À propos de l’intervention de M. Thierry Lentz

 

Débutant par un rappel de la genèse de l’affaire, le directeur de la Fondation Napoléon évoque la « révélation » qu’un stomatologue Suédois, Sten Forshufvud, eut dans les années soixante à la lecture des mémoires, récemment publiés, du domestique de Napoléon à Sainte-Hélène, Marchand. Très schématiquement exposé, en constatant une dégradation inexpliquée de la santé de l’Empereur, Forshufvud – qui avait fait des études de toxicologie – avait cru identifier les symptômes d’une intoxication arsenicale.

 

Après s’être procuré un cheveu de Napoléon auprès de cette personnalité incontestable du milieu napoléonien, bien connu de tous les enthousiastes de la période, le commandant Henry Lachouque, il l’avait confié, pour analyse, au professeur Hamilton Smith, chef du Département de Médecine Légale à l’Université de Glasgow. En collaboration avec un laboratoire anglais de recherches nucléaires travaillant pour la Défense nationale, Hamilton Smith avait pu, par un « bombardement » neutronique, mettre en évidence la présence d’arsenic dans le cheveu donné par Forshufvud.

 

Lachouque, le 8 octobre 1960, avait, par écrit, rendu hommage au travail de Forshufvud :

 

« Mon cher Docteur,

« J'ai lu et relu votre magnifique travail qui m'a naturellement fort intéressé. Permettez-moi d'abord de vous féliciter de votre patiente étude, de votre érudition, de votre sens critique, de votre fidélité aux textes.

« Tout ceci forme un ensemble remarquable de qualités sans lesquelles l’historien s'apparente au romancier historique. »

Après une série de conseils pour lui permettre de donner tout son poids à la thèse développée, Lachouque terminait ainsi :

« Il y aura quelques retouches à votre texte, mais c’est insignifiant. Je vois très bien ce qu’on peut faire et c'est très intéressant... »

 

Il fallait bien qu’il y eût du vrai dans les déductions du Suédois, car on imagine difficilement un personnage aussi strict que l’était le commandant Lachouque écrivant ces lignes à un charlatan. La brusque volte-face qu’il fera peu après avoir eu connaissance des résultats de l’analyse est – théoriquement – inexplicable.

 

Puis, vint le temps des sarcasmes. On moqua le Suédois, notamment pour son livre, publié en 1961, dont le titre, déjà, posait cette question : Napoléon a-t-il été empoisonné ?

 

L’ouvrage fut reçu avec mépris par les milieux napoléoniens français, comme le rappelait obligeamment le professeur Tulard dans Le Figaro Littéraire du 27 mai 1999 :

 

« La traduction française fut accueillie avec amusement. Les docteurs Godlewski et Ganière, grands spécialistes de Sainte-Hélène et forts de leurs connaissances médicales, ne firent qu’une bouchée de l’infortuné dentiste. »

Rappelons pour la petite histoire que c’est à ce même docteur Ganière que l’on doit cette phrase figurant à la page 1521 du Dictionnaire Napoléon (sous la direction de Jean Tulard) :

 

« ...D'autre part, en s'appuyant sur les constatations faites par O'Meara au cours de l'autopsie, l'existence autour de l'estomac d'un système lymphatique tuméfié et de ganglions en voie de suppuration font penser à une tumeur cancéreuse... »

 

On l'ignorait, le docteur Ganière le révèle : O’Meara était visionnaire. Sinon, comment expliquer qu’il ait été capable d’assister à une autopsie pratiquée trois ans... après qu’il eut quitté Sainte-Hélène le 25 juillet 1818 ?

 

Dans les années qui suivirent, Forshufvud resta le « dentiste suédois » fourvoyé dans l’Histoire.

 

Surprise ! Le 14 janvier dernier à Strasbourg, Forshufvud devient soudain, mais sans que l’on connaisse les raisons de cette mansuétude inattendue, un « stomatologiste » possédant « une réelle formation toxicologique ». Aujourd’hui décédé, Sten Forshufvud, chercheur amateur – et désintéressé, ce qui fait de lui une sympathique curiosité – sera peut-être heureux de cette (tardive) reconnaissance posthume.

