Volume II

Chapitre 8

 

LE CAMP DE BOULOGNE (2)

ET L’ANGLETERRE TREMBLA …

 

 

Il eût été désirable que l’Angleterre

montrât pour la paix

autant de bon vouloir que Napoléon

(In : « Mémoires » du ministre prussien Hardenberg)

  

 Napoléon visite le Camp de Boulogne en juillet 1804

par Jean-François Hue (1751-1823)

 

Bonaparte, puis Napoléon visita souvent le Camp dit de Bologne où s'entaînait l'armée destinée à envahir l'Angleterre. Au spectacle de ces dizaines de milliers d'hommes enthousiastes, Napoléon confia à l'un de ses intimes, Roederer : "Savez-vous que mon armée est formidable. La guerre n'aurait-elle produit d'autre avantage que de la former et de l'animer d'un seul esprit, qu'elle eût été utile. Nous avions l'armée du Rhin, l'armée d'Italie, l'armée de Hollande, il n'y avait point d'armée française ; maintenant elle existe et nous la verrons agir."

 

 Ce camp dit de Boulogne n’était pas un grand bivouac, et les hommes ne dormaient pas à la belle étoile.

 

Même si, à l’intérieur, l’aménagement : un lit de camp pour … quatorze hommes, restait d’une rusticité toute spartiate – on était là pour se préparer à faire mordre la poussière aux Anglais – les baraques, construites en bois et en torchis par les soldats eux-mêmes, étaient de vraies petites maisons couvertes d’une paille si serrée qu’elle ne laissait (en principe) filtrer la moindre goutte de pluie, dotées d’une vraie fenêtre en cul-de-lampe et d’une tout aussi vraie porte ouvrant sur une vraie rue.

 

Le Camp de Boulogne était en effet sillonné de voies tracées au cordeau, portant, comme il convenait dans un environnement aussi martial, des noms de victoires républicaines et de guerriers tués en les remportant.

 

Chaque régiment disposait de son jardin, chaque compagnie de son potager et d’un puits pour arroser les légumes destinés à améliorer l’ordinaire.

 

Quant à celui qui était, depuis le 18 mai 1804, Napoléon 1er, empereur des Français, même s’il couchait plus volontiers dans le petit château de Clocheville, à Pont-de-Briques, à cinq kilomètres environ au sud de Boulogne, il disposait, lui aussi, de sa « baraque » dans le Camp. Disons simplement qu’elle était, ainsi que les autres, construite en bois – des planches peintes en blanc – mais que ses proportions : soixante-cinq mètres de longueur, et son aménagement étaient, on s’en doute, à proportion du personnage qu’elle recevait. Au plafond de la chambre, une allégorie lourde de signification et d’espoir : peint, au milieu d’un nuage d’or, un aigle gigantesque prenait son vol vers l’Angleterre.

 

Tous les mémorialistes qui y séjournèrent, ont gardé du Camp de Boulogne une image d’autant plus précise – et nostalgique – que, jamais plus au cours de leurs errances guerrières, ils ne devaient retrouver un tel luxe d’installations.

 

Soixante-sept mille hommes embarqués en dix-sept minutes

 

À côté de cette « petite histoire », il y a une autre réalité.

 

Cette réalité est que, en dépit de son environnement enchanteur et tout bucolique, Boulogne n’était pas un camp de vacances. Quand on ne construisait pas ses baraques et que l’on n’aménageait pas le camp et ses alentours, on s’y entraînait dur – Napoléon a confirmé les instructions strictes de Bonaparte – et la troupe, composée de jeunes vétérans aguerris par cinq ou six campagnes des guerres de Coalition contre la République française et de conscrits, ne rechignait pas à la tâche :

« Jamais travaux plus durs ne furent exécutés avec une pareille allégresse par ces soldats dont le dévouement à la Patrie, à l’honneur français, à l’homme, qui, pour eux, personnifiait toutes ces choses, était pur de convoitise et d’égoïsme », écrit dans ses Mémoires celui qui n’est alors qu’un très jeune officier de marine, Grivel, et qui, plus tard, comme prisonnier, aura le sinistre privilège de connaître l’abjection des pontons espagnols, dignes émules de ceux de l’Angleterre.[1]

 

Contrairement aux soldats de l’armée anglaise, rebut de la société, les conscrits appartenaient à toutes les classes sociales. Ils venaient des quatre coins de la France. Sans perdre pour autant leurs particularismes régionaux, Bretons, Normands, Lorrains, Gascons, Bourguignons… formaient pour la première fois dans l’histoire du pays une « armée nationale ».

