À propos de l’intervention du docteur Pascal
Kintz
Dr. Pascal Kintz, Président de la Société Française de Toxicologie à l'oeuvre dans son laboratoire où il procède à l'analyse d'une mèche des cheveux de Napoléon Avec « l’entrée en scène » de ce scientifique de haut niveau, nous quittons – c’est une bonne chose – le domaine des effets de manches faciles, des indignations et des réprobations plus ou moins hypocrites, mais soigneusement calculées.
Tenu par sa discipline à la plus extrême rigueur – ce qui le différencie de l’autre intervenant – le docteur Kintz rappelle à l’assistance que le directeur de l’Institut de médecine légale de Strasbourg, le professeur Bertrand Ludes, et lui même sont experts près les tribunaux, et il précise qu’ils ont appliqué à ce cas la méthode de la médecine légale sans a priori.
En d’autres termes, il était hors de question
de chercher à obtenir un résultat allant dans le sens des
« demandeurs », le souci premier restant la crédibilité scientifique
du laboratoire. Aussi « l’affaire Napoléon 1er » a-t-elle été traitée
comme s’il se fût agi « d’une affaire classique » de médecine légale. Le plus souvent, les « témoins ordinaires » de la médecine légale sont le sang, l’urine, les résidus de digestion, etc., ce qui, dans le cas de Napoléon, était évidemment impossible.
Aussi les scientifiques n’eurent-ils à leur disposition que des cheveux. Formule qui n’a rien de restrictif, car le cheveu, tissu biologique, présente plusieurs avantages : il cumule les expositions, de quelque nature qu’elles soient (drogues, substances dopantes, médicaments ou, bien sûr, dans le cas qui nous intéresse, arsenic…), et il « incorpore » au long de sa pousse tout ce qui est présent dans le sang.
D’autre part, alors que le sang et la salive
ne gardent trace d’une substance étrangère que pendant quelques heures, les
urines pendant deux à quatre jours, la sueur pendant une semaine, les cheveux,
eux, restent des témoins fiables pendant des années.
En situation « normale », l’arsenic n’est pas
totalement absent de notre organisme. Selon les évaluations scientifiques, et
abstraction faite de quelques différences minimes – de 0,03 à 0,65 nanogramme
(ng = 10-9) par milligramme – on considère qu’un sujet a été exposé – le
vocable « empoisonné » n’appartient pas au langage des scientifiques mais à
celui des magistrats – de manière chronique et répétée à l’arsenic lorsque ses
cheveux présentent une concentration égale ou supérieure à un nanogramme par
milligramme. Ce sont, bien évidemment, ces valeurs qui ont été retenues par les scientifiques de l’Université Louis-Pasteur de Strasbourg.
Exception faite de la mèche dite « Las
Cases », coupée le 16 octobre 1816, les quatre autres mèches analysées par
le docteur Pascal Kintz ont été coupées le lendemain du décès de
l’Empereur : ce sont les mèches dites « Vignali », « Lady
Holland », « Noverraz » et « Marchand ».
Pour les analyses faites par l’Institut de
médecine légale de Strasbourg, toutes les mèches – parfaitement identifiées –
ont été utilisées dans leur totalité, sans que les cheveux aient été
préalablement coupés par tronçons. Pour la première fois, les scientifiques ont
donc travaillé à partir de quantités satisfaisantes : entre 0,5 et 2,2
milligrammes de cheveux. On pouvait s’attendre à obtenir des pics fins et
individualisés. Quelle fut la technique utilisée pour
l’analyse des précieuses reliques ?