 

Vient ensuite l’évocation des travaux du président de la Société Napoléonienne Internationale de Montréal, Ben Weider, et de la thèse d’un possible empoisonnement (gardons ce vocable par facilité) de Napoléon.

 

L’orateur prend bien soin de rappeler que Ben Weider a fait fortune « dans le muscle » : pour tenter de casser la crédibilité d’un homme, et par la même occasion, de ce qu’il défend, un soupçon de dérision, factuelle en apparence, ne saurait nuire. En cela, M. Lentz suit fidèlement les traces de son mentor, le professeur Tulard, qui n’a toujours vu dans cette affaire qu’un « nouveau serpent de mer » repris par un « fabricant canadien d’articles de sport ».

 

Qui n’a pas lu, dans la revue éditée par le « Souvenir Napoléonien », les critiques [!] par M. Lentz des ouvrages du professeur en question ignorera toujours ce que sont la flagornerie et la courtisanerie.

 

Pour l’édification du visiteur du site de la Société Napoléonienne Internationale, précisons que le grand historien anglais de la période, le professeur David Chandler, dont on espère que M. Lentz voudra bien admettre la compétence – internationalement reconnue – ne se croit pas tenu à semblables bassesses. Il rend hommage et ne prend en compte que le travail effectué par le Canadien :

 

« Je n’ai jamais eu pour ambition de tenter de prouver que Napoléon avait été assassiné. Cette tâche fut celle de Ben Weider, dont l’intérêt passionné pour le sort de Napoléon a obtenu des résultats spectaculaires au cours des vingt-cinq années écoulées… »

 

Pourtant, pas plus que ses homologues français, le professeur Chandler ne croyait à la thèse d’un empoisonnement de Napoléon, et pendant des années, il a douté. Mais, contrairement à ses mêmes homologues français, il a fait montre d’une élémentaire honnêteté en observant la démarche historique du Canadien. Comme il l’a trouvée « sérieuse », il a analysé attentivement les éléments scientifiques sur lesquels Ben Weider fondait son argumentation. Et, depuis 1975, date de sa rencontre fortuite avec le président de la Société Napoléonienne Internationale sur le champ de bataille de Waterloo, il n’a cessé de suivre les avancées de la thèse.

 

La démarche du directeur de la Fondation Napoléon, qui est aussi, et pour cause, celle du professeur Tulard, apparaît bien différente.

 

Après avoir affirmé que Ben Weider était passé d’une « tentation historique » à une « intime conviction », M. Lentz, lui, déclare qu’il se « moque de savoir si Napoléon a été empoisonné ou pas », car il s’agit d’un phénomène « secondaire » – il est heureux pour lui qu’il se soit refusé la fâcheuse expression de « détail » – pour ne s’attacher qu’à l’incidence, sur l’Histoire, de la mort de l’Empereur.

 

Si ce souci est d’un intérêt que personne, bien évidemment, ne contestera, cette attitude est pour le moins étrange de la part du directeur de cette Fondation Napoléon qui, sauf erreur, a pour vocation d’expliquer Napoléon, sa vie – et pourquoi pas alors son décès, surtout s’il s’agit d’un crime qui fut peut-être un assassinat politique ? – son œuvre et, à l’occasion, mais c’est essentiel, de défendre sa mémoire souvent attaquée. C’est d’ailleurs toute, et la seule, justification du legs – dont il suffira de dire qu’il est « astronomique » – consenti par un industriel, M. Martial Lapeyre, au « Souvenir Napoléonien ».

 

Attitude étrange et un peu leste pour se débarrasser de ce qui constitue une énigme, et, de toute façon, injustifiable de la part d’un historien. À moins que nous ne soyons en présence d’une dérobade de la part des opposants confrontés aujourd’hui à l’implacable rigueur des résultats scientifiques.

 

Rappelons brièvement les mobiles possibles qui auraient pu conduire certains à tenter d’empoisonner Napoléon, dont les causes de la mort, survenue à cinquante et un ans, sont au cœur d’une polémique. Une chose est certaine : l’Empereur avait dans ses cheveux de sept à trente-huit fois le taux d’arsenic « toléré ». Quels peuvent être ces mobiles ?

