alexandre eût connaissance d’un armistice décidé par Napoléon et François II le 4 au soir pour prendre effet le lendemain matin.

On n’ose imaginer le concert de protestations indignées qui eût retenti dans toutes les cours d’Europe, si ce « coup fourré » – comment le définir autrement ? – avait été commis par Napoléon, et non par ce souverain de droit divin, objet de l’admiration universelle des monarchies européennes.

On retiendra de cette affaire le peu reluisant stratagème d’Alexandre, l’inconcevable comportement de Davout, qui, après s’être justement montré méfiant, finit par obéir à un ordre qui émanait … du tsar, et surtout l’élégante générosité de Napoléon qui, fidèle à sa parole, ne revint pas sur son offre.

Alexandre repartit donc paisiblement en Russie avec son armée vaincue, laissant aux Français la tâche de prendre soin de ses blessés.

 

Voyant des blessés autrichiens passer devant lui,
Napoléon leva son chapeau, et les salua en ces termes :
« Honneur et respect au courage malheureux. »