 

Chaque jour, de quatre heures trente du matin à six heures du soir, des exercices d’embarquement étaient organisés à bord des différents types de navires constituant la flottille : les soldats apprenaient un peu du métier des marins et ceux-ci se familiarisaient avec le service de l’armée.

Une seule pensée tempérait la belle humeur des soldats de celle qui s’appelait encore « Armée des Côtes de l’Océan » : ce n’était pas le combat avec les Anglais – chacun le voulait ce combat – mais la perspective de traverser la Manche.

 

Les soldats devaient s’initier au maniement des avirons et se montrer capables de servir les pièces de marine. Chaque jour, qu’il plût ou qu’il ventât, ces hommes de la terre passaient trois heures sur une péniche ou sur une canonnière, dans le port ou, si le temps le permettait, dans la rade.

La Garde elle-même, qui alignait pour le moment environ huit mille hommes, dont cinq mille fantassins, n’échappait pas à la corvée.

Inutile de préciser que, lors de ses visites, Bonaparte, puis Napoléon, inspectait tout minutieusement : l’avancement des travaux et les progrès accomplis par les hommes dans leur amarinage. Il n’oubliait pas non plus de passer en revue sa dernière création, les marins de la Garde – leur formation date de ce temps – aux effectifs encore modestes : sept cent cinquante hommes. Et comme il ne négligeait rien, il avait pensé à faire recruter une compagnie de guides-interprètes, une centaine d’hommes, connaissant parfaitement la langue anglaise et l’Angleterre.

 

Une condition sanitaire et morale exceptionnelle

 

Chaotiques et parfois cocasses, les manœuvres d’embarquement s’améliorèrent au fil des semaines et des mois, et à force de répétitions, les envahisseurs en puissance d’Albion se montrèrent capables de véritables prouesses : soixante-sept mille hommes embarqués avec armes et bagages en dix-sept minutes !

 

Information confirmée par le même Grivel mentionné plus haut – et qui, en sa qualité d’officier de marine, parle en connaisseur :

 

« On acquit finalement une si grande habitude que toute l’armée put être embarquée une fois en une heure et demie. C’est prodigieux, mais c’est exact, et jamais, je crois, on n’avait fait jusque-là un pareil tour de force. »

 

Les exercices d’embarquement, si utiles qu’ils fussent en vue de la « croisade », ne constituaient pas le seul entraînement – intensif – auquel les troupes étaient soumises : d’ordre de l’Empereur, qui avait tout planifié, les compagnies manœuvraient seules, les cavaliers, les novices du moins, s’initiaient au maniement du sabre et aux évolutions à cheval, sans que l’exercice à pied leur fût pour autant épargné.

 

Régulièrement, des manœuvres combinées préparaient fantassins, cavaliers et artilleurs à combattre avec ensemble. Une revue, puis un défilé parfois devant l’Empereur mettait un terme à la (longue) journée de formation de la machine de guerre impériale : l’Empereur avait voulu – et il avait réussi – que le Camp de Boulogne fût une gigantesque école militaire pour son armée. Le résultat de tous ces efforts, accomplis dans l’enthousiasme, tant était vive la haine (justifiée) de l’Angleterre sera Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram…

 

Ajoutons que, grâce à cette vie en plein air et au « luxe » des installations des camps – l’eau des nombreux puits qui ont été creusés était surveillée par le service de santé, et pour la première fois, on pratiqua la vaccination antivariolique – les hommes étaient dans une condition sanitaire et morale exceptionnelle :

 

« Avec un pareil état d’esprit et de tels hommes, écrit le jeune officier d’artillerie Octave Levavasseur, aucune force ni aucune puissance ne pouvaient résister. L’ennemi eût-il été dix fois plus nombreux, on l’eût écrasé de même. »

 

Panique de l’autre côté du « Channel »

 

Bien repliés dans leur « splendide isolement », les Anglais avaient commencé par se gausser de la « flotte lilliputienne », et les caricaturistes s’en étaient donné à cœur joie.