 

- La monarchie française, peu glorieusement et fragilement restaurée après la bataille de Waterloo grâce à l’appui enthousiaste des Anglais et autres Prussiens, ne se sentait guère rassurée de savoir l’Empereur, loin certes, mais bien en vie, et dont elle pouvait craindre qu’il vécût encore plusieurs années :

 

« Si, écrit Chateaubriand, qui fut aussi ministre de Louis XVIII, Napoléon, échappé aux mains de ses geôliers, se retirait aux Etats-Unis, ses regards attachés sur l’Océan suffiraient pour troubler les peuples de l’ancien monde. Sa seule présence sur le rivage américain de l’Atlantique forcerait l’Europe à camper sur le rivage opposé. »

 

Dans une situation politique instable susceptible de basculer à tout moment, les royalistes devaient faire oublier qu’ils avaient pris les armes contre leur pays pour reconstruire un système dont la France s’était débarrassée par la Révolution, avec, hélas ! les abominations que l’on sait.

 

- Quant aux Anglais, ce sont les soixante-six millions de livres (soit un milliard et demi de francs or de l’époque !) versés aux monarchies européennes de 1793 à 1815, dont la moitié entre 1811 et 1815, pour ruiner la France napoléonienne par des guerres incessantes, qu’il leur fallait faire oublier. Une politique qui, rappelons-le, était loin de faire l’unanimité de l’autre côté de la Manche. Par ailleurs, la captivité de l’Empereur coûtait fort cher aux Anglais : plusieurs millions de livres par an.

 

Dans le dossier que Science & Vie a consacré aux (surprenantes) analyses faites à la demande du magazine, le professeur Tulard explique, en ironisant souligne l’auteur de l’article, que Napoléon, à l’époque, ne représentant plus une menace, ni pour les Anglais, ni pour la monarchie française, on ne voit pas « à qui aurait profité le crime ». En effet, il se conçoit aisément que la présence, pendant cinq années, de plusieurs navires de guerre et de quelques milliers d’hommes – chiffre énorme pour l’armée britannique de ce temps – s’imposait pour en garder, sur ce rocher perdu au fin fond de l’Atlantique sud, à 1 800 kilomètres des côtes de l’Afrique et à 3 500 kilomètres de celles du Brésil, un seul qui n’était une menace pour personne. Force est donc d’en conclure que la présence de ces soldats et de ces marins anglais n’était que la manifestation d’un souci tardif de rendre les honneurs à l’Empereur déporté par la félonie de leur gouvernement.

 

À propos de Sainte-Hélène, je ne puis résister à la tentation de rapporter une expression utilisée par M. Lentz, qui nous montre le sinistre gouverneur, Hudson Lowe, gérant « en bon père de famille » (sic !) le budget alloué pour la garde de l’illustre déporté. Je ne doute pas un instant que les vrais napoléoniens – et je me flatte de m’inclure dans le nombre – apprécieront comme il convient ce trait frappé d’une incontestable originalité.

 

- Le général de Montholon : n’oublions surtout pas l’intendant de Longwood. Ce faux soldat, menteur et prévaricateur, qui n’a obtenu aucun de ses grades sur le champ de bataille, dont toutes les déclarations sur ses faits d’arme et ses blessures supposées sont mensongères (mentionnons le faux sabre d’honneur, pour ne citer que cet exemple), simple colonel sous l’Empire, fait maréchal de camp (général de brigade) par Louis XVIII au mois d’août 1814, est, de tous les compagnons de déportation, le seul dont le passé soit aussi scandaleux.

 

Cinq mois avant sa nomination de maréchal de camp, ce même Montholon, en permanence ruiné, avait, pour soit-disant payer ses troupes, « distrait » de la caisse du payeur du département la somme de 5 970 francs (de l’époque), dont il ne justifia jamais l’emploi. Lorsque le scandale éclata, Montholon, menacé du conseil de Guerre, fut tiré d’affaire par le comte d’Artois… Moins d’un an plus tard, on le retrouvera – bizarrement – promu compagnon de déportation de l’Empereur pour qui il est un quasi inconnu !