Aujourd’hui, la médecine légale reconnaît deux
techniques validées par tous – ceci est souligné à dessein, car cette précision
est importante pour la suite – les tribunaux internationaux : . La spectrophotométrie d’absorption atomique
électrothermique (en mode ajouts dosés) : comme toute expérience
scientifique de très haut niveau, elle est impossible à expliquer en termes
accessibles à chacun. Voici son mode opératoire tel que me l’avait résumé
succinctement le docteur Pascal Kintz : l’arsenic présent dans l’échantillon
biologique (en l’occurrence les cheveux) est volatilisé puis atomisé à haute
température. Il est alors capable d’absorber une radiation de longueur d’onde
spécifique – ici 193,7 nm. Plus il y a d’atomes d’arsenic – donc plus
importante est sa concentration – plus il y aura de radiation absorbée. Si l’on
envoie au travers de l’échantillon une radiation totale de 100, et s’il y a peu
d’arsenic présent dans l’échantillon, la radiation finale, peu absorbée, sera
de l’ordre de 95. En revanche, si la quantité d’arsenic présente dans
l’échantillon biologique est importante, la radiation finale ne sera plus que
de 50 ou 60 : l’arsenic aura absorbé le reste. . La torche à plasma inductive : cette
méthode n’a pas été retenue par les scientifiques à cause de sa gourmandise en
échantillons biologiques. Dans le cas présent, il eût fallu disposer de quelque
cent milligrammes de cheveux. Ce qui n’était pas le cas (cf. tableau). Quelle que soit la technique retenue, elle est
toujours précédée d’une :
Décontamination : préalable à l’analyse
toxicologique, cette procédure, constante en matière de médecine légale, permet
de débarrasser les cheveux de toutes les substances qui auraient pu se fixer
sur leur enveloppe : - Outre ce qui est déposé par le flux sanguin,
le cheveu peut incorporer, en sortie du cuir chevelu, tout ce qui est présent
dans la sueur ou le sébum. - D’autre part, il peut, sur sa partie
externe, fixer des substances dont il convient de le débarrasser avant
analyse : ainsi, les cheveux de personnes présentes à une soirée où l’on a
fumé du cannabis pourraient se révéler tous positifs s’ils n’étaient
préalablement décontaminés. Précaution supplémentaire : pour que la
méthode d’analyse fût parfaitement crédible, il importait d’en démontrer la
fiabilité avant de l’appliquer aux cheveux de l’Empereur. Des « cheveux
témoins » furent donc prélevés sur une personne du laboratoire (taux avant
contamination : 0,31 ng/mg), puis contaminés par immersion pendant quatre
heures dans une solution d’arsenic. Après contamination, et avant lavage, la
concentration en arsenic s’élevait à 9,86 ng/mg ; après lavage, le taux
était redescendu à 0,34 ng/mg, soit pratiquement le chiffre de départ. Cette procédure effectuée, les cheveux de
Napoléon furent soumis à l’analyse proprement dite. Elle donna les résultats
suivants :
On remarque des différences sensibles dans les concentrations en arsenic. Comment s’expliquent-elles ?
- En premier lieu, les concentrations moyennes de cet arsenic « naturel» présent dans les cheveux de chacun de nous, varient assez sensiblement selon la partie du crâne sur laquelle ils ont été prélevés : chez un sujet sain, ces doses sont de 0,35 ng/mg dans des cheveux prélevés sur le vertex (c’est-à-dire au point le plus élevé sur la ligne médiane de la voûte du crâne), de 0,43 ng/mg sur la zone frontale, de 0,31 ng/mg dans la nuque et de 0,46 ng/mg sur la zone temporale. On retrouve logiquement ces différences dans le cas d’une exposition chronique à une substance toxique.
- D’autre part, les échantillons analysés n’étaient pas tous de la même longueur ; ils n’ont donc pas incorporé des quantités équivalentes d’arsenic. - Enfin, et sans qu’il soit possible de le vérifier, certains des cheveux coupés pouvaient être en phase « anagène » et d’autres en phase « catagène », phase « d’inertie» au cours de laquelle le cheveu, sur le point de tomber, n’ingère plus aucune substance.
Que constate-t-on à la lecture de ce
tableau ?
Que les cheveux soumis à l’analyse présentent
des concentrations de 7 à 38 (chiffres arrondis) fois supérieures à ce
nanogramme au-dessus duquel on considère qu’il y a eu exposition (ne disons pas
empoisonnement) chronique et répétée à l’arsenic.
Quelles peuvent être les causes des
concentrations trouvées dans les cheveux analysés ? Il peut s’agir :
- d’arsenic utilisé comme agent toxique :
c’est la thèse soutenue par ces « empoisonnistes », hardiment raillés
par M. Lentz ;
- d’arsenic, comme composant d’une préparation
pharmaceutique. Il ne semble pas que Napoléon en ait eu besoin, et quand bien
même cela eût été, certainement pas à des doses aussi massives.
- d’arsenic contenu dans l’eau de boisson :
celle de Longwood a été analysée. Elle est innocente. En était-il de même à
l’époque ? De toute façon, l’Empereur n’eût pas été le seul intoxiqué.
- d’arsenic contenu dans les pigments du
papier peint, de la colle, de la fumée du poêle, etc. M. Lentz, les a cités de
manière incantatoire, à longueur de pages, dans des magazines spécialisés ou
non – dont la très sérieuse revue l’Histoire (n° 257) dont on s’étonne qu’elle
ait pu accepter des arguments aussi navrants – sur des chaînes de radio, à la
télévision, etc. On ne lui demandera pas d’expliquer les raisons de l’étrange
comportement de ces « agents exterminateurs » qui ne se sont jamais
acharnés que sur l’Empereur.
- il pourrait s’agir enfin d’arsenic utilisé
comme produit de conservation des cheveux (nous serions alors en présence d’une
contamination externe). Ceci nous amène tout naturellement aux
analyses commanditées par Science & Vie, et supposées mettre un point final
à la discussion en mettant sur le banc des accusés des produits de conservation
des cheveux. Soulagement des « traditionalistes » – notre vocable est
plus courtois que le leur – car ces analyses, qui vont si bien dans le sens de
la vérité [!] officielle – c’est-à-dire la leur – sont censées renvoyer les
« empoisonnistes », dont je fais partie, dans les cordes.
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