 

 

 Au début, les Anglais, à grand renfort de caricatures, se gaussèrent de la flotte d'invasion que Napoléon avait réunie au camp de Boulogne. On voit ici un George III observant, perplexe, les efforts de Napoléon embarqué sur un frêle esquif. Mais l'ironie céda vite le pas devant la panique, car l'armée anglaise du temps n'eût pas pesé lourd devant les 160 000 hommes de Boulogne et des camps environnants. Pour se tirer du mauvais pas où il avait mis l'Angleterre en rompant le traité de paix d'Amiens, le cabinet britannique se mit alors à distribuer frénétiquement livres et guinées aux Autrichiens et aux Russes pour ouvrir un front dans le dos des Français.

 

Cette joie fut de courte durée, et, pour un Français qui eût à ce moment traversé la Manche, le spectacle offert par cette Angleterre, instigatrice de la guerre et menacée de devoir se battre sur son propre sol, n’eût pas manqué d’attraits.

 

 

Sur cette caricature française, on voit les ministres anglais, qui viennent de rompre délibérément la paix d'Amiens, faisant bombance autour d'une table sur laquelle trône un pâté contenant un coq vivant. Pourtant, cette paix signée à Amiens avait été accueillie ave joie par la masse des Anglais. Le messager français, porteur de la nouvelle, le colonel Lauriston, aide de camp de Bonaparte, avait été accueilli en héros à Londres. La foule avait dételé ses chevaux et traîné triomphalement son carosse jusqu'à sa demeure. Cet enthousiasme populaire montre à l'évidence que, le jour où les ministres anglais brisèrent cette paix si joyeusement reçue, ce fut de leur propre volonté, pour satisfaire les seuls intérêts mercantiles des négociants, et non pour répondre au désir de la majorité de la nation anglaise.

 

Les témoignages rapportés par des voyageurs révélaient que, dans ce pays si fier de son indépendance et si confiant dans ses moyens de défense, les habitants étaient devenus des sortes de soldats par crainte. La rumeur prenant souffle et vigueur, la peur allait sans cesse croissante.

 

L’agriculture était négligée, les ateliers se vidaient, les spéculateurs, inquiets, couvaient leurs fonds, faute de pouvoir écouler des marchandises qui ne trouvaient plus preneur, et la bourse de Londres se faisait l’écho de ces lamentations mercantiles.

 

Pour ajouter à l’inquiétude, les corsaires français, parmi lesquels l’illustre Malouin Robert Surcouf, hollandais et espagnols faisaient des ravages dans la flotte de commerce de Sa Majesté britannique. Un chroniqueur du temps écrivit :

 

« Quelle occasion pour l’Europe si elle avait voulu la mettre à profit ! La circonstance présente découvrait le côté faible de l’Angleterre et devait apprendre le secret de contraindre cette puissance usurpatrice à ne plus se jouer du droit des nations. »

 

La ruine des commerçants anglais était une stratégie plus efficace que la destruction de ses armées.

 

Quant à ce flegme britannique, aussi célèbre que cette invention de fair play dont les gouvernants semblaient ignorer le sens, il s’était évanoui devant la menace que représentaient ces cent-soixante mille gaillards décidés commandés par des sous-officiers aguerris par leurs campagnes avec l’ex-armée royale et des officiers, dont beaucoup avaient gagné l’épaulette à la pointe du sabre dans les armées de la République.

 

Un seul exemple concrétisera la peur hystérique qui s’était emparée du pays : un jour, une escadre anglaise était apparue en rade de Torbay à un moment où elle n’était pas attendue, et comme elle n’avait pas répondu aux signaux de reconnaissance, les habitants de la région furent pris d’une telle frayeur qu’ils propagèrent le bruit d’un débarquement imminent des Français. Les maisons furent illico abandonnées jusqu’à plus de quatre-vingts kilomètres à l’intérieur des terres.