 

Mais il saura si bien s’y prendre – avec l’aide active de sa femme, Albine – qu’en avril 1821, lorsque Napoléon rédigera son testament (en présence du même Montholon), ce personnage douteux se retrouvera être, avec deux millions de francs or (toujours de l’époque), le principal bénéficiaire du testament de l’Empereur.

 

Reprenons ici la singulière interrogation, déjà mentionnée, de cet adversaire opiniâtre de la thèse, le professeur Jean Tulard, dans Science & Vie : « À qui aurait profité le crime ? »

 

Malgré ce passé chargé, imperturbable, M. Lentz déclare qu’il ne croit pas à la culpabilité éventuelle de Montholon, et il le disculpe, car il imagine mal ce descendant d’une très ancienne famille aristocratique « se mettre à quatre pattes » pour aller puiser une pincée d’arsenic – ou, pour reprendre l’expression de l’orateur, de la « poudre de perlimpinpin » ! – destinée à ce vin dit de Constance que l’Empereur était seul à boire.

 

Disculper un éventuel suspect au nom de son appartenance à une ancienne famille, n’est-ce pas là « l’intime conviction » du seul directeur de la Fondation Napoléon ?

 

M. Lentz évoque ensuite deux autres auteurs, MM Maury et de Candé-Montholon, qui se sont engouffrés dans cette attirante porte ouverte. La démarche est astucieuse, qui mélange adroitement les genres, car M. Lentz n’ignore pas que l’amalgame du raisonnable – le mobile politique et/ou crapuleux – et du farfelu risque fort d’être fatal au premier.

 

Évoquons brièvement les thèses soutenues par ces deux auteurs.

 

Pour le professeur d’économie René Maury, Napoléon aurait été assassiné par jalousie, Montholon ne supportant pas les « faiblesses » de son épouse, Albine, pour l’Empereur. Dans ce cas, il lui eût fallu supprimer aussi un des officiers anglais de la garnison, le lieutenant Jackson, pour qui Madame de Montholon avait également des bontés.

 

Plus chimérique est la thèse de M. de Candé-Montholon, descendant du coupable présumé : c’est par dévouement que son ancêtre aurait administré à cet Empereur, qui ne le connaît presque pas, de l’arsenic à faibles doses afin de le rendre suffisamment malade – mais sans mettre ses jours en danger – pour obliger les Anglais à le rapatrier en France.

 

Le directeur de la Fondation Napoléon évoque ensuite ce qu’il nomme avec ce souci de la dérision qui lui est ordinaire, « la dernière saillie publique des empoisonnistes. »

 

Un mot d’abord sur l’origine de cette « saillie ».

 

Lors de la journée du 4 mai 2000 au Sénat, Ben Weider avait présenté les résultats des analyses faites, à sa demande, par le FBI. Ces analyses révélaient, elles aussi, d’importantes concentrations en arsenic. Parmi les voix de « spécialistes » qui s’étaient fait entendre, l’une d’elles imputait la présence du poison aux… huîtres et autres fruits de mer. On n’ose imaginer la quantité d’huîtres et de fruits de mer – jamais mentionnées dans ses habitudes culinaires, au demeurant fort modestes – que l’Empereur eût dû ingurgiter pour présenter une telle concentration de poison dans ses cheveux. La réponse à cette hypothèse – d’autant plus pittoresque qu’elle émanait du représentant d’un laboratoire officiel – avait été apportée par un professeur de médecine présent : l’arsenic organique que l’on trouve dans les crustacés et les fruits de mer est immédiatement éliminé par le corps.

 

Malgré les résultats chiffrés, les spécialistes présents avaient laissé entendre sans ambages qu’ils n’étaient pas disposés à accepter les résultats d’un laboratoire étranger, fût-il du FBI. Ben Weider s’exécuta et sacrifia cinq mèches de cheveux de l’Empereur pour les faire analyser par des scientifiques français de très haut niveau appartenant à l’Université Louis-Pasteur.

 

Cette « saillie publique des empoisonnistes » dont parle le directeur de la Fondation Napoléon ne fut donc rien d’autre que la présentation des résultats de ces nouvelles analyses réclamées lors de la journée au Sénat. Comment, en effet, porter ces résultats à la connaissance de tous, si ce n’est par le biais d’une conférence de presse ?

 

Mais, pour M. Lentz, il n’y a pas eu de conférence de presse, tout au plus un simulacre, puisqu’on ne dénombrait dans la salle que « trois journalistes » noyés dans un parterre de « supporteurs » de M. Weider (un résultat réellement miraculeux pour une société qui ne compterait en France que « cinq adeptes », comme l’affirmera l’orateur à la fin de son exposé ; voir plus loin). Pourtant, sans sourciller, le même évoque immédiatement après le « déferlement » médiatique au lendemain de la conférence de presse. Propos qui suscite bien de la perplexité : comment, en effet, expliquer, si ce n’est par la grâce d’une intervention quasi divine, que ces trois journalistes esseulés aient pu ainsi inonder les médias du monde entier ?

 

Après cette « conférence de presse » – j’hésite à recourir à cette expression de peur de me faire taper sur les doigts par le censeur de la Fondation Napoléon – MM Tulard, Lemaire (médecin et historien de la médecine), et Lentz se sont sentis « obligés de réagir, car, dans la démarche des empoisonnistes, rien ne se tient. »

 

À cette réserve près tout de même : c’est grâce à « l’école empoisonniste » que les scientifiques ont mis en évidence la présence de doses massives d’arsenic dans les cheveux de l’Empereur. Et, ne leur en déplaise, cela « se tient » très bien.

 

C’est également grâce à « l’école empoisonniste » que, lors de l’une des dernières émissions de Bouillon de Culture, les téléspectateurs purent entendre le professeur Jean Tulard déclarer que, plus jamais, il ne dirait que Napoléon est mort d’un cancer de l’estomac. Les raisons de ce revirement ? Les explications que lui avait données son « collègue » de l’Institut, le docteur Lucien Israel, professeur émérite de cancérologie. Utile précision : le « cancériste » emblématique des napoléoniens s’était cependant bien gardé de rendre au Canadien ce qui lui appartient.

 

Et pourtant ! Si le professeur Israel avait réussi à convaincre Jean Tulard, c’est parce que, au vu des résultats des analyses effectuées à la demande de Ben Weider, il avait pris conscience que la thèse officielle du cancer de l’estomac ne « tenait » pas.

 

La mauvaise foi de M. Lentz nous contraint donc à rappeler, une fois encore, les termes de la lettre écrite le 6 septembre 2000 par cette incontestable personnalité du monde médical qu’est le professeur Israel :

« J’ai lu attentivement votre ouvrage, et je partage vos conclusions.

« Les troubles de l'Empereur ayant commencé en 1816 ont donc duré cinq années. Un cancer de l'estomac (au passage, il n'est pas héréditaire) évoluant aussi longtemps n'aurait pu tuer que par métastases pulmonaires et surtout hépatiques. Or on n'en a constaté aucune à l'autopsie. Une autre cause eût été une hémorragie cataclysmique. Il ne s'en est pas produit. Ce sont là les arguments principaux, mais il y en a d'autres, le fait par exemple que les ganglions régionaux et du médiastin montrent des aspects suppuratifs, ce qui ne s'expliquerait pas en cas de cancer gastrique.

« Donc je pense que votre thèse [celle de l’empoisonnement] est la bonne. »

 

Ne rêvons pas. Il suffit, lors de ses nombreux passages à la télévision, d’écouter Jean Tulard, qui n’est ni médecin ni cancérologue, pour se convaincre que son opinion sur l’empoisonnement de l’Empereur n’a pas évolué.

 

Nous suivrons donc bien volontiers MM Tulard, Lemaire et Lentz dans leur affirmation que « rien ne se tient » dans la démarche des empoisonnistes » s’ils pensent aux thèses Maury-Montholon.