 

L’erreur reconnue, l’alerte avait été cependant suffisamment chaude pour que le gouvernement prît des mesures immédiates : le drapeau rouge fut déployé sur toute la longueur des côtes anglaises, tous les chevaux et les voitures furent mis à la disposition des autorités, la levée en masse fut ordonnée – les moyens faisant défaut pour équiper tous ces bras, le gouvernement eut recours à un moyen utilisé en France en … 1793 : il distribua des piques –, une levée extraordinaire permit de recruter cent mille matelots, l’enrôlement de force (le « press gang ») fut exercé avec une rigueur encore inconnue, et l’on fit construire à grands frais des écluses destinées à inonder tout le comté d’Essex.

 

Le gouvernement ordonna en outre qu’à la première annonce d’un débarquement français, les forêts, les villages, les moyens de transport fussent incendiés, les chemins et les canaux détruits, et que le bétail que l’on ne pourrait pas emmener dans l’intérieur du pays fût abattu. Autant de mesures qui en disent long sur le climat d’affolement dans lequel pataugeait l’Angleterre du roi George III.

 

Enfin, des travaux de fortification furent entrepris autour de Londres.

Quant aux riches habitants de Douvres, ils allèrent chercher refuge à Canterbury.

 

Bref, il ne semblait pas qu’une résistance eût été prévue, et la retraite commençait avant le début du combat.

 

Un mot sur le traitement qui devait être réservés aux Français : il était expressément ordonné qu’on ne leur fît aucun quartier – en termes clairs : ils devaient être massacrés – car, quoique prisonniers et désarmés, ils pouvaient encore se révéler un danger pour la sûreté de l’État !

 

La France, espoir des Irlandais

 

Une menace ajoutait encore aux angoisses des dirigeants anglais : elle venait d’un pays-esclave : l’Irlande, opprimée depuis des siècles par l’Angleterre et où plusieurs tentatives récentes avaient été faites pour secouer le joug de la métropole.

 

Peu de temps auparavant, plusieurs comtés s’étaient révoltés pour obtenir un abaissement de la taxe frappant les pommes de terre, seule nourriture des pauvres. La répression avait été sanglante.

 

Aussi le gouvernement était-il – avec raison – persuadé que les Irlandais, loin d’aider le pays qui les tenait en quasi-esclavage à repousser une invasion, profiteraient de l’occasion pour se soulever en masse et offrir aux Français, en qui ils voyaient des libérateurs susceptibles de les aider à créer une république irlandaise « une et indivisible », des auxiliaires d’autant plus précieux qu’ils étaient animés par une haine violente de leur oppresseur.

 

Soucieuse sans doute de prouver à la France qu’elle méritait d’être secourue, l’Irlande s’était soulevée le 23 juillet 1803. Malheureusement, les chefs du mouvement, Russell, et Emmet, un  jeune Irlandais de bonne famille, ne réussirent pas à faire mouvoir en ordre la masse d’hommes qui s’étaient joints à eux, et l’attaque projetée sur le château de Dublin tourna court. Et avec elle, l’insurrection. Emmet et Russel furent pendus.

 

L’échec ridicule de l’attaque anglaise contre Boulogne

 

Ne croyons donc pas que les Anglais – et qu’il soit bien entendu que, par ce vocable, nous désignons le gouvernement anglais et non les soldats et le peuple anglais – après leur acte de piraterie (il y en aura d’autres, comme le bombardement de la capitale du Danemark neutre en 1807, dont nous parlerons le moment venu) assistaient sans broncher à ces préparatifs d’une guerre qui était leur sinistre création, mais qu’ils laisseront à d’autres le soin de la poursuivre et de l’achever.

 

Ils eurent d’abord recours à leur manière ordinaire : l’assassinat.

 

 Jean-Charles Pichegru (1761-1804)

 

C'est à l'école militaire de Brienne, où il était répétiteur de mathématiques, que le général Pichegru fit la connaissance d'un jeune élève nommé Napoléon Bonaparte. Après avoir commandé l'armée du Nord et conquis la Hollande, Pichegru se laissa abuser par les royalistes et se mit à oeuvrer stupidement pour le rétablissement des Bourbons. Dénoncé au Directoire, il s'enfuit en Angleterre où il s'aboucha avec Cadoudal et ses tueurs. Arrêté et emprisonné après la conspiration de 1804, on le retrouva pendu dans sa cellule. On ne maqua pas, bien entendu, d'accuser Bonaparte de l'avoir fait assassiner. Voici donc les instructions que celui-ci donna au conseiller d'État Réal, chargé d'interroger Pichegru : "Avant de commettre une faute, il a honnêtement servi son pays. Je n'ai pas besoin de son sang. Dites-lui qu'il faut regarder tout cela comme une bataille perdue. Il ne pourra rester en France. Présentez-le pour Cayenne. Il connaît le pays ; on pourrait lui faire là une bonne situation."