 

Nous leur concédons aussi qu’il y eut, de la part d’une personne de l’entourage de Ben Weider, des interprétations abusives, et pour le moins téméraires, de certaines citations, qui, loin de renforcer la thèse soutenue, lui furent néfastes. D’après le même M. Lentz, qui ne recule devant aucun effet, la seule évocation de l’une de ces interprétations, aurait d’ailleurs provoqué parmi les personnes présentes à cette conférence de presse « émotion, pâmoison, évanouissement parfois ».

 

La générosité nous fait obligation de ne point commenter cette… saillie !

Écoutons – et retenons – un avis plus honnête. Au vu des résultats obtenus par les scientifiques de l’Université de Glasgow, du FBI et, tout récemment, de l’Institut de Médecine Légale de Strasbourg, voici ce que le professeur David Chandler, déjà cité, a déclaré à cette vénérable institution britannique qu’est le Sunday Times, dans son numéro du 12 janvier 2003 :

 

« Il est clair maintenant que Napoléon est mort empoisonné. J’accepte ce fait quoique, pendant des années, j’aie eu des doutes à ce sujet. »

 

Et dans le magazine de la Folio Society anglaise, il écrit :

 

« Mais il reste à éclaircir qui était (ou étaient) le meurtrier (ou les meurtriers) »

 

Cet ancien directeur du Département des Études Militaires à l’Académie Royale Militaire anglaise de Sandhurst, auteur de nombreux ouvrages qui font autorité et référence sur le Premier Empire, nie, ce qui se peut comprendre sans forcément s’admettre, toute implication de son pays dans cette affaire sordide. En revanche, la monarchie française – par le biais de ce conspirateur retors et lâche qu’était le comte d’Artois, futur Charles X – et Montholon lui paraissent avoir le bon profil et les bonnes motivations.

 

 

Le professeur David Chandler

 

Pourquoi ce qui apparaît plausible à un grand historien anglais est-il tenu pour grotesque par une poignée d’historiens napoléoniens français ? Or, pas plus que Lachouque, Chandler est homme à s’avancer en terrain dangereux sans de solides garanties.

 

Voici par ailleurs ce qu’écrit, de l’autre côté de l’Atlantique, l’historien américain Donald D. Horward, Directeur de l’Institut d’Histoire Napoléonienne et de la Révolution Française à la Florida State University :

 

« Par ses recherches, Ben Weider permet aux lecteurs de reconsidérer les causes du décès de Napoléon, et il ne fait aucun doute que son explication des événements entourant son décès soit la plus vraisemblable. »

 

Le professeur Donald D. Horward

 

Cela n’empêche pas M. Lentz, imperturbable, de rester ferme sur ses positions, « droit dans ses bottes » en quelque sorte :

 

« Au fond du fond, résume-t-il, je ne crois pas à l’empoisonnement de Napoléon ».

 

Pour lui, malgré les taux d’arsenic relevés dans ses cheveux, l’Empereur est mort « de sa belle mort. »

 

On serait tenté d’écrire : Quelle santé !

 

Puis, très sûr de soi, tout en prenant tout de même la précaution oratoire de préciser qu’il s’agit d’une « boutade », il conseille aux scientifiques de s’occuper d’abord du problème de l’arsenic au début du 19è siècle avant de venir « nous aider » sur le dossier de Napoléon.

 

On ne saurait être plus condescendant. Attention, chasse gardée ! Danger.

Que faudrait-il donc à M. Lentz pour qu’il accepte la thèse de l’empoisonnement criminel de l’Empereur ? Peu de chose en vérité :

 

« Que l’on m’apporte une lettre de Montholon disant : “J’ai assassiné Napoléon”, et je le croirai. »

 

Est-ce bien certain ?

 

Qui sait s’il n’irait pas faire la tournée de certaines stations de radio accueillantes, en s’interrogeant gravement sur l’authenticité du document ?

Car, après les cheveux « attribués » à l’Empereur, nul doute qu’il tenterait de nous convaincre que les aveux de Montholon sont apocryphes…

 

Finalement, la seule originalité de l’intervention du directeur de la Fondation Napoléon aura été sa discrétion exemplaire sur les résultats des analyses de Science & Vie.

 

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