 

Pour se débarrasser de celui que des aristocrates français surnommaient avec mépris « le petit bout d’homme », le gouvernement anglais, grand pourvoyeur de terroristes (n’oublions pas les vingt-deux morts et les cinquante-six blessés de l’attentat du 24 décembre 1800, rue Saint-Nicaise) financèrent et organisèrent la fameuse conspiration de 1804 réunissant le général Pichegru, le célèbre général Moreau, ancien chef de l’armée du Rhin de 1800 et futur traître de 1813, et le Chouan Cadoudal, obligeamment débarqué le 20 août 1803, sur les côtes normandes, à Biville, entre Dieppe et le Tréport par un navire de la Royal Navy aux ordres du capitaine de vaisseau Wright.

 

 Georges Cadoudal (1771-1804)

de Coutan Amable-Paul (1792-1837)

 

Le tueur favori des royalistes et des Anglais. Au début du Consulat, Bonaparte, qui voulait pacifier l’Ouest de la France, l’avait fait venir secrètement aux Tuileries pour lui proposer un commandement dans l’armée de Moreau et une rente de 100 000 livres. Cadoudal préféra repartir en Angleterre pour préparer ce qu’il appelait « le coup essentiel » : l’assassinat du Premier Consul. Son arrestation à Paris au Quartier Latin, le 9 mars 1804, fut mouvementée et tragique. Cadoudal tua un des deux policiers lancés à sa poursuite. Au préfet de Police Dubois qui lui disait : « Savez-vous que vous avez tué un père de famille ? », Cadoudal, cyniquement, répondit : « Il fallait me faire arrêter par des célibataires. » Condamné à mort, le Chouan refusa la grâce que lui avait offerte celui qu’il avait tenté d’assassiner et qui était devenu Napoléon. Cadoudal fut exécuté le 25 juin 1804. Il mourut courageusement.

 

Cette conspiration échouera. Cadoudal, refusant courageusement la grâce que lui avait offerte le Premier Consul, terminera sur l’échafaud, et le Premier ministre William Pitt en sera pour ses livres et ses guinées.

 

Les Anglais vinrent aussi bombarder régulièrement les travaux en cours sans se soucier des ouvriers (civils) qui travaillaient à l’édification des ouvrages. Mais les dommages furent peu importants.

 

Ils passèrent alors à des projets plus grandioses : la destruction de la flottille française d’invasion dans le port même de Boulogne. Le moyen choisi pour y parvenir fut, lui aussi, à l’image de ses promoteurs : « infâme et barbare », dit la chronique française du temps.

 

L’amirauté britannique s’en remit au vieux système des brûlots, bâtiments de divers tonnages, chargés de matières explosives que l’on enflammait avant de les lancer contre les bâtiments ennemis. Après en avoir réuni une immense quantité, l’amiral Keith, qui commandait les forces navales anglaises en face de Boulogne, se sentit prêt à agir dans la nuit du 1er au 2 octobre1804.

 

Les Anglais nourrissaient tant d’espérances sur ce peu élégant procédé que Lord Melville, premier Lord de l’amirauté, exigea d’être au premières loges pour assister au succès – dont il ne doutait pas – d’une expédition qu’il avait encouragée de tout son pouvoir. Il se fit donc conduire à bord du Tremendous, portant la marque de l’amiral Keith.

 

 William Pitt (1759-1806)

par Healy George Peter Alexandre (1808-1884)

 

Animé d’une haine hystérique de la France, Pitt (1759-1806) fut l’un des ministres les plus politiquement pervers de l’histoire de la Grande-Bretagne, qui en compta pourtant beaucoup. Premier ministre à 24 ans, c’est lui qui, jusqu’à sa mort en 1806, forma et paya toutes les coalitions contre la France. Ce triste personnage, dont l’exemple sera pieusement imité par ses successeurs jusqu’à la mise à genoux de Napoléon et de la France en 1815, porte la responsabilité directe de la mort de dizaines de milliers d’hommes, sacrifiés aux intérêts mercantiles de l’Angleterre. Les Anglais lui doivent l’impôt sur le revenu. Instauré en 1798, il aida à financer les guerres contre la France. On dit, ce qui serait une bonne chose, que l’annonce de l’éblouissante victoire de Napoléon à Austerlitz hâta la mort de Pitt que les Libéraux anglais, qui ne l’aimaient guère, avaient surnommé « l’ennemi du genre humain ».

 

Pitt lui même voulut s’offrir quelques miettes du spectacle, mais comme il était hors de question qu’un premier ministre de Sa Majesté, le roi de Grande-Bretagne et d’Irlande, se portât à bord d’un navire de guerre, il se rendit dans sa propriété de campagne de Walmer Castle, face à la côte française.

 

Cet événement arracha à un journal anglais les lignes suivantes, instructives car elles révèlent l’arrogance et le mépris imbéciles et odieux du cabinet anglais pour Napoléon :

 

« Quel sujet pour un poème burlesque ! Considérez, d’une part, Lord Melville à bord du Tremendous, environné de ses brûlots, et prêt à souffler la destruction sur les orgueilleux préparatifs de BONAPARTE ! Voyez-le dirigeant lui-même le combat sanglant [!!]contre des ennemis plus exécrables que les diables de Milton. Voyez M. Pitt, semblable au père des dieux et des hommes [souligné dans le texte], dans l’Iliade, assis à Walmer Castle, environné des lords Harrowby, Hawkesbury, Levison-Gower, etc. comme autant de déités [sic], et pesant, dans sa terrible balance, les destins de l’intrépide BONAPARTE et du grand Melville, jusqu’à ce que le héros du nord ait la gloire du triomphe. »

 

Le journal omet cependant de préciser si, en attendant la représentation, Pitt se laissa aller à ce penchant très marqué pour les boissons fortes, qui fit écrire, dans ses Souvenirs, à un officier français prisonnier que l’on « avait remarqué, dans son entourage, qu’en état d’ivresse, il était toujours plus furibond contre la France que lorsqu’il était à jeun. »

 

Mais, connaissant la nature de l’attaque que ses navires allaient subir, Bruix, l’amiral français qui commandait à Boulogne, avait pris toutes les précautions possibles, et les troupes, soldats et marins restaient en permanence sur le qui-vive.

 

Aussi, malgré les moyens gigantesques mis en œuvre, les pertes françaises furent-elles faibles : un officier, treize soldats et sept marins, plus quelques blessés.

 

 

 

 brûlot

 

Voici ce que le maréchal Soult, commandant l’un des corps d’armée du Camp de Boulogne, écrivit au maréchal Berthier, ministre de la Guerre, à propos des brûlots employés par les Anglais pour tenter de détruire la flotte française :

 « C’est un attentat horrible contre les lois de la guerre que de chercher à faire périr une armée par des moyens qui n’exposent à aucun danger. Une nation qui n’emploie pour sa défense que des complots, des poignards et des brûlots, est déjà déchue du rang qu’elle prétend occuper. »

 

Tout était donc prêt.

 

Entraînée, disciplinée, dans une forme éblouissante, l’armée qui s’était constituée à Boulogne était une formidable machine de guerre.

 

Aucune de toutes ses basses besognes ne donnant les résultats escomptés, le gouvernement anglais se décidera finalement pour l’option qui lui était la plus familière : s’offrir le sang de ses mercenaires ordinaires, l’Autriche et la Russie.

 

Napoléon, lui, ne voudra pas suivre l’Angleterre dans la voie des hostilités sans faire une dernière démarche de conciliation auprès du roi d’Angleterre.

On verra dans le prochain chapitre le sort que ce dernier réservera à cette démarche de bonne volonté.

 

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[1] Nous consacrerons un chapitre au sort des soldats français prisonniers des Anglais et des Espagnols, ce qui permettra aux visiteurs du site de faire la différence avec le traitement réservé aux prisonniers étrangers par celui que les monarques étrangers appelaient « l’Ogre », c’est-à-dire  Napoléon.